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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 16:11

Shutter Island, îlot perdu au large de Boston, n'a rien d'une île paradisiaque pour touristes : elle abrite en effet une ancienne forteresse, reconvertie en hôpital psychiatrique pour patients atteints de troubles mentaux graves et pour criminels dangereux, ce qui explique la présence de gardes armés sur l'île. Un jour de septembre 1954, le marshal Teddy Daniels, accompagné de son acolyte Chuck Aule, débarque pour enquêter sur la mystérieuse disparition d'une patiente, Rachel Solando, mère infanticide, qui s'est échappée de sa cellule pourtant fermée de l'extérieur. Très vite, les deux policiers perçoivent l'étrange atmosphère qui règne sur l'île, à tel point que par moments, les médecins leur semblent plus fous que leurs patients. Et pour couronner le tout, voilà que se lève un ouragan, empêchant toute communication avec l'extérieur... mais aussi tout retour sur le continent. Seuls pour mener cette enquête, sentant que leur présence devient chaque jour un peu plus indésirables, Teddy et Chuck tentent tout de même de découvrir la vérité, car il leur semble impossible que Rachel puisse s'être évadée sans une complicité extérieure, au sein du corps médical lui-même. Leur seul indice : une feuille de papier, couverte de nombres sans lien apparent, laissée par Rachel dans sa cellule. De nombreuses questions restent sans réponse : comment est-il possible qu'on ne parvienne pas à retrouver la fugitive, sur une île aussi inhospitalière, bordée de hautes falaises et balayée par des vents violents ? A quoi sert l'ancien phare, dont le docteur Cawley prétend qu'il n'abrite qu'une station d'épuration, mais qui est pourtant gardé jour et nuit par des militaires en armes ? Que cache le bâtiment C, la pavillon réservé aux patients les plus dangereux ? Teddy commence à penser que sous les apparences se cache peut-être une véritable machination, avec expérimentations médicales à la clef, et soupçonne les médecins de l'île de ne pas lui dire toute la vérité sur leurs pratiques prétendument révolutionnaires, et que, s'il reste trop longtemps sur l'île, il risque fort de ne plus pouvoir en repartir... A cela vient s'ajouter le fait que Teddy semble avoir des motivations très personnelles pour venir enquêter sur Shutter Island : c'est en effet là qu'est interné Andrew Laeddis, pyromane ayant causé l'incendie dans lequel Dolores, l'épouse du marshal, a trouvé la mort...


Il n'existe qu'un mot pour décrire le sentiment du lecteur qui termine le roman de Dennis Lehane : Wahou ! Quel talent, en effet, que celui de cet auteur, qui nous plonge dans un univers délibérément angoissant, glauque, malsain, nous laisse nous empêtrer avec Teddy Daniels, nous rend tout aussi prisonnier de cette île inquiétante que le marshal semble l'être... On a rarement vu un thriller enfermer si bien son lecteur dans le piège qui paraît se refermer peu à peu sur son héros, avec une si grande minutie pour distiller indices, répliques étonnantes, scènes angoissantes, non-dits et angoisses diverses. On se laisse emporter au rythme de ce romshutter-island-lehane-09.jpgan, qu'il est véritablement impossible de lâcher jusqu'au choc final du dénouement, l'apothéose, en quelque sorte, bien loin de ce qu'on aurait pu imaginer en l'ouvrant. Car c'est peut-être là que réside le tour de force de Dennis Lehane : transformer un banal polar psychiatrique en thriller terrifiant, où l'on tremble avec le héros, où l'on s'interroge comme lui sur les véritables pratiques de cet étrange endroit, où l'on reste attaché malgré soi, alors même qu'on sait pertinemment qu'il faudrait en partir le plus vite possible... Un style incisif, précis, mais jamais bâclé, des personnages tous plus complexes les uns que les autres, très bien construits, aux motivations imperceptibles en apparence, mais qui en réalité ont tous quelque terrible secret à cacher. Sans parler de la structure de l'intrigue, absolument parfaite, sans aucun temps mort ni longueur intempestive, qui nous conduit inexorablement vers un dénouement sous forme d'uppercut, qui a fait couler beaucoup d'encre et qui pourtant me paraît rigoureusement construit par Lehane, sans échappatoire possible (seul point, peut-être, sur lequel le film de Scorcese semble diffèrer du roman, mais c'est un autre débat), et qui fait aussi froid dans le dos que les nombreuses scènes de guerre qui émaillent les souvenirs de Teddy Daniels, présent à la libération de Dachau, tel ce suicide raté d'un officier nazi, dont l'agonie est minutieusement détaillée par le marshal, jusque dans ses détails les plus sordides. On en ressort sonné, avec une boule au ventre et des frissons, tant on a vibré et souffert avec le héros. Un chef-d'oeuvre du genre, mené de façon magistrale par un auteur plus talentueux que jamais, servi par une intrigue originale et extraordinairement construite, des personnages tous aussi fascinants les uns que les autres, et un style brusque et sombre qui convient parfaitement à ce genre de roman, superbement adapté au cinéma en ce début d'année par Martin Scorcese, qui a réussi à rendre trait pour trait l'ambiance du livre. 4,5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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commentaires

