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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 22:29

Juan Pablo Castel, peintre de renom à la misanthropie maladive, confesse du fond de sa prison les raisons qui l'ont poussé à assassiner la femme dont il était éperdument amoureux. Quelques mois plus tôt, lors d'une exposition de ses toiles, une splendide jeune femme remarque sur l'un des tableaux un détail jusque-là passé complètement inaperçu : une femme perdue dans ses pensées, regardant la mer à travers une fenêtre ouverte. Mais alors que Castel cherche à l'aborder, elle prend la fuite. Après des semaines passées à la rechercher désespérément et à échafauder d'improbables stratagèmes qui pourraient lui permettre de la revoir, Castel tombe par hasard sur la jeune femme. Cette fois, il parvient à lui adresser la parole. Elle s'appelle Maria Iribarne, et le peintre ne vit désormais plus que pour elle. Une étrange relation se noue entre eux, faite de malentendus, de rendez-vous manqués, et de soupçons de plus en plus prégnants : à chaque instant, Castel imagine que Maria possède une double vie, suspicion renforcée lorsque le peintre découvre que la jeune femme est en réalité mariée à un aveugle, ce qu'elle lui avait toujours caché. Dès lors, le voilà qui se met à imaginer que Maria trompe non seulement son époux, mais Castel lui aussi, disparaissant parfois des jours entiers chez un cousin dont elle semble bien trop proche... Jaloux, égoïste, névrosé, incapable de toute communication avec le monde qui l'entoure, Castel sombre dans la folie, non parce qu'il perd la raison, mais au contraire parce qu'il raisonne trop : comme dans un cauchemar, Castel interprète chaque mot, chaque geste, chaque intonation de Maria, et en conclut systématiquement que la jeune femme lui est infidèle, tandis que celle-ci semble bien destinée à préserver coûte que coûte sa liberté...

 

Roman magistral salué par Camus et Graham Greene, Le Tunnel, avec son titre énigmatique et sa brièveté déconcertante, est tout à la fois la métaphore de la relation amoureuse, mais aussi de la folie qui guette chacun d'entre nous, dans les méandres d'un esprit jaloux et possessif à l'excès. Le malaise qui envahit peu à peu le lecteur page après page repose pour beaucoup sur le caractère à la fois détestable et profondément touchant de son héros, ce peintre torturé, animé de délires presque paranoïaques et en même temps d'une soif d'amour extraordinaire. De l'amour à la haine, de la passion à la destruction, il n'y a qu'un pas, que les deux héros franchiront allègrement, jusqu'à la folie meurtrière. L'écriture est délibérément étouffante, plongeant le lecteur dans les abîmes d'un esprit malade et incapable d'aimer sans être aimé, mais cette prose retranscrit à merveille les sentiments du narrateur, au point d'amener le lecteur à ressentir ce mélange de tunnel.jpgfascination et de répulsion qu'exerce Maria sur Castel. Incroyable de perversion et de noirceur, ce roman nous emmène aux confins de l'âme humaine, dans tout ce qu'elle a de plus sombre et de plus diabolique, et nous conduit à nous interroger sur les comportements des différents personnages : la jalousie maladive de Castel, son besoin de posséder à toute force Maria, sans jamais lui laisser un instant de répit, sans jamais cesser d'analyser ses moindres faits et gestes, mais aussi Maria elle-même, à qui la parole n'est jamais laissée pour se défendre ou tout au moins s'expliquer, de sorte qu'on ne sait si elle est réellement victime de Castel et de son amour délétère ou si elle encourage sa folie en se dérobant perpétuellement à lui ; l'époux de cette dernière, Allende, l'énigmatique aveugle (ce qui n'est pas sans le rapprocher des célèbres devins de la mythologie grecque) pourrait passer pour un personnage secondaire si la conclusion de cet étrange roman ne lui revenait pas, conduisant le lecteur à remettre en question rétrospectivement son apparente naïveté, comme si pour Allende, un amour même univoque valait mieux que pas d'amour du tout : aussi son désespoir est-il d'autant plus touchant et compréhensible, lorsqu'il apprend la mort de son épouse, qui pourtant le trompait au vu et au su de tous ; c'est ainsi qu'Allende finit par condamner sans appel Castel, dans une parole de malédiction empreinte d'un stoïcisme désabusé qui clôt le roman et résonne encore une fois la dernière page tournée. Loin des romans au fantastique mêlé de génie de Garcia Marquez ou de l'engagement politique de Vargas Llosa, Sabato, écrivain sud-américain unique en son genre, signe avec le premier de ses romans, le plus abordable également, une oeuvre pessimiste et sans concession sur l'ambivalence fondamentale de l'âme humaine. 4 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Mark Darcy 20/12/2011 09:38

Très Chèree Elizabeth. Je suis content que vous ayez aimé Sabato: il ne vous reste plus qu'à lire Héros et Tombes ainsi que l'Ange des Ténèbres pour finir sa trilogie de Buenos Aires. Attention la
longueur de ces livres croît assez vite!

Belle critique: son oeuvre montre en effet un grand désenchantement sur la condition humaine. Quant à son engagement politique, il a été extrêmement important! Je pense entre autres à Nunca Mas,
son enquête sur les horreurs perpétrées pendant la dictature Argentine.

Fidèlement vôtre,
Mark

Elizabeth Bennet 20/12/2011 15:23



Mon cher Mark, avant de me lancer dans l'intégrale de Sabato, je vous signale que vous m'avez déjà recommandé celles de Garcia Marquez, Pelevine, Vargas Llosa, Boulgakov, Rambaud... Cela dit,
vous m'avez fait un tel éloge de Héros et Tombes que je ne peux que me fier à vos conseils.


Et cessez donc de chercher la petite bête. Je n'ai pas nié son engagement politique, simplement signalé qu'il était absent de ce roman-ci, ce qui le distinguait d'un autre écrivain comme Vargas
Llosa qui avait tendance à mêler fiction et Histoire dans ses romans.


Ravie que cette critique vous ait plu, en tout cas.


Sabatement vôtre,


EB



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