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10 octobre 2017 2 10 /10 /octobre /2017 23:56

    Il suffit de quelques secondes pour qu'une vie bascule. Une minute d'inattention, un bébé qui échappe au regard de sa mère, une bouilloire électrique en marche, et c'est le drame. Alors qu'elle n'avait que quelques mois, Magda a été grièvement brûlée. Mais de l'accident, elle n'a gardé aucun souvenir, si ce n'est cette peau fripée et cette ignoble cicatrice douloureuse, qui court sur tout son torse et lui attire des regards hésitant entre dégoût et pitié.

 

    Mais si Magda ne se souvient de rien, sa mère, elle, a tout noté dans un carnet : les circonstances du drame, les premières opérations, l'hôpital, les pansements, la rééducation. Et, déjà, alors qu'elle était encore petite, Magda ressentait une forme de culpabilisation lorsque sa mère lui racontait, non pas comment elle "avait été brûlée", mais comment elle "s'était brûlée", avec cette forme pronominale qui la rendait, si jeune encore, responsable de sa situation.

 

    Et cette culpabilité imposée par sa mère ne quitte pas Magda : à travers le récit qu'elle fait de son enfance, elle montre à quel point elle a intériorisé, non sa propre souffrance, causée par la brûlure et par ses lourdes conséquences, tant physiques que psychologiques, mais celle de sa mère, qui semble prendre un plaisir malsain à exhiber sa fille pour mieux se faire plaindre. Magda est alors, peu à peu, dépossédée de son corps. Durant toute son enfance, elle enchaîne les hospitalisations, les greffes de peau, les cures thermales destinées à accélérer la cicatrisation. Sans qu'elle ait son mot à dire, elle est déshabillée, palpée, coupée, recousue, pansée. Mais après tout, sa mère ne cesse de le dire, elle a "une chance folle".

 

 

    "Le langage est une peau", disait Barthes dans Fragments d'un discours amoureux. Pour l'héroïne d'Anne Godard, c'est l'inverse : sa peau est un langage, qui parle malgré elle, à sa place, à sa famille, aux inconnus, à tant de gens qui lui ont si souvent demandé, une étincelle d'excitation dans les yeux et un frisson de dégoût courant le long de l'échine, "Qu'est-ce qui vous est arrivé ?".

 

    C'est à cette question que Magda répond, factuellement, sans émotion. Et pour cause,

puisqu'elle ne s'en souvient pas. Seule sa peau, mémoire vivante, porte les stigmates du dramatique événement qui a, il y a déjà si longtemps, bouleversé sa vie. En choisissant de faire dépendre Magda du récit de son accident consigné par sa mère, l'auteur fait un pari risqué : d'un côté, elle souligne, dès l'origine, à quel point la jeune fille est dépendante de sa mère, de sa subjectivité et de son emprise, y compris dans sa propre construction en tant qu'individu ; de l'autre, elle la contraint à raconter l'accident et ses conséquences d'un ton neutre, froid, peu propre à susciter l'empathie du lecteur, phénomène accentué par la brièveté de l'ouvrage (140 pages), trop court pour nous permettre de nous attacher réellement à l'héroïne.

 

    C'est finalement ce côté un peu superficiel que l'on pourrait reprocher à ce roman : tout y est survolé, en particulier la deuxième moitié du livre, qui perd nettement en profondeur et en intensité par rapport à la première. Et si le personnage de la mère est particulièrement fouillé, avec une insistance très nette sur son côté malsain et toxique, semblant presque se délecter de la souffrance sans cesse renouvelée de sa fille, les autres personnages sont bien pâles : le père est fade, inexistant, réduit à un être évanescent peu concerné par les problèmes de sa fille, le frère est laissé de côté pendant une bonne partie de l'intrigue, pour réapparaître en fin d'ouvrage submergé par un mal-être inexpliqué, et Markus, le petit ami, malgré des débuts prometteurs, n'a aucune consistance et disparaît sans bruit de l'histoire.

 

    Pourtant, ce livre ne manque pas de points forts, à commencer par la façon dont il traite un thème finalement assez commun en littérature : la relation mère/fille. En psychanalyse, on dit que la peau, frontière évidente avec l'extérieur, est aussi et surtout une frontière avec la mère, première source de contact pour le bébé. Ce n'est certes pas un hasard si Magda, brûlée et meurtrie dans sa chair, tente à la fois de se réapproprier ce corps si disgracieux et de se libérer de l'influence malsaine et étouffante de sa mère qui rejette sur sa fille la responsabilité de l'accident, tout en éprouvant un plaisir pervers à contrôler au maximum le corps de son enfant. Autre force de ce roman, son écriture prenante, avec ses longues phrases entrecoupées de nombreuses virgules, saturée d'accumulations, particulièrement à même de traduire la sensation d'asphyxie ressentie par l'héroïne, mais que certains pourront trouver peu originale, puisqu'on la retrouve dans bien des romans contemporains.

 

    En somme, un ouvrage plutôt réussi, mais pas exempt de défauts, qui aurait gagné à être approfondi et plus équilibré, car il perd progressivement de sa force, pour se terminer sur une note finalement assez décevante, avec un dénouement trop plat et convenu3 étoiles

 

    Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Merci à Babelio et aux Éditions de Minuit.

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27 août 2017 7 27 /08 /août /2017 16:35

     Un jour de mai 2014, par hasard, François-Henri Désérable se retrouve à Vilnius, en Lituanie. Cet ancien joueur de hockey sur glace doit y prendre une correspondance pour Minsk, où l'attendent ses amis, afin de célébrer un enterrement de vie de garçon. Mais un destin malencontreux prive le jeune homme de portefeuille, et donc, de billet pour Minsk.

