Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 21:04

Japon, 1984. Une jeune femme, en retard pour un rendez-vous, descend d'un taxi coincé dans les embouteillages sur l'autoroute. Elle s'appelle Aomamé, un nom qui lui a valu bien des brimades à l'école, car il signifie "haricot de soja". Mais aujourd'hui, Aomamé est bien loin de ces humiliations qu'elle subissait en classe : elle est devenue professeur d'arts martiaux le jour et tueuse professionnelle la nuit. Sa mission : exécuter froidement, selon une technique indétectable qu'elle est la seule à maîtriser, les hommes coupables de violences conjugales. Elle-même se considère plutôt comme une célibataire endurcie, se contentant de temps à autre de relations d'un soir, mais en réalité, elle est hantée par le souvenir de son premier amour, un garçon qui, à l'école, l'a défendue devant les autres élèves, et à qui, l'espace d'un instant, elle a tenu la main. Ce garçon, c'est Tengo, professeur de maths dans une école préparatoire et écrivain en devenir, à qui un éditeur a demandé de réécrire un roman atypique : celui d'une étrange jeune fille échappée d'une secte encore plus mystérieuse, Les Précurseurs. Les destins de ces deux jeunes gens sont intimement liés, bien qu'ils n'en aient pas encore conscience. Ce n'est plus qu'une question de temps avant qu'ils ne se retrouvent, dans le monde réel ou dans celui, un peu modifié, de 1Q84...

 

Véritable phénomène mondial dès sa parution, ce roman de Murakami, sans doute le plus ambitieux de ses ouvrages, fascine tout autant qu'il intrigue. Avec son titre inspiré du chef-d'œuvre de George Orwell, mais légèrement modifié (selon un jeu de mots intraduisible, puisque le chiffre 9, en japonais, se prononce "kyü"), il nous entraîne une fois de plus dans1Q84_1.jpg un univers décalé, où la réalité subit la même torsion que celle qu'il a imposée au titre de l'ouvrage. Mais la grande originalité du livre de Murakami est qu'il s'agit d'un roman d'anticipation dans le passé, un peu à la manière de K. Dick dans Le Maître du haut château. Selon un procédé déjà employé dans l'extraordinaire Kafka sur le rivage, l'auteur consacre alternativement chaque chapitre à l'un de ses deux héros, tissant peu à peu les fils qui les relieront sans doute un jour. Dès les premières pages, le lecteur est happé par la puissance de l'intrigue et du style, moins poétique que d'habitude mais tout aussi agréable et épuré. Dans cette œuvre placée sous le signe de la dualité (deux mondes parallèles, deux héros présentant eux-mêmes deux facettes, deux lunes...), tout semble propice au mystère et au suspense, à commencer par le fameux roman que Tengo doit réécrire, et dont on ne sait finalement presque rien, alors même qu'il semble envahir progressivement la réalité. L'autre grande force de Murakami est son intérêt pour les problèmes de société les plus durs, des sectes à la pédophilie en passant par la violence extrême, l'intégrisme et, en général, la perte des valeurs. Certes, l'ensemble est un peu long, notamment en raison de scènes de sexe à l'intérêt discutable et à l'écriture souvent maladroite, artificielle et risible, mais il s'agit d'une œuvre tellement originale que ce reproche est bien léger face à l'ampleur et à la profondeur du monde dans lequel nous entraîne Murakami. Un très bon premier volume, qui donne envie de prolonger le voyage dans l'univers onirique de 1Q84... tome 2. 3,5 étoiles

 

Découvrez aussi Kafka sur le rivage et Après le tremblement de terre, de H. Murakami

