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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 11:06

Ils sont vingt-trois. Vingt-trois hommes et femmes, formés depuis l'enfance à affronter le vent, à l'analyser, à exploiter ses variations pour mieux avancer. Leur but : remonter jusqu'en Extrême-Amont, là où se trouverait l'origine du vent. Comme les trente-quatre hordes précédentes, ils ne vivent que pour cet objectif, atteindre le bout du monde, quitte à affronter tous les dangers : tempêtes, marécages, déserts, glaciers, sans compter les pirates qui risquent à tout moment de les attaquer.

 

Derrière le charismatique et terrifiant Golgoth, traceur de la horde et chargé de déterminer le chemin à suivre, se pressent des personnages aux fonctions bien définies : le timide scribe Sov, qui gagne en maturité au fil des jours, l'exubérant troubadour Caracole, dont la personnalité joyeuse et inventive dissimule un passé bien plus sombre, la sage aéromaître Oroshi, le redoutable Erg chargé d'assurer la protection du groupe, ou encore le prince Pietro Della Rocca, diplomate et clairvoyant.

 

Chacun à leur tour, ils racontent, page après page, ce voyage qu'ils accomplissent contre le vent depuis plus de vingt ans, sans jamais perdre l'espoir de toucher un jour cet Extrême-Amont qui semble reculer sans cesse devant eux. Et après tout, ils ont toutes les raisons d'y croire, car ils constituent une horde exceptionnelle, plus rapide et puissante que toutes les précédentes. Mais avant d'arriver aux confins du monde, il leur faudra affronter les plus grands dangers, et aller jusqu'au bout de leurs forces pour triompher des éléments naturels toujours plus hostiles, tout en faisant face à une menace grandissante, celle de possibles poursuiveurs lancés à leurs trousses pour les éliminer et les empêcher d'atteindre leur but...

 

 

Il y a des livres qui ne se laissent pas apprivoiser facilement. Des livres dont les premières pages intriguent, voire rebutent le lecteur. La Horde du Contrevent fait partie de ces romans déroutants, difficiles à apprécier au début : trop de personnages aux noms et aux fonctions mystérieuses, trop de changements de point de vue, trop de vocabulaire technique et incompréhensible, trop de sous-entendus concernant l'intrigue...

 

Et pourtant, lorsqu'on fait l'effort de s'accrocher, de dépasser cet inconfort initial, de se familiariser un peu avec les personnages et leur style de narration, on découvre un univers d'une richesse incroyable, une intrigue maîtrisée de bout en bout, des personnages complexes et attachants... Très rapidement, le lecteur se retrouve happé par cette histoire originale, qui suscite dès le début plus de questions qu'elle n'apporte de réponses : pourquoi ce système de hordes ? pourquoi ce besoin de trouver l'origine du vent ? pourquoi ces neufs formes du vent à identifier, dont seulement six sont connues ? Peu à peu, au fil des tourbillons de mots, de phrases et de péripéties, certains éléments s'éclaircissent, et contribuent à renforcer l'engouement du lecteur pour cette histoire décidément atypique.

 

Après quelques chapitres, nous voilà, nous lecteur, 24e membre de cette horde, à suivre leurs progrès, à trembler pour eux lorsqu'ils affrontent les plus grands périls, à rire avec eux des trouvailles langagières de Caracole, à craindre pour leur survie lorsque la nourriture se fait rare, à pleurer avec eux lorsqu'ils perdent l'un des leurs, à endurer avec eux la faim, la fatigue, le froid, l'abattement... Rarement un roman a montré une telle capacité à entraîner le lecteur dans son histoire et à lui faire partager les aventures de ses personnages.

 

Et si, au début, la narration polyphonique déroute ou dérange, obligeant le lecteur à se reporter à la liste des personnages pour savoir qui parle, chaque personnage devient rapidement identifiable, et se reconnaît dès les premiers mots, ce qui montre la grande maîtrise stylistique de Damasio, qui attribue à chacun un phrasé particulier : concis et précis pour Sov, lyrique et flamboyant pour Caracole, vulgaire et rustre pour Golgoth, doux et sage pour Oroshi, léger et poétique pour Larco... Finalement, la succession des points de vue permet de raconter une histoire protéiforme, qui trouve paradoxalement sa vérité dans la subjectivité des différents narrateurs, et ce choix narratif particulier et ambitieux fait de ce roman une œuvre unique et magistrale.

 

Seul élément un peu dissonant dans ce concert de louanges : les cinquante dernières pages et leurs envolées métaphysiques sur la nature du vent sont assez ardues et ralentissent un peu trop l'action, alors même que le suspense est à son comble. Heureusement, le dénouement redonne à ce roman toute sa grandeur et sa portée, puisqu'il réussit l'exploit d'être à la fois attendu (car maintes fois annoncé par les prédictions de certains personnages) et surprenant, laissant le lecteur encore sonné par cette histoire si singulière et cette fin pas complètement fermée, comme si une nouvelle aventure était encore possible.

 

Récompensé en 2006 par le Grand prix de l'imaginaire, couvert d'éloges par les critiques et le public, La Horde du Contrevent fait figure de chef-d'œuvre du genre, et mérite amplement son succès : il constitue tout simplement une expérience unique, une plongée en apnée dans un univers exceptionnellement riche, dont on ressort transformé à jamais. 4.5 étoiles

Published by Elizabeth Bennet
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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 09:50

Patrocle n'est encore qu'un enfant lorsqu'il tue accidentellement l'un de ses camarades. Pourtant, son père n'hésite pas à la punir pour ce crime involontaire, et l'envoie en exil à Phtie, sur les terres du roi Pélée.

