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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 18:49

Moosonee. Une petite ville perdue au fin fond du Canada, au nord de l'Ontario. Une bourgade pauvre, où l'acool, le trafic de drogue et la violence règnent en maître, et où cohabitent tant bien que mal, depuis plusieurs générations, indiens Cree et Blancs. Malgré les efforts des citoyens, les tensions demeurent, et une simple étincelle peut à tout moment mettre le feu aux poudres.

William Bird, un ancien trappeur ayant perdu sa femme et ses enfants dans l'incendie qui a ravagé sa maison, est dans le coma, après avoir été violemment agressé. Sa vie ne tient plus qu'à un fil, et les médecins ne sont pas certains qu'il se réveille un jour. Sur les conseils de sa meilleure amie, la jeune Annie, sa nièce, entreprend de lui parler chaque jour, espérant le sortir peu à peu de sa torpeur.

Elle lui raconte sa quête désespérée pour retrouver sa sœur Suzanne, disparue il y a plusieurs mois déjà, alors qu'elle tentait de percer dans le milieu du mannequinat, entre Toronto et New York. Le petit ami de Suzanne, Gus Netmaker, un dealer aux combines suspectes, s'est également volatilisé sans explication. Marchant dans les pas de sa sœur, Annie est elle aussi allée s'étourdir dans le frisson des grandes villes. Photos, drogue, fêtes jusqu'au bout de la nuit... Très vite, Annie vacille, et malgré le soutien d'un étrange Indien muet qui joue les anges gardiens, elle risque de se brûler les ailes...

Du fin fond des ténèbres de sa conscience, Will, quant à lui, revit les mois qui l'ont mené sur ce lit d'hôpital. Les altercations, de plus en plus violentes, avec Marius Netmaker, son ennemi juré. Ses tentatives pour échapper à la colère de ce petit caïd, bien décidé à lui faire payer la disparition de Gus. L'escalade de la violence, jusqu'au drame, inévitable.

De ces deux voix qui s'élèvent en parallèle, naît le roman d'un peuple déchiré entre passé et présent, entre son riche héritage et sa cruelle décadence, entre ses valeurs ancestrales et les dérives d'une société qui les a réduits au rang de moins-que-rien.

 

Il y a des romans qui, dès les premières pages, vous font voyager. Qui vous offrent des promesses de rêve, d'exotisme et d'évasion. Cet ouvrage est de ceux-là. De ceux qui vous emmènent au bout du monde durant cinq ou six cents pages, et vous font regretter de les avoir terminés.

Avec sa narration soignée, en forme de conversation muette entre deux êtres sur le fil, ce roman nous entraîne au cœur desSaisonsSolitude.jpg préoccupations les plus intimes de ses héros : la disparition d'une sœur, le deuil, les vieilles rancunes familiales, la dépression, la drogue, l'alcoolisme... Le tout porté par une écriture simple mais chargée d'émotion et de poésie, en particulier dans les chapitres consacrés à Will, l'ancien trappeur hanté par de douloureux souvenirs. 

Les deux héros, pas spécialement attachants de prime abord, sont bien campés et finissent par emporter l'adhésion du lecteur. Et pour une fois, même les personnages secondaires sont étoffés et dépeints avec finesse, en particulier le mystérieux Gordon qui veille sur Annie.

La nature pourrait presque, elle aussi, être considérée comme un personnage à part entière de cet ouvrage, tant elle y est omniprésente. Moins oppressante que dans les romans de David Vann, elle entretient un lien de quasi-filiation avec les Cree, qui sont les seuls à savoir encore lui prêter une attention suffisante. Mais l'auteur évite toute image d'Épinal à la Pocahontas : en opposant les deux jeunes sœurs, l'une fière de ses racines, l'autre bien plus attirée par les podiums et les photographes que par les fourrures ou la chasse aux oies sauvages, il évoque les dilemmes d'une génération en quête d'identité propre, perdue entre revendication d'un héritage culturel et occidentalisation des modes de vie.

La grande force de ce roman est de livrer une peinture captivante, mais jamais misérabiliste, de la difficile intégration des Cree dans la société contemporaine. Joseph Boyden aborde de nombreux problèmes en évitant tout manichéisme : addictions, tensions entre communautés, perte des savoirs et des savoir-faire propres aux Indiens... D'autre part, la description de la jeunesse dorée new-yorkaise est particulièrement riche et intéressante, surtout livrée du point de vue d'Annie, la jeune Indienne fière de sa culture et de ses valeurs, qui se laisse pourtant emporter dans le tourbillon des fêtes, de l'argent facile et de la drogue.

En bref, un excellent roman, d'une grande subtilité, servi par un style élégant et porté par des personnages forts, dont les descriptions majestueuses vous hanteront longtemps après l'avoir refermé.  4 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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