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 22:00

Sibylle V., 35 ans, habite à Lyon et travaille comme pigiste free-lance dans divers journaux et magazines. Elle mène une vie en apparence tout à fait normale, formant un couple heureux et épanoui avec son compagnon, Anselme, mais en réalité elle est kleptomane depuis une quinzaine d’années. En plus de faucher, chaparder et piquer sans cesse dans les magasins (généralement les grandes surfaces ou les multinationales comme Zara ou H&M), sans jamais se faire prendre, elle a un côté control freak qui l’amène à ranger et à faire le ménage en permanence : nettoyer, balayer, astiquer... comme dirait Kassav. Bourrée de tocs, elle s'enfonce chaque jour un peu plus dans son addiction, sans jamais parvenir à mettre un terme à cette fâcheuse habitude. Jusqu'au jour où, après avoir échangé des étiquettes sur des DVD chez Gibert pour économiser cinq malheureux euros, elle est retrouvée et arrêtée par la police. Après avoir subi un bref rappel à la loi et avoir remboursé sa dette, elle recouvre la liberté. Et surtout, elle décide de se prendre en main...

 

Au début, en regardant le titre et la couverture, on s'attend au pire, à du Kinsella à la française, ambiance Confessions d'une accro au shopping. Et puis, dès le premier paragraphe, on reste scotché : chaque phrase, chaque ligne fourmille d'allitérations, kleptorama.jpgd'assonances, de rimes internes, de jeux de mots subtils et autres détournements de clichés littéraires, ce qui est plutôt rare dans les romans dits "féminins". Cette prose rythmée et rimée se déploie d'un bout à l'autre du roman, en évitant plutôt bien l'écueil de l'artificialité ou du simple jeu d'écriture, et nous entraîne dans un tourbillon de trouvailles et de pointes parfaitement amenées. Certes, l'intrigue est très faible, et il n'y a pratiquement pas d'histoire pendant les trois quarts du roman, mais l'ensemble reste plaisant, virevoltant et amusant, avec juste ce qu'il faut d'humour grinçant pour basculer dans un second degré rafraîchissant et rassurant : on est donc très loin de Lauren Weisberger et de son diable qui s'habille, comme chacun sait, en Prada. Même l'héroïne, malgré ses penchants peu vertueux, est plutôt attachante, à tel point que le dénouement arrive un peu vite : on aurait bien aimé connaître avec un peu plus de détails le fin mot de l'histoire. En tout cas, voici un roman original, au style atypique et réjouissant, avec de nombreux jeux d'intertextualité (Zola, Balzac ou encore Baudelaire, pour ne citer qu'eux), et qui a le mérite, en outre, de nous interroger sur notre propre tendance, non à la kleptomanie (encore que...) mais au consumérisme. Un livre agréable, donc, court, divertissant et surtout bien plus intelligent qu'il n'en a l'air.   3 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 21:30

23 décembre 1980. Sur les pentes du Mont Terrible, dans le Jura, un avion reliant Istanbul à Paris vient de s'écraser. À son bord, cent soixante-neuf passagers et membres d'équipages, morts sur le coup ou dans les minutes qui ont suivi le crash, lorsque la carlingue s'est embrasée. Malgré la catastrophe tragique, un miracle se produit : près des décombres, les pompiers découvrent un bébé de trois mois, indemne, visiblement éjecté de l'appareil au moment du crash. Seul problème : sur la liste des passagers, figurent deux bébés. Deux petites filles, toutes deux âgées de trois mois. Mais quelle est l'identité de la rescapée ? Lyse-Rose ou Émilie ? Deux familles s'affrontent dans cette bataille médiatique et judiciaire pour récupérer le bébé : la première, les Carville, une riche famille d'investisseurs vivant dans une banlieue chic ; la seconde, les Vitral, beaucoup plus modeste, originaire de Dieppe. L'enquête, qui paraissait simple au début, se complique de jour en jour. La miraculée, baptisée Libellule par les médias, ne porte aucun signe distinctif, rien qui permette de la relier à l'une ou l'autre des deux familles. Et à l'époque, les tests ADN n'existaient pas encore... Au terme de plusieurs mois d'instruction, la petite fille est confiée aux Vitral, mais les Carville refusent de s'avouer vaincus. Ils engagent Crédule Grand-Duc, un ancien mercenaire devenu détective privé, afin de découvrir une preuve irréfutable de l'identité du bébé. Au bout de dix-huit ans d'enquête minutieuse il finit par dénicher cette preuve... juste avant d'être assassiné.