 

Là, Patrocle découvre Achille, fils de Pélée et de Thétis, une Néréide. Achille est aussi beau et rayonnant que Patrocle est terne et dépourvu de charisme. Pourtant, une amitié fusionnelle se crée entre les deux jeunes gens, malgré leurs différences et l'opposition farouche de Thétis, qui ne voit pas d'un bon œil cette relation.

 

Après quelques années d'insouciance et de jeux, Achille et Patrocle sont envoyés sur le Mont Pélion, dans la demeure de centaure Chiron, afin d'y parfaire leur éducation. Ils y apprennent les rudiments de la chasse, de la médecine et de la botanique, et mènent une vie simple et agréable. Au fil des années, l'amitié indéfectible qui les lie évolue en véritable passion amoureuse et les deux garçons ont de plus en plus de mal à dissimuler leur idylle.

 

Mais un jour, Pélée les fait revenir à Phtie : Hélène, l'épouse de Ménélas, vient d'être enlevée par Pâris, un bellâtre troyen. Aussitôt, Agamemnon, frère de Ménélas, décide de mener une expédition contre Troie, et rassemble autour de lui tous les anciens prétendants d'Hélène, dont Patrocle fait partie. Achille envisage de participer à l'expédition, mais sa mère le met en garde : s'il se rend à Troie, il mourra au combat, mais connaîtra une gloire éternelle. S'il reste à Phtie, il vivra vieux, mais son nom sombrera dans l'oubli. Achille choisira-t-il de mourir en héros, ou cèdera-t-il aux prières de Patrocle, qui le supplie de ne pas partir ?

 

 

Achille et Patrocle. Deux noms associés depuis plus de deux mille ans, et dont la relation ambiguë a fait couler beaucoup d'encre. Avec un roman sur ce thème, le lecteur est en droit de redouter une paraphrase insipide d'Homère. Pourtant, on s'aperçoit vite qu'il n'en est rien, peut-être parce que l'auteur, professeur de lettres classiques, maîtrise réellement son sujet, et qu'elle propose un nouveau point de vue sur cette histoire hors du commun : non plus celui d'un narrateur externe et distancié comme pouvait l'être Homère, mais par le biais d'une focalisation interne, celui de Patrocle, victime collatérale du destin exceptionnel d'Achille.

 

De plus, Madeline Miller fait le choix de commencer son histoire dans l'enfance des deux guerriers, là où la tradition homérique nous présente habituellement Achille sous les traits d'un homme accompli, d'un guerrier aux pieds rapides, véritable terreur des Troyens, mais aussi des Grecs, lorsqu'il décide de ne plus combattre, outré qu'Agamemnon ait osé lui prendre une captive de guerre, Briséis. Au contraire de son illustre prédécesseur, Madeline Miller choisit de nous dévoiler plutôt la formation du héros que ses exploits guerriers, pratiquement laissés dans l'ombre, et centre véritablement son récit autour de la relation des deux garçons, qui intéressait bien peu Homère.

 

En retraçant l'enfance et l'adolescence d'Achille, elle fait découvrir aux lecteurs non familiers de l'Antiquité grecque plusieurs épisodes dont L'Iliade ne parlait pas, comme l'éducation du héros par le centaure Chiron ou son séjour sur la petite île de Scyros, où sa mère l'avait déguisé en jeune fille afin de le dissmuler aux yeux des Argiens en route pour Troie, et où l'ingéiosité légendaire d'Ulysse finira par le débusquer.

Porté par une écriture subtile et plaisante, ce récit redonne vie aux plus grands héros de la mythologie grecque : Agamemnon, roi borné et tyrannique qui n'hésite pas à sacrifier sa propre fille pour permettre aux bateaux de se rendre à Troie, Ménélas, brute épaisse, Ulysse, rusé et perfide, Nestor, sage et avisé, et bien sûr Achille, orgueilleux et au tempérament volcanique. Et même si l'on connaît la fin à l'avance, les multiples rebondissements et le dynamisme du récit maintiennent le lecteur dans l'incertitude, voire l'espérance : et si Madeline Miller réécrivait la fin de l'histoire, faisant mentir les oracles ?

 

Seul petit bémol : le traducteur est visiblement moins connaisseur de l'Antiquité que l'auteur, et conserve la forme anglaise "Pelides" pour désigner Achille, alors que la tradition française l'appelle généralement "Péléide". Pinaillage de puriste...

 

Voilà donc un roman puissant, magnétique, émouvant, documenté et pasionnant, qui donne envie de se replonger dans les épopées homériques, et qui montre que, plus de 2500 ans après sa composition, la relation particulière d'Achille et Patrocle n'a rien perdu de sa force et de son intérêt, à tel point que la célèbre formule de Montaigne "Parce que c'était lui, parce que c'était moi" semble avoir été écrite sur mesure pour ces deux héros au destin brisé. 4.5 étoiles

Published by Elizabeth Bennet
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24 novembre 2015 2 24 /11 /novembre /2015 21:23

Sam et Ollie, respectivement âgées de 15 et 10 ans, ne sont décidément plus des enfants : quelques semaines à peine après la mort brutale de leur mère, les deux sœurs, qui vivent désormais avec leur marginal de père dans un tipi planté au milieu d'une prairie, découvrent, au hasard d'une promenade, le cadavre d'une jeune femme, immergé dans une rivière voisine.

 

Très vite, elles comprennent que leur père fait un coupable idéal : non seulement il prétend avoir trouvé dans la forêt la veste ensanglantée de la jeune femme assassinée, mais en plus, il a laissé ses filles seules le soir du meurtre, assez longtemps pour attirer les soupçons. En voulant le protéger et éviter de le perdre comme elles ont perdu leur mère, les deux sœurs ne vont faire que le rendre encore plus suspect aux yeux des habitants de la ville, bien prompts à condamner cet homme excentrique qui vit comme un sauvage.

