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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 17:48

Majordome zélé au service d'un Américain parvenu, servant dans l'une des plus belles et des plus huppées demeures anglaises, Darlington Hall, Mr Stevens entreprend un voyage d'agrément en voiture, sur l'invitation de son employeur. Il en profite pour aller rendre visite à une de ses anciennes collègues, Miss Kenton, devenue entre-temps Mrs Benn. Celle-ci, dotée d'une très forte personnalité, a pendant longtemps travaillé aux côtés de Stevens, et leurs rapports ont toujours été à la fois très professionnels, et en même temps passionnés, bien qu'ils n'aient jamais fait ni l'un ni l'autre l'effort de concrétiser cet amour naissant. Lors de ce voyage, qui semble une ultime tentative inavouée pour reconquérir Miss Kenton, qu'il croit mal mariée, Stevens se remémore ses longues années de service sous les ordres de son ancien maître, Lord Darlington. Les souvenirs et le recul aidant, il découvre peu à peu que non seulement il a consacré sa vie, aux dépens de son épanouissement personnel, à tenter de faire montre de la qualité suprême des majordomes, la dignité (notion à laquelle il consacre plusieurs pages, comme si elle constituait son seul repère), mais aussi que ce Lord Darligton auquel il était attaché par une loyauté et une admiration sans limites n'était pas aussi parfait qu'il le semblait au premier abord : ses positions lors de l'entre-deux guerres, lors de la remilitarisation de l'Allemagne suite au traité de Versailles, sont maintenant vues d'un oeil réprobateur, ses détracteurs lui reprochant d'avoir favorisé la montée au pouvoir d'Hitler, alors qu'il tentait avant tout de maintenir une paix de plus en plus incertaine dans l'Europe des années 30. Amours manquées, maître à l'attitude critiquable, Stevens réalise qu'il est sans doute passé à côté de sa vie, demeurant seul, sans enfants, et n'ayant plus à contempler, au sens propre comme au figuré, que les vestiges du jour...

 

Quel bonheur que de plonger dans ce roman au style délicieusement suranné, parfois précieux et maniéré, traduisant à merveille la parlure du majordome veillissant et désabusé ! Tout y est exprimé avec justesse, dans un clair-obscur charmant, sans jamais d'analyses définitives, comme si Kazuo Ishiguro choisissait de laisser délibérément à son héros un léger espoir, comme un dernier rayon de soleil, frêle et tremblotant, dans un ciel obscurci. On découvre avec délices les différents aspects de la vie de majordome, les emplois du temps à respecter malgré les imprévus et les incidents de dernière minute, la direction d'une équipe de domestiques, lavestigesdujour.jpg relation privilégiée entre le majordome et son maître, les rapports parfois tendus entre la gouvernante Miss Kenton, personnage complexe s'il en est, et Stevens, qui ne voit pas ce bonheur pourtant si proche de lui, qu'il pourrait saisir s'il le voulait... Tout cela sur fond de montée des périls dans les années de l'entre deux guerres, sujet traité avec finesse, par petites touches successives, à la manière d'un impressionniste, nous épargnant les commentaires et analyses fastidieux qui n'auraient pas leur place dans une telle oeuvre. Le style est admirable, tantôt extrêmement concis, comme pour marquer la pudeur du héros, notamment en ce qui concerne ses rapports (strictement professionnels, pense-t-il) avec Miss Kenton, tantôt tout en longueur et en hyperboles, dès qu'il s'agit d'évoquer le métier de majordome et toutes les obligations qui y sont liées. On s'émerveille à chaque page devant la beauté des réflexions et des phrases, qui coulent doucement, avec une pointe d'accent anglais que l'on ne peut chasser de sa tête, comme si Stevens nous livrait directement ses pensées. Le parallélisme des deux histoires "d'amour" finalement manquées (celle entre Stevens et Miss Kenton, et celle qui unit fidèlement le majordome à son employeur) est saisissant, et pourtant là encore Ishiguro ne porte aucun jugement, ne tire aucune conclusion, nous laissant toute la liberté d'interpréter à notre guise les éléments mis à notre disposition. Un petit bijou de la littérature anglaise contemporaine, au style exceptionnel et aux personnages étonnament bien construits, à (re)découvrir dans la magnifique adaptation cinématographique de James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson (rien que ça !) dans les rôles principaux.      4 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Christophe P. 01/12/2010 10:24


Celui-là m'attend sur une planche de bibliothèque... Je n'ai pas vu le film (oui je sais...) mais ce sera pour après le livre.
Merci pour ton billet...


Elizabeth Bennet 01/12/2010 10:31



Moi aussi au début j'étais un peu réticente, mais une fois qu'on est lancé, c'est vraiment super beau. Bonne lecture (et bon film ! ^^)



Sibylline 13/11/2010 09:33


J'adore ce livre! Si subtil! Et j'ai même aimé le film.


Elizabeth Bennet 14/11/2010 10:25



Tout à fait d'accord, tout est subtil, précis, dans une sorte de clair-obscur permanent, absolument charmant !



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