 

Ce roman, à bien des titres, fait figure d'OVNI parmi les polars français contemporains. Loin de chercher à imiter les thrillers à l'américaine, il prend le parti du polar traditionnel, très éloigné davionsanselle.jpges délires psychologiques, ésotériques ou faussement gores des auteurs à la mode. Avec une histoire toute simple de recherche d'identité, Michel Bussi nous entraîne dans un roman au suspense constant, aux rebondissements maîtrisés et aux personnages hauts en couleur. Le premier chapitre est magistral, avec une description bouleversante du crash d'avion, qui donnera sans doute des sueurs froides à de nombreux lecteurs. Le style est agréable, pas excessivement travaillé mais relativement soigné tout de même, notamment dans les extraits du carnet du détective, où celui-ci prend régulièrement son potentiel lecteur à partie. Certes, à première vue, les personnages se répartissent de façon un peu caricaturale : d'un côté les riches, arrogants et prêts à tout pour récupérer l'enfant, de l'autre les pauvres, humbles mais attachés à leurs principes et à leurs valeurs. Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples qu'elles ne le semblent, et plusieurs personnages se révèlent, au fil de l'intrigue, différents de ce qu'on pensait d'eux de prime abord. L'intrigue est saisissante, alors même qu'il n'y a presque aucune goutte de sang versé, le rythme haletant d'un bout à l'autre, avec des révélations qui s'enchaînent sans cesse. Un roman de haut vol, sans mauvais jeu de mots, mené tambour battant par un Michel Bussi qui fait désormais figure d'outsider dans le paysage du polar français. Et même si le dénouement peut paraître un peu téléphoné, les plus sensibles ne manqueront sans doute pas de verser une petite larme.   3,5 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 17:01

 

Fin des années 80. Le narrateur, âgé d’une vingtaine d’années, et qui vient d'avoir son bac, est issu d’une famille tendance baba-cool, mai 68, révolution sexuelle. Il se remémore son enfance passée en HLM à Vaux-en-Velin, avec sa sœur et sa mère soixante-huitarde qui recevait régulièrement chez elle amants et militants, tout en disant à ses enfants qu'elle regrettait de ne pas avoir avorté, eu égard à la façon dont le monde avait tourné. Après une vague tentative d’études à l’université, il décide de ne pas entrer dans le rang, et crée, avec d’autres jeunes gens un peu perdus et aux noms évocateurs (Sida, Steak, Rambo, Candy), un collectif nommé Tabula Rasa, au cœur de la Croix-Rousse, quartier en voie de « boboïsation » mais où subsiste une large population underground. Ils squattent un atelier à moitié délabré où chacun s’essaie à la création artistique (peinture, sculpture, collage, écriture…). Mais très rapidement, le projet artistique vire au grand n’importe quoi, et les pseudos artistes semblent passer davantage de temps à se droguer, à dealer ou à végéter qu’à créer des œuvres d’art dignes de ce nom, se retrouvant entraînés malgré eux dans un engrenage destructeur qui les conforte dans l'inaction.

 

