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24 avril 2012 2 24 /04 /avril /2012 17:56

Depuis son enfance, Annabelle Granger s'est habituée à devoir changer d'identité au fil des déménagements successifs de sa famille. Nouveau nom, nouvelle maison, nouvelle histoire familiale... Et tout cela sans que ses parents lui donnent la moindre explication, même après plusieurs années de déménagements. Avec le suicide de sa mère et la mort accidentelle de son père quelques années plus tard, Annabelle a renoncé à essayer de comprendre la raison de cette fuite perpétuelle, et s'est persuadée que son père avait développé une paranoïa aiguë qui le poussait à enseigner à sa fille les techniques d'auto-défense les plus efficaces. Mais un jour, la découverte d'une cave souterraine aménagée dans le parc d'un hôpital psychiatrique désaffecté de Boston vient bouleverser l'existence morne et terne dans laquelle Annabelle se complaisait : la cave abrite en effet les cadavres de six petites filles inconnues, dont le corps s'est momifié naturellement, rendant toute identification impossible. Or, l'une d'elles porte un médaillon inscrit au nom d'Annabelle Granger... Aussitôt, la véritable Annabelle, bien vivante, décide de sortir de l'ombre et de se manifester auprès de la police. Mais elle n'imaginait pas que le tueur l'attendait, tapi dans l'ombre, depuis vingt-cinq ans, et que son existence serait à nouveau menacée...

 

Avis aux amateurs de polar et de suspense, ce roman est fait pour vous : de la première à la dernière page, impossible de le lâcher avant de savoir le fin mot de l'histoire. Ce livre présente également plusieurs originalités : pas de recours à un serial-killer comme on pourrait s'y attendre au début (on découvre vite que les six victimes ne sont en réalité que très secondaires par rapport à l'intrigue principale), ressort habituellement utilisé par les auteurs pour maintenir une certainesauver.jpg tension, pas de délire érotico-mystique (ce qui semble être très à la mode dans les thrillers contemporains, alors pour une fois qu'un auteur nous épargne cet élément, ne boudons pas notre plaisir), pas de grosses ficelles ou de twist sorti de nulle part, l'intrigue est assez bien construite pour être cohérente sans être complètement prévisible non plus. Outre le fait, donc, de réussir à maintenir le suspense pendant près de 500 pages à partir d'un seul meurtre, Lisa Gardner a réussi a créer des personnages attachants et complexes, notamment l'enquêteur principal, ancien tireur d'élite reconverti dans la police d'Etat à la suite d'une intervention ayant mal tourné, souvenir qui le hante encore des années plus tard. Certes, le style, quant à lui, n'a rien d'exceptionnel, mais cette écriture ordinaire ne gâche pas le plaisir de la lecture, d'autant que la traduction est plutôt bonne. Un autre aspect intéressant de ce roman est qu'il s'amuse à décevoir les attentes du lecteur, comme un chat jouant avec une souris : ainsi, on attend en vain les résultats des analyses ADN des cadavres, à la fois parce que, comme on l'a dit, les petites filles, à l'exception de celle qui porte le médaillon d'Annabelle, n'ont rien à voir avec cette dernière, et parce que l'auteur a choisi de respecter les délais réels de ce genre d'investigation, prenant le contre-pied de toutes les séries télévisées où les enquêteurs obtiennent résultats ADN, relevés téléphoniques ou bancaires et autres données en quelques minutes. Avec son intrigue palpitante et ses personnages originaux, Sauver sa peau est un bon roman policier, qui certes ne marquera pas son lecteur pour des années, mais est suffisamment bien construit pour nous entraîner plusieurs heures durant dans son univers oppressant. 3,5 étoiles

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15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 21:45