 

     Le voilà par conséquent seul dans une ville inconnue, vaguement inquiétante, sans un sou et battant le pavé. Ses pas le conduisent dans une certaine rue Jono Basanavičiaus. Cela ne vous dit rien ? À lui non plus. Et pourtant, au n°18 de cette rue, il tombe sur une plaque commémorative, indiquant que c'est là qu'a vécu l'écrivain Romain Gary lorsqu'il était enfant. Aussitôt, des méandres de sa mémoire, surgit une phrase tirée de La Promesse de l'aube : " Au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny..." 

 

     Cette phrase semble alors le hanter, et prend vite des allures d'obsession : Désérable se met en quête de cette "petite souris triste", comme l'appelle Gary dans son livre. Qui était-il réellement, cet homme discret, à la barbe roussie par le tabac ? Gary en dit si peu sur son compte...

 

     Désérable, dès lors, compulse les archives locales, multiplie les séjours à Vilnius, interroge les voisins de l'immeuble, s'immerge dans l'histoire de la ville... Bref, il remue ciel et terre pour retrouver la trace de cet homme insaisissable. Si insaisissable, d'ailleurs, qu'il pourrait bien n'avoir existé que dans l'imaginaire du romancier le plus mystificateur de l'histoire littéraire...

 

 

     Si La Promesse de l'aube a fasciné des générations de lecteurs, émus par l'autobiographie romancée de cet écrivain à la mère aussi attachante qu'étouffante, bien peu, sans doute, se souviennent de M. Piekielny, ce petit homme effacé qui semble le seul à croire Mina Kacew lorsqu'elle annonce que son fils sera l'un des plus grands écrivains du siècle, et auquel Gary lui-même ne consacre que quelques lignes dans son ouvrage. François-Henri Désérable, lui, s'en souvient, ou du moins fait semblant de s'en souvenir, et décide de mener son enquête par tous les moyens pour reconstituer l'existence de cet énigmatique personnage secondaire, quitte, parfois, à broder lorsqu'il n'a pas suffisamment de matière.

 

     Le moins que l'on puisse dire, c'est que Désérable a du talent. À seulement trente ans, il possède une écriture bien affirmée (cela dit, on s'en doutait, pour être publié chez Gallimard, et dans la "Blanche", qui plus est), dynamique, un peu cuistre parfois, défaut compensé par une belle part d'humour qui donne lieu à des passages d'anthologie et des éclats de rire pour le moins inattendus (le repas chez les Kennedy en est un exemple savoureux).

 

     Son enquête sur le "fameux" Piekielny n'est peut-être pas toujours des plus fascinantes, d'autant qu'il tend parfois à tomber dans les clichés faciles (Piekielny est juif, donc Désérable l'imagine musicien, barbier, et surtout digne, très digne face à la barbarie nazie à laquelle il a sans doute, comme des milliers d'autres juifs de Vilnius à cette époque, été confronté), mais l'auteur parvient tout de même, au fil de ses recherches, à nous entraîner aisément dans la biographie moitié réelle, moitié fantasmée, de ce petit homme.

 

     Et surtout, il nous plonge avec délices dans la biographie d'un autre homme, un grand homme celui-là, Romain Gary, dont il connaît l'œuvre et la vie en détail, et qu'il parvient à restituer sous sa plume d'une manière passionnée et passionnante, nous donnant envie, plus d'une fois, de relire les œuvres de Gary / Ajar. Car c'est finalement peut-être lui, le véritable héros du livre, ce Roman Kacew devenu Romain Gary, et à qui Désérable redonne si bien vie, en particulier lorsqu'il évoque le passage de Gary dans "Apostrophes", analysant avec brio la panique de l'écrivain, qui redoutait à chaque instant d'être démasqué publiquement par Pivot.

 

     Alors certes, Désérable se perd un peu dans son roman, nous perd aussi un peu parfois dans ses trop nombreuses digressions, et se complaît sans doute un peu trop à parler de lui, de sa vie et de son œuvre, mais ce léger narcissisme ne gâche pas pour autant le plaisir du lecteur à suivre cette enquête chaotique, farfelue et, finalement, fort plaisante.   3.5 étoiles

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Merci, encore une fois, à Babelio et aux éditions Gallimard.

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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 19:17

Istanbul. Une belle jeune femme sort précipitamment d'un hôtel de luxe, dans lequel elle vient de poser une bombe. Cet hôtel, elle le connaît bien : depuis des mois, elle s'y prélasse au bord de la piscine, avant de rejoindre, dans la somptueuse suite 432, Sinan, son amant, avec qui elle se livre à tous les excès : sexe bestial, drogue, alcool ; tous les paradis artificiels sont bons pour échapper à l'ennui qui oppresse cette Occidentale désœuvrée.

 

Pourquoi cette bombe, alors ? S'agit-il d'un attentat politique ? D'une vengeance contre Sinan, cet homme égoïste et narcissique qui passe son temps à la dénigrer ? D'un acte gratuit ?

 

Et d'ailleurs, la bombe a-t-elle réellement explosé ? Même si elle en doute, Ophélie se cache. Terrée chez elle, elle attend, fébrile, l'arrivée de la police qui viendra l'arrêter.

 

Mais en lieu et place de policiers, Ophélie va recevoir plusieurs visites inopinées, qui la conduiront sur la route des Dardanelles, dans un road trip burlesque et endiablé, fait d'improbables rencontres et de rebondissements inattendus...

