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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 18:43

Le jour, Patrick Bateman est l'incarnation parfaite du golden boy new-yorkais : bronzage parfait, sourire carnassier, costumes hors de prix... Avec son immense appartement luxueusement meublé, ses réservations dans les restaurants les plus selects de la ville et ses soirées dans des discothèques branchées, à siroter des cocktails entre deux rails de coke, Patrick mène une vie de plaisirs et de raffinement, comme tout bon yuppie qui se respecte.

Si seulement ce satané pressing chinois était fichu de nettoyer correctement les taches de sang sur ses draps... Car la nuit, Bateman laisse libre cours à ses pulsions les plus malsaines : il viole, tue, torture. Animaux, sans-abris, enfants, prostituées... Nul n'échappe à sa cruauté et à son imagination sans limites. Et le pire, c'est que ces actes de barbarie et de torture à l'état pur ne l'amusent qu'un instant.

Érigeant la superficialité en principe de vie, Bateman aime tout ce qui est rare, beau et cher, à commencer par sa propre personne. Des vêtements à la coupe de cheveux en passant par les meubles et les cartes de visite, il veut le meilleur, sinon rien. Capable d'estimer d'un seul coup d'œil le coût total de votre tenue, Bateman est aussi un expert  réputé auprès de ses collègues et amis, qu'il méprise tout autant qu'il jalouse.

Assailli par des pulsions destructrices de plus en plus violentes, et qui s'invitent à la moindre contrariété, le golden boy prend de plus en plus de risques : au détour d'une conversation, il glisse une allusion à ses passions morbides, révèle sa passion pour les serial killers, menace de mort ceux qu'il croise... Bateman sombre peu à peu dans une folie sanguinaire, et rien ne semble pouvoir l'arrêter, surtout pas ses amis, tellement centrés sur eux-mêmes qu'ils ne remarquent rien...

 

Incontestable best-seller depuis sa parution, œuvre phare de la littérature américaine contemporaine, American Psycho est sans conteste un roman qui fascine autant qu'il dégoûte, notamment en raison de la personnalité très antipathique de son héros et de la violence des scènes qui y sont décrites.

Le lecteur déjà connaisseur de Bret Easton Ellis et de son goût pour la provocation n'en attendait pas moins : roman sulfureux, objet de scandale mais aussi véritable OVNI littéraire, American Psycho ne laisse définitivement pas americanpsycho.jpgindifférent.

Au départ, l'auteur semble nous resservir son traditionnel cocktail alcool-coke-sexe-glande devant MTV, et on se dit "Oh non, pitié, pas 600 pages dans ce style-là." De fait, les deux cents premières pages sont assez insipides. Bateman est particulièrement peu attachant, et l'énumération détaillée et répétitive des vêtements qu'il porte, des (nombreuses !) crèmes et lotions qu'il utilise quotidiennement, ou encore de son mobilier, façon George Perec dans Les Choses, devient assez vite lassante, voire franchement pénible. Sans parler des longs monologues du héros sur des chanteurs has-been, Phil Collins et Whitney Houston en tête, dont il commente minutieusement la discographie...

Et dire qu'à la lecture de la quatrième de couverture, on s'attendait à des meurtres, de la barbarie, bref, de l'action ! Mais Bret Easton Ellis est un malin, et il sait parfaitement où il veut emmener son lecteur. Dès le premier meurtre, gratuit, froid, abject, tout bascule. Le héros prend une épaisseur inattendue, et dans la galerie de personnages secondaires, futiles et interchangeables au possible, certains s'étoffent en accédant au statut peu enviable de victime potentielle, voire de victime tout court.

Bien sûr, le sadisme des scènes de meurtre et les descriptions presque pornographiques d'actes sexuels assortis de tortures et de mutilations diverses risquent de faire frémir ou de rebuter plus d'un lecteur, à juste titre d'ailleurs. Il y a largement de quoi être mal à l'aise devant cette provocation, mais celle-ci, à force de surenchère, devient paradoxalement plus supportable au fur et à mesure que Bateman s'enfonce dans sa folie, et donc dans des fantasmes de moins en moins réalistes.

Ajoutons que, contrairement à ses précédents opus, l'auteur semble enfin avoir quelque chose de constructif à dire, ou plutôt à faire lire, puisqu'il se garde bien, selon son habitude, d'émettre un jugement clair sur ses personnages ; mais ce roman constitue bien une satire, assez flamboyante même, du monde de la finance, des élites, des nouveaux riches, et de leur problème principal, l'ennui. Et pour une fois, le style à la fois délibérément minimaliste, monotone, et en même temps très bavard par moments, s'adapte bien au contenu de l'ouvrage et à la personnalité fluctuante du héros, qui oscille de plus en plus entre monde réel et hallucination.

En bref, American Psycho, dans la droite lignée des écrits de Sade, a sans aucun doute constitué une charnière dans la création littéraire de ces vingt dernières années, par son côté atypique, dérangeant et provocateur (malheureusement beaucoup imité depuis par ces affreux gratte-papiers de Beigbeder, Houellebecq ou Despentes). Et même si l'on peut lui reprocher d'être trop long à démarrer et de se terminer en queue de poisson, nul doute que ce roman vous marquera pour longtemps.          3,5 étoiles

 

Découvrir aussi Moins que zéro, de Bret Easton Ellis

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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