Marc 03/07/2010 23:04


Un chef-d'oeuvre en effet. Tout comme le film, aussi excellent, il s'agît d'un magnifique pastiche de certains polars des années 1950 (les fous, les sombres prisons). Pour moi ce roman est une
réussite totale.


Elizabeth Bennet 20/07/2010 19:46



Tout à fait d'accord !



Mark Darcy 09/05/2010 23:57


Chère Elizabeth.
Je me posais la même question que Maxou: ayant trouvé le jeu vidéo sur internet, et connaissant à présent la fin (game over...), je me demandais s'il y avait un intérêt à lire ce livre.
En parlant de gloutonnerie, je trouve que Di Caprio grossit un peu, non?
Bien à vous très chère,
Mark.
PS quel est le subjonctif imparfait du verbe moudre? Que je molvasse? Que je moulusse?


Elizabeth Bennet 10/05/2010 12:13



Précisément, le jeu vidéo présente une fin fort différente de celle du livre. Et je vous répondrai que connaître le dénouement n'empêche en rien d'apprécier le livre, non mais.


Di Caprio n'a certes plus le physique du jeune premier qu'il arborait fièrement dans Titanic, et grand bien lui fasse, car il acquiert en prestance et en crédibilité en vieillissant.


Pour la conjugaison du verbe moudre, c'est bien "que je moulusse". Rappelez-moi de vous offrir un Bescherelle pour votre anniversaire.


Moulussement vôtre,


EB



Allan Dustry 08/05/2010 17:31


Chère Elizabeth,

Il est urgent de fournir ce livre à Manou, qui n'en a plus à lire! Ca lui fichera tellement la trouille que ça lui coupera l'appétit glouton dont elle fait preuve au milieu de la nuit, et, du même
coup, la fera maigrir un peu!
Merci de l'apporter avec vous!
Bien à vous,
Allan


Elizabeth Bennet 09/05/2010 11:16



Fort bien, mon cher Allan, je rapporterai ce livre lors de mon prochain retour vers la capitale (de la France, pas des Gaules). J'eusse aimé, en tout cas, que ce livre me fît le même effet !


Gloutonnement vôtre,


EB



maxou 07/05/2010 18:10


Ce livre m'intéresse aussi mais ayant vu le film de scorsese, penses tu qu'il y ait un intérêt à lire ce livre ? Vu que je connais déjà la fin.


Elizabeth Bennet 08/05/2010 11:46



Je pense que le fait de connaître la fin (le twist, pour parler comme les spécialistes ^^) ne gène pas la lecture, moi-même j'avais vu le film avant de le lire, et ça ne m'a pas posé de problème,
au contraire, tu n'en apprécies que mieux chaque détail !



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