Dimanche 22 janvier 2012 7 22 /01 /Jan /2012 23:08

Six nouvelles composent ce recueil hétérogène, présentant six facettes de la psychologie humaine, avec six personnages caractérisés en quelques lignes, et dont Zweig va nous raconter la vie étonnante, inquiétante ou passionnante. Il est d'abord question d'une jeune bourgeoise adultère, Irène confrontée un beau jour à une femme du peuple qui se prétend l'ancienne maîtresse de celui que l'héroïne a pris pour amant, et qui réclame à sa rivale des sommes de plus en plus exorbitantes en menaçant de révéler tout le scandale au mari trompé. La pauvre Irène n'a pas d'autre choix que de payer toujours plus pour retarder l'échéance, tout en se sachant parfaitement piégée : un jour viendra où elle ne pourra plus se procurer les sommes faramineuses que lui extorque sa rivale, et elle perdra son honneur, son mari et ses enfants. La peur et l'angoisse la saisissent désormais à chaque instant, à chaque coup de sonnette, à chaque visite, à chaque lettre qui arrive, si bien qu'elle finit par refuser de sortir de chez elle et par se consumer de terreur, jusqu'au jour où elle décide de mettre fin coûte que coûte à ce chantage... Parmi les autres nouvelles, on rencontre également une servante taciturne excessivement dévouée à son maître, jusqu'à commettre l'irréparable pour le débarrasser de son épouse acariâtre et possessive, un bouquiniste juif, véritable puits de science, qui, avec le début de la Seconde Guerre Mondiale, devient suspect d'espionnage en raison des courriers manifestement codés qu'il échange avec d'autres lettrés européens, ainsi qu'un collectionneur ayant passé sa vie à rassembler des estampes d'une valeur inestimable, mais devenu aveugle avec l'âge, a été dépouillé à son insu par sa femme et sa fille avec le début de la guerre et les difficultés financières devenues chaque jour plus pressantes. Avec sa galerie de personnages pittoresques, tour à tour émouvants, attachants ou au contraire repoussants, Zweig nous emmène au plus profond de l'âme humaine, construisant chaque nouvelle non sur un art de la chute ou du contrepoint, mais comme un petit roman avec ses enjeux et ses péripéties.

 

Connu pour son talent de conteur et d'observateur, Zweig fait honneur à sa réputation avec cet opuscule présentant six nouvelles particulièrement frappantes, tant par les personnages qu'elles mettent en scène que par les tranches de vie qu'elles parviennent à recréer en quelques pages à peine. Fin psychologue, et usant de procédés que n'aurait pas renié Maupassant lui-même, dont le talent de nouvelliste n'est plus à prouver, Zweig parvient à faire émerger une personnalité,peur.jpg un caractère singulier en quelques traits et nous emmène au coeur même de ses récits : le lecteur partage ainsi, page après page, toute l'angoisse d'Irène craignant que sa trahison n'éclate au grand jour, l'admiration muette d'un badaud pour un habile pickpocket, ou encore la vie morne et ridiculement servile d'une domestique dévouée corps et âme à son maître, et qui n'en tirera finalement qu'un bien maigre profit. Le style de Zweig est une véritable merveille et révèle un travail de réflexion particulièrement poussé pour trouver le mot qui correspondra parfaitement à la réalité décrite, à tel point que sa prose se caractérise par une fluidité et un rythme naturel tout à fait remarquables. S'exprimant toujours avec justesse, l'auteur se refuse à tout jugement moral sur ses personnages : Irène n'est jamais explicitement condamnée par le narrateur pour sa relation adultère, l'activité du pickpocket à l'affût est d'abord ironiquement présentée comme celle d'un détective particulièrement discret et habile, et les deux femmes forcées de vendre la collection du père de famille pour subsister sont davantage présentées comme des héroïnes touchantes que comme des détrousseuses. Comme Maupassant, une fois encore, Zweig est un de ces auteurs que l'on se plaît à retrouver régulièrement, pour quelques pages ou quelques chapitres, et qu'on prend plaisir à lire et surtout à relire, la deuxième lecture apportant un éclairage nouveau sur le texte à la lumière du dénouement. Seule la nouvelle intitulée "La femme et le paysage" paraît un peu terne et inconsistante, malgré son sujet pour le moins original et croustillant, par rapport aux splendides récits qui l'entourent, notamment "Leporella" et "La collection invisible", sans parler, bien évidemment, de la nouvelle éponyme, magistrale, rappelant à bien des égards les chefs-d'oeuvre de l'auteur que sont Le joueur d'échecs et Vingt-quatre heures de la vie d'une femme. Idéal pour se familiariser avec Zweig ou pour retrouver un auteur toujours aussi agréable à lire.3,5 étoiles