 

Bien décidées à prouver l'innocence de leur père, les deux jeunes filles vont, chacune à leur façon, tenter de découvrir la vérité. Seulement, entre Ollie qui a sombré dans un mutisme total depuis la mort de sa mère, et Sam, dont la nature impulsive compromet davantage l'enquête qu'autre chose, leur tâche semble bien ardue...

 

Un roman d'apprentissage mêlant intrigue policière et ode à la nature, le tout sous l'égide du célèbre label Harlequin, auquel appartiennent les éditions Mosaïc : disons-le tout net, cela partait mal. Très mal.

 

Et pourtant, le début de ce roman offre une jolie surprise : une écriture plutôt travaillée et servie par une traduction correcte, une narration intéressante (avec l'alternance des chapitres entre les deux sœurs), des personnages peu conventionnels (notamment la petite Ollie, douée d'une sensibilité exacerbée qui lui permet de voir des fantômes, et qui préfère se taire plutôt que de leur donner l'opportunité de s'exprimer à travers elle, ou le père, judicieusement surnommé "Ours", véritable marginal au caractère bien mystérieux). L'intrigue se met peu à peu en place, nous entraînant dans le passé trouble du fameux Ours, et mêle adroitement thriller et fantastique.

 

Cependant, alors que la première moitié du livre était plutôt séduisante, la deuxième partie vient nettement contrebalancer cette impression positive : l'intrigue policière s'effondre à cause de rebondissements complètement invraisemblables, les personnages, notamment secondaires, virent à la caricature, et même les deux héroïnes deviennent exaspérantes par leur incapacité à communiquer entre elles ou avec les autres.

 

Le dénouement est carrément grand-guignolesque, porté par des dialogues ineptes et des personnages aux réactions absurdes, dignes d'un mauvais téléfilm de début d'après-midi sur une chaîne de la TNT. Déception ultime, qui plus est : le livre se referme sans qu'on sache vraiment ce que vont devenir les personnages, comme si la romancière avait voulu en finir au plus vite, sans prendre vraiment la peine d'offrir à son ouvrage un épilogue digne de ce nom.

 

Un vrai gâchis, donc, avec un roman qui s'annonçait prometteur et vire au grand n'importe quoi. Malgré la poésie qui émanait de certaines descriptions, l'ouvrage s'englue dans une intrigue mal menée et tirée par les cheveux, et laisse un goût d'inachevé.  2.5 étoiles

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Merci à Babelio et aux éditions Mosaïc.

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 21:46

Edgecombe, petite ville paisible de Nouvelle-Angleterre, est secouée par le meurtre aussi brutal qu'inexpliqué d'un adolescent, retrouvé étranglé près de la voie ferrée. Ses amis sont sous le choc : qui pourrait s'en prendre ainsi à un garçon sans histoires ? Et pourtant, des histoires, ils vont s'en attirer, eux aussi, à commencer par les ennuis que leur causent les deux loubards du quartier.

 

Alors qu'un autre de leurs amis disparaît mystérieusement au cours d'une banale partie de paint-ball près d'une cimenterie désaffectée, Sean et sa bande déjouent le couvre-feu instauré par les autorités et tombent, par le plus grand des hasards, sur un ancien grimoire rongé par le temps.

 

Inconscients du danger qu'ils encourent, les adolescents se mettent à étudier d'un peu plus près ce vieux livre qui semble rempli de formules magiques. Autour d'eux, les disparitions d'enfants se multiplient, les éléments se déchaînent, d'étranges individus aux yeux perçants se mettent à rôder... C'est sûr, Sean et ses amis ont réveillé sans le vouloir quelque force maléfique. Mais ils n'imaginent pas encore à quels dangers ils s'exposent...

 

 

Maxime Chattam fait partie, depuis une dizaine d'années maintenant, de ces auteurs que les éditeurs n'hésitent pas à publier les yeux fermés, tant le moindre de leurs ouvrages se transforme en best-seller. Et quand l'auteur n'écrit pas assez vite pour satisfaire l'appétit du public, rien de plus simple : l'éditeur se rabat sur les œuvres de jeunesse publiées dans d'obscures maisons d'édition, voire à compte d'auteur. De toute façon, le livre se vend rien que sur le nom de l'auteur, peu importe sa qualité littéraire.

 

C'est ainsi que Le 5e règne, premier roman de Maxime Chattam, au succès confidentiel, a été réédité chez Pocket, où il a connu un bien meilleur destin. Tant pis pour les éventuelles faiblesses de l'intrigue ou le manque d'épaisseur des personnages : il s'agit là d'erreurs de jeunesse bien pardonnables, nous assure l'auteur lui-même dans sa préface, puisque c'est bien connu, on n'est jamais mieux servi que par soi-même...

 

Las ! Ne voit-il donc pas que ce roman d'épouvante (on ne peut pas vraiment le qualifier de thriller, tant le paranormal y tient une place prépondérante), bourré de coquilles et tellement rempli de grossières fautes de syntaxe qu'on le croirait traduit de l'anglais, repose sur une intrigue si pauvre qu'elle aurait pu être écrite par un collégien ? La jeunesse n'excuse pas tout, cher Maxime Chattam, et si vous avez connu un succès mérité pour votre Trilogie du Mal, ce premier roman, pourtant récompensé par le festival de Gerardmer, n'aurait jamais dû être réédité.

 

Rien n'est en effet à sauver dans ce polar, ni le style, grossier, ni l'intrigue, rocambolesque et prévisible, ni les personnages, stéréotypés au possible (avec des méchants très très méchants et de gentils adolescents bien naïfs) ou trop peu développés pour susciter l'intérêt (le shérif et l'agent du FBI sont ainsi complètement laissés de côté, au profit de cette bande d'ados caricaturale, avec le petit gros trouillard, le bad boy qui séduit la petite intello, la rebelle bourrue mais sympathique...). Ne parlons même pas des dialogues, aussi artificiels et creux que ceux d'une série B.