 

 

Dans un contexte médiatique saturé d'attentats et de revendications terroristes en tous genres, écrire un roman sur une poseuse de bombe est un sacré défi, et un pari plus que risqué. Pourtant, Clarisse Gorokhoff s'en sort haut la main, et son premier roman est une véritable petite "bombe" littéraire, pourrait-on dire en jouant sur la polysémie du titre.

 

Dès les premières lignes, l'écriture puissante, ciselée et originale de Clarisse Gorokhoff nous emmène dans le sillage d'Ophélie, cette écorchée vive aux motivations obscures, qui se dévoilera au fil des pages, en évoquant par bribes ses souvenirs récents ou lointains. Personnage complexe, dont les actes et les réflexions déconcertent par moments le lecteur, Ophélie se révèle finalement attachante, voire touchante par ses nombreuses failles, vestiges d'une enfance difficile où elle a été totalement délaissée par sa mère, ce qui explique son dévouement pour Sinan, cet amant qu'elle idolâtre et qu'elle déteste à la fois, qui l'humilie mais qu'elle n'arrive pas à quitter pour se protéger. Et c'est peut-être le tour de force majeur de roman : réussir à nous faire prendre parti pour une jeune femme a priori détestable, puisqu'elle n'hésite pas à faire périr des innocents dans un attentat injuste.

 

Si le caractère de l'héroïne est particulièrement bien travaillé, les personnages secondaires sont tout aussi intéressants, voire fascinants, en particulier la sulfureuse Derya, une sublime servante kurde, qui subjugue tout autant Ophélie que Sinan, et qui va bouleverser le destin des deux amants. Dans la deuxième partie du roman, elle semble s'effacer pour laisser place à Orta, à la personnalité haute en couleurs, et qui vient apporter à l'intrigue un souffle de légèreté et d'humour. Seul Sinan, évoqué du seul point de vue des autres personnages, manque peut-être un peu à la fois de consistance et de subtilité : tout semble fait pour le diaboliser, et son caractère de pervers narcissique est un peu trop affirmé pour être entièrement crédible.

 

L'intrigue, quant à elle, est fort bien menée, maîtrisée de bout en bout, alternant savamment entre gravité et rocambolesque, entre sérieux et dérision. On regretterait presque qu'elle ne se poursuive pas davantage, tant l'écriture de Clarisse Gorokhoff est envoûtante. Ce serait bien le seul reproche que l'on pourrait adresser à ce roman : que sa longueur réduite le conduise à occulter la dimension politique amenée par la question kurde, qui est finalement à peine évoquée. Mais cela reste un léger bémol : après tout, les motivations de l'héroïne sont bien plus complexes qu'une brutale revendication politique, et c'est un parti pris finalement assez rafraîchissant en ces temps de terrorisme omniprésent.

 

Voici donc un premier roman brillamment réussi, qui a su allier une intrigue puissante et rythmée à un style remarquable et grisant, ce qui laisse présager une belle carrière littéraire pour la jeune Clarisse Gorokhoff.    4 étoiles

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Un grand merci à Babelio et aux éditions Gallimard.

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8 mai 2017 1 08 /05 /mai /2017 20:43

Paris, 2058. Une nouvelle technologie, la rétrovision, permet désormais à certains chercheurs de visionner le passé : de l'assassinat de Kennedy à la construction des pyramides, en passant par la mort de Socrate ou celle d'Hitler, tous les événements du passé peuvent à loisir être visionnés, décortiqués, analysés.

 

Christian K., malgré ses origines libanaises, n'a jamais connu le pays de ses parents. À 45 ans, alors qu'il vient de connaître une rupture amoureuse, il décide de quitter sa ville, Montréal, et de se rendre en Europe. Dans un train, par hasard, il tombe sur un ouvrage d'ethnologie expressionnelle, une nouvelle discipline à la mode, et se passionne aussitôt pour ce domaine d'étude, au point de se lancer, quelques mois plus tard, dans une thèse sur le sujet. Son domaine d'étude : le Liban, et plus particulièrement Beyrouth, de 1973 à 2012.

 

Mais très vite, à mesure que les images de la capitale libanaise défilent, il oublie son projet de thèse et se concentre de plus en plus sur des scènes où apparaissent des membres de sa famille, et en particulier ses parents. Ces images prennent une saveur particulière pour Christian, lui qui n'a jamais connu son père, mort avant sa naissance.

 

Aussi lorsque ce dernier, par-delà les années, semble établir avec son fils une curieuse correspondance privée, Christian sent ses certitudes vaciller. Comment est-ce possible ? À vouloir à tout prix trouver la réponse à cette question, Christian va se lancer dans une entreprise à la limite du voyeurisme... au risque de découvrir une vérité qu'il préférerait peut-être ignorer.

 

 

Avec sa couverture rose métallisée, évoquant l'emballage d'un préservatif, et son titre suggestif, Petites morts à Beyrouth surprend d'entrée de jeu, d'autant que la quatrième de couverture, plutôt sobre, semble contraster avec ce côté sulfureux et tape-à-l'œil.

 

C'est bien un ouvrage atypique que ce premier roman écrit par Youssef S. Germanos. Mêlant récit intimiste, science-fiction, enquête policière et satire de la société, croisant les époques et les intrigues, il surprend par sa complexité narrative et son réseau de personnages. Néanmoins, si l'idée d'une nouvelle technologie permettant de visionner le passé est plutôt ingénieuse et intéressante, l'exploitation qu'en fait l'auteur est un peu décevante.

