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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 13:48

Ignatius J. Reilly est typiquement le genre de personne que vous n'aimeriez pas avoir dans votre entourage : égoïste, paranoïaque, lâche, fainéant, pédant, ingrat, méchant, menteur, roublard, Ignatius incarne tous les plus vils défauts de l'âme humaine, unis à un physique plus que disgracieux et à un goût vestimentaire pour le moins douteux et surprenant. Après dix ans passés sur les bancs de l'université, Ignatius vit toujours chez sa mère, dont le léger penchant pour les spiritueux ne fait qu'accroître le mépris de son fils à son égard, et il est incapable de sortir de chez lui autrement que pour aller au cinéma vociférer contre les prestations calamiteuses des acteurs. Mais un jour, suite à un accident de voiture, Mme Reilly se retrouve contrainte de trouver une grosse somme d'argent pour rembourser les dégâts, et préfère envoyer son fils au travail plutôt que d'être obligée d'hypothéquer sa maison. Malgré les vives protestations d'Ignatius et de son anneau pylorique (qui a tendance à se refermer à la moindre contrariété, ce qu'Ignatius ne manque pas de souligner), notre anti-héros se retrouve du jour au lendemain employé chez Pantalons Levy, une minuscule entreprise familiale où, excepté les ouvriers sous-payés et l'ivrogne qui leur tient lieu de contremaître, ne travaillent qu'un patron éternellement absent, un chef de bureau dévoué à la firme mais terriblement naïf, et une vieille femme à moitié sénile qui passe son temps à dormir ou à réclamer à grands cris sa mise à la retraite. Et lorsque Ignatius, pris d'une soudaine passion pour sa nouvelle entreprise, propose d'y apporter quelques légères modifications, nul ne se doute que la société court à la catastrophe, et Ignatius avec...

 

"Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui" (J. Swift). Avec une telle phrase en exergue, voici un roman qui s'annonce tout plein de promesses. Et pour une fois, on n'est pas déçu : le livre dépasse tout ce qu'on aurait pu imaginer. Avec sa foule de personnages pittoresques et déjantés (outre le héros obsédé par son système digestif et sa mère désespérée et légèrement portée sur la boisson, on rencontre un agent de police incapable d'arrêter un seul suspect, une entraîneuse qui se rêve danseuse orientale, un Noir conjuration.jpgphilosophe employé malgré lui dans un bar glauque et aux activités suspectes, un vieux richard terrifié par les "communisses", une jeune activiste politique aux combats ridicules...), ce roman nous livre une image savoureuse de la société américaine dans ce qu'elle a de plus extrême et de plus délirant. Complètement antipathique, Ignatius reste fidèle à son rôle de personnage qu'on adore détester tout au long de l'histoire, même si l'on ne peut s'empêcher de ressentir une forme de jubilation devant ses manières grossières et répugnantes et son mépris caractérisé pour l'ensemble du genre humain. Véritable Don Quichotte des temps modernes, Ignatius ne livre que des combats dérisoires, ou qui n'ont de sens que pour lui, ce qui revient finalement à peu près au même. John Kennedy Toole nous transporte avec délices dans un univers atypique, où chaque personnage a sa façon bien à lui de s'exprimer (parlure soigneusement rendue par la traduction, même si la difficulté de la lecture en est parfois accrue), où chaque situation à priori banale donne lieu à des bouleversements burlesques, où rien ne se passe finalement comme prévu. C'est bien la principale qualité de ce roman particulièrement original : l'imprévu déboule à chaque page, à chaque chapitre, et toutes les attentes du lecteurs sont soigneusement battues en brèche par l'auteur, jusqu'au dénouement qui prend un nouveau virage à 180°. Ajoutons à tout cela la fascination d'Ignatius pour un livre tristement méconnu de Boèce (auteur latin tardif) La Consolation de Philosophie, auquel il se réfère sans arrêt, se répandant en imprécations contre les tours que ne cesse de lui jouer la Fortune, fascination qui se retournera contre le pauvre Ignatius dans une scène particulièrement savoureuse, où il découvrira avec horreur ce qu'inspire Boèce à certaines personnes dotées d'une morale plus que légère. Sans être le chef-d'oeuvre du siècle qu'on a pu y voir dans un excès d'enthousiasme, La Conjuration des Imbéciles reste un roman divertissant, unique en son genre, souvent désopilant, corrosif, prenant et rarement ennuyeux. En somme, voici un  livre fort sympathique, agréable et qui présente de nombreuses qualités et bien peu de défauts, tout l'inverse d'Ignatius, pour ainsi dire.    3,5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Allan Dustry 26/06/2012 09:01

Chère Elizabeth,

Atkinson ou pas, j'ai adoré ce livre qui m'a provoqué une crise de rire au beau milieu d'un voyage en train, à la grande surprise de mes voisins, tant les situations décrites sont burlesques et le
langage employé par le narrateur est hilarant! Amis de l'absurde et contempteurs de la stupidité humaine, ce roman est pour vous!

Imbécilement vôtre,
Allan

Valérie 01/12/2011 16:38

Bonjour Elizabeth Benneth,
je découvre ton blog grâce au mois anglais. Est-ce que ça te va le 18/12 pour le Atkinson? Tu penses lire quoi?

Elizabeth Bennet 03/12/2011 10:46



Bonjour Valérie,


J'avoue que ton commentaire m'a laissée fort perplexe : qu'est-ce que c'est que cette histoire de mois anglais ? Et qui est Atkinson ? J'ai dû rater une étape, et je ne comprends rien du tout...
Il va falloir que tu m'éclaires un peu !


Elizabeth



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