Si Sartre avait vécu dans les années 1990, voilà typiquement le genre de livre qu'il n'aurait pas écrit. Que dire de cette autobiographie un peu vaseuse, au titre pourtant alléchant, mais qui se révèle, comme d'ailleurs la plupart des récits de ce nopresent.jpggenre, complètement inintéressante ? Certes, l'analyse proposée des années 1990, avec la montée du terrorisme, l'augmentation du chômage et l'arrivée de la crise, est assez fine, menée avec beaucoup de lucidité et de recul, certes, l'auteur parsème son récit de quelques pointes d'humour désabusé, comme autant de saillies dans le récit sombre et souvent fumeux qu'il nous propose, mais les personnages secondaires manquent réellement de corps, ils ne sont qu'à peine esquissés (ce qui est tout de même dommage pour une population faite apparemment d'artistes), voire caricaturés, et l'intrigue est minimaliste, nous conduisant à un dénouement déceptif qui frise l'arnaque. Le récit est très bref, avec de nombreuses pages qui ne contiennent que quatre ou cinq lignes, le style heurté, haché, pas déplaisant sans être transcendant, et l'ensemble reste facile à lire. Néanmoins, l'œuvre demeure souvent obscure, on ne voit pas vraiment où l'auteur veut en venir, et on se demande finalement si ce livre n'est pas davantage un règlement de comptes envers une mère enfermée dans un militantisme dépassé qu'un témoignage sur la dérive d'une génération perdue et abandonnée. Un livre en forme d'énigme donc, dont on ne saisit pas toujours l'intérêt, et qui semble surtout destiné à satisfaire le besoin de l'auteur de nous raconter sa vie, pourtant loin d'être aussi palpitante que ce qu'il a l'air de penser.  2 étoiles

 

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 21:31

Tout commence par un mariage. Celui, très attendu, de Cynthia et Adam, jeunes et beaux étudiants. Malgré la chaleur étouffante qui règne à Pittsburg, les demoiselles d'honneur en nage, les invités qui s'évanouissent sur les bancs de l'église, leur mariage reste execeptionnel, réussi et mémorable. A peine rentrés de voyage de noces, Adam entame une brillante carrière dans la finance, grâce à une intuition extraordinaire pour les placements fructueux, tandis que Cynthia occupe ses journées en décorant leur appartement, puis en s'occupant de leurs deux enfants, April et Jonas. Les années passent, et pourtant le temps semble n'avoir aucune prise sur eux : amoureux comme au premier jour, jeunes, riches et beaux, Adam et Cynthia forment le couple parfait. Tout leur réussit, tout leur sourit, même lorsqu'Adam commence à placer des fonds offshore ou à flirter avec le délit d'initiés. Et pourtant, leur famille est comme une forteresse refermée sur elle-même, où l'on vit ensemble sans vraiment se voir, chacun menant son absurde petite existence de son côté. Se sentant supérieurs au commun des mortels sans vraiment l'afficher, ils ont de l'argent à ne savoir qu'en faire, investissent dans des appartements luxueux mais déshumanisés, s'offrent de coûteuses vacances de rêve sans en profiter, et pensent se jouer de cette société matérialiste qu'ils dominent. Pourtant, peu à peu, c'est elle qui les manipule et leur fait perdre tout sens des réalités...

 

Un roman sur des gens amoureux, jeunes, riches et beaux, et à qui il n'arrive même pas de malheur, le pari paraît un peu risqué à première vue. Pourtant, Jonathan Dee s'en sort à merveille, essentiellement parce qu'il parvient à éviter magistralement l'écueil de la caricature qui guettait ces personnages si parfaits et en apparence dénués de tout sens moral.privileges.jpg Cynthia, par exemple, qui a tout au début de la fêtarde séductrice et écervelée, est en réalité une épouse fidèle, attentionnée, une mère modèle et une femme intelligente, sensible et sensée. Bien sûr, certains actes ou réflexions du couple sont dérangeants, voire glaçants, tant ils se réfèrent à ceux d'une classe sociale bien réelle dans notre société actuelle, mais ils interrogent aussi avec finesse nos propres codes moraux et notre propre rapport à l'argent, loin d'être aussi sain qu'on le penserait. On a beaucoup comparé Jonathan Dee, dont c'est le premier roman publié en France, à d'illustres auteurs comme Francis Scott Fitzgerald ou Jonathan Franzen, et cette comparaison n'était pas exagérée : Jonathan Dee a un véritable talent pour peindre notre société, grâce à un regard d'une acuité sans pareille et à un style élégant, jamais ronflant mais délicatement ciselé, sans paraître non plus artificiel. Un travail d'équilibriste permanent entre des personnages et des situations qui paraissent sans intérêt mais sont loin de l'être, une intrigue plus complexe qu'on ne pourrait le croire de prime abord, et une écriture subtile et profonde à la fois. Un roman remarquablement intelligent, très bien écrit, et qui dresse le portrait lucide et cynique d'une Amérique prisonnière de ses contradictions, de ses espoirs et de ses mythes. 4 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
14 octobre 2012 7 14 /10 /octobre /2012 21:20