 

En effet, la narration, bien que portée par un style travaillé et original, a tendance à se perdre dans des intrigues secondaires qui sont trop superficiellement abordées pour être véritablement dignes d'intérêt : par exemple, l'enquête policière sur un terroriste ayant décidé de saboter le Centre de Rétrovision, après un début plutôt prometteur, est quasiment abandonnée, et finalement résolue en deux pages, de manière invraisemblable et peu convaincante. De même, l'intrigue amoureuse entre le héros et une jeune femme nommée Ilona est trop convenue pour apporter un véritable relief au récit.

 

C'est finalement l'impression majeure qui se dégage de ce roman, celle d'avoir dans les mains un ouvrage inabouti. Les personnages, eux aussi, sont trop rapidement esquissés, trop simples, trop évanescents pour être entièrement convaincants : Ilona, Jawad, Darine, Thierry Moulin, Abdallah Rivenstein, tous ne font qu'apparaître épisodiquement, sans jamais vraiment prendre corps, comme s'ils n'étaient en définitive que des images sur un écran, insaisissables, fantomatiques. Même le héros, avec sa manie désagréable de nous livrer ses pensées à grands renforts de doubles guillemets, n'emporte pas entièrement l'adhésion du lecteur, tant certaines de ses motivations et de ses réflexions nous échappent.

 

Enfin, et c'est peut-être le point le plus frustrant, l'auteur peine à véritablement donner vie à Beyrouth, cette capitale si particulière, son atmosphère à la fois festive et inquiétante, où la vie tente à chaque instant de prendre le dessus sur la mort. Elle semble malheureusement bien éteinte, cette ville où se croisent tant de personnages et d'intrigues, où naissent et meurent tant d'histoires d'amour et d'amitié.

 

En somme, Petites morts à Beyrouth constitue un premier roman prometteur, mais laissant une impression d'inachevé. En étoffant un peu son intrigue et ses personnages, et en approfondissant son sujet principal, l'auteur aurait pu donner corps à un ouvrage qui ne manque pas de qualités par ailleurs2 étoiles

 

Ouvrage généreusement envoyé par l'auteur. Merci à Youssef S. Germanos et aux éditions Tamyras.

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12 mars 2017 7 12 /03 /mars /2017 22:46

    Scout est une petite fille pas comme les autres. Depuis la mort de sa mère, elle grandit avec son frère Jem sous le regard ferme et bienveillant de leur père, Atticus Finch, avocat réputé à Maycomb, petite ville d'Alabama.

 

    Elle aime grimper aux arbres, jouer dehors avec Jem et leur ami, Dill, goûter les gâteaux de la voisine, discuter avec Calpurnia, la cuisinière noire qui lui sert de mère de substitution, et imaginer des stratagèmes pour faire sortir de chez lui Boo Radley, leur drôle de voisin, qui vit reclus dans sa maison depuis des années. Elle n'aime pas l'école, les injustices, ni qu'on l'oblige à porter des robes. Comme une fleur sauvage, elle grandit bon gré mal gré, suscitant parfois, par son impertinence et son caractère bagarreur, l'exaspération de sa tante Alexandra et des dames comme il faut de Maycomb, qui désespèrent de la voir devenir une jeune fille de la bonne société.

 

    Un jour, Atticus est commis d'office pour défendre un Noir accusé d'avoir violé une Blanche. Dans cette Amérique des années 30, et a fortiori en Alabama, État du Sud, encore très marqué par le racisme, c'est un crime passible de la peine de mort. Très vite, la petite ville s'embrase, et les tensions ressurgissent. Scout, confrontée aux préjugés et à la bêtise des adultes, a bien du mal à ne pas utiliser ses poings pour faire taire ceux qui traitent son père de "sale ami des Nègres". Pour Jem et Scout, ce procès controversé marque la fin de l'enfance et de l'insouciance...

 

 

    Récompensé par le prix Pulitzer, salué par la critique et le public, et devenu un classique de la littérature jeunesse anglo-américaine, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur jouit d'une solide réputation dans le monde littéraire, au même titre que des titres aussi prestigieux que L'Attrape-coeur de Salinger.

 

    Les romans d'apprentissage sont monnaie courante en littérature, et ont par essence une faculté à fasciner et à toucher leur lecteur, mais peu d'ouvrages parviennent à retranscrire, aussi bien que le fait Harper Lee, la légèreté de ces jours d'été où le temps semble s'arrêter, ces longues heures virevoltantes passées à vivre mille et une aventures sans se préoccuper du regard des adultes et de la course du monde.

 

    En choisissant de faire de son héroïne une petite fille, avec son regard ingénu et innocent, Harper Lee donne une véritable force à son roman, car c'est précisément cette candeur qui permet de mettre en lumière, bien plus que ne le ferait le regard lucide d'une femme devenue grande, toutes les compromissions, les lâchetés et l'hypocrisie des adultes. Bien sûr, ce point de vue enfantin permet aussi de laisser se déployer le caractère doux, discret et intègre d'Atticus, la personnalité déroutante de Jem, plongé dans cet entre-deux délicat qu'est l'adolescence, la fantaisie riante de Dill...

 

    Même les personnages secondaires, plus ou moins rapidement esquissés, trouvent dans les yeux de Scout une véritable épaisseur : elle pointe ainsi, avec beaucoup d'humour et de malice, le côté un peu rigide de Tante Alexandra, engoncée dans ses principes, mais qui se montre aussi loyale envers Atticus lors du procès, la sévérité toute maternelle de Calpurnia, les médisances incessantes de Stephanie Crawford, la générosité et l'ouverture d'esprit de Maudie Atkinson... Harper Lee excelle à donner vie à ce quartier de Maycomb, brossant avec finesse le portrait de ses habitants. Et même si certains points de l'histoire demeurent mystérieux, comme la maladie qui a frappé la mère de Scout ou la vérité sur les parents de Dill, cela fait partie du charme du livre, et du caractère partiel, fragmentaire, nébuleux des souvenirs d'enfance, par définition vagues et imprécis.

