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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 18:54

Madame Rosa tient à Belleville, dans le nord de Paris, une modeste pension destinée à accueillir les enfants "nés de travers", des gosses nés de mères "qui se défendent" sur les trottoirs de la capitale, et qui ne peuvent les élever elles-mêmes. Ancienne prostituée devenue trop vieille et trop flétrie pour jouer les belles de nuit, rescapée d'Auschwitz, Madame Rosa ne vit que pour ses jeunes pensionnaires, notamment pour Momo, un petit Arabe d'une dizaine d'années, qui est le narrateur de ce roman, et dont elle est en quelque sorte la mère adoptive. Avec les années, Madame Rosa est devenue incapable de déplacer ses quatre-vingt-quinze kilos jusqu'au 6e étage où elle vit avec ses pensionnaires, et elle reste désormais cloîtrée chez elle, à se promener dans son petit appartement, maquillée comme une voiture volée, pratiquement chauve, vêtue de tenues improbables, attendant d'un jour à l'autre l'arrivée de la mort ou une nouvelle rafle du Vel d'Hiv', dont les souvenirs la hantent encore de temps à autre, bien qu'elle dissimule sous son lit un portrait de "Monsieur Hitler", qui lui remonte le moral les mauvais jours. C'est bien elle la véritable héroïne de cette histoire, cette femme qui a non pas la vie devant elle, mais derrière, et dont Momo s'occupe, plus que l'inverse, avec une tendresse infinie. Aussi, lorsque la santé de cette mère de substitution vacille pour de bon, Momo décide de tout faire pour préserver Madame Rosa, afin que celle-ci ne soit pas conduite à l'hôpital, où ils ne respectent même pas "le droit sacré des peuples à disposer d'eux-mêmes"...

 

Couronné par le Prix Goncourt 1975 dans les circonstances rocambolesques que l'on connaît, ce roman, dont le succès ne s'est jamais démenti depuis sa parution, est avant tout une incroyable histoire de style : bien loin de l'écriture à l'oeuvre dans La Promesse de l'aube ou Chien blanc, Romain Gary/Emile Ajar décide de confier ici la narration à un enfant, qui viedevantsoi.gifs'exprime avec ses maladresses, ses incorrections et ses réflexions naïves en apparence - et en apparence seulement, car bien souvent elles interrogent le lecteur sur le bien-fondé de certaines réalités ou opinions entrées dans les moeurs. Si, durant les premiers chapitres, on a quelques difficultés à supporter ce style faussement ingénu et enfantin imaginé par un vieillard désabusé, peu à peu l'intrigue prend le pas sur la narration et on se surprend à s'attacher à ces personnages pittoresques qui hantent Belleville, bien avant que Daniel Pennac ne les mette à l'honneur dans ses romans : une ancienne fleur de macadam devenue laide, édentée, chauve et obèse, à la mémoire plus que faiblissante mais au coeur "gros comme ça", un jeune garçon débrouillard, roublard, un peu menteur, un peu voleur, mais au dévouement sans faille, un vieil Arabe pétri de toute la sagesse du Coran et de Victor Hugo, qui a d'ailleurs un peu tendance à les confondre, une fratrie de déménageurs dont les tam-tam chassent les mauvais esprits, un ancien boxeur reconverti en tapineuse du bois de Boulogne, une jeune femme à l'allure impeccable qui travaille dans un studio de doublage et qui entreprend d'apprivoiser le petit Momo... Toute cette faune semble réellement prendre vie sous la plume talentueuse de Gary, qui nous livre, dans un mélange saisissant de désespoir et d'optimisme, quelques leçons sur la vie, la mort et la société, interrogeant à chaque page nos idées reçues et nos conventions. Avec de jolies trouvailles de style, telles que "l'état d'habitude" ou "l'amnistie" d'une mémoire qui flanche, Gary peuple les rêveries du jeune Momo de figures improbables, simples parapluies, clowns mélancoliques ou lionnes protectrices, qui l'aident, mine de rien, à devenir adulte, quitte à gagner quelques années d'un coup. Un roman émouvant, plein d'enseignements sur la tolérance, la solidarité et la tendresse, qui mérite encore aujourd'hui qu'on s'y attarde.   3,5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Mark Darcy 27/02/2012 23:22

Pour ma part, j'ai beaucoup aimé ce livre.
J'ai eu beaucoup de mal au début avec le style, mais en fin de compte, en feignant la naïveté et le manque de recul, il a réussi à me captiver. Il y a vraiment quelques perles dans ce livre
qu'Elizabeth a bien vues.
J'ai un peu tardé à poster ici, j'en suis navré, il semblerait que cela me soit sorti de l'esprit. Mais enfin, vieux motard que jamais.

Bien à vous,
Mark.

Nico 24/02/2012 13:31

Ce roman ne m'avait pas marqué, j'ai dû passer à côté...

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