Ce roman s'ouvre le 23 août 1572, à la veille de la Saint-Barthélémy, alors que Catherine de Médicis et son fils Henri d'Anjou, futur Henri III, et de nombreux conseillers, persuadent Charles IX, le souverain, âgé de vingt-deux ans, d'autoriser le massacre de tous les chefs protestants, juste après une tentative d'attentat manquée contre Gaspard de Coligny, un noble connu pour son attachement à la Réforme. Le monarque, d'abord réticent, finit par signer l'ordre royal autorisant le massacre, à la condition d'épargner son médecin, Ambroise Paré, sa nourrice huguenote, son beau-frère Henri de Navarre, futur Henri IV, et quelques autres nobles protestants. Mais alors que sa mère, son frère et tous les autres conseillers lui avaient annoncé quelques centaines de morts tout au plus, Charles IX découvre effaré que ce sont plusieurs milliers de protestants qui ont péri, dans la nuit du 23 au 24 août, ou dans les jours qui ont suivi. Aussitôt, il prend des mesures pour arrêter le massacre, mais le mal est fait, et la Saint-Barthélémy se poursuit plusieurs jours durant en Province. Le monarque semble alors plonger lentement mais inexorablement dans la folie, se mettant à chasser le cerf au beau milieu du Louvre ou à tirer à l'arbalète sur les servantes et espionnes de sa mère lorsqu'elles se cachent derrière les tapisseries pour épier ses faits et gestes. Mais sa folie le conduit également à prendre des initiatives désastreuses, pensant racheter sa faute envers le peuple et envers Dieu : le voilà qui forge de la fausse monnaie pour renflouer les caisses de l'Etat, ou offre au peuple affamé des brins de muguet censés leur porter bonheur, mais qui causent une hécatombe chez ceux qui ont essayé de se nourrir de la fleur mortelle. Haï de tous, menacé par les complots de ses proches, Charles IX n'est bientôt plus que l'ombre de lui-même, et une ombre sanglante, qui, atteinte d'hématidrose, se met à suer du sang par tous les pores de sa peau...

 

Disons-le d'emblée, ce roman est une biographie très romancée du souverain, certes documentée, mais qui ne saurait prétendre à l'exactitude d'un ouvrage historique véritable. Ne serait-ce que par son titre, délicieusement décadent, on voit que Jean Teulé ne s'est pas fixé pour but de raconter le règne réel de ce souverain méconnu, assimilé par la postérité à un Néron sanguinaire. Les approximations, voire les déformations historiques sont légion, notamment en ce qui concerne l'implication de Catherine de Médicis dans le massacre de la Saint-Barthélémy : alors qu'elle a longtemps été considérée charly.jpgcomme l'instigatrice de la tuerie, aidée de son fils Henri, il est apparu qu'elle avait en réalité probablement joué davantage un rôle de médiatrice entre les deux religions, tentant d'apaiser les tensions au lieu de les exacerber. Néanmoins, s'il a le mérite de décaper un peu l'Histoire (sans doute jugée poussiéreuse par un auteur qui ne s'embarrasse pas de subtilités), ce roman se révèle très rapidement décevant : les personnages sont affreusement caricaturaux, entre un Charles IX complètement dépassé par les événements et ne pensant qu'à chasser et à honorer sa femme ou sa maîtresse, une Catherine de Médicis castratrice et volontiers cabaleuse, un Henri d'Anjou grande folle à la limite du travesti de la place Clichy, perpétuellement recouvert de dentelles, de maquillage et de frous-frous, ou encore un Henri de Navarre paillard, grossier et répugnant. Seuls les personnages secondaires sont relativement épargnés par cette déformation, et l'on regrette que Ronsard ou Ambroise Paré soient si peu présents dans l'intrigue. Celle-ci est d'ailleurs bien mince, et l'on se demande si Jean Teulé a lui-même écrit son roman dans un TGV tant l'ouvrage se prête bien à une lecture en 2h à peine. Autant dire que le style est fort peu soigné (et c'est une litote !), mélangeant allègrement les anachronismes et faisant voisiner des tournures argotiques ou familières du XXe siècle (quelle horreur que ce "Ben" qui commence chaque réplique de dialogue, sans doute pour le rendre plus vivant...) avec des expressions directement tirées de Rabelais. Ce mélange, loin d'être harmonieux, est de plus agaçant, artificiel et n'apporte absolument rien au roman : Jean Teulé se veut subversif et iconoclaste, mais faire jurer Charles IX comme un charretier n'est pas dépoussiérer l'Histoire, simplement la massacrer. Si encore l'humour et les situations saugrenues rattrapaient l'ensemble, mais ce n'est souvent qu'une succession de gags sans grand intérêt. Une grosse déception que cette version de "L'Histoire pour les Nuls" à la sauce démago.   1,5 étoiles

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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 20:50

