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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 15:20

D'un côté, nous avons le présent, 2005, avec une famille au bord du gouffre : le père, Ransom, est l'ancien leader d'un groupe de rock, maniaco-dépressif et dépassé par les événements, mais profondément amoureux de sa femme Claire, qui a fini par accepter, après plusieurs mois de séparation, que Ransom revienne prendre sa place au sein de sa famille. Avec leurs deux enfants, Hope et Charlie, ils se retrouvent à Wando Passo, la demeure familiale, à l'origine une plantation appartenant aux ancêtres de Claire, les DeLay. Ransom, ou Ran, comme on le surnomme, a eu son heure de gloire avec son groupe de rock, mais la chance a rapidement tourné et le groupe a dû se séparer, laissant ses membres malmenés par la vie, à commencer par Claire, qui a beaucoup souffert des diverses frasques de son mari. Elle vient juste de retrouver un emploi correct, grâce à un ancien membre du groupe, Marcel, dit Cell Phone, musicien noir, qui a noué avec elle une véritable amitié. Ran, qui a fait le taxi à New York pour survivre, espère toujours écrire LA chanson qui lui permettra de renouer avec les sommets des charts. Mais la découverte d'un étrange chaudron, dans le jardin de Wando Passo, va lui donner une inspiration plutôt surprenante...

De l'autre, 1861, le passé, en pleine guerre de Sécession, avec l'histoire tragique qui unit Harlan et Adélaïde DeLay, à Wando Passo précisément. Adélaïde arrive à la plantation juste après son mariage arrangé avec Harlan. Très vite, elle comprend que son époux aime ailleurs, et qu'outre cet affront cuisant, elle doit supporter son sale caractère, tout en maintenant à flot la plantation. L'histoire familiale de son mari est plutôt complexe : Percival, le père, est mourant, et il a promis d'affranchir, à sa mort, Jarry, le fils qu'il a eu avec une esclave, Paloma, qui a elle-même une fille, Clarisse, métis elle aussi. Mais Harlan ne l'entend pas de cette oreille, et est prêt à tout pour contrer les dernières volontés de son père. Harlan étant parti au front lutter avec les Sudistes, Adélaïde se retrouve rapidement isolée dans cette famille recomposée, dont tous les membres ne sont pas nécessairement bien intentionnés à son égard...

 

Oui, il faut absolument virer le graphiste qui a osé élaborer cette couverture, digne d'un mauvais roman Harlequin (c'est dire !), mais une fois le livre ouvert, vous ne pourrez plus le lâcher. Deux intrigues mêlées, de chapitre en chapitre, pour se rejoindre finalement, l'une éclairant l'autre, c'est ce que nous offre David Payne dans ce roman parfaitement construit, où les histoires, à deux siècles d'écart, se répondent et se nourrissent l'une l'autre. A travers les vies parallèles de Ran et Claire, d'Harlan et Adélaïde, c'est toute la tradition du Sud esclavagiste qu'il interroge, qu'il remet en cause, notamment par le biais des préjugés racistes, qui, malgré l'abolition de l'esclavage, sont loin d'avoir disparu. Mais ce roman ne se veut pas un réquisitoire face au racisme, fort heureusement000632089.jpg : il est bien plus subtil que cela, et se penche également sur les rapports complexes entre humains, entre époux déterminés à sauver les apparences, pour l'honneur ou pour leurs enfants, alors que toute trace d'affection entre eux s'est dissipée. Par l'évocation des cultes magiques de Cuba, importés par les esclaves dans les plantations, l'auteur instille une pointe de surnaturel, de fantastique qui confère à son roman une tonalité toute particulière, chaque page se chargeant d'une atmosphère étrange et étonnamment pesante. Bien loin des scènes de carte postale tirée d'Autant en emporte le vent, Payne nous donne à voir un monde d'humiliations, de coups bas, d'intrigues et de haines profondément ancrées. L'ensemble, un peu rebutant au début, devient progressivement fort agréable à lire, et l'on suit avec un plaisir empreint d'une certaine nostalgie ces deux couples qui partent inexorablement à la dérive. Deux couples, qui vont rapidement devenir trios, puis quatuors, offrant une polyphonie remarquable de caractères et d'intrigues sous-jacentes. Même si le fait d'avoir mis deux histoires en parallèle n'est pas vraiment original, David Payne choisit d'appuyer délibérément son propos par la réduplication des événements à deux siècles d'intervalle, et convainc finalement son lecteur de la justesse de son procédé, montrant en fait à quel point, même après cent cinquante ans, la société américaine est loin d'avoir évolué sur certains sujets. Un bémol toutefois : l'histoire passée, celle qui met aux prises Harlan et Adélaïde sur fond de guerre de Sécession, est nettement plus palpitante que celle de Ran et Claire, couple moderne au bord de la crise de nerfs. Sans doute parce que leurs préoccupations, leurs réflexions et leurs actes sont plus proches de nous, nous leur pardonnons moins leurs faiblesses et leurs petits mensonges. Amour, morale, passion, magie noire, désespoir existentiel, préjugés... David Payne jongle habilement avec tous ces ingrédients et signe avec Wando Passo un roman désabusé sur l'Amérique d'hier et d'aujourd'hui, où Noirs et Blancs n'ont pas tout à fait appris, semble-t-il, à vivre ensemble et à s'accepter.    3,5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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