Un roman parfaitement dispensable, donc, surtout si l'on souhaite conserver une certaine estime pour l'auteur, et ne pas le juger sur cette histoire invraisemblable truffée de fautes d'accord, de facilités scénaristiques et de maladresses stylistiques. 1 étoile

 

Découvrez aussi, du même auteur :

L'âme du Mal, In Tenebris, Maléfices et La Théorie Gaïa

Published by Elizabeth Bennet
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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 18:06

Paris, 1934. Bérénice, âgée de 15 ans à peine, vient de réussir le concours d'entrée au Conservatoire, malgré l'interdiction de ses parents, modestes fourreurs d'origine russe et réfugiés en France après avoir fui les pogroms. Avec un nom pareil, elle était pourtant prédestinée à faire du théâtre ! Elle intègre alors la classe du grand Louis Jouvet, qui terrorise ses élèves. Désormais, elle consacre toute sa vie à l'apprentissage des classiques, et travaille d'arrache-pied pour égaler les grandes comédiennes qu'elle admire.

 

Trois ans plus tard, son plus grand rêve se réalise : elle est admise à la Comédie Française, sous son nom de scène, Bérénice de Lignières, hérité d'une amie richissime qui a décidé d'encourager sa vocation pour les planches. Aussi travailleuse que talentueuse, la jeune Bérénice connaît bientôt un succès fulgurant, tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée, au point de susciter parfois quelques jalousies...

 

Pourtant, l'insouciance de ses débuts disparaît peu à peu : la montée du fascisme en Europe atteint son paroxysme, la guerre éclate, l'Occupation commence, et la Maison de Molière décide brutalement d'exclure de sa troupe tous ses acteurs juifs. Chaque jour un peu plus rattrapée par son passé, la brillante sociétaire choisit de dissimuler jusqu'au bout ses véritables origines, quitte à prendre tous les risques...

 

 

Attention, arrêtez tout, voilà LE coup de cœur de cette année 2015 !

 

Un premier roman époustouflant de maîtrise et de style, un vrai régal pour les amoureux de la littérature et du théâtre, un petit bijou d'écriture comme il en paraît bien trop rarement de nos jours... Récompensé par plusieurs prix littéraires, dont celui de l'ENS Cachan, il est malheureusement passé trop inaperçu lors de sa sortie... Il est temps de lui faire connaître le succès qu'il mérite !

 

Dès les premières pages, en effet, l'auteur réussit à nous attacher à cette héroïne déchirée entre ses racines et sa passion du théâtre, une jeune fille au tempérament de feu, prête à tout pour briller, chaque soir un peu plus, sur cette scène qui la fait tant vibrer depuis son adolescence. Pari d'autant plus difficile qu'il n'y a finalement guère de suspense : les dates présentes dans le titre du roman, ainsi que les nombreuses allusions à tout ce que Bérénice ne pourra dire à ses enfants, indiquent bien assez tôt l'issue du roman, de toute façon préparée par un prénom aux consonances déjà tragiques ; mais l'intérêt est ailleurs.

 

Avec une minutie étonnante, Isabelle Stibbe parvient à reconstituer l'atmosphère de ce Paris surchauffé de la fin des années 30, où les tensions raciales sont à leur comble, tout en brossant un portrait si réaliste de grands noms du théâtre, à commencer par Louis Jouvet, qu'on croirait presque, par moments, que cette Bérénice a réellement existé... Mêlant subtilement l'évocation de la capitale occupée, la montée du nazisme, et la description du microcosme que constitue le monde de la Comédie Française, l'auteur fait preuve d'une finesse d'écriture et d'analyse remarquable, sans jamais tomber dans l'anecdote artificielle ou la digression savante de l'écrivain trop bien documenté sur son sujet, et qui essaie à tout prix de placer ses connaissances.

 

Un seul regret toutefois : la deuxième partie du roman est un peu plus faible, notamment en raison du relatif manque d'épaisseur de deux personnages masculins de premier plan, Nathan et Alain, qui auraient gagné à être un peu plus exploités, afin de mieux contrebalancer la personnalité flamboyante de l'héroïne. De même, si l'auteur parvient à nous plonger avec délices dans l'atmosphère du Conservatoire puis de la Maison de Molière, décrivant habilement costumes, décors, mais aussi relations d'émulation et de rivalité entre comédiens, les derniers chapitres, consacrés à la Résistance, semblent un peu moins travaillés, et auraient pu être un peu plus développés, pour ne pas donner l'impression d'un dénouement certes attendu, mais brutal.

 

Il s'agit cependant, on l'aura compris, d'un léger bémol, et ce roman puissant, porteur d'un regard original et subtil sur le monde du théâtre et la construction de l'identité de chacun, et qui vous hantera longtemps après sa lecture, mérite vraiment le détour, ne serait-ce que par son style admirable et délicatement travaillé. 4,5 étoiles

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17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 21:20

La Terre, dans un futur indéterminé. Contaminée par des produits extrêmement toxiques, l'atmosphère est devenue irrespirable. Pour survivre, les hommes n'ont eu d'autre choix que de se réfugier dans un immense silo, où la vie communautaire est régie de façon très stricte : répartition des individus en différentes castes selon leurs aptitudes au travail, règlementation des naissances, limitation des échanges entre les habitants...

 

Depuis plusieurs générations, les voilà donc entassés sous terre, si bien que la population actuelle n'a jamais vu le monde extérieur que par le biais des capteurs installés dehors et qui retransmettent en continu les images d'un monde en ruine, où toute forme de vie sauvage a disparu sous les pluies acides et les poussières corrosives.