Voir également, du même auteur, la critique de La confusion des sentiments et de Un soupçon légitime

Par Elizabeth Bennet - Publié dans : Critique littéraire - Communauté : Chronique de nos lectures
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Samedi 7 janvier 2012 6 07 /01 /Jan /2012 12:42

Encore bouleversé par la mort aussi prématurée qu'inattendue d'Anja, dont il était très épris, Aksel, désormais livré à lui-même (son père est parti refaire sa vie à l'autre bout de la Norvège, sa mère est décédée quand il était encore enfant, et sa soeur, elle aussi très éprouvée par le décès d'Anja, avec qui elle avait eu une liaison, s'est réfugiée à l'autre bout du monde pour tenter de fuir son chagrin), décide de passer l'été dans le chalet de son amie et ancienne rivale qu concours de "Jeune Maestro", Rebecca Frost. Mais un funeste hasard va le rappeler brusquement à son douloureux travail de deuil, en lui faisant sauver d'une noyade accidentelle Marianne Skoog, la mère d'Anja, et veuve de Bror Skoog (qui s'est suicidé quelques jours avant la mort d'Anja, faisant courir les rumeurs les plus effroyables sur les relations qu'il entretenait avec sa fille). Peu après son retour dans la capitale, Aksel se voit contraint de se trouver un nouveau logement et, au hasard d'une petite annonce placardée dans les rues, il se retrouve locataire de l'ancienne chambre d'Anja, dans la maison des Skoog. Au même moment, la redoutable Selma Lynge, son professeur de piano aussi géniale que tyrannique, lui annonce qu'elle a l'intention de lui faire faire ses débuts dans neuf mois, avec un concert au programme exceptionnellement difficile. Aksel va donc devoir jongler entre ses longues heures de répétition au piano, son amitié amoureuse avec la belle Rebecca, pourtant sur le point de se marier, et sa relation ambiguë avec Marianne Skoog, en qui il voit, bien plus que la simple mère d'Anja, une sorte de réincarnation de la jeune fille elle-même...

 