Eté 1914. Deux ans à peine après la naufrage du Titanic, un paquebot transatlantique reliant l'Europe à New York, l'Impératrice Alexandra, fait naufrage à son tour, après une mystérieuse explosion. L'abandon du navire est décrété. Au milieu de la panique ambiante, Henry Winter, riche banquier en voyage de noces, parvient à trouver une place sur une chaloupe à sa jeune épouse, Grace. Celle-ci y embarque in extremis, alors que l'embarcation allait être mise à l'eau. A bord, se trouvent déjà trente-huit passagers, bien plus que ce que peut supporter la chaloupe. Durant vingt et un jours et tout autant de nuits, les rescapés doivent lutter contre les éléments déchaînés, la faim, la soif mais aussi et surtout la peur, car l'embarcation menace de chavirer à tout moment. Alors que les secours tant espérés tardent à arriver, des inimitiés se déclarent au sein de la chaloupe, et bientôt surgit une évidence : pour que le plus grand nombre survive, certains doivent mourir. Mais comment choisir parmi les passagers qui doit vivre et qui doit mourir ? Quelques semaines plus tard, aux Etats-Unis, Grace comparaît avec deux autres passagères, Hannah et Mrs Grant, devant un tribunal. Toutes trois sont accusées du meurtre d'un membre d'équipage présent avec elles sur la chaloupe, Mr Hardie. Mais la justice peut-elle vraiment rendre un verdict dans cette affaire sans précédent, où la survie de tous dépendait des actes de chacun ?

 

Puisqu'on a déjà à peu près tout écrit sur le Titanic, il faut bien se rabattre sur des naufrages moins spectaculaires, ou carrément imaginaires. C'est le parti pris de ce premier roman de Charlotte Rogan, qui s'intéresse moins à l'épisode du naufrage lui-même, dont la cause ne sera d'ailleurs jamais dévoilée, qu'à la suite des événements, en particulier les trois longues semaines de survie dans la chaloupe où a pris place son héroïne, Grace. Elle évite ainsi toAccusees.jpgute facilité concernant la narration de la catastrophe, et choisit d'explorer les limites de la morale humaine, dans une situation où tous les codes sociaux semblent abolis. Si l'intrigue est assez simple, malgré quelques alternances entre passé et présent, entre vie à bord de la chaloupe et procès, le suspense et la tension grimpent progressivement, au fur et à mesure que les espoirs des naufragés d'être secourus diminuent, et que les éléments se déchaînent contre la coquille de noix qui leur sert de refuge. L'atmosphère délétère créée par le huis clos est parfaitement rendue, et l'exacerbation des passions et des rivalités parfaitement traduite, bien que Charlotte Rogan semble avoir préféré l'introspection aux dialogues vifs et percutants. Les personnages sont cependant un peu trop légèrement esquissés, notamment les deux autres accusées, Hannah et Mrs Grant, dont les personnalités respectives restent assez mystérieuses, tandis que l'héroïne, Grace, est souvent agaçante et prétentieuse, ce qui rend difficile l'attachement du lecteur. Néanmoins, le style est agréable, souvent assez désuet dans l'expression, afin de mieux imiter la langue du début du siècle dernier. En définitive, un bon premier roman, où l'on déplorera toutefois quelques longueurs (sans doute inévitables avec l'alternance des jours et des nuits passés à bord de la chaloupe) et certaines maladresses, mais qui interroge la conscience de chaque lecteur.    3 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 22:25

