Alors ça, c'est trop fort : voilà que Richard a disparu sans crier gare. Pourtant, ce n'est vraiment pas le genre d'homme à s'évanouir comme ça dans la nature, sur un coup de tête, et sans même avoir la courtoisie la plus élémentaire de prévenir, lui qui est d'habitude si mesuré, si prévisible, si... banal.

    Bon, certes, il est peut-être un peu chamboulé par l'acte que Céleste vient de lui faire commettre. C'est vrai qu'un meurtre conjugal, ça peut faire drôle, surtout quand on est quelqu'un d'aussi placide que Richard. Mais tout de même, ce n'est pas une raison pour se volatiliser comme ça. Et puis, Ludivine l'avait bien cherché, elle devenait franchement insupportable...  et elle voulait quitter Richard, de toute façon. Eh bien voilà, c'est chose faite. De manière un peu définitive, peut-être, mais c'est un détail, non ?

   Mais maintenant, Céleste est bien embêtée : elle ne peut quand même pas aller signaler cette disparition à la gendarmerie, ou en parler à ses proches, tout le monde va se moquer d'elle. Et pourtant, rien à faire, Richard ne revient pas... jusqu'au moment où le voilà qui sonne, en chair et en os, à la porte de Céleste. Et cela a de quoi la surprendre : c'est bien la première fois que l'un de ses personnages se matérialise sur son paillasson...

   

     Après son premier roman, Restera l'impression de faire de son mieux, aussi glaçant que visionnaire, Gilles Panabières nous plonge cette fois dans un univers bien plus léger et fantaisiste, celui de la fiction littéraire et de l'illusion romanesque, qu'il feint de prendre au pied de la lettre. Il donne ainsi vie à plusieurs personnages qui passent du statut d'êtres de papier à celui de personnes bien réelles, et joue à nous perdre dans un dédale de récits enchâssés pris en charge par divers narrateurs, tous plus facétieux les uns que les autres.

      Il faut le dire tout de suite : on s'amuse beaucoup dans ce roman aux mises en abyme vertigineuses, que ce soit grâce à l'intrigue complètement rocambolesque (et volontairement improbable), ou grâce au style savoureux de l'auteur, grand amateur de zeugmes devant l'Éternel, et qui se plaît de surcroît à truffer son récit d'emprunts et de références littéraires aux plus grands auteurs du patrimoine français. Cela donne un roman brillant, intelligent, érudit (on y croise Stendhal, Flaubert, Racine, Houellebecq, mais aussi Gérard Genette, Octavio Paz, Spinoza, Rousseau, ou encore Madame de Sévigné...) et original, capable de nous surprendre à chaque chapitre par les réactions ou les aventures invraisemblables des personnages. On est un peu chez Woody Allen, un peu chez Pirandello, un peu chez les frères Coen aussi, et cela donne un ouvrage aussi bien pensé que jubilatoire, même si le roman n'est pas non plus exempt de passages plus nostalgiques et reflétant une certaine vision désabusée sur le monde actuel et notre société. Et s'il est vrai que les personnages ont, parfois, un petit côté professoral (il faut dire que ce sont quasiment tous des professeurs de lettres ou de philosophie, alors forcément...), cela reste, finalement, plus attendrissant qu'autre chose.

     En bref, Ces vivants sans entrailles est un roman atypique et ludique, qui entraîne son lecteur dans un dédale de faux-semblants, et confirme le talent indéniable de son auteur.  4 étoiles

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