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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 20:57

Trente-six ans après avoir quitté les bancs du lycée, Nathan Zuckerman, écrivain, retrouve un ancien camarade, Seymour Levov, dit "Le Suédois", athlète vedette du petit lycée de Newark. A première vue, la vie de Seymour est d'une banalité effroyable : après avoir épousé une ex Miss New Jersey, il a repris l'usine de gants créée par son père, puis a eu d'une autre femme trois fils aussi brillants et sportifs que lui. Mais peu après le décès de Seymour, Nathan Zuckerman découvre que derrière la façade lisse du fils d'immigré juif parfaitement intégré à l'American Way of Life, se dissimulent des failles aussi secrètes que douloureuses : de son épouse ex Reine de beauté reconvertie dans l'élevage bovin, Seymour a aussi eu une fille, Merry, affectée durant toute sa jeunesse d'un bégaiement persistant. Adolescente au milieu des années 60, la jeune fille n'a plus supporté cette vie rangée de petits bourgeois retirés dans une paisible ville de campagne, avec leur insupportable indifférence aux ravages du capitalisme et de l'impérialisme américains. Elle s'engage alors, de plus en plus ouvertement, dans un militantisme radical, notamment sur la question de la guerre au Viêt-Nam, qui l'obsède jour et nuit. Ses parents, d'abord surpris, vite dépassés, doivent affronter cette furie de plus en plus déchaînée contre toutes les valeurs "conformistes" qu'ils incarnent, jusqu'au jour où elle commet l'irréparable en posant une bombe au magasin général de la ville, tuant sur le coup un médecin de quartier. Aussitôt recherchée par le FBI, Merry disparaît dans la nature, et la vie des Levov s'effondre en même temps que leurs certitudes. Durant cinq longues années, ils attendent désespérément son retour, mais l'enquête n'avance pas et Merry demeure introuvable, quoique Seymour ait parfois cru retrouver sa trace l'espace d'un instant. Pourtant, le jour où il finira par la retrouver, c'est toute sa vie qui basculera une seconde fois...

 

Avec ce roman écrit d'une main de maître, Philip Roth, une fois n'est pas coutume, a décidé d'écorner définitivement l'image du Rêve américain. Sous forme d'un récit relaté par son double littéraire, le personnage récurrent sous sa plume de Nathan Zuckerman, l'auteur nous livre un roman atypique et passionnant, et s'interroge sur despastorale.jpg thèmes aussi divers que l'incompréhension entre générations, l'engagement politique dévoyé par un idéalisme naïf, la lente désunion des couples, ou encore les bassesses et autres petites trahisons entre amis. La longue description de l'unviers de la ganterie, qui a pu paraître rébarbative à certains lecteurs, révèle en réalité une écriture fine et précise qui n'hésite pas à flirter, par moments, avec le réalisme balzacien (et puis, vous serez incollable sur la fabrication d'un gant, ce qui est plutôt rare de nos jours). Ce roman est aussi celui de trois générations successives, de l'âge d'or des années 50 avec le grand-père Levov et son ascension fulgurante à la crise morale et politique des années 70, qui signe aussi la fin du mythe américain. Entre les deux, les années 60 de Seymour, marquées par les sanglantes émeutes raciales qui ont enflammé une grande partie des États-Unis, y compris la petite ville de Newark, durant l'année 1967. Cette Pastorale américaine est aussi, finalement, une photo noir et blanc d'une Amérique un peu trop sûre d'elle-même, de ses valeurs et de son bon droit triomphant, mais dont le modèle ne parvient plus à séduire une jeune génération en quête de nouveaux idéaux. Malgré ses 600 pages, ce roman fougueux à la chronologie pour le moins surprenante s'avère tout simplement bouleversant, porté par une narration captivante et un solide sens du récit. Peut-être la fin, déroutante, pourrait-elle frustrer certains lecteurs avides de réponses, mais en même temps c'est elle qui fait toute la force du roman, ce roman qui n'en finit pas d'interroger le lecteur dans ses préjugés, en lui présentant une famille américaine en apparence modèle, mais qui dissimule un profond chaos. Définitivement, un excellent roman, qui est aussi une sublime histoire d'amour et de haine entre un père et sa fille, narrée sans concession, sans pathos et sans clichés. Du grand, du très grand Philip Roth, qui justifie amplement la place récurrente de cet auteur talentueux sur la liste des "Nobélisables".   4 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Sibylline 13/02/2012 16:42

Hello ;-)
Les romans de Roth résistent vraiment bien au temps. Mais pourquoi dis-tu qu'il a décidé d'écorner l'image du Rêve américain "une fois n'est pas coutume"? Il me semble qu'il le fait toujours au
contraire, non?

Elizabeth Bennet 13/02/2012 21:44



Précisément, c'était ironique, mais à la relecture, ce n'est plus aussi évident que ça me le paraissait quand j'ai écrit l'article ! :)



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