Avec ce deuxième volet consacré au pianiste Aksel Vinding, Björnstad s'intéresse cette fois non tant aux rapports du héros avec ses camarades adolescents et à sa passion dévorante pour la musique classique qu'à cette histoire d'amour défendu, même en pleine époque de libération des moeurs (l'histoire se déroulant au tout début des années 1970, peu après le célèbre festival de Woodstock), entre un tout jeune homme et une femme plus mûre, déjà mère qui plus est. Mais le côté riviere.jpgracoleur ou sordide du sujet est savamment évité par l'auteur, qui met bien en lumière, au contraire, les mécanismes psychiques à l'oeuvre dans l'esprit d'Aksel, assimilant Marianne à sa fille décédée, du moins dans les premiers temps, notamment en raison du bouleversement causé par la mort récente de celle qu'il aimait et par la ressemblance entre les deux femmes. Ainsi, Björnstad parvient à nous rendre presque odieux les sceptiques, railleurs et autres moralisateurs qui voient dans la naissance de cette idylle une relation pratiquement incestueuse, ou tout du moins malsaine et condamnable. La grande force de ce roman est aussi de faire émerger, autour d'un narrateur égocentrique et passablement agaçant, trois grandes figures féminines, dont certaines avaient déjà été esquissées dans le précédent opus (La société des jeunes pianistes), mais qui trouvent ici tout leur accomplissement, avec une Selma Lynge quasi hystérique et castratrice en Reine de la Nuit, une Rebecca toute en sensualité, telle une Carmen venue du froid, et une Marianne dissimulant de multiples fêlures secrètes, véritable Iseut se laissant entraîner par le pouvoir pernicieux, irrésistible et mortifère du philtre d'amour qui l'unit malgré elle à Aksel. La musique classique, si elle est moins présente que dans le premier volume de la trilogie, demeure quand même constamment en arrière-plan, et donne presque envie au lecteur de se précipiter sur ses disques pour se plonger dans l'intégrale de Malher, de Brahms ou de Chopin, compositeurs chéris du narrateur. Le seul bémol (si l'on peut se permettre ce jeu de mots), mais il est excessivement léger, réside dans le fait qu'Aksel s'obstine, durant la très grande majorité du roman, à appeler tous les autres personnages par leur nom et prénom, y compris ses amis proches, ce qui certes est sans doute volontaire de la part de l'auteur, mais ralentit la lecture et crée des redondances pénibles. Néanmoins, une fois ce roman terminé, nul doute que vous mourrez d'envie de vous plonger dans le troisième et dernier tome de la trilogie, dont des milliers de lecteurs espèrent la parution prochaine en France.      3,5 étoiles

 

Voir aussi la critique de La Société des Jeunes Pianistes

Par Elizabeth Bennet - Publié dans : Critique littéraire - Communauté : Chronique de nos lectures
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Vendredi 30 décembre 2011 5 30 /12 /Déc /2011 23:11

Lorsque s'ouvre ce roman, Ludwik Jahn, étudiant et activiste communiste, séparé de sa petite amie par un séminaire organisé par le Parti, envoie à celle-ci une carte postale écrite sous le coup de la colère, contenant ces simples mots : "L'optimisme est l'opium du genre humain ! L'esprit sain pue la connerie. Vive Trotski !" Le tout se voulait une réponse à une lettre pleine de candeur et d'enthousiasme de la jeune fille qui avait agacé Ludwik. Mais les membres du Parti, alertés, sont loin de goûter ce que Ludwik présente comme une "plaisanterie", et l'excluent définitivement, à l'unanimité. Renvoyé de l'Université en raison de son exclusion, Ludwik est enrôlé de force dans l'armée, avec ceux qu'on appelle les "noirs", ceux qui sont considérés comme des ennemis du Parti et qui doivent travailler plusieurs années dans des mines afin d'espérer être réintégrés un jour. Bien que la vie militaire ne lui plaise pas vraiment, Ludwik se lie rapidement d'amitié avec ses nouveaux camarades, et rencontre une jeune fille, Lucie, qui habite le village voisin. Mais la demoiselle se révèle obstinément farouche, malgré les prières répétées de Ludwik, et elle finit par disparaître du jour au lendemain. Des années plus tard, Ludwik, de retour à Prague, entreprend de se venger d'un de ses anciens camarades d'Université ayant contribué à sa radiation du Parti, en le faisant cocu. Mais cette seconde plaisanterie se retourne contre lui : depuis bien longtemps déjà, le mari a lui-même déserté le nid conjugal et entretient une relation adultère avec une jolie jeune fille. Croisant à intervalles plus ou moins réguliers le chemin de Ludwik, d'autres personnages prennent tour à tour en charge la narration : Helena, la femme que le héros pense voler à son mari lui-même volage, complètement aveuglée par son amour démesuré pour Ludwik, mais aussi Jaroslav, ami d'enfance de ce dernier, musicien attaché aux traditions populaires de Moravie dont il constate chaque jour un peu plus la disparition au profit d'une culture occidentalisée, et Kostka, lui aussi ancien ami de Ludwik, biologiste dans un hôpital et fervent croyant. De l'entrelacement de ces destins, Kundera tire un roman polyphonique, s'étendant de l'après-guerre aux prémices du Printemps de Prague, et parvient à méler avec talent histoires d'amour, d'amitié et réflexions sur le communisme et la condition humaine.


