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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 11:06

Ils sont vingt-trois. Vingt-trois hommes et femmes, formés depuis l'enfance à affronter le vent, à l'analyser, à exploiter ses variations pour mieux avancer. Leur but : remonter jusqu'en Extrême-Amont, là où se trouverait l'origine du vent. Comme les trente-quatre hordes précédentes, ils ne vivent que pour cet objectif, atteindre le bout du monde, quitte à affronter tous les dangers : tempêtes, marécages, déserts, glaciers, sans compter les pirates qui risquent à tout moment de les attaquer.

 

Derrière le charismatique et terrifiant Golgoth, traceur de la horde et chargé de déterminer le chemin à suivre, se pressent des personnages aux fonctions bien définies : le timide scribe Sov, qui gagne en maturité au fil des jours, l'exubérant troubadour Caracole, dont la personnalité joyeuse et inventive dissimule un passé bien plus sombre, la sage aéromaître Oroshi, le redoutable Erg chargé d'assurer la protection du groupe, ou encore le prince Pietro Della Rocca, diplomate et clairvoyant.

 

Chacun à leur tour, ils racontent, page après page, ce voyage qu'ils accomplissent contre le vent depuis plus de vingt ans, sans jamais perdre l'espoir de toucher un jour cet Extrême-Amont qui semble reculer sans cesse devant eux. Et après tout, ils ont toutes les raisons d'y croire, car ils constituent une horde exceptionnelle, plus rapide et puissante que toutes les précédentes. Mais avant d'arriver aux confins du monde, il leur faudra affronter les plus grands dangers, et aller jusqu'au bout de leurs forces pour triompher des éléments naturels toujours plus hostiles, tout en faisant face à une menace grandissante, celle de possibles poursuiveurs lancés à leurs trousses pour les éliminer et les empêcher d'atteindre leur but...

 

 

Il y a des livres qui ne se laissent pas apprivoiser facilement. Des livres dont les premières pages intriguent, voire rebutent le lecteur. La Horde du Contrevent fait partie de ces romans déroutants, difficiles à apprécier au début : trop de personnages aux noms et aux fonctions mystérieuses, trop de changements de point de vue, trop de vocabulaire technique et incompréhensible, trop de sous-entendus concernant l'intrigue...

 

Et pourtant, lorsqu'on fait l'effort de s'accrocher, de dépasser cet inconfort initial, de se familiariser un peu avec les personnages et leur style de narration, on découvre un univers d'une richesse incroyable, une intrigue maîtrisée de bout en bout, des personnages complexes et attachants... Très rapidement, le lecteur se retrouve happé par cette histoire originale, qui suscite dès le début plus de questions qu'elle n'apporte de réponses : pourquoi ce système de hordes ? pourquoi ce besoin de trouver l'origine du vent ? pourquoi ces neufs formes du vent à identifier, dont seulement six sont connues ? Peu à peu, au fil des tourbillons de mots, de phrases et de péripéties, certains éléments s'éclaircissent, et contribuent à renforcer l'engouement du lecteur pour cette histoire décidément atypique.

 

Après quelques chapitres, nous voilà, nous lecteur, 24e membre de cette horde, à suivre leurs progrès, à trembler pour eux lorsqu'ils affrontent les plus grands périls, à rire avec eux des trouvailles langagières de Caracole, à craindre pour leur survie lorsque la nourriture se fait rare, à pleurer avec eux lorsqu'ils perdent l'un des leurs, à endurer avec eux la faim, la fatigue, le froid, l'abattement... Rarement un roman a montré une telle capacité à entraîner le lecteur dans son histoire et à lui faire partager les aventures de ses personnages.

 

Et si, au début, la narration polyphonique déroute ou dérange, obligeant le lecteur à se reporter à la liste des personnages pour savoir qui parle, chaque personnage devient rapidement identifiable, et se reconnaît dès les premiers mots, ce qui montre la grande maîtrise stylistique de Damasio, qui attribue à chacun un phrasé particulier : concis et précis pour Sov, lyrique et flamboyant pour Caracole, vulgaire et rustre pour Golgoth, doux et sage pour Oroshi, léger et poétique pour Larco... Finalement, la succession des points de vue permet de raconter une histoire protéiforme, qui trouve paradoxalement sa vérité dans la subjectivité des différents narrateurs, et ce choix narratif particulier et ambitieux fait de ce roman une œuvre unique et magistrale.

 

Seul élément un peu dissonant dans ce concert de louanges : les cinquante dernières pages et leurs envolées métaphysiques sur la nature du vent sont assez ardues et ralentissent un peu trop l'action, alors même que le suspense est à son comble. Heureusement, le dénouement redonne à ce roman toute sa grandeur et sa portée, puisqu'il réussit l'exploit d'être à la fois attendu (car maintes fois annoncé par les prédictions de certains personnages) et surprenant, laissant le lecteur encore sonné par cette histoire si singulière et cette fin pas complètement fermée, comme si une nouvelle aventure était encore possible.

 

Récompensé en 2006 par le Grand prix de l'imaginaire, couvert d'éloges par les critiques et le public, La Horde du Contrevent fait figure de chef-d'œuvre du genre, et mérite amplement son succès : il constitue tout simplement une expérience unique, une plongée en apnée dans un univers exceptionnellement riche, dont on ressort transformé à jamais. 4.5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet
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