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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 14:01

Sur une misérable planète perdue au fin fond d'une galaxie inconnue, il existe une coutume ancestrale qui consiste pour les hommes à tisser des tapis exclusivement à partir des cheveux de leurs épouses, de leurs concubines et de leurs filles. Chaque tapis constitue un témoignage de déférence vis-à-vis de l'Empereur, un signe d'allégeance, puique les tapis sont conçus pour décorer l'immense et légendaire "Palais des Etoiles" de celui-ci. La réalisation d'un tapis par un seul tisseur est une tâche tellement rude qu'il faut à un tisseur toute une vie rien que pour confectionner un tapis. De plus, une règle cruelle impose aux tisseurs une transmission du métier de père en fils : on ne devient pas tisseur, on naît ainsi, dans cette "caste" puissante que constitue la Guilde des tisseurs ; or, chaque tisseur ne peut avoir qu'un fils, ne peut former qu'un successeur. C'est ainsi qu'Ostvan se voit contraint de mettre à mort son fils aîné Abron, qui préfère étudier et s'interroger sur le monde qui l'entoure au lieu de se préparer à tisser, lorsque lui naît un second fils, dont il envisage de faire son successeur. Une fois le tapis achevé, il est légué au fils du tisseur, qui le vend ensuite aux marchands de l'Empeur, retirant de cette vente la somme nécessaire pour entretenir toute sa famille, jusqu'à sa propre mort. Les choses fonctionnent de la sorte depuis les temps immémoriaux, mais une rumeur persistante commence à se propager sur la planète, colportée par des étrangers, navigateurs impériaux ou marchands : l'Empereur serait mort, après avoir été renversé par un groupe de rebelles. Cette nouvelle fait l'effet d'un coup de tonnerre chez les tisseurs : comment imaginer que l'Empereur, qui règne depuis plus de cent mille ans, ait pu être vaincu et tué par quelques conspirateurs ? Et surtout, si l'Empereur est bel et bien mort, pourquoi les marchands impériaux continuent-ils à acheter les tapis, comme si de rien n'était ? Cette mort pourrait-elle causer la disparition des tisseurs, maintenant que plus personne n'a besoin de leurs tapis ? Bien des interrogations subsistent, chez les tisseurs, mais aussi chez les rebelles eux-mêmes, qui vont chercher à découvrir, en accumulant les indices, à quoi peuvent bien servir, en réalité, ces millions de tapis, qui ne décorent absolument pas le "Palais des Etoiles"...

 

Avec son titre improbable et mystérieux, qui évoque des formes courbes, douces, moelleuses et des arabesques gracieuses mais relativement énigmatiques, ce roman est construit sur un procédé assez original et plutôt efficace, avec une succession de chapitres conçus comme de petites nouvelles, mettant en scène différents personnages, dont les histoires et les vies se croisent, se frôlent, s'évitent, avant de se rejoindre au moment du dénouement, où toutes les pièces du puzzle s'emboîtent parfaitement, avec une révélation finale extraordinaire, qui vient éclairer l'ensemble du roman d'un tapis.jpgjour tout nouveau, révélation véritablement cauchemardesque et empreinte d'une cruauté sordide. Le suspense ne faiblit pas, notamment avec l'enquête menée par les rebelles pour  mettre au jour la destination et l'usage réels de ces tapis, d'autant plus lorsqu'ils découvrent qu'il ne s'agit pas d'une, mais de dizaines de planètes dont les habitants consacrent leur vie au tissage de ces tapis. Le style est très fluide, bien rendu par la traduction, et l'intrigue particulièrement bien menée, avec un point de vue allant du plus détaillé et anecdotique (la vie d'une famille de tisseurs sur la première planète évoquée) au plus vaste et universel (la galaxie tout entière). Avec ce roman prétendument léger et imaginaire, l'auteur réussit à évoquer nombre de questions métaphysiques et philosophiques : comment faire face à l'absolutisme, au despotisme, à l'arbitraire ? Jusqu'où la vanité et l'orgueil peuvent-ils pousser la vengeance et l'acharnement ? Comment conserver la foi lorsque celle-ci est en permanence remise en cause par des annonces et des révélations contradictoires ? Jusqu'où le fanatisme et l'aveuglement peuvent-ils aller ? Voilà un roman de Science-Fiction particulièrement intelligent, passionnant, suscitant chez le lecteur nombre d'interrogations, et qui n'est pas sans rappeler, à divers titres, le grand Herbert, et notamment le cycle de Dune, peut-être moins vertigineux, mais tout aussi complexe et prenant. Ajoutons à cela un attrait non négligeable, surtout pour des gens qui ont peu l'habitude de lire de la SF : il s'agit d'un roman unique, pas d'une trilogie ou d'une tétralogie, ce qui est si souvent le cas de nos jours dans ce genre littéraire, comme si les auteurs n'arrivaient pas à mettre en place une histoire cohérente en un nombre restreint de pages. Eschbach, lui, ne se prend pas pour Proust ou Balzac, il choisit de concentrer son intrigue sur environ 400 pages, et ce choix fonctionne parfaitement, sans raccourcis faciles ou ellipses temporelles incompréhensibles. En somme, un excellent roman, à conseiller à la fois aux amateurs du genre et à ceux que la SF rebute ou effraie.    4 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Samuel 05/04/2011 23:01


Content de voir qu'il t'ait plue ! J'ai bien aimé ton commentaire aussi, surtout la remarque sur le fait qu'ENFIN on a un bon bouquin de SF qui se tient en 400 pages et pas en dix tomes ^^


Elizabeth Bennet 06/04/2011 09:54



Eh oui, ça change ! Du coup, si t'as d'autres conseils, n'hésite pas :)



Laurence 28/03/2011 18:54


Amusant hasard des calendriers puisque j'ai publié mon billet sur ce roman ce matin même. Et je suis entièrement d'accord avec toi : un roman d'excellente facture à conseiller à tous, amateurs de
SF ou non. :)


Elizabeth Bennet 28/03/2011 20:01



En effet, drôle de coïncidence ! Ravie qu'il t'ait plu autant qu'à moi, je l'avais lu sur les conseils d'amis, et je ne suis pas déçue.


A bientôt, EB.



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