 

Pourtant, certains continuent à espérer un retour à la liberté, et en viennent à se demander si ces images de désolation ne cachent pas une autre réalité, bien moins effrayante... Pour éviter que ces idées insurrectionnelles ne gangrènent les esprits, les dissidents voient leur souhait exaucé : ils sont condamnés à sortir définitivement du silo. Mais qui manipule vraiment qui, dans ce monde où l'équilibre de la communauté et la survie de tous ne tiennent qu'à un fil ?

 

 

Premier tome d'une trilogie déjà culte, Silo est sans conteste LE roman de science-fiction des cinq dernières années. Mêlant habilement suspense, thriller, manipulation, confusion entre rêve et réalité, luttes de pouvoir et enjeux politiques, il surprend par la profondeur de sa réflexion et la perfection de son architecture.

 

Les personnages sont parfaitement campés, souvent attachants, et surtout sans aucun manichéisme : pas de "vrais gentils" ni de "grands méchants", tous ont des motivations plus ou moins honorables d'agir, et quand la révolte éclate, les insurgés, avec leurs bombes et leurs gaz meurtriers, ne valent pas nécessairement mieux que leurs adversaires, qui les criblent de balles et entendent maintenir coûte que coûte le fragile équilibre du silo pour éviter une catastrophe.

Si les héros suscitent bien sûr l'intérêt, en particulier le shérif Holston et la fougueuse Juliette, les personnages secondaires ne sont pas laissés de côté, loin s'en faut : de Lukas, l'informaticien amateur d'astronomie, à Knox, le mécanicien bourru au grand cœur, en passant par Solo, un étonnant quinquagénaire à l'esprit d'adolescent, tous apportent leur contribution à l'histoire, et ne se cantonnent pas à un banal rôle de faire-valoir.

 

Avec son intrigue haletante, maîtrisée d'un bout à l'autre du roman, et émaillée de nombreux rebondissements savamment amenés et souvent imprévisibles, Silo constitue un redoutable page-turner, et ses 625 pages se dévorent en un éclair, d'autant que l'écriture, fluide et directe, servie par une traduction particulièrement élégante (ce qui est assez rare pour être souligné !), contribue à faire de la lecture de ce premier opus un vrai moment de plaisir. Et même si ce volume peut se suffire à lui-même, il n'en donne pas moins envie de se plonger dès que possible dans la suite de la trilogie. Le plus dur sera encore d'attendre la sortie du deuxième tome en poche !

 

En bref, une dystopie palpitante et intelligente, à mi-chemin entre Hunger Games et Le Meilleur des Mondes, bien menée, portée par une écriture efficace et des personnages forts. Avec ce premier opus, Hugh Howey s'impose comme l'un des auteurs SF avec lesquels il va falloir désormais compter. 4 étoiles

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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 22:38

Ce mariage, ils l'attendaient depuis longtemps. Ils avaient tout préparé, tout prévu, tout soigné dans les moindres détails. Tout aurait dû être parfait, pour ce jour magique entre tous. Oui mais voilà, les invités ne viennent pas, et les jeunes mariés se retrouvent bien seuls dans la grande salle de réception si richement décorée pour l'occasion...

 

Bien des années plus tard, à Pondichéry, le jeune Kanou grandit paisiblement, entouré de l'affection de ses proches, et va bientôt fêter son dixième anniversaire. Mais entre son père, musicien professionnel trop souvent absent, et sa mère Galta, coincée dans sa vie étriquée de femme au foyer et qui rêve de quitter un pays où elle se sent étrangère, Kanou a parfois l'impression de ne pas exister. Heureusement, Ahmma, la vieille servante de la famille, est là pour veiller pour lui et le traiter comme un prince.

 

À des milliers de kilomètres de là, Angèle est concierge dans une petite école parisienne. Dans sa loge décorée de couleurs chatoyantes et de souvenirs indiens, elle accueille petits bobos et grandes confidences. Élèves, parents, professeurs, elle a toujours un mot gentil pour tous, et tout le monde l'apprécie. Pourtant, Angèle se sent profondément seule : l'Inde, où elle a vécu pendant des années, lui manque terriblement.

 

Par-delà les terres et les océans qui les séparent, un terrible secret de famille Angèle et Galta. Et lorsque celle-ci décide subitement d'explorer les ténèbres de son passé, elle est loin d'imaginer à quel point sa vie va en être bouleversée...

 

 

À lire ce bref résumé, on aurait l'impression d'une histoire assez banale : un secret de famille, sur fond d'exotisme, bof, déjà vu et revu, se dit-on. Et pourtant, Les Notes de la mousson est à mille lieues de ces romans à la Kate Morton ou à la Katherine Webb, ces romans paresseux et cousus de fil blanc où une jeune héroïne, à la faveur d'un événement imprévu, fait une terrible découverte sur le passé de ses ancêtres : c'est au contraire un roman délicat et poétique, qui ne cède ni au pathos ni à la facilité.

 

Par petites touches, Fanny Saintenoy tisse une véritable toile autour de son lecteur, distillant subtilement de menus indices chapitre après chapitre, indices qui ne se rejoignent qu'à la toute dernière page du livre, où l'on comprend enfin toute l'horreur de l'événement qui a meurtri à tout jamais cette famille pas tout à fait comme les autres.

 

Les personnages principaux sont attachants, et leurs caractères finement ciselés : Kanou, le gamin qui en même temps grandit trop vite en voyant ses parents s'éloigner l'un de l'autre, et reste un enfant connaissant ses premières et timides amours, Galta, cette femme engoncée dans son rôle de parfaite épouse indienne, et qui souffre de ses origines non conventionnelles, et Angèle, la concierge au grand cœur mais dont le cœur, précisément, est resté à Pondichéry, et qui traîne désespérément ses regrets et ses remords.