A El Idilio, petit village situé à l'orée de la forêt amazonienne, les anciens colons cohabitent tant bien que mal avec les chercheurs d'or, les aventuriers partis à la recherche de l'Eldorado et avec les Jivaros, des Indiens rejetés par leur propre peuple et hantant le port en quête d'alcool. La bourgade est administrée par un maire obèse suant continuellement à grosses gouttes et surnommé "La Limace" par les habitants du village. En dehors d'un bateau qui le ravitaille quelques fois par an, El Idilio vit coupé du monde. Mais un jour, les Indiens Shuars, qui vivent non loin de là, repliés dans la forêt, rapportent au village le cadavre d'un chasseur blanc atrocement mutilé. Le maire s'empresse d'accuser les Indiens mais Antonio José Bolivar, un vieil homme veuf habitant le village depuis des années, et grand lecteur de romans d'amour, attribue le meurtre non à une main humaine mais à la griffe d'un fauve. Une femelle jaguar, précisément, qui cherche à venger la mort de ses petits, cruellement abattus par le chasseur. Le maire, qui ne supporte pas d'être publiquement contredit, est bien décidé à faire payer à Bolivar cet affront, et l'occasion ne va pas tarder à se présenter, car les morts se multiplient : le jaguar ne cessant de faire davantage de victimes et se rapprochant de plus en plus du village, il devient urgent de le retrouver et de l'abattre afin de mettre un terme à son implacable appétit de vengeance. Bien évidemment, Bolivar est tout désigné pour cette tâche, lui qui connaît la forêt comme sa poche et qui a vécu durant de longues années auprès des Shuars, dont il a appris de nombreuses techniques de chasse. Mais l'adversaire, cette fois-ci, est l'un des plus redoutables qu'il ait eu à affronter, et le vieil homme n'est pas certain d'en revenir vivant...

 

Roman le plus célèbre de Sepulveda, qui lui assura une renommée internationale, cet ouvrage a très - trop - vite été rangé dans la catégorie des romans de gare, en raison de son petit nombre de pages et de l'apparente simplicitésepulveda de son intrigue et de son style. Certes, ces aspects sont indéniables, mais Sepulveda surpasse largement, et à plus d'un titre, tous les Marc Levy, Anna Gavalda et autres Amélie Nothomb, sans parler de Paolo Coelho lui-même, à qui on l'a souvent comparé, notamment pour les thèmes qu'il aborde dans ses romans (la quête de soi, le sacré, l'honneur, la lutte...). D'abord parce que ce roman, sous son aspect simple, voire simpliste, est en réalité plus profond qu'il n'y paraît, et ne se résume pas à une banale leçon pseudo-écologique sur la barbarie des hommes et sur la nécessité de protéger l'Amazonie : il s'agit d'un récit palpitant, dont l'humour n'est pas absent, loin s'en faut (et les descriptions du maire sont particulièrement amusantes, quoique un peu faciles), qui transporte véritablement son lecteur dans ces contrées sauvages de l'Amazonie, où la présence d'une femelle jaguar assoiffée de vengeance peut mettre en péril tout un village. Le style de cet ouvrage apparaît simple et subtil à la fois, d'une densité parfaite pour rendre compte des réalités décrites, majestueux sans faste ni ostentation, comme si les mots coulaient naturellement sous la plume de l'auteur, et les personnages sont plutôt bien campés, en général loin des clichés (même le maire ventripotent et perpétuellement en sueur n'est pas aussi ridicule qu'il n'en a l'air, notamment par le côté inquiétant qu'il révèle dans certaines scènes). Le seul bémol concernant cet ouvrage est sa longueur : il est beaucoup trop court pour satisfaire tout lecteur digne de ce nom, et nous immerge dans un univers qu'on ne quitte qu'à contrecoeur. Une grande leçon d'humanité, paradoxalement donnée lors d'une lutte à mort contre un animal, ce qui ne peut manquer de faire penser à un autre classique de la littérature au titre très proche, Le Vieil Homme et la Mer, et comparer Sepulveda à Hemingway est sans doute l'un des plus beaux compliments que l'on pourrait lui faire. 3,5 étoiles

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 22:49

Cette histoire commence par un banal dîner dans la haute bourgeoisie parisienne. Banal ? Non, car l'hôtesse, la très raffinée Sophie du Vivier (ça ne s'invente pas !), a tout prévu, tout millimétré, tout orchestré dans les moindres détails, comme à chaque fois, pour que ce dîner soit absolument parfait. Du choix des invités au plan de table en passant par le menu et la décoration, rien n'a été laissé au hasard, car l'enjeu du dîner est primordial : permettre à M. du Vivier de conclure une affaire avec un célèbre homme d'affaires étranger, invité d'honneur de la soirée. Mais au dernier moment, alors que la maîtresse de maison pensait avoir paré à la moindre éventualité, un invité se décommande, et c'est le drame : au moment de passer à table, il n'y a plus que treize convives, dont l'une, ultra superstitieuse, refuse de commencer le dîner dans ces conditions. La situation est désespérée, mais aux grands maux, les grands remèdes. Une nouvelle "invitée" est choisie au mépris de toutes les règles de la bienséance : il s'agit de la bonne de la maison, Sonia. Mais l'on n'abolit pas si facilement les convenances et les préjugés de caste, et la pauvre Sonia apprend à ses dépens que l'on ne pénètre pas ainsi le cénacle du gratin parisien, surtout lorsqu'on s'appelle en réalité Oumelkheir Ben Saïd, que l'on est d'origine maghrébine, et que l'on prépare un doctorat d'Histoire de l'Art. Une soubrette arabe (enfin, berbère) et intelligente de surcroît, c'est plus qu'il n'en faut pour faire déraper la soirée et révéler les vraies natures de chacun...

