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21 juin 2010 1 21 /06 /juin /2010 20:22

Venise, 1882. Le docteur Joseph Breuer, brillant médecin viennois et maître de Sigmund Freud, en vacances avec son épouse Mathilde, est abordé par une étonnante jeune femme d'origine Russe, qui se présente comme étant LouSalomé, et le prie de rencontrer son ami Friedrich Nietzsche, encore inconnu du grand public, mais qui traverse une profonde crise de désespoir : outre ses positions philosophiques extrêmes, qui lui ont valu son renvoi de l'université, assorti d'une maigre pension, ses relations houleuses avec Lou Salomé et le philosophe Paul Rée, avec qui il a formé une sorte de "ménage à trois", l'ont complètement anéanti. Le problème : Nietzsche refuse d'admettre que le mal qui le frappe, et qui se manifeste par de violentes migraines, des nausées ou encore des insomnies, puisse être lié à un mal intérieur, psychologique. Plus difficile encore, il doit absolument ignorer que son traitement a pour origine l'intervention de Lou Salomé auprès du Dr Breuer, au risque de refuser de poursuivre la cure. Breuer doit donc imaginer une toute nouvelle méthode de traitement, fondée sur la célèbre "cure par la parole", qui marque le début de la psychanalyse, mais dans un style complètement différent des habituelles séances d'hypnose ou de mesmérisme. Pour parvenir à soigner malgré lui le philosophe génial à l'ego surdimensionné, Breuer imagine un stratagème déconcertant : devenir le patient de Nietzsche en feignant une crise de désespoir similaire à celle du philosophe. Sous les yeux sceptiques du jeune Freud, Breuer et Nietzsche bouleversent les relations entre patient et médecin, à tel point que la cure se transforme en véritable partie d'échecs, où tous les coups sont permis, mais où l'on ne sait plus vraiment, finalement, qui soigne qui...


Quelle finesse, quelle subtilité, quel bonheur ! Ecrit par un ancien psychiatre reconverti dans les best-sellers (et pour une fois, ce succès est largement mérité), ce roman qui mêle habilement psychologie et philosophie, sans jamais être didactique ni ennuyeux, nous permet d'entrevoir les débuts de la psychanalyse, quitte parfois à tricher un peu sur les événements (mais l'auteur, par honnêteté, reconnaît ses "modifications" à la fin du livre), et nous donne à voir deux hommes malmenés par la vie, excellant l'un et l'autre dans leur domaine, mais en plein doute existentiel, et qui vont, malgré eux, se soigner mutuellement. L'idée de base était brillante, et aucune fausse note ne vient assombrir ce joli scénario : l'écriture est simple, sans aucun jargon, fluide, précise, élégante, nietzschel'intrigue conserve une véritable part de suspense jusqu'au bout, et les deux personnages principaux sont parfaitement campés, l'un en médecin vieillissant, hanté par le démon de midi, inquiet devant la montée de l'antisémitisme au sein de la haute société viennoise, l'autre en philosophe incompris, prophète maudit, né un siècle trop tôt, bouleversé par un chagrin d'amour, marqué par l'absence de reconnaissance du public ; les thèmes principaux, le couple, la mort, la fuite du temps, sont abordés avec talent et tout en subtilité... Le titre peut faire peur, de même que le souvenir de Nietzsche risque de raviver des souvenirs de cours de philo pas toujours agréables, et pourtant, on ne s'ennuie jamais, au contraire, ce roman est véritablement passionnant. On assiste avec délices à cette partie d'échecs de haut niveau qui se déroule sous nos yeux, entre le patient qui ne veut pas se faire soigner et le médecin qui joue les patients, mais qui finit par se laisser prendre à son propre piège... Le tout est émaillé d'extraits de la correspondance de Nietzsche et de citations de ses ouvrages, notamment Ainsi parlait Zarathoustra, ce qui en fait un roman extrêmement documenté et rigoureux, et qui donnera certainement à plus d'un lecteur l'envie de se replonger dans l'oeuvre, certes difficile, mais extraordinaire, de Nietzsche... et permettra à d'autres de découvrir que l'impératif catégorique "Deviens qui tu es" n'est pas l'apanage des studios Disney avec le Roi Lion, mais était en fait le credo d'un des plus grands philosophes de l'Histoire de la pensée.  4,5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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