La Plaisanterie est sans conteste l'un des romans les plus célèbres de Kundera, et l'un de ceux qui expriment le mieux sa désillusion concernant le Parti Communiste, dont il fut lui-même exclu, ce qui n'est certes pas la moindre de ses affinités avec son héros, ce jeune homme désabusé, victime d'une mauvaise plaisanterie qui lui échappe et change brutalement le cours de son existence, sans qu'il puisse rien faire pour y remédier. Grâce au recours à la multiplicité des narrateurs, et donc plaisanterie des points de vue, Kundera donne à voir dans ce livre la façon dont la réalité est constamment interprétée de façon biaisée, en sorte qu'elle finit par nous échapper : c'est ainsi qu'Helena brûle d'un amour pour Ludwik qu'elle croit réciproque, tandis que celui-ci veut simplement passer du bon temps avec elle et se venger de celui qui a participé à son exclusion du Parti et bouleversé ses projets et sa destinée d'une simple main levée. A travers les différents personnages qu'il met en scène, Kundera parvient également à nous faire partager leurs espoirs déçus, leurs attentes illusoires, leurs envies dérisoires, donnant du même coup davantage de profondeur aux relations complexes qu'ils entretiennent les uns aves les autres, relations faites de déceptions, de trahisons et de rancunes plus ou moins vives. Ces personnages, qui mènent une introspection particulièrement riche sur les événements qui ont fait basculer leur vie, nous paraissent d'autant plus proches et plus attachants que leurs rêves brisés sont aussi, pour une certaine part, les nôtres. L'une des originalités appréciables de ce roman, outre son caractère polyphonique, est la mise en place de ce trait d'écriture caractéristique de Kundera, la digression, que l'on retrouve ici dans une magnifique évocation, non dénuée d'un certain lyrisme, des anciennes coutumes musicale et folkloriques moraves, notamment à travers la reconstitution du rituel de la Chevauchée des rois. Avec son style souple, ondoyant mais sans fioritures, Kundera nous emmène à la découverte de ces destins particuliers qui ont tous une portée universelle, car c'est l'absurdité de l'existence de l'homme qu'il met en lumière, thème sérieux, s'il en est, et bien loin, précisément, d'une "plaisanterie". 3,5 étoiles

Par Elizabeth Bennet - Publié dans : Critique littéraire - Communauté : Litterature
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Mercredi 21 décembre 2011 3 21 /12 /Déc /2011 23:08

Tout commence dans une boîte de nuit de Los Angeles. Le héros, un jeune bellâtre du nom de Rock Bailey, coqueluche de ces demoiselles mais qui a décidé de conserver coûte que coûte sa virginité jusqu'à ses vingt ans. Pour l'instant, toute sa vie consiste à repousser avec plus ou moins de conviction les ardeurs de ses nombreuses prétendantes, mais ce soir-là, tout va basculer : Rock Bailey est drogué, enlevé, déshabillé et enfermé dans une chambre en compagnie d'une charmante jeune fille aussi dénudée que séduisante. L'objectif est clair, et Rock a bien du mal à résister à la tentation. Il parvient néanmoins à s'échapper, et quelques représailles dégradantes plus tard, il est relâché en pleine nature. Lorsqu'il retrouve ses amis au night-club, il apprend qu'on vient d'y découvrir le cadavre d'un malfrat, manifestement empoisonné. La police est sur les lieux, mais Rock et ses amis décident de mener leur propre enquête, et ne tardent pas à découvrir que cet assassinat et la rocambolesque aventure nocturne du héros sont beaucoup plus liées qu'il n'y paraît. Tout s'enchaîne à un rythme effréné, courses poursuites en voiture, fusillades, bagarres, le tout parsemé de jolies jeunes filles en voulant toutes à l'intégrité physique de notre héros, les apprentis détectives vont se retrouver sur la piste du mystérieux docteur Schultz, qui pratique des opérations chirurgicales abominables dont les photos circulent sous le manteau parmi la pègre. Pour l'instant, l'objectif réel de ces manipulations échappe à nos héros, mais ce qu'ils vont finir par découvrir est aussi épouvantable que visionnaire...

