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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 22:46

Dans une Amérique imaginaire, mais pas si différente de notre monde que cela, minée par la dérive sécuritaire et le désespoir ambiant, une drogue aux effets dévastateurs à fait son apparition et s'est répandue à toute vitesse dans le pays. Cette drogue, c'est la Substance Mort, un produit chimique qui détruit progressivement les cellules nerveuses et provoque des troubles de la perception et de la personnalité. C'est dans ce contexte inquiétant qu'évolue Fred, agent de la Brigade des Stups, dont la véritable identité est préservée par le port d'un "complet brouillé", petit bijou de technologie qui affiche successivement des millions de visages et de vêtements, de façon à dissimuler parfaitement l'apparence, ainsi que la voix de celui qui le porte. Or, un jour, Fred est chargé d'enquêter sur un homme apparemment impliqué dans le réseau de la Substance Mort, Bob Arctor. Le problème, c'est que ce dernier n'est autre que Fred lui-même. Le voilà donc qui va devoir pousser son double jeu à son paroxysme, en se méfiant désormais aussi bien de ses collègues des Stups que des amis avec lesquels il vit dans ce qui fut autrefois une maison accueillante et pleine de vie et qui est à présent un taudis, car il découvre rapidement que c'est un de ses proches qui l'a dénoncé aux autorités. Mais qui ? Le jovial Luckman, la douce et énigmatique Donna, l'antipathique Barris, le discret Freck ? A se surveiller lui-même en permanence, Bob Arctor semble peu à peu perdre pied, et sombre dans la paranoïa, en se mettant à croire qu'il est la victime d'un piège invisible prêt à se refermer sur lui à tout moment, alors même que les premiers ravages de la Substance Mort commencent à se faire ressentir sur son système nerveux...

 

"N'espérez pas de happy end", annonce péremptoirement l'affiche de l'adaptation cinématographique du roman, excellente au demeurant. Le moins que l'on puisse dire, c'est que P. K. Dick n'est pas vraiment coutumier de ce genre de dénouement et, qui plus est, c'est finalement loin d'être l'enjeu de ce roman, certainement le plus autobiographique de toute l'oeuvre du maître, et conclu par une note de l'auteur particulièrement émouvante, dédiant l'ouvrage à ses nombreux amis victimes de substance-mort.gifla drogue (P. K. Dick ayant lui-même fréquenté le milieu des junkies), décédés ou affectés par diverses pathologies nerveuses incurables. Une fois de plus, P. K. Dick crée en quelques pages un univers aussi étrange qu'étrangement familier : mis à part quelques inventions (parfois volontairement obscures et vagues, tel le céphascope, sorte de chaîne-hifi avant l'heure, mais dont l'usage n'est jamais clairement défini par le narrateur), le monde dans lequel évoluent les personnages ressemble terriblement au nôtre, avec une société de plus en plus surveillée où les citoyens sont traqués, épiés, filmés et suspectés en permanence. L'évolution de ce roman est particulièrement déstabilisante, puisque les personnages enchaînent les discussions sans fin (notamment dans une scène d'anthologie sur le nombre de vitesses d'un vélo), égarant le lecteur dans des échanges à la limite de l'absurde (par moments renforcé par une traduction paresseuse et maladroite). Néanmoins, tout s'accélère dans les cent dernières pages, à tel point que le dénouement arrive comme un uppercut qui vous laisse sensiblement K.O., avec des révélations fracassantes et de retournements de situation donnés de manière plutôt allusive (en clair : il faut s'accrocher pour bien comprendre, mais ça vaut vraiment le coup). Même si ce roman ne s'inscrit pas véritablement dans le genre de la SF, on y reconnaît toutefois certaines des grandes obsessions de K. Dick, notamment la duplicité des êtres, les troubles mentaux, la manipulation, ou encore le cycle de la vie et de la mort, ainsi que son style simple et plaisant, qui ici se retrouve criblé d'argot et s'adapte habilement à la façon de parler de chaque personnage, permettant de mieux les cerner. Seul regret : le titre original, "A scanner darkly", avec sa référence à l'Epître de Saint Paul aux Corinthiens (on sait d'ailleurs que K. Dick avait été profondément marqué par la littérature biblique) est bien plus mystérieux et profond que notre banal "Substance Mort", et aurait dû être conservé... Mais ce reproche est bien maigre et ne remet pas en question la force de ce livre aussi intrigant que poignant.      3,5 étoiles4

 

Voir aussi la critique de Minority Report (et autres récits), de Philip K. Dick

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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Aaliz 16/01/2013 23:42

J'avais beaucoup aimé ce roman de Dick aussi. Très bien mené et un sujet grave traité de façon magistrale, le tout aboutissant à une fin qui détonne ( comme souvent chez Dick). J'ai moi aussi été
très touchée et même secouée par le petit mot de Dick à la fin. Bref, un roman qui ne peut pas laisser indifférent.

Elizabeth Bennet 17/01/2013 09:44



Tout à fait d'accord, d'ailleurs ça me donne envie de me remettre à la SF intelligente, ça fait un moment que j'ai rien lu de ce type !



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