Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 14:06

Le 11 mai 1960, quinze ans après la fin de la Guerre et la terrible "découverte" de l'horreur des camps de la mort, Eichmann, ancien fonctionnaire du régime nazi, est arrêté sous une fausse identité dans une paisible banlieue de Buenos Aires, et enlevé par les services secrets israéliens, au mépris de toute convention internationale. Après plusieurs mois d'interrogatoires, s'ouvre enfin le procès très attendu de celui que le monde entier voit encore comme l'incarnation du Mal absolu, l'archétype de l'Antisémite, le sous-Hitler : Adolf Eichmann. Le discours inaugural de Ben Gourion est à ce titre extrêmement révélateur des attentes de l'intelligentsia israélienne par rapport à ce procès : il s'agit moins de juger, le plus équitablement possible et conformément aux récentes lois sur le génocide et le crime contre l'humanité, un fonctionnaire nazi inféodé au régime hitlérien et s'étant "contenté" d'obéir aux ordres, que de défendre non seulement les intérêts du peuple juif, mais aussi et surtout du sionisme : à une époque où les liens entre Israël et la Diaspora commençaient à se desserrer, il importait de montrer aux Juifs du monde entier que leur peuple était partout menacé, puisque plusieurs États avaient gardé le silence devant la Solution Finale, et qu'en outre les dirigeants nationalistes des pays arabes eux-mêmes avaient hautement contribué à l'extermination des Juifs. L'intérêt moins avouable de Ben Gourion était aussi de maintenir dans le peuple allemand un très fort sentiment de culpabilité, afin d'obtenir la poursuite du paiement des "réparations", qui devait prendre fin après versement de 737 millions de dollars. On peut imaginer le genre de dérive qu'impliquait ce type de discours, très largement relayé par l'accusation, et la pression qui s'établissait, chaque jour un peu plus forte, sur les épaules des juges, sommés néanmoins par leur déontologie de trancher en fonction des lois et non de leurs sentiments personnels. Hannah Arendt entreprend alors de suivre le déroulement du procès le plus important depuis celui de Nuremberg, et d'en livrer un compte-rendu pour les journaux américains, qui sera ensuite publié sous forme d'essai historique, avec le sous-titre "Rapport sur la banalité du mal". Et c'est là que commence la polémique, quand elle décrit Eichmann, ce génie du mal d'après les imageries sionistes, comme un homme banal, un fonctionnaire zélé, qui a obéi aveuglément aux ordres sans jamais, semble-t-il, les remettre en question...


En dépit de l'immense controverse (parfaitement injustifiée d'ailleurs) que cet essai a suscitée lors de sa parution, ce dernier reste néanmoins l'un des livres les plus importants jamais écrits sur l'histoire du nazisme et de la Shoah. Alternant compte-rendus du procès et chapitres relatant méthodiquement les faits historiques, déportations et exterminations, en Allemagne et dans le reste de l'Europe, sans oublier de mentionner les milliers de non-juifs également assassinés (handicapés mentaux ou moteurs, homosexuels, soldats du Reich, tziganes, bizarrement oubliés du procès...), cet essai s'avère véritablement complet, frappant et si bien documenté qu'il serait non seulement stupide, mais encore scandaleux, de l'accuser de partialité, sous prétexte qu'Hannah Arendt a été, mais bien avant la guerre, la maîtresse de Heidegger, philosophe connu pour ses accointances (pour le dire gentiment) avec le parti nazi. Car ce qui a gêné bien des gens dans cet essai n'est pas tant la "banalité" d'Eichmann que l'accusation portée contre le peuple juif, et confirmée par la suite par plusieurs historiens, d'avoir participé à sa propre extermination, par le biais des conseils juifs. Hannah Arendt montre en effet que ces derniers, parfaitement intégrés dans la machinerie allemande, n'ont pas hésité à sacrifier des millions de Juifs "de basse extraction", pour en sauver quelques milliers soigneusement choisis pour leur profession, leur renommée, eichmann.jpgleur fortune personnelle. On se serait mis à dos les milieux sionistes pour moins que ça. Mais Hannah Arendt a le courage de ses opinions, et les défend constamment, avec une dignité qui est tout à son honneur. De plus, elle n'hésite pas à remettre en question le fait que ce soit le tribunal des vainqueurs qui juge le vaincu, au mépris de toute équité, qui plus est, puisque aucun témoin n'a pu se présenter pour la défense, tandis que l'accusation a produit plus de cent témoins, dont les allégations dépassaient en outre le cadre du procès, puisqu'ils s'agissait dans l'ensemble de survivants des camps venus pour raconter l'atrocité de l'extermination plus que pour véritablement accuser Eichmann, qu'ils n'avaient pour la plupart jamais vu. On a reproché à Hannah Arendt son arrogance, son ton ironique, ses attaques directes, mais qui, à l'époque, aurait eu le courage de parler comme elle l'a fait ? Et comment l'accuser de prendre elle-même la défense d'Eichmann, alors que jamais, dans les cinq cents pages de ce livre, elle ne l'excuse de quoi que ce soit, se contentant de montrer les failles, les incohérences, les injustices du procès, et l'extraordinaire banalité de cet être qu'on a voulu diaboliser à l'excès, lui qui n'est rien d'autre qu'un gratte-papier sans imagination et sans esprit, frustré de n'avoir jamais fait carrière dans l'administration et s'exprimant par stéréotypes et formules toutes faites ?

En somme, un essai magistral, comme on en a rarement écrit, surtout sur ce sujet, qui a le mérite de s'intéresser à des réalités historiques étrangement absentes des livres de classe, même au lycée, où les élèves sont pourtant censés étudier l'histoire du nazisme et de la Shoah, ce qui laisse présumer de leurs lacunes à ce propos, lacunes qui s'amplifieront sans doute avec le temps et ouvriront gaiement la porte à l'intolérance, l'antisémitisme et tous les préjugés qui vont avec (mais il faut croire que ce n'est pas bien grave dans notre société, puisqu'au lieu d'améliorer l'enseignement de l'Histoire en Terminale, on propose de supprimer cette matière inutile... bref, c'est un autre débat !). En tout cas, et je concluerai sur ces mots, s'il ne fallait en lire qu'un, parmi toutes les parutions annuelles et insipides sur la Shoah, le devoir de mémoire ou le nazisme, ce serait, sans aucun doute, celui-là.

4 étoiles

Partager cet article

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Ars legendi, un peu de littérature dans ce monde de brutes !
  • Ars legendi, un peu de littérature dans ce monde de brutes !
  • : Entrez dans le monde des lettres ! Un blog entièrement dédié à la littérature, avec de nombreuses critiques, personnelles et argumentées.
  • Contact

Retrouvez moi sur :

Mon profil sur Babelio.com
et sur
 

Recherche