 

En revanche, les personnages secondaires ne sont qu'ébauchés, ce qui s'explique sans doute par la brièveté du roman, mais provoque une certaine frustration chez le lecteur : ainsi, le père de Kanou, ce violoniste sans cesse en voyage pour jouer à l'étranger, n'est qu'un fantôme, et même si cet aspect évanescent est sans doute voulu par l'auteur, on regrette qu'il ne soit pas davantage évoqué ; de même, la sœur Elena, gardienne de bien des secrets, n'apparaît que trop brièvement, pour faire ses révélations, alors qu'elle pourrait avoir un rôle plus étoffé.

 

C'est sans doute le seul défaut de ce roman : il laisse un goût d'inachevé. Bien sûr, la fin, abrupte, saisissante, est beaucoup plus percutante et poignante telle qu'elle, refermant l'histoire par un véritable coup de poing dans les tripes, mais le reste du livre est trop court pour profondément toucher le lecteur, ce qui est dommage car son potentiel reste finalement en partie inexploité. On aurait aimé en savoir plus sur les personnages, plonger davantage dans leur vie, dans leurs pensées, dans leurs émotions. On aurait aimé lire plus de ces splendides descriptions de Pondichéry. On aurait aimé mieux connaître l'histoire de ce couple confronté à l'intolérance et à la haine.

 

C'est d'autant plus dommage que l'écriture de Fanny Saintenoy est fine et élégante, sans fioritures tout en faisant montre d'une certaine recherche, ce qui devient bien rare de nos jours où l'absence de style et la platitude absolue semblent être devenues la norme.

 

En somme, Les Notes de la mousson est un roman envoûtant, sensible, subtil, mais trop court pour véritablement marquer son lecteur, ce qui est fort regrettable, car il aborde de façon habile, originale et délicate des thèmes plus que jamais d'actualité : l'exil, la solitude ou encore l'intolérance envers la différence, quelle qu'elle soit. 4 étoiles

 

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Merci à Babelio et aux éditions Versilio.

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28 février 2015 6 28 /02 /février /2015 20:58

Titus Jensen est ce qu'on pourrait appeler un écrivain ringard. Bien loin de l'époque faste où il enchaînait les succès littéraires, il n'est maintenant plus qu'un vieil alcoolique, au grand désespoir de son éditrice, la jeune et dynamique Astra. À présent, il en est réduit à faire le clown lors de lectures publiques, organisées notamment par la nouvelle étoile montante de la littérature suédoise, le beau et ténébreux poète Eddie X.

 

Un soir de beuverie au cours d'un festival où il s'est particulièrement ridiculisé, Titus et Eddie imaginent ce que serait LE meilleur livre du monde : un best-seller qui serait à mi-chemin entre roman policier, guide de développement personnel et essai sur l'histoire de l'art. Le lendemain, malgré la gueule de bois, le projet lui paraît toujours aussi bon, et il s'en ouvre à Astra, qui est immédiatement emballée, mais qui impose à Titus de finir le livre avant l'automne, sans boire une seule goutte d'alcool.

 

Titus accepte le défi et se lance à corps perdu dans l'écriture de ce futur chef-d'œuvre qui doit relancer sa carrière. S'interdisant de retrouver ses vieux démons, il s'impose une hygiène de vie stricte. Désormais, sobriété, alimentation saine et séances de sport quotidiennes sont ses maîtres-mots. Mais à mesure que le manuscrit avance, Titus a de plus en plus l'impression qu'Eddie X lui a volé son idée et essaie de le prendre de vitesse. Entre les deux rivaux, la lutte s'annonce serrée et sans pitié...

 

 

Avec sa couverture tape-à-l'œil et son titre prétentieux, Le Meilleur Livre du monde intrigue autant qu'il rebute. Finalement, la curiosité l'emporte, et le lecteur se retrouve embarqué dans cette histoire foutraque d'écrivain sur le retour persuadé de détenir la recette du best-seller ultime.

 

Bon, autant le dire tout de suite, le roman n'est pas à la hauteur de ses ambitions. Certes, le titre n'est pas censé être pris au premier degré, mais il n'empêche qu'on est loin du chef-d'œuvre, et surtout de la satire sans concession du monde de l'édition, promise par l'éditeur sur la 4e de couverture. L'auteur n'est pas assez féroce ni cynique dans sa critique, et son "antihéros", quoique sympathique, n'a rien de "mémorable".

 

Titus est en effet l'archétype du loser pathétique mais un brin attachant : alcoolique, bedonnant, maladroit avec les femmes, il fait tout de même preuve de lucidité, d'autodérision et de beaucoup de générosité. Son évolution au cours du roman, mimant celle de son propre héros, est assez lourdement soulignée par l'auteur, comme s'il voulait être sûr que le lecteur ait bien compris le message. De plus,

 

les personnages dans leur ensemble manquent à la fois de consistance et de subtilité : qu'il s'agisse des deux éditrices, Évita la croqueuse d'hommes ou Astra la sensuelle qui s'ignore, de Lenny,

 

le lourdaud atteint du syndrome de La Tourette, ou des personnages secondaires, comme le fantasque Dr Rolf, ils ne sont que des portraits rapidement ébauchés, et souvent caricaturaux. Mais le personnage le plus agaçant reste sans nul doute le fameux rival de Titus, Eddie X, grand méchant au petit pied : narcissique, dépourvu de talent, grotesque, il n'a rien d'impressionnant et ne suscite guère l'intérêt, et encore moins l'enthousiasme du lecteur.

 

L'intrigue elle-même est un peu poussive, facile, et vire parfois au grand n'importe quoi, notamment à la fin du livre, lorsque Eddie, poussé à bout par la jalousie, décide de séquestrer Titus dans une cave remplie d'alcool, de cigarettes et d'aliments caloriques... Quant aux extraits du fameux "Meilleur Livre du monde" qui émaillent le roman, ils sont au mieux inutiles, au pire complètement à côté de la plaque: comment imaginer un seul instant un best-seller qui mêlerait polar, recettes de cuisine et conseils de bien-être ?

