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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 18:06

Paris, 1934. Bérénice, âgée de 15 ans à peine, vient de réussir le concours d'entrée au Conservatoire, malgré l'interdiction de ses parents, modestes fourreurs d'origine russe et réfugiés en France après avoir fui les pogroms. Avec un nom pareil, elle était pourtant prédestinée à faire du théâtre ! Elle intègre alors la classe du grand Louis Jouvet, qui terrorise ses élèves. Désormais, elle consacre toute sa vie à l'apprentissage des classiques, et travaille d'arrache-pied pour égaler les grandes comédiennes qu'elle admire.

 

Trois ans plus tard, son plus grand rêve se réalise : elle est admise à la Comédie Française, sous son nom de scène, Bérénice de Lignières, hérité d'une amie richissime qui a décidé d'encourager sa vocation pour les planches. Aussi travailleuse que talentueuse, la jeune Bérénice connaît bientôt un succès fulgurant, tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée, au point de susciter parfois quelques jalousies...

 

Pourtant, l'insouciance de ses débuts disparaît peu à peu : la montée du fascisme en Europe atteint son paroxysme, la guerre éclate, l'Occupation commence, et la Maison de Molière décide brutalement d'exclure de sa troupe tous ses acteurs juifs. Chaque jour un peu plus rattrapée par son passé, la brillante sociétaire choisit de dissimuler jusqu'au bout ses véritables origines, quitte à prendre tous les risques...

 

 

Attention, arrêtez tout, voilà LE coup de cœur de cette année 2015 !

 

Un premier roman époustouflant de maîtrise et de style, un vrai régal pour les amoureux de la littérature et du théâtre, un petit bijou d'écriture comme il en paraît bien trop rarement de nos jours... Récompensé par plusieurs prix littéraires, dont celui de l'ENS Cachan, il est malheureusement passé trop inaperçu lors de sa sortie... Il est temps de lui faire connaître le succès qu'il mérite !

 

Dès les premières pages, en effet, l'auteur réussit à nous attacher à cette héroïne déchirée entre ses racines et sa passion du théâtre, une jeune fille au tempérament de feu, prête à tout pour briller, chaque soir un peu plus, sur cette scène qui la fait tant vibrer depuis son adolescence. Pari d'autant plus difficile qu'il n'y a finalement guère de suspense : les dates présentes dans le titre du roman, ainsi que les nombreuses allusions à tout ce que Bérénice ne pourra dire à ses enfants, indiquent bien assez tôt l'issue du roman, de toute façon préparée par un prénom aux consonances déjà tragiques ; mais l'intérêt est ailleurs.

 

Avec une minutie étonnante, Isabelle Stibbe parvient à reconstituer l'atmosphère de ce Paris surchauffé de la fin des années 30, où les tensions raciales sont à leur comble, tout en brossant un portrait si réaliste de grands noms du théâtre, à commencer par Louis Jouvet, qu'on croirait presque, par moments, que cette Bérénice a réellement existé... Mêlant subtilement l'évocation de la capitale occupée, la montée du nazisme, et la description du microcosme que constitue le monde de la Comédie Française, l'auteur fait preuve d'une finesse d'écriture et d'analyse remarquable, sans jamais tomber dans l'anecdote artificielle ou la digression savante de l'écrivain trop bien documenté sur son sujet, et qui essaie à tout prix de placer ses connaissances.

 

Un seul regret toutefois : la deuxième partie du roman est un peu plus faible, notamment en raison du relatif manque d'épaisseur de deux personnages masculins de premier plan, Nathan et Alain, qui auraient gagné à être un peu plus exploités, afin de mieux contrebalancer la personnalité flamboyante de l'héroïne. De même, si l'auteur parvient à nous plonger avec délices dans l'atmosphère du Conservatoire puis de la Maison de Molière, décrivant habilement costumes, décors, mais aussi relations d'émulation et de rivalité entre comédiens, les derniers chapitres, consacrés à la Résistance, semblent un peu moins travaillés, et auraient pu être un peu plus développés, pour ne pas donner l'impression d'un dénouement certes attendu, mais brutal.

 

Il s'agit cependant, on l'aura compris, d'un léger bémol, et ce roman puissant, porteur d'un regard original et subtil sur le monde du théâtre et la construction de l'identité de chacun, et qui vous hantera longtemps après sa lecture, mérite vraiment le détour, ne serait-ce que par son style admirable et délicatement travaillé. 4,5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet
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