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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 16:24
Réédition du Journal d'Alix Cleo Roubaud, morte le 28 janvier 1983 à la suite d'une embolie pulmonaire. Ce journal, tenu de 1979 à 1983, quelques jours à peine avant sa mort, a été publié pour la première fois en 1984 par son mari, Jacques Roubaud, poète. Alix, atteinte d'asthme depuis l'enfance, née à Mexico, d'un père diplomate et d'une mère peintre. Marquée par son enfance en partie passée au Canada, elle était bilingue, et son journal est écrit en anglais et en français, comme si elle tentait d'apprivoiser ses émotions par le recours à la traduction, bien qu'il soit impossible de dire quelle version est la traduction de l'autre... Alix était photographe, et son Journal est enrichi de quelques-uns de ses clichés, livrés tels quels, souvent sans aucun commentaire, comme s'ils étaient plus parlants ainsi. Jour après jour, Alix tient le récit de ses névroses, de ses addictions (à son époux, aux somnifères, à l'alcool, aux cigarettes...), de ses tentatives de suicide, de ses projets de photo, de ses peurs et de ses espoirs.

   Une réédition qui arrive peut-être un peu tard (un an après le concours de l'ENS où Jacques Roubaud était au programme), mais quelle oeuvre ! On m'en avait dit beaucoup de bien, je ne peux que confirmer. Un récit bouleversant, en forme de marche vers la mort, porté par un style extrêmement original, qui rappellera des souvenirs à certains. Des thèmes qui reviennent comme autant d'obsessions qu'Alix essaye en vain de surmonter ou non : la photo, l'alcool, le rapport qu'elle entretient à son corps, sa dépendance aux somnifères, ses idées noires... Un Journal dédié à son époux, qui avait ordre de ne l'ouvrir qu'après sa mort. Certains verront sans doute une part d'exhibitionnisme dans ce procédé, pourtant l'écriture d'Alix sait souvent de faire pudique, même si dans ses photos, elle n'hésite pas à se mettre en scène de façon suggestive. Une oeuvre magistrale, méconnue mais incomparable. Alix transforme avec talent l'anecdote du quotidien (la prise de médicaments, la sortie au cinéma, le dîner entre amis) en une réflexion sur la vie et la mort, sur ses démons, sur son mariage. On ressort de la lecture de ce Journal déboussolé, un peu abattu, et avec l'intime conviction qu'Alix maniait malgré elle la poésie aussi bien que la photographie, alors même qu'elle se déniait tout talent poétique ("impossibilité d'écrire, mariée à un poète"). Une oeuvre qui bénéficiera également d'une comparaison avec le recueil de Jacques Roubaud intitulé Quelque chose noir, en référence à une série de treize clichés d'Alix nommés Si quelque chose noir. Si la lecture de ces poèmes tous dédiés à la femme aimée mais disparue peut s'avérer difficile, tant par l'écriture hermétique de Roubaud que par le choix du sujet, déprimant, en revanche sa lecture s'éclaire par la mise en parallèle du Journal d'Alix, évoquant parfois les mêmes anecdotes, les mêmes phrases, voire reprenant des
passages du Journal de sa femme. Si la lecture de ces deux ouvrages, qui en somme ne disent que l'amour qu'ils se portent l'un l'autre, malgré les nombreuses névroses et idées noires qui ne cessent de torturer Alix et lui font croire qu'elle ne mérite pas de vivre, si la lecture, dis-je, de ces deux oeuvres qui finalement pourraient n'en faire qu'une ne vous bouleverse pas, je ne sais pas ce qu'il vous faut. On avait rarement atteint au sublime de cette façon-là. Jacques et Alix ont, chacun à leur manière, l'une par l'écriture fragmentaire, l'autre par la poésie "mathématique" (les neuf sections de neuf poèmes de neuf vers chacun), réussi à évoquer la perte de l'être cher, l'amour ineffable qui peut unir deux êtres qui s'appartiennent l'un à l'autre et dont pourtant l'un doit lutter constamment contre ses parts d'ombre pour n'être pas rejeté vers la tentation de la mort, la difficulté de vivre en sachant qu'un jour on perdra ceux qu'on aime (et Alix en fait elle-même la douloureuse expérience avec le suicide de Jean Eustache, qui avait réalisé un film sur son travail de photographe, tandis que Jacques a perdu son frère très jeune). En un mot, et je m'arrêterai là, car je pourrais en parler pendant des heures, deux textes sublimes, à lire en parallèle ou non, l'un comme l'autre ayant une grande valeur littéraire pour et par eux-mêmes. Du côté d'Alix, on aura rarement mieux décrit les névroses d'une jeune femme torturée et peu sûre d'elle-même ; du côté de Jacques, on aura rarement mieux évoqué la douleur de l'absence, lorsqu'on a l'impression d'avoir perdu, avec la disparition de l'être aimé, une part de soi-même.

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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