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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 21:15

A louer : charmante isba sur les rives du lac Baïkal, Sibérie. Prix défiant toute concurrence, voisinage très discret, confort spartiate mais dépaysement garanti.

Sylvain Tesson est un écrivain déjà célèbre pour ses nombreux récits de voyage. Un jour, lassé de l'agitation parisienne et de l'égocentrisme de tous ces bobos nombrilistes et agaçants, il décide de se retirer, seul, dans une cabane rudimentaire, perdue au fin fond de la Russie. Là, se dit-il, est la vraie vie, la vraie sagesse intérieure. Le vrai défi, aussi : survivre seul dans cette contrée hostile, à plusieurs heures de marche de la première habitation, pratiquement sans contact avec le monde extérieur, constitue un sacré challenge.

L'écrivain a néanmoins pris les devants : armé d'un solide stock de provisions, d'une conséquente réserve de vodka et d'une malle de livres pleine à craquer, le voilà paré pour affronter la solitude. Et les tâches ne manquent pas, pour occuper notre homme, lassé de la société de consommation : puiser de l'eau, fendre du bois, nettoyer la cabane, pêcher son repas... Le voilà qui retrouve de vraies valeurs, de celles que notre société, avide de gadgets, de facilité et de technologie nous ont fait oublier : le travail, l'effort, la générosité, le partage...

Au fil des semaines et des mois, Sylvain Tesson semble se retrouver : à force de passer des matinées à contempler les mésanges qui se posent sur le bord de sa fenêtre, il a appris à savourer l'instant, à percevoir la beauté intrinsèque d'un rayon de soleil posé sur une table en bois, à observer la splendeur de la nature qui s'éveille lorsque revient le printemps.

Émaillé de réflexions tirées de la lecture des grands auteurs, ou d'aphorismes ciselés, ce livre, à mi-chemin entre l'essai et le témoignage, nous montre aussi que la tentation érémitique, profondément solitaire et égoïste, n'a qu'un temps : pour qu'elle garde sa portée et sa valeur, il faut bien, au terme des six mois impartis, revenir à la civilisation, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de s'en retrancher une fois encore, dans quelques mois ou quelques années...

 

Qui, parmi nous, n'a jamais évoqué, un jour ou l'autre, l'idée de partir s'installer au bout du monde, loin de toute civilisation, loin du bruit et de la fureur des grandes villes, pour vivre en ermite avec le minimum de confort, afin de retrouver la "vraie" vie ?

Combien d'entre nous seraient réellement prêts à sauter le pas, si l'occasion s'en présentait ? ForetsSiberie.jpg

Sylvain Tesson, lui, s'était promis de vivre en ermite dans la forêt avant ses quarante ans. Le voilà qui tient parole en venant s'installer dans une minuscule cabane au fond des bois, près du lac Baïkal. Bien entendu, les conditions climatiques sont extrêmement rudes et le confort sommaire, mais l'écrivain s'en moque : il a de la lecture, des vivres en quantité, et des litres de vodka, qu'il s'envoie généreusement du matin au soir et du soir au matin.

Bon, en fait de solitude, force est de constater que Sylvain Tesson n'est finalement pas plus ermite que vous et moi : entre les voisins qui passent à l'improviste, les touristes qui débarquent et les nouveaux riches venus s'installer dans la région, sa cabane ne désemplit pas, et lorsque ce n'est pas lui qui reçoit, il n'hésite pas à marcher des heures durant sur la glace du lac pour rendre visite à l'un ou l'autre de ses amis. Comme isolement, on a vu mieux.

De plus, à force d'hésiter entre le simple témoignage autobiographique façon retour à la nature, et essai sur la vacuité d'une existence asservie au consumérisme et au souci du paraître, l'ouvrage tourne en rond et lasse son lecteur : le journal de bord compilant les tâches quotidiennes de l'auteur devient vite répétitif, tandis que les réflexions philosophiques de l'auteur tournent à la leçon de morale condescendante. C'est tellement facile de fustiger la société de consommation et tous ces moutons qui hésitent, au supermarché, entre 15 sortes de ketchup, quand on a les moyens de se retirer du monde pendant six mois et de vivre des revenus de ses précédents ouvrages...

Alors certes, Tesson a le verbe haut et manie habilement la plume, mais son côté donneur de leçons le rend particulièrement antipathique : le voilà qui s'auto-proclame modèle à suivre, tant pour la pureté de ses motivations que pour le choix de son mode de vie. Et tant pis si le lecteur, en quête d'évasion et de rêve, n'avait pas demandé à recevoir cette édifiante parole toute boursouflée d'orgueil et de suffisance.

C'est d'ailleurs bien dommage, car l'écriture de Sylvain Tesson sait parfois être fine et agréable à lire : elle excelle par exemple à retranscrire les mille fulgurances d'un rayon de soleil sur une plaque de glace à la dérive, et croque tout aussi subtilement l'instant où la mésange frigorifiée étend ses ailes humides de rosée sur le rebord de la fenêtre. Des instants de grâce habilement retranscrits, hélas trop peu nombreux, et entrecoupés de réflexions convenues sur le bien-fondé d'un retour à la nature.

Finalement, si l'auteur se prenait un peu moins au sérieux, s'il laissait un peu de côté son ego pour nous laisser profiter du silence, de la tranquillité et de la beauté d'une nature sauvage, indomptée voire féroce, nous aurions enfin un récit digne de ce nom. En attendant, la prochaine fois que môsieur Tesson souhaitera partir bouder dans son coin, lassé du monde moderne et de la technologie, il aura l'amabilité et la décence de ne pas en faire un livre.   2 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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