 

Depuis le temps que Pierre Assouline inonde la blogosphère de ses chroniques pédantes et dégoulinantes de suffisance, on attendait avec impatience de lire l'un de ses écrits, qui devaient sans nul doute être bien supérieurs à tous les romans qu'il renvoie régulièrement aux limbes dont ils n'auraient jamais dû sortir, selon lui. Eh bien, précisément, c'est loin d'être le cas. Disons-le franchement : ce roman est complètement raté. L'intrigue tient sur un post-it et a dû être rédigée entre invites.jpgChâtelet et République, les personnages sont stéréotypés et prévisibles (en plus d'être tous excessivement odieux et déplaisants, enfermés dans leurs préjugés ou au contraire pétris de bonnes intentions), les dialogues d'une banalité et d'une stupidité effrayantes (florilège de thèmes abordés lors des conversations mondaines du dîner : l'immigration, la religion, l'excision, les rapports entre le Proche-Orient et l'Occident...), sans parler du style, horripilant. Oui, Pierre Assouline a visiblement dévoré le Littré, et il adore nous montrer l'étendue de son vocabulaire et sa maîtrise de la syntaxe en allongeant délibérément ses phrases ou au contraire en les hachant à la Duras, s'imaginant sans doute que c'est là ce qu'on appelle "avoir du style". De même, répéter les bons mots de Churchill ou de Guitry donne certainement l'air brillant en société, mais les recopier dans son roman ne donne pas plus d'esprit à ses personnages, qui en sont cruellement dépourvus, malgré leur brillante carte de visite, puisqu'ils sont pour la plupart issus de Sciences Po ou de l'ENS (enfin, entre gens de la "haute", on dit visiblement "la rue d'Ulm", ça fait plus chic). En bref, si l'on s'attend à de l'humour caustique ou à une satire virulente de l'élite parisienne, on est immanquablement déçu, sans doute parce que Pierre Assouline est lui-même trop proche de ce genre de cercles prétendument intellectuels pour en brosser un portrait décapant. Quel dommage que ce critique, si prolixe lorsqu'il s'agit de dénigrer le travail des autres (ou d'encenser des auteurs complètement méconnus, et souvent à juste titre), ne soit pas plus clairvoyant sur son propre talent, et nous serve ce genre d'ouvrage ennuyeux au possible. Que Pierre Assouline, dorénavant, garde sa brillante culture pour ses soirées et ses cocktails, au lieu de la déverser pompeusement sur un pauvre lecteur qui n'en demandait pas tant.   0 étoile.

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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 17:49

1348, la peste se propage progressivement dans toute l'Angleterre. Neuf personnes se trouvent réunies par hasard, liées par un intérêt commun : survivre à tout prix, et échapper à la "pestilence" qui ravage village après village, en gagnant le Nord encore épargné par la contagion. La première d'entre elles est un vieux marchand se faisant appeler "Camelot", spécialiste de la vente de fausses reliques. Se joignent successivement à lui un maître de musique italien et son élève, un magicien antipathique, un conteur doté d'une aile de cygne en guise de bras, un peintre et son épouse enceinte, ainsi qu'une étrange petite fille capable de lire dans les runes, et la jeune femme qui prend soin d'elle. Cette troupe hétéroclite se réunit nuit après nuit autour du chariot du magicien, véritable point de ralliement de la compagnie, mais des tensions menacent à chaque instant l'harmonie précaire qui règne entre ses membres. Aussi, lorsque l'un d'entre eux est retrouvé pendu à un arbre, alors même que le groupe semble poursuivi par un mystérieux loup qui se manifeste presque chaque nuit par ses hurlements terrifiants, les personnages commencent à se soupçonner les uns les autres d'être mêlés à cette mort pour le moins suspecte, même s'il n'est pas exclu qu'il s'agisse d'un suicide. Pourtant, quand un deuxième corps est découvert, nu, égorgé et affreusement mutilé, le doute n'est plus permis : quelqu'un a décidé d'éliminer un à un les membres du groupe, et il est fort possible que cette personne soit elle-même un membre de la troupe. Dès lors, entre la menace de l'épidémie et celle d'un meurtrier, la petite compagnie aura bien du mal à gagner sa destination, d'autant que tous ses membres semblent avoir quelque chose à cacher...