 

Avec ses personnages et ses situations improbables et son titre énigmatique en forme de slogan politique, ce pastiche de roman noir américain, publié sous le pseudonyme récurrent de Vernon Sullivan par notre Bison Ravi national, fait figure aujourd'hui d'oeuvre avant-gardiste, évoquant, sous couvert de l'humour et de la parodie, la question particulièrement actuelle de l'eugénisme et de l'éthique dans la recherche médicale et scientifique. Bien sûr, Et on tuera tous les affreux reste un roman policier à part entière, avec son lot de malfrats, de coups tordus et d'espionnages rondement menés, mais il est affreux.jpgaussi bien plus que cela, et c'est ce qui fait à la fois son originalité et sa valeur. Dans un style époustouflant et virevoltant, rempli d'argot et de figures de style préfigurant déjà les célèbres mots-valises, ce roman ce lit comme on déguste une gourmandise : avec un plaisir coupable mêlé de ravissement. La grande force de cet ouvrage tient aussi, bien évidemment, à son inventivité, si caractéristique de l'écriture de Boris Vian, ainsi qu'à son humour, perceptible à chaque page, à chaque phrase, par le biais de remarques décalées, de situations de plus en plus farfelues ou de personnages aux revirements pour le moins inattendus, tel le fameux Rock Bailey qui se découvre finalement une grande appétence pour les plaisirs charnels, lui qui entendait préserver sa chasteté jusqu'à ses vingt ans. Le docteur Schultz est un personnage complètement loufoque lui aussi, et qui désarçonne le lecteur à plusieurs reprises : alors qu'on s'attend à découvrir un croisement entre Frankestein et le docteur Moreau, on tombe finalement sur un idéaliste parfaitement censé, dont certes les opinions font froid dans le dos, mais qui n'a rien d'un savant fou, bien au contraire. Même si l'on peut reprocher à ce roman quelques facilités, une confusion grandissante au fil des pages ou un dénouement un peu expédié, Et on tuera tous les affreux reste néanmoins le meilleur exemple d'ouvrage combinant roman d'anticipation et pastiche de polar à l'américaine, bien plus proche, pour sa tonalité et son esprit de dérision, de l'Ecume des jours que du glaçant J'irai cracher sur vos tombes. 3 étoiles

 

Voir également les critiques de  J'irai cracher sur vos tombes et Conte de fées à l'usage des moyennes personnes

Par Elizabeth Bennet - Publié dans : Critique littéraire - Communauté : Chronique de nos lectures
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Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 22:29