 

Le dénouement de l'histoire est par ailleurs fort décevant, avec un happy end mièvre en forme de "Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles". Et même l'épilogue, censé nous faire comprendre que l'auteur nous a complètement manipulés, laisse pour le moins sceptique : ce retournement de situation rocambolesque n'est pas suffisamment étayé, dans le reste du roman, par des indices, pour être crédible ou percutant.

 

En bref, même si l'ensemble se laisse lire, notamment grâce à l'humour absurde qui jalonne le roman, voilà un roman qui ne révolutionnera sans doute pas la littérature, loin s'en faut, et qui semble surfer sur la mode des romans scandinaves. Dommage, avec des personnages un peu plus étoffés, un style un peu plus travaillé, une critique plus acerbe du monde éditorial, ce roman aurait pu avoir une tout autre carrure.   2 étoiles

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération "Masse Critique". Merci à Babelio et aux éditions du Cherche Midi.

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 21:59

En obtenant miraculeusement une bourse pour venir faire ses études à l'université de Hampden, dans le Vermont, Richard Papen, jeune californien issu d'une famille médiocre, n'imaginait pas se retrouver impliqué dans une sordide affaire d'assassinat.

 

Très vite, il est attiré par un petit groupe d'étudiants, spécialisé en lettres classiques et supervisé par un professeur aussi charismatique que marginal. Contre l'avis de ses professeurs, et après bien des difficultés, Richard finit par être admis au sein de ce cercle très privé d'amateurs de grec ancien, mais il a bien du mal à s'y intégrer : face à ces étudiants appartenant à la jeunesse dorée, aussi éblouissante que décadente, le jeune Californien dissimule du mieux qu'il peut ses origines modestes, et tente d'adopter leurs codes.

 

Peu à peu, il réussit à se lier d'amitié avec ces jeunes gens : Henry, le génie plongé dans ses livres, Camilla et Charles, les jumeaux à la relation fusionnelle, Francis, le dandy discret, et Bunny, l'extravagant et sympathique pique-assiette. Entre deux cours, les six amis se retrouvent pour boire, dîner dans des restaurants chics, ou encore passer des week-ends entiers à la campagne, où l'alcool coule à flots du soir au matin.

 

Mais Richard sent bien qu'il ne partage pas encore tous les secrets de ses nouveaux amis : pourquoi ne veulent-ils pas lui parler, par exemple, de leurs virées nocturnes en forêt ? À quelles activités secrètes évitent-ils de le convier ? Le jeune homme ne le sait pas encore, mais il risque gros à fréquenter ce groupe aux occupations bien peu recommandables...

 

 

À mi-chemin entre Bret Easton Ellis (à qui le roman est dédicacé) et Le Cercle des Poètes disparus, Le Maître des illusions nous plonge dans les turpitudes d'un petit groupe d'hellénistes aussi arrogants que mystérieux, placés sous la houlette du capricieux professeur Morrow. Perdue au cœur du Vermont, la médiocre université de Hampden abrite un cénacle d'étudiants férus de culture antique, capables de citer Homère dans le texte et passionnés de rituels mystiques.

 

Sur le papier, l'intrigue a l'air alléchante : grec ancien, campus américain, personnages énigmatiques, crimes sanglants liés aux rites dionysiaques... Et pourtant, à la lecture, on déchante très vite : longueurs, références à la culture grecque réduites à de vagues citations éparses, ambiance étouffante, personnages antipathiques... De quoi s'étonner furieusement du succès de ce roman, vendu à plus d'un million d'exemplaires dans le monde, comme l'affirme pompeusement le bandeau de l'éditeur.

Première source d'exaspération : l'aspect répétitif de l'intrigue. En 700 pages, les étudiants n'assistent qu'à deux ou trois cours de grec (c'était bien la peine de faire autant de foin autour de la personnalité hors norme de leur professeur...) mais passent leur temps à faire la fête, à boire (de à avoir la gueule de bois le lendemain) et à se bourrer d'anxiolytiques et autres somnifères. Au moins, Bret Easton Ellis, lui, a le bon goût de faire court, lorsqu'il traite de ces thèmes ad nauseam. Mais Donna Tartt ne semble pas se lasser de nous décrire encore et encore cette jeunesse dorée qui s'étourdit dans l'ivresse et les plaisirs faciles, et à vrai dire, cela devient vite lassant.

 

De plus, les personnages sont extrêmement déplaisants : on essaie désespérément de s'identifier au narrateur, mais il est tellement creux, lisse et surtout passif, à tel point qu'on se demande parfois s'il se sent vraiment concerné par sa propre histoire, tant il se montre indifférent aux autres, préférant s'apitoyer sur son sort et noyer sa déprime dans le whisky. Quant aux autres, ils sont au mieux transparents (Charles et Francis manquent tout de même sacrément d'épaisseur, au point qu'il est difficile de les différencier pendant la 1re moitié du roman), au pire méprisants (comme Henry), exaspérants (comme Bunny), ou malsains (comme Camilla, dont le côté pervers et manipulateur pointe discrètement sous ses airs angéliques et éthérés).

 

Bref, le lecteur ne peut s'attacher à aucun d'eux, et dès lors a bien du mal à s'intéresser à leurs déboires, surtout délayés sur près de 700 pages. Sans parler de leur propension (assez invraisemblable, vu leur niveau et leur assiduité) à s'exprimer spontanément en grec ancien lorsqu'ils veulent communiquer sans être compris, et de leur supériorité affichée envers le commun des mortels, particulièrement agaçante. Les personnages secondaires, sont eux, réduits à des stéréotypes : le prof d'université un peu allumé, la bimbo à la cuisse légère mais au grand cœur, les deux brutes qui ne pensent qu'à faire la fête...

