Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 19:13

Louis, 34 ans, revient dans sa famille après plusieurs années d'absence, pour annoncer à ses proches qu'il va mourir. On suppose que c'est d'une grave maladie (l'auteur lui-même étant décédé à 38 ans à peine du SIDA), mais rien n'est précisé dans le texte. Il lui reste quelques mois à vivre, un an, tout au plus. Ce dimanche un peu particulier, et pourtant comme les autres, il retrouve sa mère, sa soeur Suzanne, son frère Antoine et la femme de ce dernier, Catherine, qu'il ne connaît pas. D'entrée de jeu, les retrouvailles sont plutôt tendues. Aucun des personnages n'arrive à dire vraiment ce qu'il a sur le coeur, on échange quelques platitudes, quelques maladresses, mais personne ne sait véritablement quoi dire. Et pourtant, il y aurait tant de choses à dire... Au moment de l'aveu, Louis hésite, recule, renonce. Il ne parlera pas. Subira sans mot dire les reproches de tous les autres, qui le blâment d'être parti pour mener sa vie loin d'eux, pour écrire, sans jamais leur donner d'autres nouvelles que des banalités écrites à la va-vite sur une carte postale impersonnelle. Suzanne lui en veut d'être parti sans elle, de l'avoir laissée vivre avec sa mère, de ne pas lui avoir proposé une autre vie ; Antoine lui reproche de l'avoir obligé à prendre la responsabilité de la famille, lui, le fils cadet ; Catherine, elle, lui en veut d'avoir rendu son époux malheureux. Quant à la mère, elle lui trouve en permanence des excuses, mais elle aussi a dû faire face au manque, à l'absent. Alors, devant tous ces reproches adressés à demi-mot, Louis se réfugie dans des monologues où il exprime son désarroi. Son envie de repartir, tout de suite. Les mots pour dire la maladie, la mort, les regrets, ne viennent pas. A leur place, ce sont des mots sans importance qui jaillissent, et les conflits ne s'apaisent pas au fil des scènes, bien au contraire. Finalement, s'impose une extraordinaire impression de solitude, au moment même où le protagoniste est le plus entouré, cette solitude qui lui donne envie, au coeur de la nuit, de pousser un hurlement à la face du monde...

 

A la lecture de la quatrième de couverture, on se dit "Ouh là là, ça a pas l'air gai ce machin' mais, programme d'agrégation oblige, on ouvre quand même le livre. Avec les premières pages, on est surpris par la mise en page, très aérée, le style, bref, heurté, haché, les mots qui sont répétés, reprécisés, redéfinis, ce retour du langage sur lui-même, comme pour faire d'autant reculer la fin de la phrase. Petit à petit, on apprivoise cette façon de faire si particulière à Lagarce, où le discours, à force d'être sans cesse repris, modifjustelafindumonde.jpgié, explicité, devient paradoxalement de plus en plus flou, obscur, incompréhensible. On se laisse emporter par l'histoire  de cette famille qui ressemble à tant d'autres, on assiste impuissant aux hésitations du héros à dire la vérité, à annoncer la mort prochaine, imminente peut-être, on supporte avec lui les reproches qui fusent de part et d'autre, ces reproches justifiés, sans doute, mais tellement vains à l'approche de la tombe, lorsque la mort rattrape celui qui a tenté de lui échapper et lui dit "A quoi bon ?". On observe le retour de ce fils prodigue abîmé, brisé à l'intérieur, portant un fardeau trop lourd pour lui mais impossible à dévoiler à ses proches. Dans la seconde partie du texte, on assiste à tout un chassé-croisé de personnages, qui se cherchent, qui s'appellent d'une pièce à l'autre, et pourtant ce n'est jamais le personnage recherché qui répond à l'appel angoissé, mais Suzanne, la petite dernière, que personne n'appelle, précisément, mais qui répond toujours à la place des autres : "Oui ? On est là !". La fin du monde tant attendue n'arrivera pas, là, tout de suite, sur scène, à moins qu'elle ne réside dans la déliquessence des liens familiaux qu'on peine manifestement à renouer après tant d'années d'absence et de manque, mais c'est peut-être ce qui la rend paradoxalement plus présente, simplement tapie dans l'ombre, prête à surgir à tout instant. Et c'est là que Louis formule un souhait aussi puéril qu'humain : que, lorsqu'il mourra, tout disparaisse avec lui, que jusque dans la mort il ne soit pas seul, mais qu'il emporte avec lui le monde entier. C'est beau, tout simplement. 4 étoiles

Partager cet article

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Ars legendi, un peu de littérature dans ce monde de brutes !
  • Ars legendi, un peu de littérature dans ce monde de brutes !
  • : Entrez dans le monde des lettres ! Un blog entièrement dédié à la littérature, avec de nombreuses critiques, personnelles et argumentées.
  • Contact

Retrouvez moi sur :

Mon profil sur Babelio.com
et sur
 

Recherche