Juan Pablo Castel, peintre de renom à la misanthropie maladive, confesse du fond de sa prison les raisons qui l'ont poussé à assassiner la femme dont il était éperdument amoureux. Quelques mois plus tôt, lors d'une exposition de ses toiles, une splendide jeune femme remarque sur l'un des tableaux un détail jusque-là passé complètement inaperçu : une femme perdue dans ses pensées, regardant la mer à travers une fenêtre ouverte. Mais alors que Castel cherche à l'aborder, elle prend la fuite. Après des semaines passées à la rechercher désespérément et à échafauder d'improbables stratagèmes qui pourraient lui permettre de la revoir, Castel tombe par hasard sur la jeune femme. Cette fois, il parvient à lui adresser la parole. Elle s'appelle Maria Iribarne, et le peintre ne vit désormais plus que pour elle. Une étrange relation se noue entre eux, faite de malentendus, de rendez-vous manqués, et de soupçons de plus en plus prégnants : à chaque instant, Castel imagine que Maria possède une double vie, suspicion renforcée lorsque le peintre découvre que la jeune femme est en réalité mariée à un aveugle, ce qu'elle lui avait toujours caché. Dès lors, le voilà qui se met à imaginer que Maria trompe non seulement son époux, mais Castel lui aussi, disparaissant parfois des jours entiers chez un cousin dont elle semble bien trop proche... Jaloux, égoïste, névrosé, incapable de toute communication avec le monde qui l'entoure, Castel sombre dans la folie, non parce qu'il perd la raison, mais au contraire parce qu'il raisonne trop : comme dans un cauchemar, Castel interprète chaque mot, chaque geste, chaque intonation de Maria, et en conclut systématiquement que la jeune femme lui est infidèle, tandis que celle-ci semble bien destinée à préserver coûte que coûte sa liberté...

 

Roman magistral salué par Camus et Graham Greene, Le Tunnel, avec son titre énigmatique et sa brièveté déconcertante, est tout à la fois la métaphore de la relation amoureuse, mais aussi de la folie qui guette chacun d'entre nous, dans les méandres d'un esprit jaloux et possessif à l'excès. Le malaise qui envahit peu à peu le lecteur page après page repose pour beaucoup sur le caractère à la fois détestable et profondément touchant de son héros, ce peintre torturé, animé de délires presque paranoïaques et en même temps d'une soif d'amour extraordinaire. De l'amour à la haine, de la passion à la destruction, il n'y a qu'un pas, que les deux héros franchiront allègrement, jusqu'à la folie meurtrière. L'écriture est délibérément étouffante, plongeant le lecteur dans les abîmes d'un esprit malade et incapable d'aimer sans être aimé, mais cette prose retranscrit à merveille les sentiments du narrateur, au point d'amener le lecteur à ressentir ce mélange de tunnel.jpgfascination et de répulsion qu'exerce Maria sur Castel. Incroyable de perversion et de noirceur, ce roman nous emmène aux confins de l'âme humaine, dans tout ce qu'elle a de plus sombre et de plus diabolique, et nous conduit à nous interroger sur les comportements des différents personnages : la jalousie maladive de Castel, son besoin de posséder à toute force Maria, sans jamais lui laisser un instant de répit, sans jamais cesser d'analyser ses moindres faits et gestes, mais aussi Maria elle-même, à qui la parole n'est jamais laissée pour se défendre ou tout au moins s'expliquer, de sorte qu'on ne sait si elle est réellement victime de Castel et de son amour délétère ou si elle encourage sa folie en se dérobant perpétuellement à lui ; l'époux de cette dernière, Allende, l'énigmatique aveugle (ce qui n'est pas sans le rapprocher des célèbres devins de la mythologie grecque) pourrait passer pour un personnage secondaire si la conclusion de cet étrange roman ne lui revenait pas, conduisant le lecteur à remettre en question rétrospectivement son apparente naïveté, comme si pour Allende, un amour même univoque valait mieux que pas d'amour du tout : aussi son désespoir est-il d'autant plus touchant et compréhensible, lorsqu'il apprend la mort de son épouse, qui pourtant le trompait au vu et au su de tous ; c'est ainsi qu'Allende finit par condamner sans appel Castel, dans une parole de malédiction empreinte d'un stoïcisme désabusé qui clôt le roman et résonne encore une fois la dernière page tournée. Loin des romans au fantastique mêlé de génie de Garcia Marquez ou de l'engagement politique de Vargas Llosa, Sabato, écrivain sud-américain unique en son genre, signe avec le premier de ses romans, le plus abordable également, une oeuvre pessimiste et sans concession sur l'ambivalence fondamentale de l'âme humaine. 4 étoiles

Par Elizabeth Bennet - Publié dans : Critique littéraire - Communauté : Mes livres préférés
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