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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 18:59

N'importe quel collégien français sait qui est Molière. Avec un peu de chance, il peut même vous dire qu'il a vécu sous Louis XIV, qu'il s'appelle en réalité Jean-Baptiste Poquelin, et il peut aussi vous citer quelques-unes de ses pièces les plus célèbres, L'Avare, Le Médecin malgré lui, Tartuffe... Et hors de ce savoir scolaire et sommaire ? Eh bien, force est de constater que le grand public ne connaît finalement pas grand-chose de Molière lui-même, mis à part les traits les plus marquants de son histoire, qui ont déchaîné les passions depuis trois siècles, de son mariage avec sa propre fille (rumeur à laquelle Boulgakov, comme tant d'autres, ne croit guère, et qu'il va méthodiquement infirmer) à sa mort pathétique, pratiquement sur scène, à l'issue d'une représentation du Malade imaginaire. Boulgakov, en grand admirateur du dramaturge le plus célèbre de France, a choisi de livrer avec ce livre une biographie rigoureuse mais pour le moins dithyrambique, comme on peut le constater dès l'incipit du roman, avec des apostrophes bouleversées à la sage-femme qui tient dans ses mains le tout jeune Molière, et qui ne sait pas encore à quel point ce nourrisson est appelé à un grand avenir. On suit donc avec l'auteur toute la carrière de Molière, moins d'un point de vue littéraire et culturel que d'un point de vue personnel : ce qui intéresse Boulgakov n'est pas tant l'écrivain de génie que l'homme, l'homme de théâtre, l'homme de scène, l'homme de cour qui, de mécène en protecteur, parvient à obtenir la faveur du roi lui-même, et même lorsque l'auteur s'intéresse aux écrits de Molière, c'est pour analyser les réactions de l'écrivain face aux échecs des débuts, aux rivalités permanentes avec la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, avec les autres dramaturges, le vieux Corneille et le tout jeune Racine, qui déjà enthousiasme la cour avec ses tragédies. Sans compter les nombreuses inimitiés que Molière s'attire tout au long de sa carrière, mondaines, médecins, clergé, marquis, bourgeois... Petit à petit, les soutiens de notre héros diminuent, les envieux et les mauvaises langues s'accumulent autour de lui, et il ne peut plus compter que sur l'appui permanent du roi pour échapper à la haine générale...

 

Disons-le clairement, si Boulgakov a intitulé son ouvrage "roman", c'est bien parce qu'il ne s'agit pas tout à fait d'une biographie. D'ailleurs pour cela, vous n'avez pas besoin de lui, un simple tour sur Wikipedia suffit. Boulgakov, lui, a décidé, certes, de raconter la vie de Monsieur de Molière, comme il l'appelle (pompeusement ou respectueusement, à voir), mais de façon romanesque, ou romancée, peut-être parce que la vie de Molière a déjà en elle quelque chose du roman, avec tous les obstacles qui se sont dressés à un moment ou à un autre devant le dramaturge : vocation pour un métier qui à l'époque (O tempora, o mores !) était synonyme demoliere.jpg débauche et d'ignominie, problèmes financiers, performances médiocres dans la tragédie (la vocation première de Molière, pourtant, qui heureusement a fini par comprendre qu'il était meilleur pour écrire et interpréter farces et comédies), problèmes conjugaux, rumeurs ignobles répandues sur son compte par ses - nombreux - ennemis... Boulgakov a le mérite d'avoir réussi à rendre Molière un peu plus humain, là où les manuels scolaires et les adaptations théâtrales en ont fait un génie, un surhomme, une légende, un mythe. Son Molière a des accès de colère, des doutes, des peurs, mais aussi des illuminations, des actes audacieux, des moments de triomphe. C'est un Molière qui n'est pas figé, pas celui du marbre froid des statues, mais un Molière haut en couleurs, à la langue bien pendue et qui ne renonce jamais, même dans l'adversité, par amour de l'art et du théâtre. Le style de Boulgakov est en outre parfaitement adapté à son objet : léger et grave à la fois, enthousiaste, passionné. Il fait revivre sous nos yeux la cour de Louis XIV, le Paris et les campagnes du milieu du XVIIe siècle, mais aussi la troupe même de Molière, Mlle du Parc, Madeleine et Armande Béjart... On ne s'ennuie jamais, on apprend quelque chose à chaque page, et même si, au début, l'admiration de Boulgakov pour le dramaturge français peut agacer (et ce fut mon cas, je l'avoue, à la lecture du premier chapitre, un tout petit peu trop enthousiaste à mon goût), la suite du roman se révèle passionnante et se lit avec une délectation dont vous serez sûrement les premiers surpris. Seul regret, le fait que Boulgakov ne dise rien (ou si peu) de la controverse qui agite les milieux littéraires depuis les années 20 : la véritable paternité des oeuvres de Molière, que certains ont attribuée, à grand renfort de statistiques, à Corneille. Il aurait pourtant été intéressant de voir comment notre auteur russe aurait défendu son héros. Malgré ce petit bémol, il est certain que Molière ne pouvait pas trouver meilleur biographe et avocat que Boulgakov, grâce à ce livre qui est somme toute la rencontre de deux grands talents.    4 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Mark Darcy 30/06/2011 14:17


Très chère Elizabeth.
Je suis content que ce livre vous ait plu. Je l'ai moi même découvert par hasard, et vraiment adoré: le style partial mais rigoureux de Boulgakov m'a enchanté. C'est clairement une biographie
singulière.
Pour ce qui est du début, ça ne m'a pas gêné: j'y ai retrouvé le style passionné de Boulgakov, je trouve que ça annonce bien la couleur.
Quant à la controverse, je n'ai pas énormément de respect pour les statistiques. Je vous laisse juger de la méthode entreprise par les Labbé.
http://images.math.cnrs.fr/La-classification-des-textes.html
Il me semble me souvenir que Boulgakov parle de brouilles entre Corneille et Molière à propos de certaines pièces (l'Ecole des femmes si je ne me trompe pas), je pense qu'il n'aurait pas accordé
crédit une seconde aux thèses corneillistes.
Bien à vous, je vois avec plaisir que vous continuez à être productive,
Mark


Elizabeth Bennet 05/07/2011 17:33



Cher Marc,


Merci de m'avoir conseillé ce livre et de m'avoir encouragée à continuer ma lecture au-delà du premier chapitre. En effet, je n'ai pas été déçue, et j'ai beaucoup aimé cette biographie romancée
narrée de main de maître.


En ce qui concerne la méthode employée par les chercheurs, je n'y accorde pour ma part que peu d'importance, les lettres ne s'expliquant pas par les mathématiques, fort heureusement. Pour moi,
Corneille et Molière sont et resteront des auteurs distincts, jusqu'à preuve du contraire.


Boulgakovement vôtre,


EB



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