Jonathan Touvier est un ancien alpinisme reconverti dans le tourisme montagnard et âgé d'une cinquantaine d'années. Sa femme Françoise est à l'hôpital, atteinte d'une leucémie et en attente d'une greffe de moelle osseuse, tandis que sa fille se trouve en Turquie pour une formation au maquillage de cinéma. Mais ce jour-là, ce n'est pas aux côtés de son épouse qu'il se réveille, ni même chez lui : il se trouve au fond d'une grotte, le poignet enchaîné à la roche. Près de lui, se trouvent Pok, son chien-loup, ainsi que deux autres hommes. L'un, un jeune Arabe originaire du Nord, Farid, est attaché par la cheveille. L'autre, Michel, un boucher d'Albertville, est libre de ses mouvements, mais porte un masque en métal impossible à retirer et qui explosera s'il s'éloigne de plus de cinquante mètres de ses nouveaux compagnons d'infortune. Qui les a enfermés ici, sans leur laisser la moindre chance de s'en sortir ? Et pourquoi ? Qu'ont-ils en commun, eux qui ne se connaissent pas ? Et surtout, jusqu'où sont-ils prêts à aller pour survivre, seuls ou ensemble ?

 

Les films d'horreur et d'épouvante semblent particulièrement inspirer les auteurs de thriller en ce movertige.jpgment, et Franck Thilliez ne fait pas exception à la règle : avec une intrigue largement inspirée de la trame de Saw 1, dénouement compris, on ne peut pas dire qu'il brille par son originalité, même si ce choix de délaisser le thriller crypto-psychologique pour le gore est peut-être une façon d'attirer de nouveaux lecteurs, férus de ce genre de films, particulièrement prisés de nos jours. En tout cas, Thilliez pousse le glauque à l'extrême, selon son habitude, allant par exemple jusqu'à nous décrire avec force détails de magnifiques bottes en peau humaine, ou diverses tortures infligées à l'aide d'une petite cuiller en plastique fondue. Vous l'aurez compris, la subtilité n'est pas son fort. Toutefois, malgré ces reproches, il faut bien avouer que l'intrigue est assez prenante et que, même si le style est comme d'habitude d'une pauvreté exaspérante, le roman se laisse lire sans déplaisir. Pour une fois, les personnages sont assez crédibles et fouillés, sans doute parce qu'ils ne sont que trois, et les rebondissements plutôt cohérents, même si le dénouement est assez prévisible et malgré un twist galvaudé depuis le succès planétaire de Shutter Island. Le suspense reste à peu près constant, avec un bon jeu de rythme entre passé et présent, et l'atmosphère du huis clos est assez bien rendue, oppressante et glaciale à souhait : difficile de lâcher ce livre avant la fin, ce qui en fait un bon "page-turner", facilement adaptable en scénario. En somme, un thriller assez efficace, encore loin d'être parfait, mais qui montre que Thilliez est incontestablement sur la voie du progrès, ce dont on ne peut que se réjouir.   3 étoiles

 

Découvrez aussi : Fractures et L'anneau de Moebius, de Franck Thilliez

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
2 octobre 2012 2 02 /10 /octobre /2012 20:50

Chez les Tuvache, le suicide, c'est une institution. Dans ce petit magasin entouré de tours gigantesques et où n'entre jamais un rayon de soleil, on trouve tout pour réussir sa mort, puisqu'on a raté sa vie, comme le proclame la devise de l'échoppe : des cordes au poison, en passant par les parpaings ou les revolvers, tout y est, il n'y a qu'à choisir en fonction de ses goûts et de son budget. Et comme chez les Tuvache, on fait bien les choses, toute la famille porte les noms de "suicidés" célèbres : Lucrèce (Borgia), Mishima, Marilyn (Monroe), Vincent (Van Gogh) et Alan (Turing). Hélas, le petit dernier, Alan, justement, est un enfant difficile : il sourit en permanence et prend toujours le bon côté des choses. On a vu mieux pour faire marc her un magasin de mort, où les clients sont salués d'un "Mauvais jour" puis d'un "Adieu", puisqu'on espère bien ne pas les revoir... Autant dire que les Tuvache sont loin d'être enchantés de cette joie de vivre qui fait mauvais effet sur les clients. Mais rien n'y fait, et plus Alan grandit, plus il semble déterminé à répandre le bonheur et l'optimisme autour de lui...

