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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 13:56

Lorsque s'ouvre ce court roman, Lee Anderson, vingt-six ans, vient de quitter sa ville natale pour échouer à Buckton, où il reprend une librairie, avec pour seules richesses un dollar en poche et une vieille voiture. Cherchant à faire connaissance avec les habitants de la ville, il se met à fréquenter les bars du coin, où il se lie d'amitié avec un groupe de jeunes aux moeurs plutôt légères : en effet, avec son physique à tomber, sa forte propension à offrir des tournées à ses nouveaux amis, son talent de guitariste et de chanteur (il possède d'ailleurs une voix proche de celle de Cab Calloway), Lee est plutôt irrésistible et suscite l'admiration des jeunes du coin. Mais Lee a surtout tendance à profiter de son ascendant sur eux pour obtenir quelques faveurs, notamment de la part des jeunes filles, assez peu farouches, semble-t-il. Un jour, Lee rencontre Dexter, jeune homme de bonne famille qui l'invite à une soirée réunissant tout le gratin de la région. Lors de cette soirée plutôt ennuyeuse, Lee fait la connaissance de deux soeurs, elles aussi descendant d'une riche famille du coin, Jean et Lou Asquith, respectivement âgées de 17 et 15 ans. Lee tombe aussitôt sous leur charme et ne tarde pas à convoiter ces deux jeunes filles aux courbes fabuleuses, aussi il entreprend de gagner leur confiance, notamment en les faisant boire. Peu à peu se révèle la part sombre et machiavélique de cet homme qui semble hanté par la mort d'un proche, ce "gosse" dont il parle si souvent, et qui n'est visiblement pas si bien intentionné que cela envers ces deux petites bourgeoises. Et pourtant, le piège se referme inexorablement sur les deux soeurs, qui sont bien loin de se douter du sinistre dessein de Lee, un dessein plein de haine et de vengeance, à vous glacer le sang...

 

Publié juste après la Seconde Guerre Mondiale sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, dont Vian prétendait n'être que le traducteur, cette oeuvre se veut dans la ligne directe des grands romans noirs américains, dont Vian était un inconditionnel. Malgré la quatrième de couverture qui affirme, sans doute un peu pompeusement, qu'il n’y a pas beaucoup d’écrits de Vian dont il ne suffit de lire trois lignes anonymes pour dire tout de suite : « Tiens, c’est du Vian ! », on est ici tombes.jpgloin de l'imaginaire mélancolique et humoristique de L'Ecume des Jours. Ce roman sulfureux a même été censuré trois ans après sa parution, tant il était jugé contraire aux bonnes moeurs, et qui conserve une réputation insolite, l'auteur étant décédé lors de la projection du film tiré de son oeuvre, et qu'il n'approuvait pas, d'ailleurs. De fait, on y rencontre nombre de scènes plutôt licencieuses et assez explicites, narrées du point de vue de Lee, ce qui accentue leur caractère immoral et dérangeant. Même après soixante ans, ce roman n'a rien perdu de sa force et de sa violence intrinsèque. Bien sûr, Vian n'est pas Sade, mais cette oeuvre n'en donne pas moins au lecteur un sentiment persistant de malaise, devant tant de haine et de rage exprimées par l'intermédiaire du héros, ce Lee Anderson énigmatique, dont la vengeance semble être la seule motivation. Vian parvient de plus à évoquer de manière originale le sempiternel sujet de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, car ce livre est aussi la revanche d'un Noir (pas tout à fait noir, comme on le découvre peu à peu, au fil des indices disséminés par l'auteur et par le narrateur) contre les Blancs qui ont meurtri à jamais sa famille. On assiste, comme impuissant, à ce déferlement de violence qui augmente à chaque page, poussant le lecteur dans ses derniers retranchements, jusqu'à un final cauchemardesque dont on ne ressort pas indemne. Et c'est finalement presque le lecteur qui se fait manipuler par le vil et cruel Lee Anderson, dont on devient malgré soi le complice silencieux. Percutant, malsain, glauque, empreint d'une noirceur impitoyable, ce roman reste encore aujourd'hui troublant, moins par la crudité des scènes décrites que par la perversité du héros, qui va même, dans un passage ignoble, jusqu'à abuser d'une fillette d'une dizaine d'années. Pour toutes ces raisons, on peut facilement être choqué par ce roman et le détester, mais ce dernier reste néanmoins très bien écrit, avec nombre d'anglicismes volontaires qui sonnent comme un écho aux mots-valises chers à Vian, et nous envoûte page après page, pour nous emmener dans un monde de cruauté aussi répugnant que fascinant, et c'est sans doute là ce qui fait la force, aujourd'hui encore, de ce grand roman. 3,5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Julie Leyronas 04/04/2011 15:28


Un des meilleurs romans de Boris Vian! C'est sûr que ça nous change de l'Ecume des jours, mais cette oeuvre est fascinante, il n'y a pas d'autre mot!


Elizabeth Bennet 04/04/2011 16:02



Tout à fait d'accord, ma chère Julie ! Vian est vraiment un grand !



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