 

À tout cela s'ajoute une déception de taille : alors qu'on aurait pu s'attendre à un thriller, rythmé par les rebondissements, les premières lignes anéantissent tout suspense en nous révélant l'un des passages-clés du roman, ce qui là encore conduit fatalement l'intrigue à s'embourber et les longueurs à s'accumuler, d'autant que l'écriture, qui se veut percutante et distanciée, n'est finalement ni originale, ni convaincante, et qu'elle est de plus massacrée par une traduction incroyablement mauvaise : pourquoi diable traduire le Happy Meal du McDo en "Menu Bonheur", ou encore les paroles de Space Oddity ? Pourquoi, en revanche, parler des "paramédicaux" pour désigner les infirmiers ? Les exemples d'anglicismes et de solécismes sont légion, et parasitent la lecture.

 

En somme, Le Maître des illusions, pourtant couvert de critiques dithyrambiques et auréolé d'une solide réputation de chef-d'œuvre, s'avère profondément décevant. On pensait se plonger au cœur d'un roman passionnant, nourri de culture antique, et finalement, on ne ressent qu'ennui et irritation devant des personnages détestables et une intrigue qui traîne en longueur et sombre peu à peu dans la perversité et le sordide. On en préfèrerait presque la mièvrerie et le ridicule de Robin Williams déclamant Horace debout sur son bureau... O captain, my captain ! 1.5 étoile.

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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 21:02

Dans un bar d'Oran, un vieil homme parle tout seul devant son verre. Il s'appelle Haroun. Depuis soixante-dix ans, il ressasse la mort de son frère, Moussa, tué sur une plage d'Alger, un jour de grand soleil, par un certain Meursault, le héros de L'Étranger. Hanté par la disparition de cet absent, dans l'ombre duquel il a vécu toute son enfance, et par son souvenir, toujours aussi douloureux, le vieillard est bien décidé à livrer sa version des faits, et tant pis si elle ne colle pas à l'histoire "officielle".

 

Le jour où son frère, celui qu'on a toujours appelé "L'Arabe", comme s'il n'avait ni prénom, ni famille, a été tué, Haroun n'était qu'un enfant. Et même s'il n'a pas assisté à la scène, le voilà qui imagine, réinvente, recompose l'enchaînement des événements, et accable Meursault, lui qui a tué gratuitement, "à cause du soleil".

 

Nuit après nuit, le vieillard revient sur cette terrible journées, et sur toutes celles qui ont suivi. Face à un auditeur anonyme et muet, il raconte : le corps jamais retrouvé, l'enquête bâclée, la mère éplorée et réclamant veangeance, la libération du meurtrier, le poids du passé...

 

Au fur et à mesure qu'il évoque ses douloureux souvenirs, bribes d'une vie passée à essayer d'enterrer, dans tous les sens du termes, le fantôme de son frère, son histoire se recompose, et ressemble de plus en plus à celle de Meursault lui-même, comme si l'Arabe et l'Étranger avaient finalement des trajectoires parallèles...

 

 

"Aujourd'hui, M'ma est encore vivante". C'est sur ces mots que s'ouvre ce roman, hommage et contrepoint remarquable au célèbre livre de Camus et qui joue sans cesse avec son modèle, en reprenant les passages emblématiques ou les expressions les plus marquantes.

 

Salué par la critique, plébiscité par le public, sélectionné pour de nombreux prix littéraires, dont le prestigieux Goncourt, Meursault, contre enquête est pourtant un roman difficile à lire et à apprécier de prime abord, ne serait-ce que parce que son héros, qui soliloque sans fin, est tour à tour antipathique, agaçant et de mauvaise foi, et que le lecteur à bien du mal à s'identifier à lui. Tiens tiens, comme un certain Meursault, précisément, cet étranger au monde et aux hommes reconnu coupable de n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère...

 

L'intrigue constitue une deuxième difficulté pour le lecteur, dans la mesure où il ne se passe finalement presque rien, dans ce roman : l'histoire elle-même décrit cette vie perdue à attendre, à espérer une vengeance qui ne viendra que bien trop tard. Dès lors, certains passages peuvent sembler longs et répétitifs, impression encore accentuée par le style de l'auteur, ampoulé, ciselé, parfois si ronflant qu'il en devient irritant, comme s'il se prenait lui-même pour objet de contemplation.

 

Pourtant, au fil des pages, à mesure que le lecteur parvient à reconstituer le passé du narrateur, et qu'il y retrouve certains éléments de la vie ou du caractère de Meursault (une relation complexe avec la mère, un meurtre gratuit, une profonde aversion pour la religion...), une certaine tension s'installe, sans jamais réellement nous emporter, toutefois, d'autant que les nombreuses libertés prises avec le texte de Camus peuvent surprendre et agacer, notamment le fait de confondre volontairement l'auteur avec son personnage, et de faire libérer ce dernier, là où Camus ne laissait planer aucun doute sur son exécution : ces ficelles paraissent un peu faciles.

 

Finalement, on se dit que si l'idée d'exploiter ce "vide" dans le roman de Camus, en donnant un nom et un visage à celui qui n'était que "l'Arabe", est intéressante, le choix d'une posture oblique, confiant la narration à son frère survivant, n'est peut-être pas le meilleur : adopter la même temporalité que Camus, en donnant à voir la version de l'Arabe lui-même, jusqu'au moment du meurtre sur la plage, aurait sans doute moins sonné comme une trahison de l'œuvre originale, car la "contre-enquête" promise par le titre paraît bien loin du monologue décousu et grandiloquent imaginé par Kamel Daoud, qui peine à réellement convaincre son lecteur. 2.5 étoiles

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