 

    Alternant anecdotes pleines d'humour et moments plus graves, où la dénonciation du racisme se fait plus nette, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur est un roman complexe, envoûtant, servi par une traduction élégante et un style plaisant et délicat, plein de la grâce naïve de l'enfance. 4 étoiles

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19 février 2017 7 19 /02 /février /2017 12:26

     Dans le monde du strass et des paillettes, Léo Rivière n'est pas n'importe qui. C'est une star, une icône, une diva. Acclamée partout où elle passe, elle a l'habitude que le monde se plie à ses moindres désirs. Perpétuellement entourée de fans, d'assistants et de producteurs, elle a tout pour être heureuse.
 

    Pourtant, une terrible solitude, une profonde tristesse la rongent, surtout depuis la mort sordide de son ami d'enfance Alban, dont elle vient de recevoir, comme un coup de poignard au cœur, le rapport d'autopsie, froid, clinique, sinistre. Chaque soir, devant des milliers d'admirateurs, elle doit afficher un sourire sans faille, mais elle n'est plus qu'une coquille vide, dévorée par son mal-être.
 

    Alors qu'elle entame une nouvelle tournée de quatre-vingt dates, elle prend conscience, à quarante ans, du vide de sa vie : peu d'amis, pas d'enfants, une famille avec laquelle elle a pratiquement coupé les ponts, de l'argent dont elle ne sait que faire, et un système dont les conventions et les faux-semblants l'oppressent. Et cette lucidité nouvelle pourrait bien la conduire au bord du gouffre...

 

 

     Pour apprécier un roman, doit-on nécessairement s'identifier à son héros ? Au-delà du sujet de dissertation classique, voilà une question que l'on peut se poser en ouvrant ce roman car, autant le dire tout de suite, Marinette Lévy excelle à rendre son personnage détestable dès les premières lignes. Imbue d'elle-même, tyrannique envers son assistante, méprisante envers son coiffeur, elle semble prendre plaisir à martyriser son entourage de la manière la plus abjecte qui soit. Cependant, au fil des pages, cette carapace odieuse se fissure lentement, et laisse apparaître une héroïne fragilisée par la mort d'un ami qu'elle a vu, impuissante, se détruire à petit feu, et le lecteur finit par éprouver une certaine compassion à l'égard de cette Léo Rivière si exécrable de prime abord.

 

          Même si, à la lecture de la quatrième de couverture, on pouvait redouter un énième roman sur la crise de la quarantaine et les problèmes de riches d'une Stella Spotlight vieillissante qui redécouvre l'eau tiède en pointant les dérives du star-système, ce roman acquiert finalement une profondeur qui, sans en faire un ouvrage métaphysique non plus, lui confère tout de même un certain charme et le rend sympathique.

 

     Bien sûr, tout n'est pas parfait dans ce premier roman, et certains éléments paraissent convenus, voire forcés : le stéréotype de l'assistante au nom prédestiné, éternelle souffre-douleur des caprices d'une star qu'elle exècre autant qu'elle l'idolâtre et lui consacre sa misérable vie ; la caricature du présentateur télé décrépit interviewant chaque dimanche sur son canapé rouge constellé de poils de chien des stars qui n'en ont plus que le nom ; le passage dans l'unité pour enfants cancéreux qui, par une rencontre inattendue, permet à l'héroïne d'ouvrir les yeux sur la vanité de la vie... Toutefois, l'ensemble fonctionne et se laisse lire agréablement, en nous emportant dans les vertiges et les pensées tumultueuses de Léo Rivière. Même le style, au départ simple et banal, gagne en épaisseur au fil des pages, et connaît quelques envolées poétiques assez remarquables, en particulier dans les dernières pages.

 

    En somme, un premier roman prometteur, pas exempt de défauts, mais plutôt rafraîchissant sur un thème maintes fois rebattu, et qui touche par moments à l'universel, faisant écho à nos propres préoccupations sur les désillusions, la solitude, la quête de sens et les regrets parfois mordants d'une vie que l'on a davantage subie que véritablement choisie.   3.5 étoiles

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Merci à Babelio et aux éditions Plon.

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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 11:06

Ils sont vingt-trois. Vingt-trois hommes et femmes, formés depuis l'enfance à affronter le vent, à l'analyser, à exploiter ses variations pour mieux avancer. Leur but : remonter jusqu'en Extrême-Amont, là où se trouverait l'origine du vent. Comme les trente-quatre hordes précédentes, ils ne vivent que pour cet objectif, atteindre le bout du monde, quitte à affronter tous les dangers : tempêtes, marécages, déserts, glaciers, sans compter les pirates qui risquent à tout moment de les attaquer.

 

Derrière le charismatique et terrifiant Golgoth, traceur de la horde et chargé de déterminer le chemin à suivre, se pressent des personnages aux fonctions bien définies : le timide scribe Sov, qui gagne en maturité au fil des jours, l'exubérant troubadour Caracole, dont la personnalité joyeuse et inventive dissimule un passé bien plus sombre, la sage aéromaître Oroshi, le redoutable Erg chargé d'assurer la protection du groupe, ou encore le prince Pietro Della Rocca, diplomate et clairvoyant.

