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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 13:49

La jeune Suzanne n'a jamais eu la vie facile : issue d'une liaison illégitime dont elle ignore tout, elle a toujours été rejetée par ses parents et ses sœurs. Plus le temps passe et plus ses parents semblent lui en vouloir. Jusqu'au jour où, sous prétexte de difficultés financières, ils décident de la faire enfermer dans un couvent afin qu'elle entre dans les ordres et ne risque plus de causer de trouble dans la famille, par exemple en réclamant sa part d'héritage.
Malgré les vives protestations de la jeune fille, qui n'a aucun goût pour la vie monastique et refuse de prononcer ses vœux, Suzanne est contrainte de demeurer au couvent, dans la communauté des clarisses. Heureusement, la mère supérieure, une femme douce, pieuse et patiente, fait tout pour alléger les tourments de Suzanne et lui inspirer la foi.
Mais elle meurt quelques mois plus tard, et l'arrivée du nouvelle mère supérieure, diamétralement opposée à la précédente, marque le début d'un nouveau calvaire pour Suzanne. D'autant que celle-ci vient d'intenter un procès au couvent pour rompre ses vœux et recouvrer sa liberté, un procès qui pourrait porter un énorme préjudice à la communauté. Bien décidée à empêcher toute forme de scandale, la mère supérieure ne tarde pas à transformer la réclusion de la jeune nonne en véritable enfer. Humiliée, harcelée, martyrisée par tous, Suzanne bascule peu à peu dans la folie...

 

Hésitant entre témoignage et fiction, cet ouvrage violemment anticlérical nous plonge au cœur des turpitudes qui règnent dans les couvents du XVIIIe siècle. Brimades, privations, sévices divers, violences physiques et mentales... Rien n'est épargné à la pauvre Suzanne, jeune femme innocente et naïve, dont la seule faute est d'avoir osé s'élever contre un noviciat qui lui était imposé par des parents cruels.religieuse.jpg
Loin de la narration fantasque qui faisait le charme et le génie de Jacques le Fataliste, Diderot choisit ici un autre registre, plus sombre, plus désabusé, mais tout aussi corrosif et efficace, faisant de ce roman une critique acerbe des dérives de l'Église, de ses silences et de ses scandales
Et précisément, c'est un scandale que provoqua la parution de ce livre, sans doute moins pour les réflexions philosophiques de l'auteur concernant la liberté, qu'en raison des nombreuses attaques portées contre les communautés religieuses, où règnent l'ambition, la jalousie, la cruauté, la dépravation et l'hypocrisie. Sans parler de la deuxième partie du roman, où la pauvre Suzanne tombe sous la coupe d'une mère supérieure aux penchants inavouables, et qui a instauré dans son couvent un climat de doux libertinage avec favorites, disgraciées et extases quotidiennes.
Avec un ton volontairement sulfureux et le choix d'une héroïne particulièrement pure et innocente, qui ne voit pas le mal même lorsqu'il est juste sous ses yeux, les infortunes de Suzanne annoncent celles que connaîtra Justine environ dix ans plus tard, sous la plume d'un certain marquis, lui aussi très virulent dans ses attaques contre la religion et l'Église.
Comme toujours, le style de Diderot est admirable, d'une profondeur soigneusement travaillée pour s'inscrire de façon cohérente dans la situation d'énonciation : l'héroïne raconte elle-même ses aventures, avec intelligence, pudeur et sensibilité, et la vivacité de son esprit lui permet d'assumer tous les discours que l'auteur lui prête, même les plus complexes et philosophiques. 
Seule déception, peut-être, la fin, trop rapidement esquissée et comme en suspens, mais exigée par le contexte d'écriture : la jeune Suzanne attend désespérément l'aide du marquis de Croismare, un homme que Diderot et ses amis tentaient précisément de faire revenir à Paris après une retraite prolongée en Normandie. 
La Religieuse, une simple mystification littéraire, donc, mais aussi l'un des plus grands romans du XVIIIe siècle, passionnant, bouleversant, et dont les enjeux résonnent encore aujourd'hui.    4 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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