 

Teulé aime provoquer, c'est un fait. Aussi, lorsqu'il s'attaque au business de la mort de façon décalée et teule.jpgdécomplexée, on peut s'attendre à ce qu'il le fasse à fond. Pourtant, force est de constater que, malgré une bonne idée de départ, délicieusement morbide, il ne pousse pas son intrigue jusqu'au bout : le livre s'essouffle rapidement, trop sans doute pour un roman de moins de deux cents pages. Même si les descriptions des techniques de vente des Tuvache puis des sabotages de leur fils peuvent faire sourire, l'ensemble reste beaucoup trop gentil et pas assez grinçant. Autant dire que les Monty Pythons cités sur la 4e de couverture sont bien loin : l'humour noir, réellement corrosif, est bien trop peu exploité, sur un sujet qui pourtant n'en manquait pas. Les personnages sont en outre caricaturaux et manquent d'épaisseur, et le roman se termine en queue-de-poisson, donnant une impression d'inachevé, de brouillon, comme s'il ne s'agissait que d'une ébauche et que le véritable roman restait encore à écrire. L'univers futuriste imaginé autour de l'histoire, avec ses pluies acides, ses attentats et ses catastrophes naturelles en série, est trop peu développé, réduit à quelques détails donnés rapidement, presque gratuitement. Ajoutons que le style, comme souvent chez Teulé, est désespérément plat, malgré quelques citations de Baudelaire insérées ni vu ni connu, souvent grossier et sans grand intérêt. Espérons qu'au moins l'auteur s'est amusé en écrivant ce livre, à défaut d'avoir réussi à amuser son lecteur.   2 étoiles

 

A découvrir aussi, du même auteur : Charly 9 et Mangez-le si vous voulez

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 20:04

Un soir, sur une petite route de campagne, au volant de sa voiture, Marie, jeune cadre dynamique promise à un brillant avenir; percute un cycliste. Complètement bouleversée par l'accident, elle est incapable de porter secours au blessé. Elle remonte dans son véhicule sans même songer à prévenir les secours. La victime, Claire, jeune maman un peu simple d'esprit, meurt des suites de ses blessures, toute seule dans le fossé. Marie, quant à elle, continue de fuir, en voiture d'abord, puis à pied. Elle détruit son portable et sa carte bleue, efface le disque dur de son ordinateur et abandonne sa voiture. Dans sa fuite, elle croise quelques personnes, plus ou moins bien attentionnée, jusqu'au jour où elle tombe sur Denise et son fils Alain, chez qui elle s'installe pour quelques jours, avant de repartir, décidée à retourner sur les lieux du drame : elle a appris que la cycliste renversée travaillait dans un parc somptueux, L'Yprée, tout juste restauré par Gaspard Davrière, un célèbre paysagiste en passe de devenir aveugle. Sans trop savoir pourquoi, Marie décide de se présenter pour reprendre le poste de Claire, désormais vacant. Elle fait alors la connaissance d'Emile, le père de celle-ci, gardien du parc. Mais comment trouver les mots pour dire l'inavouable ?

 

Avec sa couverture bucolique, ambiance Nymphéas de Monet, son titre passe-partout rencontre.jpget sa quatrième de couverture façon roman Harlequin, ce livre pourrait facilement inaperçu sur les rayons des librairies, et ce serait bien dommage, car lorsqu'on prend la peine de l'ouvrir, on est aussitôt happé par un style puissant, vif, parfois heurté et elliptique, souvent lyrique et enlevé. La description de l'accident qui ouvre le roman est un petit bijou qui donne le ton de l'ensemble du livre. Certes, au début, il paraît difficile de s'attacher à l'héroïne et à son comportement, précisément loin d'être héroïque lors de l'accident, mais peu à peu, au fil de ses pensées, de ses remords et de ses doutes, elle regagne un peu d'humanité, nous renvoyant à notre propre conscience : qui peut affirmer sans ciller qu'il n'agirait jamais comme elle l'a fait ? Les personnages secondaires sont tout aussi intéressants, avec une épaisseur psychologique remarquable, entre Denise, la fermière accueillante et maternelle, Alain, le jeune homme taiseux, mauvais amant mais qui sait à merveille écouter les gens, Gaspard, hanté par sa cécité inéluctable, qui fait chaque jour ses adieux à cette nature qu'il a tant aimée, Émile, le père bourru mais au grand cœur... Même sans être particulièrement complexe et tortueuse, l'intrigue est plaisante et agréable à suivre, et l'ensemble du roman témoigne d'une grande subtilité dans l'étude de la complexité des sentiments, ainsi que d'une écriture remarquablement fine et soignée.     3,5 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 20:50