 

Chacun à leur tour, ils racontent, page après page, ce voyage qu'ils accomplissent contre le vent depuis plus de vingt ans, sans jamais perdre l'espoir de toucher un jour cet Extrême-Amont qui semble reculer sans cesse devant eux. Et après tout, ils ont toutes les raisons d'y croire, car ils constituent une horde exceptionnelle, plus rapide et puissante que toutes les précédentes. Mais avant d'arriver aux confins du monde, il leur faudra affronter les plus grands dangers, et aller jusqu'au bout de leurs forces pour triompher des éléments naturels toujours plus hostiles, tout en faisant face à une menace grandissante, celle de possibles poursuiveurs lancés à leurs trousses pour les éliminer et les empêcher d'atteindre leur but...

 

 

Il y a des livres qui ne se laissent pas apprivoiser facilement. Des livres dont les premières pages intriguent, voire rebutent le lecteur. La Horde du Contrevent fait partie de ces romans déroutants, difficiles à apprécier au début : trop de personnages aux noms et aux fonctions mystérieuses, trop de changements de point de vue, trop de vocabulaire technique et incompréhensible, trop de sous-entendus concernant l'intrigue...

 

Et pourtant, lorsqu'on fait l'effort de s'accrocher, de dépasser cet inconfort initial, de se familiariser un peu avec les personnages et leur style de narration, on découvre un univers d'une richesse incroyable, une intrigue maîtrisée de bout en bout, des personnages complexes et attachants... Très rapidement, le lecteur se retrouve happé par cette histoire originale, qui suscite dès le début plus de questions qu'elle n'apporte de réponses : pourquoi ce système de hordes ? pourquoi ce besoin de trouver l'origine du vent ? pourquoi ces neufs formes du vent à identifier, dont seulement six sont connues ? Peu à peu, au fil des tourbillons de mots, de phrases et de péripéties, certains éléments s'éclaircissent, et contribuent à renforcer l'engouement du lecteur pour cette histoire décidément atypique.

 

Après quelques chapitres, nous voilà, nous lecteur, 24e membre de cette horde, à suivre leurs progrès, à trembler pour eux lorsqu'ils affrontent les plus grands périls, à rire avec eux des trouvailles langagières de Caracole, à craindre pour leur survie lorsque la nourriture se fait rare, à pleurer avec eux lorsqu'ils perdent l'un des leurs, à endurer avec eux la faim, la fatigue, le froid, l'abattement... Rarement un roman a montré une telle capacité à entraîner le lecteur dans son histoire et à lui faire partager les aventures de ses personnages.

 

Et si, au début, la narration polyphonique déroute ou dérange, obligeant le lecteur à se reporter à la liste des personnages pour savoir qui parle, chaque personnage devient rapidement identifiable, et se reconnaît dès les premiers mots, ce qui montre la grande maîtrise stylistique de Damasio, qui attribue à chacun un phrasé particulier : concis et précis pour Sov, lyrique et flamboyant pour Caracole, vulgaire et rustre pour Golgoth, doux et sage pour Oroshi, léger et poétique pour Larco... Finalement, la succession des points de vue permet de raconter une histoire protéiforme, qui trouve paradoxalement sa vérité dans la subjectivité des différents narrateurs, et ce choix narratif particulier et ambitieux fait de ce roman une œuvre unique et magistrale.

 

Seul élément un peu dissonant dans ce concert de louanges : les cinquante dernières pages et leurs envolées métaphysiques sur la nature du vent sont assez ardues et ralentissent un peu trop l'action, alors même que le suspense est à son comble. Heureusement, le dénouement redonne à ce roman toute sa grandeur et sa portée, puisqu'il réussit l'exploit d'être à la fois attendu (car maintes fois annoncé par les prédictions de certains personnages) et surprenant, laissant le lecteur encore sonné par cette histoire si singulière et cette fin pas complètement fermée, comme si une nouvelle aventure était encore possible.

 

Récompensé en 2006 par le Grand prix de l'imaginaire, couvert d'éloges par les critiques et le public, La Horde du Contrevent fait figure de chef-d'œuvre du genre, et mérite amplement son succès : il constitue tout simplement une expérience unique, une plongée en apnée dans un univers exceptionnellement riche, dont on ressort transformé à jamais. 4.5 étoiles

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 09:50

Patrocle n'est encore qu'un enfant lorsqu'il tue accidentellement l'un de ses camarades. Pourtant, son père n'hésite pas à la punir pour ce crime involontaire, et l'envoie en exil à Phtie, sur les terres du roi Pélée.

 

Là, Patrocle découvre Achille, fils de Pélée et de Thétis, une Néréide. Achille est aussi beau et rayonnant que Patrocle est terne et dépourvu de charisme. Pourtant, une amitié fusionnelle se crée entre les deux jeunes gens, malgré leurs différences et l'opposition farouche de Thétis, qui ne voit pas d'un bon œil cette relation.

 

Après quelques années d'insouciance et de jeux, Achille et Patrocle sont envoyés sur le Mont Pélion, dans la demeure de centaure Chiron, afin d'y parfaire leur éducation. Ils y apprennent les rudiments de la chasse, de la médecine et de la botanique, et mènent une vie simple et agréable. Au fil des années, l'amitié indéfectible qui les lie évolue en véritable passion amoureuse et les deux garçons ont de plus en plus de mal à dissimuler leur idylle.

