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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 23:11

Lorsque s'ouvre ce roman, Ludwik Jahn, étudiant et activiste communiste, séparé de sa petite amie par un séminaire organisé par le Parti, envoie à celle-ci une carte postale écrite sous le coup de la colère, contenant ces simples mots : "L'optimisme est l'opium du genre humain ! L'esprit sain pue la connerie. Vive Trotski !" Le tout se voulait une réponse à une lettre pleine de candeur et d'enthousiasme de la jeune fille qui avait agacé Ludwik. Mais les membres du Parti, alertés, sont loin de goûter ce que Ludwik présente comme une "plaisanterie", et l'excluent définitivement, à l'unanimité. Renvoyé de l'Université en raison de son exclusion, Ludwik est enrôlé de force dans l'armée, avec ceux qu'on appelle les "noirs", ceux qui sont considérés comme des ennemis du Parti et qui doivent travailler plusieurs années dans des mines afin d'espérer être réintégrés un jour. Bien que la vie militaire ne lui plaise pas vraiment, Ludwik se lie rapidement d'amitié avec ses nouveaux camarades, et rencontre une jeune fille, Lucie, qui habite le village voisin. Mais la demoiselle se révèle obstinément farouche, malgré les prières répétées de Ludwik, et elle finit par disparaître du jour au lendemain. Des années plus tard, Ludwik, de retour à Prague, entreprend de se venger d'un de ses anciens camarades d'Université ayant contribué à sa radiation du Parti, en le faisant cocu. Mais cette seconde plaisanterie se retourne contre lui : depuis bien longtemps déjà, le mari a lui-même déserté le nid conjugal et entretient une relation adultère avec une jolie jeune fille. Croisant à intervalles plus ou moins réguliers le chemin de Ludwik, d'autres personnages prennent tour à tour en charge la narration : Helena, la femme que le héros pense voler à son mari lui-même volage, complètement aveuglée par son amour démesuré pour Ludwik, mais aussi Jaroslav, ami d'enfance de ce dernier, musicien attaché aux traditions populaires de Moravie dont il constate chaque jour un peu plus la disparition au profit d'une culture occidentalisée, et Kostka, lui aussi ancien ami de Ludwik, biologiste dans un hôpital et fervent croyant. De l'entrelacement de ces destins, Kundera tire un roman polyphonique, s'étendant de l'après-guerre aux prémices du Printemps de Prague, et parvient à méler avec talent histoires d'amour, d'amitié et réflexions sur le communisme et la condition humaine.


La Plaisanterie est sans conteste l'un des romans les plus célèbres de Kundera, et l'un de ceux qui expriment le mieux sa désillusion concernant le Parti Communiste, dont il fut lui-même exclu, ce qui n'est certes pas la moindre de ses affinités avec son héros, ce jeune homme désabusé, victime d'une mauvaise plaisanterie qui lui échappe et change brutalement le cours de son existence, sans qu'il puisse rien faire pour y remédier. Grâce au recours à la multiplicité des narrateurs, et donc plaisanteriedes points de vue, Kundera donne à voir dans ce livre la façon dont la réalité est constamment interprétée de façon biaisée, en sorte qu'elle finit par nous échapper : c'est ainsi qu'Helena brûle d'un amour pour Ludwik qu'elle croit réciproque, tandis que celui-ci veut simplement passer du bon temps avec elle et se venger de celui qui a participé à son exclusion du Parti et bouleversé ses projets et sa destinée d'une simple main levée. A travers les différents personnages qu'il met en scène, Kundera parvient également à nous faire partager leurs espoirs déçus, leurs attentes illusoires, leurs envies dérisoires, donnant du même coup davantage de profondeur aux relations complexes qu'ils entretiennent les uns aves les autres, relations faites de déceptions, de trahisons et de rancunes plus ou moins vives. Ces personnages, qui mènent une introspection particulièrement riche sur les événements qui ont fait basculer leur vie, nous paraissent d'autant plus proches et plus attachants que leurs rêves brisés sont aussi, pour une certaine part, les nôtres. L'une des originalités appréciables de ce roman, outre son caractère polyphonique, est la mise en place de ce trait d'écriture caractéristique de Kundera, la digression, que l'on retrouve ici dans une magnifique évocation, non dénuée d'un certain lyrisme, des anciennes coutumes musicale et folkloriques moraves, notamment à travers la reconstitution du rituel de la Chevauchée des rois. Avec son style souple, ondoyant mais sans fioritures, Kundera nous emmène à la découverte de ces destins particuliers qui ont tous une portée universelle, car c'est l'absurdité de l'existence de l'homme qu'il met en lumière, thème sérieux, s'il en est, et bien loin, précisément, d'une "plaisanterie". 3,5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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