Tout commence par un enterrement. Celui du narrateur. Un homme né dans les années 60, qui nous raconte son histoire par delà la mort. Et ce héros est pour le moins bavard : de Sacierges à Coucy, de Paris à Orléans, de Brest à Lyon, voici ce nomade de luxe qui évoque ses souvenirs, depuis sa plus tendre enfance jusqu'à ses rencontres d'adulte. De ville en ville, il traîne son ennui profond pour la vie, sa misanthropie et son regard d'esthète, vaguement entouré d'une famille pour le moins discrète et de quelques amis de passage, pour lesquels il semble avoir davantage d'aversion que de véritable sympathie. Durant plus de trois cents pages, ce narrateur mélancolique nous entraîne dans un tourbillon de souvenirs et d'impressions fugaces, avant de nous ramener, brutalement, à cet enterrement initial, celui d'une vie passée à éviter de vivre, précisément.

 

Phénomène littéraire récompensé en 2011 par le prestigieux Prix de Flore, ce roman est l'un des plus atypiques qui soient. Comme on peut le deviner à la lecture du résumé, il n'y a aucune histoire, aucune intrigue dans ce livre : Marien Defalvard et son narrateurs enfilent les souvenirs defalvard.jpgcomme d'autres enfilent des perles, et cela pourrait durer presque indéfiniment. Bien évidemment, le succès médiatique de ce roman est en grande partie dû à son auteur, qui l'aurait écrit à quinze ans, à l'âge où d'autres maîtrisent à peine la syntaxe d'une phrase simple. Il est vrai que Defalvard semble avoir déjà tout assimilé de la littérature qui l'a précédé, avec un style aux accents proustiens, rousseauistes, mallarméens ou encore verlainiens. Au moins, on ne pourra pas lui reprocher d'avoir une écriture monotone et commune : chaque page est une flamboyante démonstration de virtuosité stylistique. Hélas, malgré son goût prononcé pour les énumérations, les allitérations, les rythmes ternaires, les termes rares et les descriptions lyriques des phénomènes météorologiques, malgré son talent indéniable et sans doute exceptionnel pour son jeune âge, Marien Defalvard signe ici un roman désespérément vain. A la différence du Proust de Combray, qui semble être son modèle plus ou moins avoué, Defalvard ne parvient pas à dépasser le stade du souvenir ou de l'état d'âme égotiste, son narrateur est au mieux agaçant, au pire soporifique, aigri et pédant. Pour tout dire, le moment le plus palpitant du roman est la description, sur cinq pages, d'une partie de Monopoly... Alors certes, ce roman est un bien bel objet littéraire, mais il est surtout terriblement prétentieux, suffisant et exaspérant, à l'image de son auteur, venu écumer les plateaux de télévision à l'automne 2011 comme pour se gargariser de sa supériorité sur le commun des mortels.   2 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article

Présentation

  • : Ars legendi, un peu de littérature dans ce monde de brutes !
  • Ars legendi, un peu de littérature dans ce monde de brutes !
  • : Entrez dans le monde des lettres ! Un blog entièrement dédié à la littérature, avec de nombreuses critiques, personnelles et argumentées.
  • Contact

Retrouvez moi sur :

Mon profil sur Babelio.com
et sur
 

Recherche