 

Mais un jour, Pélée les fait revenir à Phtie : Hélène, l'épouse de Ménélas, vient d'être enlevée par Pâris, un bellâtre troyen. Aussitôt, Agamemnon, frère de Ménélas, décide de mener une expédition contre Troie, et rassemble autour de lui tous les anciens prétendants d'Hélène, dont Patrocle fait partie. Achille envisage de participer à l'expédition, mais sa mère le met en garde : s'il se rend à Troie, il mourra au combat, mais connaîtra une gloire éternelle. S'il reste à Phtie, il vivra vieux, mais son nom sombrera dans l'oubli. Achille choisira-t-il de mourir en héros, ou cèdera-t-il aux prières de Patrocle, qui le supplie de ne pas partir ?

 

 

Achille et Patrocle. Deux noms associés depuis plus de deux mille ans, et dont la relation ambiguë a fait couler beaucoup d'encre. Avec un roman sur ce thème, le lecteur est en droit de redouter une paraphrase insipide d'Homère. Pourtant, on s'aperçoit vite qu'il n'en est rien, peut-être parce que l'auteur, professeur de lettres classiques, maîtrise réellement son sujet, et qu'elle propose un nouveau point de vue sur cette histoire hors du commun : non plus celui d'un narrateur externe et distancié comme pouvait l'être Homère, mais par le biais d'une focalisation interne, celui de Patrocle, victime collatérale du destin exceptionnel d'Achille.

 

De plus, Madeline Miller fait le choix de commencer son histoire dans l'enfance des deux guerriers, là où la tradition homérique nous présente habituellement Achille sous les traits d'un homme accompli, d'un guerrier aux pieds rapides, véritable terreur des Troyens, mais aussi des Grecs, lorsqu'il décide de ne plus combattre, outré qu'Agamemnon ait osé lui prendre une captive de guerre, Briséis. Au contraire de son illustre prédécesseur, Madeline Miller choisit de nous dévoiler plutôt la formation du héros que ses exploits guerriers, pratiquement laissés dans l'ombre, et centre véritablement son récit autour de la relation des deux garçons, qui intéressait bien peu Homère.

 

En retraçant l'enfance et l'adolescence d'Achille, elle fait découvrir aux lecteurs non familiers de l'Antiquité grecque plusieurs épisodes dont L'Iliade ne parlait pas, comme l'éducation du héros par le centaure Chiron ou son séjour sur la petite île de Scyros, où sa mère l'avait déguisé en jeune fille afin de le dissmuler aux yeux des Argiens en route pour Troie, et où l'ingéiosité légendaire d'Ulysse finira par le débusquer.

Porté par une écriture subtile et plaisante, ce récit redonne vie aux plus grands héros de la mythologie grecque : Agamemnon, roi borné et tyrannique qui n'hésite pas à sacrifier sa propre fille pour permettre aux bateaux de se rendre à Troie, Ménélas, brute épaisse, Ulysse, rusé et perfide, Nestor, sage et avisé, et bien sûr Achille, orgueilleux et au tempérament volcanique. Et même si l'on connaît la fin à l'avance, les multiples rebondissements et le dynamisme du récit maintiennent le lecteur dans l'incertitude, voire l'espérance : et si Madeline Miller réécrivait la fin de l'histoire, faisant mentir les oracles ?

 

Seul petit bémol : le traducteur est visiblement moins connaisseur de l'Antiquité que l'auteur, et conserve la forme anglaise "Pelides" pour désigner Achille, alors que la tradition française l'appelle généralement "Péléide". Pinaillage de puriste...

 

Voilà donc un roman puissant, magnétique, émouvant, documenté et pasionnant, qui donne envie de se replonger dans les épopées homériques, et qui montre que, plus de 2500 ans après sa composition, la relation particulière d'Achille et Patrocle n'a rien perdu de sa force et de son intérêt, à tel point que la célèbre formule de Montaigne "Parce que c'était lui, parce que c'était moi" semble avoir été écrite sur mesure pour ces deux héros au destin brisé. 4.5 étoiles

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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 21:23

Sam et Ollie, respectivement âgées de 15 et 10 ans, ne sont décidément plus des enfants : quelques semaines à peine après la mort brutale de leur mère, les deux sœurs, qui vivent désormais avec leur marginal de père dans un tipi planté au milieu d'une prairie, découvrent, au hasard d'une promenade, le cadavre d'une jeune femme, immergé dans une rivière voisine.

 

Très vite, elles comprennent que leur père fait un coupable idéal : non seulement il prétend avoir trouvé dans la forêt la veste ensanglantée de la jeune femme assassinée, mais en plus, il a laissé ses filles seules le soir du meurtre, assez longtemps pour attirer les soupçons. En voulant le protéger et éviter de le perdre comme elles ont perdu leur mère, les deux sœurs ne vont faire que le rendre encore plus suspect aux yeux des habitants de la ville, bien prompts à condamner cet homme excentrique qui vit comme un sauvage.

 

Bien décidées à prouver l'innocence de leur père, les deux jeunes filles vont, chacune à leur façon, tenter de découvrir la vérité. Seulement, entre Ollie qui a sombré dans un mutisme total depuis la mort de sa mère, et Sam, dont la nature impulsive compromet davantage l'enquête qu'autre chose, leur tâche semble bien ardue...

 

Un roman d'apprentissage mêlant intrigue policière et ode à la nature, le tout sous l'égide du célèbre label Harlequin, auquel appartiennent les éditions Mosaïc : disons-le tout net, cela partait mal. Très mal.

