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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 16:28

Voici un roman où trois histoires se succèdent et s'entremêlent de chapitre en chapitre : on y découvre d'abord Urania, avocate new-yorkaise de retour en République Dominicaine après trente ans d'absence ; elle y retrouve ce qui reste de sa famille, son père, ancien sénateur trujilliste devenu sénile et à qui elle voue une haine aussi tenace qu'inexplicable en apparence, ses cousines, sa tante, qui toutes la pressent de questions, et à qui elle va raconter sa véritable histoire, leur révélant les véritables raisons qui l'ont poussée à s'exiler aux États-Unis, d'où elle n'a plus jamais eu de contact avec ses proches, ne répondant pas à leurs lettres, ne décrochant pas au téléphone, et ne venant jamais les voir. La deuxième histoire, qui se passe donc bien des années auparavant, en 1961, est celle de Rafael Leonidas Trujillo, dictateur vieillissant installé au pouvoir depuis plus de trente ans, sanguinaire, cruel, assoiffé de pouvoir et de sexe, froid manipulateur, cynique, terrifiant mais avec un côté ubuesque qui nous ferait presque sourire, s'il n'y avait, de son fait, les exécutions arbitraires, les disparitions mystérieuses, les disgrâces, les tortures innommables... L'auteur nous propose de le suivre durant la dernière journée de son existence, où il dépeint sa vieillesse et le manque de forces qui en résulte comme une malédiction, en cette longue journée, apparemment banale, mais qui va le mener tout droit à la mort dans un attentat. Cet attentat, justement, on en suit les préparatifs dans la troisième intrigue, celle des conjurés, prêts à tout pour assassiner le "Bienfaiteur de la Patrie", le "Généralissime", le "Bouc", car oui, le "Bouc", c'est lui, ce satyre tyrannique qu'une partie de la population considère toujours comme un dieu vivant. Les conjurés attendent, tapis dans une voiture, l'arrivée du satrape dominicain, qui se fait longuement attendre et, les heures passant, on découvre progressivement les motivations personnelles de ces tyrannicides qui, bien entendu, veulent délivrer leur patrie du despote vieillissant, mais aussi venger leurs morts et panser leurs plaies. A chaque instant, leur plan risque de s'écrouler, et leur vie peut basculer : d'un côté, ils seront les libérateurs de la patrie, considérés comme des héros, de l'autre, de vils assassins, des criminels, que le régime, s'il était repris par Ramfis Trujillo, fils du dictateur encore plus fou que son père, pourrait fort bien décider de punir, quitte à recourir aux tortures et aux châtiments les plus ignobles...

 

Quelle claque, quelle révélation, quelle oeuvre extraordinaire ! Despote peu connu sur une île coupée en deux, Trujillo, moins célèbre que Pinochet, Duvalier ou Perón, est pourtant l'un des pires tyrans qu'ait connus l'Amérique latine. La vraie force de ce roman est de le décrire, non comme un personnage semi-divin, mais comme un homme du commun, un simple mortel, souffrant de soucis de prostate, d'un orgueil démesuré, d'une soif de pouvoir inextinguible, porté par de grandes idées pour son pays, certes, mais aussi par une folie sans limite. Si l'histoire d'Urania est celle qui, au départ, semble la moins prenante des trois, le roman parvient peu à peu à l'équilibre en distillant prudemment des indices sur les motivations de cette femme brisée, qui n'a jamais Boucpu se reconstruire qu'en se jetant à corps perdu dans son travail, fuyant le contact de ses congénères et notamment des hommes, qu'elle refuse d'approcher depuis son exil aux États-Unis, elle qui, lorsqu'elle était adolescente, aurait donné n'importe quoi pour un seul regard du beau Ramfis. Le parcours des conjurés est également passionnant, chacun ayant ses raisons d'en vouloir au tyran, mais tous unis , pourtant, par la volonté définitive de l'éliminer. Jouant avec les temporalités, passant parfois, d'une phrase à l'autre, et sans aucune indication référentielle, de l'histoire présente au passé, d'une modeste table de cuisine aux salons luxueux des résidences de Trujillo, Vargas Llosa, prix Nobel de littérature en 2010, nous entraîne dans cette valse folle dont le rythme s'accélère insensiblement, à mesure que s'égrènent les minutes dans la voiture des conjurés, ou que les cadavres s'accumulent sur les traces du despote et de ses plus fidèles serviteurs, Johnny Abbes, chef du Service d'Intelligence Militaire, en tête. Certaines scènes, décrites avec une abondance de détails tous plus horribles les uns que les autres, sont particulièrement dérangeantes, mais il ne s'agit pas là de provocation ou d'esthétisme de mauvais goût ; Vargas Llosa se contente de narrer la réalité, sans en rajouter dans l'horreur, il n'en a malheureusement nul besoin. Alors, certes, on se perd parfois un peu dans le dédale de personnages, notamment du côté des conspirateurs, qui sont légion et dont les noms sont difficiles à retenir, surtout pour des lecteurs non-hispanophones ; de même, certains détails historiques peuvent échapper à un lecteur peu familier de l'Histoire de l'Amérique du Sud ; mais ce n'est pas là l'enjeu, qu'importe si quelques points nous échappent. Ce roman, qui n'a pas connu, en France, le succès qu'il méritait, nous offre finalement une lecture salutaire, à une époque où les idées nationalistes ne cessent de progresser en Europe, et permet de comprendre les dérives de tout un système qui a, dans ses débuts du moins, été soutenu avec vigueur par une grande partie du peuple, bien entendu, mais aussi par les États-Unis et, ô gloire, par la France (qui n'a pas hésité à décorer le dictateur de la Légion d'Honneur, et à l'autoriser à être inhumé au Père-Lachaise). La fête au Bouc, ou quand la réalité rejoint la fiction, la dépassant même parfois, preuve, si elle restait à faire, qu'en matière de cruauté et de tortures sur ses congénères, l'homme est décidément, et définitivement, le meilleur. 4,5 étoiles 

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Mark Darcy 27/04/2011 19:09


Très chère Elizabeth!
Je suis heureux que vous ayez aimé ce livre: c'est une merveille. En effet, on apprend la dictature sanglante, et la personnalité du tyran.
Dans ce registre, je ne saurai que vous conseiller de lire Junot Diaz: la brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao. Où le fuku, la malédiction, de cette île est décrit. Cette malédiction qui a apporté
30 ans de dictature à Saint Domingue.
Du reste, j'aime énormément Vargas Llosa. J'ai lu récemment Tours et détours de la vilaine fille que j'ai beaucoup apprécié.
J'ai été surpris de voir des louanges d'un Nobel sans une petite pique envers d'autres prix, le Goncourt par exemple...

Bien à vous,
Mark


Elizabeth Bennet 27/04/2011 22:17



Mon très cher Mark,


Merci pour ces conseils littéraires, je ne vais peut-être pas me replonger dans un roman sur Trujillo tout de suite, mais nul doute que je lirai un jour Oscar Wao. Et puis, ne soyez pas modeste, vous savez bien que c'est vous qui m'avez (subtilement) conseillé La fête au Bouc, et je vous en remercie.


Et enfin, en ce qui concerne les Nobel et les Goncourt, c'est comme tout, on ne mélange pas les torchons et les serviettes.


Trujillement vôtre,


EB



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