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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 15:08

Sukkwan Island est une petite île perdue au large de l'Alaska, sans aucune liaison avec le continent, et inhabitée. C'est dans ce décor paradisiaque qu'a choisi de s'installer Jim, qui vient d'y acheter une petite cabane, où il compte vivre pendant près d'un an avec Roy, son fils de 13 ans. Dès leur arrivée, celui-ci ne déborde pas vraiment d'enthousiasme à l'idée de passer un an dans ce coin paumé, avec un père qu'il connaît finalement si peu : ses parents étant divorcés, il a toujours vécu avec sa mère et sa soeur, tandis que son père a refait sa vie de son côté. Mais bon gré mal gré, les choses se mettent en place : les voilà qui réparent la cabane, pêchent, chassent, construisent un abri pour stocker le bois, commencent à préparer l'hiver... Mais déjà, insidieusement, pointe une menace qui gronde, et qui croît page après page : le père, qui va d'échec professionnel en déboires amoureux, ne semble pas avoir mesuré l'ampleur de la tâche, et se laisse peu à peu dévorer par les difficultés qui ne manquent pas de survenir. Visiblement, il n'a pas du tout pris en compte tous les aspects d'un projet aussi téméraire que le sien : stocker la nourriture et la protéger des bêtes sauvages, faire face au mauvais temps et au froid, pouvoir joindre les secours en cas d'urgence... A tel point que c'est finalement Roy qui, du haut de ses treize ans, semble souvent le plus adulte des deux : alors que son père sombre dans des crises de larmes nuit après nuit, Roy tente de prendre les choses en main et d'arranger les choses, refusant même de quitter son père pour rentrer auprès de sa famille lorsque l'occasion s'en présente. Sukkwan Island a tout de l'île de la désolation, et le paradis semble bien sur le point de se transformer en véritable enfer pour Jim et Roy...

 

Au croisement d'Into the wild et de The road, il y a sans aucun doute Sukkwan Island, ce roman atypique au nom mystérieux (bien que ce ne soit pas le titre original), qui n'est pas sans évoquer également Shutter Island, roman se déroulant lui aussi sur une île hostile et coupée du monde. Mais David Vann n'est pas un pâle imitateur, loin de là, et il nous livre ici un roman exceptionnel, d'une originalité rare, très loin du nature-writing auquel on a voulu, à tort, le réduire. Car les descriptions de la nature ne sont ici qu'au service de l'intrigue : ici, pas de petites fleurs, de papillons, de somptueux sukkwan.jpgcouchers de soleils, de cascades enchanteresses, mais des taillis, des rochers abrupts, une nature sauvage, oppressante et hostile, qui tend à étouffer les héros, ces héros que tout oppose, et qui tendent même à inverser leurs rôles, le fils devenant peu à peu plus adulte et responsable que son propre père. L'originalité principale de ce roman tient surtout au suspense que l'auteur distille fort intelligemment, faisant progressivement croître la tension jusqu'au point culminant de la p. 113, page restée gravée dans la mémoire de tous les lecteurs, fait suffisamment rare dans un roman pour être souligné. La brutalité et la terrible violence de l'événement qui y est rapporté, ne manquent de surprendre le lecteur et de le laisser hagard, le souffle court, complètement stupéfait. A partir de là, tout bascule, et à chaque page le lecteur plonge un peu plus dans les abîmes de l'âme humaine, où la noirceur envahit tout. Entraîné dans une spirale mortifère par une sorte de fascination malsaine mêlée d'empathie pour les personnages, on est bien incapable de lâcher ce livre avant son dénouement mémorable et surprenant. Le style ample et fluide est tout particulièrement agréable à lire et rend la lecture de ce roman, malgré sa tonalité extrêmement sombre et funeste, singulièrement plaisante. Un premier roman très prometteur, récompensé par un prix amplement mérité, d'une originalité profonde et empreint d'un pessimisme, d'un désespoir  sans faille concernant les tréfonds de l'âme humaine.   4 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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commentaires

Mark Darcy 28/10/2011 07:35


Très chère Elizabeth,
J'ai en effet adoré ce livre. C'est vrai qu'il est original, cru, violent et très pertinent. Dans la description de la nature abrupte, il m'a rappelé les nouvelles de Coloane, décrivant la
Patagonie.
Et je vous préviens, on ne fera pas de blague facile: personne dans mon entourage n'est de nature abrupte...
Au fait bonne idée de mettre un fausse page où survient le revirement: comme ça les curieux seront déçus...

Bien à vous,
Mark


Elizabeth Bennet 14/11/2011 22:28



Très cher Mark, merci de m'avoir fait découvrir Coloane, dont je n'avais jamais entendu parler auparavant. J'espère pouvoir me plonger dans ses nouvelles prochainement, dès que mes obligations
professionnelles me laisseront quelque répit. Remarquez que je n'ai fait aucune allusion à votre mère ou toute autre personne de votre famille.


Abruptement vôtre,


EB



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