 

Et pourtant, le début de ce roman offre une jolie surprise : une écriture plutôt travaillée et servie par une traduction correcte, une narration intéressante (avec l'alternance des chapitres entre les deux sœurs), des personnages peu conventionnels (notamment la petite Ollie, douée d'une sensibilité exacerbée qui lui permet de voir des fantômes, et qui préfère se taire plutôt que de leur donner l'opportunité de s'exprimer à travers elle, ou le père, judicieusement surnommé "Ours", véritable marginal au caractère bien mystérieux). L'intrigue se met peu à peu en place, nous entraînant dans le passé trouble du fameux Ours, et mêle adroitement thriller et fantastique.

 

Cependant, alors que la première moitié du livre était plutôt séduisante, la deuxième partie vient nettement contrebalancer cette impression positive : l'intrigue policière s'effondre à cause de rebondissements complètement invraisemblables, les personnages, notamment secondaires, virent à la caricature, et même les deux héroïnes deviennent exaspérantes par leur incapacité à communiquer entre elles ou avec les autres.

 

Le dénouement est carrément grand-guignolesque, porté par des dialogues ineptes et des personnages aux réactions absurdes, dignes d'un mauvais téléfilm de début d'après-midi sur une chaîne de la TNT. Déception ultime, qui plus est : le livre se referme sans qu'on sache vraiment ce que vont devenir les personnages, comme si la romancière avait voulu en finir au plus vite, sans prendre vraiment la peine d'offrir à son ouvrage un épilogue digne de ce nom.

 

Un vrai gâchis, donc, avec un roman qui s'annonçait prometteur et vire au grand n'importe quoi. Malgré la poésie qui émanait de certaines descriptions, l'ouvrage s'englue dans une intrigue mal menée et tirée par les cheveux, et laisse un goût d'inachevé.  2.5 étoiles

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Merci à Babelio et aux éditions Mosaïc.

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 21:46

Edgecombe, petite ville paisible de Nouvelle-Angleterre, est secouée par le meurtre aussi brutal qu'inexpliqué d'un adolescent, retrouvé étranglé près de la voie ferrée. Ses amis sont sous le choc : qui pourrait s'en prendre ainsi à un garçon sans histoires ? Et pourtant, des histoires, ils vont s'en attirer, eux aussi, à commencer par les ennuis que leur causent les deux loubards du quartier.

 

Alors qu'un autre de leurs amis disparaît mystérieusement au cours d'une banale partie de paint-ball près d'une cimenterie désaffectée, Sean et sa bande déjouent le couvre-feu instauré par les autorités et tombent, par le plus grand des hasards, sur un ancien grimoire rongé par le temps.

 

Inconscients du danger qu'ils encourent, les adolescents se mettent à étudier d'un peu plus près ce vieux livre qui semble rempli de formules magiques. Autour d'eux, les disparitions d'enfants se multiplient, les éléments se déchaînent, d'étranges individus aux yeux perçants se mettent à rôder... C'est sûr, Sean et ses amis ont réveillé sans le vouloir quelque force maléfique. Mais ils n'imaginent pas encore à quels dangers ils s'exposent...

 

 

Maxime Chattam fait partie, depuis une dizaine d'années maintenant, de ces auteurs que les éditeurs n'hésitent pas à publier les yeux fermés, tant le moindre de leurs ouvrages se transforme en best-seller. Et quand l'auteur n'écrit pas assez vite pour satisfaire l'appétit du public, rien de plus simple : l'éditeur se rabat sur les œuvres de jeunesse publiées dans d'obscures maisons d'édition, voire à compte d'auteur. De toute façon, le livre se vend rien que sur le nom de l'auteur, peu importe sa qualité littéraire.

 

C'est ainsi que Le 5e règne, premier roman de Maxime Chattam, au succès confidentiel, a été réédité chez Pocket, où il a connu un bien meilleur destin. Tant pis pour les éventuelles faiblesses de l'intrigue ou le manque d'épaisseur des personnages : il s'agit là d'erreurs de jeunesse bien pardonnables, nous assure l'auteur lui-même dans sa préface, puisque c'est bien connu, on n'est jamais mieux servi que par soi-même...

 

Las ! Ne voit-il donc pas que ce roman d'épouvante (on ne peut pas vraiment le qualifier de thriller, tant le paranormal y tient une place prépondérante), bourré de coquilles et tellement rempli de grossières fautes de syntaxe qu'on le croirait traduit de l'anglais, repose sur une intrigue si pauvre qu'elle aurait pu être écrite par un collégien ? La jeunesse n'excuse pas tout, cher Maxime Chattam, et si vous avez connu un succès mérité pour votre Trilogie du Mal, ce premier roman, pourtant récompensé par le festival de Gerardmer, n'aurait jamais dû être réédité.

 

Rien n'est en effet à sauver dans ce polar, ni le style, grossier, ni l'intrigue, rocambolesque et prévisible, ni les personnages, stéréotypés au possible (avec des méchants très très méchants et de gentils adolescents bien naïfs) ou trop peu développés pour susciter l'intérêt (le shérif et l'agent du FBI sont ainsi complètement laissés de côté, au profit de cette bande d'ados caricaturale, avec le petit gros trouillard, le bad boy qui séduit la petite intello, la rebelle bourrue mais sympathique...). Ne parlons même pas des dialogues, aussi artificiels et creux que ceux d'une série B.

Un roman parfaitement dispensable, donc, surtout si l'on souhaite conserver une certaine estime pour l'auteur, et ne pas le juger sur cette histoire invraisemblable truffée de fautes d'accord, de facilités scénaristiques et de maladresses stylistiques. 1 étoile

 

Découvrez aussi, du même auteur :

L'âme du Mal, In Tenebris, Maléfices et La Théorie Gaïa

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