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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 21:02

Dans un bar d'Oran, un vieil homme parle tout seul devant son verre. Il s'appelle Haroun. Depuis soixante-dix ans, il ressasse la mort de son frère, Moussa, tué sur une plage d'Alger, un jour de grand soleil, par un certain Meursault, le héros de L'Étranger. Hanté par la disparition de cet absent, dans l'ombre duquel il a vécu toute son enfance, et par son souvenir, toujours aussi douloureux, le vieillard est bien décidé à livrer sa version des faits, et tant pis si elle ne colle pas à l'histoire "officielle".

 

Le jour où son frère, celui qu'on a toujours appelé "L'Arabe", comme s'il n'avait ni prénom, ni famille, a été tué, Haroun n'était qu'un enfant. Et même s'il n'a pas assisté à la scène, le voilà qui imagine, réinvente, recompose l'enchaînement des événements, et accable Meursault, lui qui a tué gratuitement, "à cause du soleil".

 

Nuit après nuit, le vieillard revient sur cette terrible journées, et sur toutes celles qui ont suivi. Face à un auditeur anonyme et muet, il raconte : le corps jamais retrouvé, l'enquête bâclée, la mère éplorée et réclamant veangeance, la libération du meurtrier, le poids du passé...

 

Au fur et à mesure qu'il évoque ses douloureux souvenirs, bribes d'une vie passée à essayer d'enterrer, dans tous les sens du termes, le fantôme de son frère, son histoire se recompose, et ressemble de plus en plus à celle de Meursault lui-même, comme si l'Arabe et l'Étranger avaient finalement des trajectoires parallèles...

 

 

"Aujourd'hui, M'ma est encore vivante". C'est sur ces mots que s'ouvre ce roman, hommage et contrepoint remarquable au célèbre livre de Camus et qui joue sans cesse avec son modèle, en reprenant les passages emblématiques ou les expressions les plus marquantes.

 

Salué par la critique, plébiscité par le public, sélectionné pour de nombreux prix littéraires, dont le prestigieux Goncourt, Meursault, contre enquête est pourtant un roman difficile à lire et à apprécier de prime abord, ne serait-ce que parce que son héros, qui soliloque sans fin, est tour à tour antipathique, agaçant et de mauvaise foi, et que le lecteur à bien du mal à s'identifier à lui. Tiens tiens, comme un certain Meursault, précisément, cet étranger au monde et aux hommes reconnu coupable de n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère...

 

L'intrigue constitue une deuxième difficulté pour le lecteur, dans la mesure où il ne se passe finalement presque rien, dans ce roman : l'histoire elle-même décrit cette vie perdue à attendre, à espérer une vengeance qui ne viendra que bien trop tard. Dès lors, certains passages peuvent sembler longs et répétitifs, impression encore accentuée par le style de l'auteur, ampoulé, ciselé, parfois si ronflant qu'il en devient irritant, comme s'il se prenait lui-même pour objet de contemplation.

 

Pourtant, au fil des pages, à mesure que le lecteur parvient à reconstituer le passé du narrateur, et qu'il y retrouve certains éléments de la vie ou du caractère de Meursault (une relation complexe avec la mère, un meurtre gratuit, une profonde aversion pour la religion...), une certaine tension s'installe, sans jamais réellement nous emporter, toutefois, d'autant que les nombreuses libertés prises avec le texte de Camus peuvent surprendre et agacer, notamment le fait de confondre volontairement l'auteur avec son personnage, et de faire libérer ce dernier, là où Camus ne laissait planer aucun doute sur son exécution : ces ficelles paraissent un peu faciles.

 

Finalement, on se dit que si l'idée d'exploiter ce "vide" dans le roman de Camus, en donnant un nom et un visage à celui qui n'était que "l'Arabe", est intéressante, le choix d'une posture oblique, confiant la narration à son frère survivant, n'est peut-être pas le meilleur : adopter la même temporalité que Camus, en donnant à voir la version de l'Arabe lui-même, jusqu'au moment du meurtre sur la plage, aurait sans doute moins sonné comme une trahison de l'œuvre originale, car la "contre-enquête" promise par le titre paraît bien loin du monologue décousu et grandiloquent imaginé par Kamel Daoud, qui peine à réellement convaincre son lecteur. 2.5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet
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Alphonsine 15/02/2015 11:51

Je suis toujours à côté de tout, car je n'ai pas du tout entendu parler de cette réécriture. Dommage qu'elle ne te semble finalement pas si convaincante car le postulat de base était intéressant. Cela implique, cela dit, qu'il y a encore bien des trous à combler dans cette histoire... J'aimerais bien avoir la version de "l'Arabe" dans la même temporalité que celle de Meursault, justement. :D

Elizabeth Bennet 16/02/2015 22:22

Eh oui, c'est bien dommage, en effet... La "vraie" contre-enquête reste encore à écrire !

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