 

Il y a certains romans devant lesquels on passe régulièrement sans s'arrêter lorsqu'on flâne dans les librairies. Mais le jour où la curiosité nous pousse à lire la quatrième de couverture, on découvre un petit bijou d'écriture, parfaitement documenté, comme l'atteste la notice présente à la fin de l'édition, et vraiment passionnant, malgré un rythme pourtant plutôt lent. C'est là tout le paradoxe de ce roman : alors même que le premier meurtre ne se produit qu'à la moitié du livre menteurs.jpg(donc après 300 pages environ !), on ne s'ennuie jamais tout au long de ce périple à travers l'Angleterre du XIVe siècle, qui aborde de nombreux thèmes souvent laissés de côté par les manuels d'Histoire (l'homosexualité, l'antisémitisme, le fanatisme, la magie noire, les mentalités, la transgression amoureuse...). Les personnages, qui peuvent paraître un peu caricaturaux au début du roman, cachent en réalité des failles bien plus profondes et des personnalités bien plus complexes qu'il n'y paraît, motivant une série de rebondissements inattendus, jusqu'à un dénouement à vous glacer le sang, même si la fin, délibérément ouverte et laissant le sort d'une partie des personnages dans l'incertitude la plus complète, permet au lecteur d'achever l'histoire à son gré. En réalité, le plus gros défaut de ce roman est finalement le choix de sa couverture, très laide et ne correspondant pas du tout au contenu de l'intrigue, à tel point qu'au premier coup d'oeil, on ne voit pas un moine passant dans une abbaye en ruine, mais un jeune "voyou" avec une capuche sur la tête, ce qui est tout de même un peu embêtant pour un thriller historique censé se dérouler aux alentours de 1350. Porté par un souffle romanesque digne de l'oeuvre mythique de Ken Follet, Les Piliers de la Terre, cet ouvrage atypique nous emmène dans un monde peuplé de sirènes momifiées, de devineresses aux cheveux blancs, d'être hybrides mi-hommes, mi-cygnes, de loups-garous et de sorcières, où les superstitions sont encore extrêmement vivaces, malgré les menaces de l'Église qui assimile ces pratiques à des hérésies. Même si le narrateur peut parfois paraître un peu péremptoire et agaçant tant il est satisfait de lui-même et affiche un comportement irréprochable et plein de sagesse, les personnages qui l'entourent sont véritablement fascinants et suscitent vite l'attachement ou la répulsion du lecteur. Enfin, ce thriller jouit d'une efficacité redoutable, à tel point qu'il vous sera sans doute difficile de le lâcher en cours de lecture, et tous les romans de 650 pages ne peuvent pas en dire autant. En bref, un excellent roman, palpitant, au style admirable, à l'intrigue parfaitement construite, avec une tension qui va crescendo au fil des pages, et qui vous laisse une impression de tristesse une fois terminé, tant il vous fait intimement partager le sort de ces neuf personnages menacés par des forces qui les dépassent.  4 étoiles

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 22:46

Dans une Amérique imaginaire, mais pas si différente de notre monde que cela, minée par la dérive sécuritaire et le désespoir ambiant, une drogue aux effets dévastateurs à fait son apparition et s'est répandue à toute vitesse dans le pays. Cette drogue, c'est la Substance Mort, un produit chimique qui détruit progressivement les cellules nerveuses et provoque des troubles de la perception et de la personnalité. C'est dans ce contexte inquiétant qu'évolue Fred, agent de la Brigade des Stups, dont la véritable identité est préservée par le port d'un "complet brouillé", petit bijou de technologie qui affiche successivement des millions de visages et de vêtements, de façon à dissimuler parfaitement l'apparence, ainsi que la voix de celui qui le porte. Or, un jour, Fred est chargé d'enquêter sur un homme apparemment impliqué dans le réseau de la Substance Mort, Bob Arctor. Le problème, c'est que ce dernier n'est autre que Fred lui-même. Le voilà donc qui va devoir pousser son double jeu à son paroxysme, en se méfiant désormais aussi bien de ses collègues des Stups que des amis avec lesquels il vit dans ce qui fut autrefois une maison accueillante et pleine de vie et qui est à présent un taudis, car il découvre rapidement que c'est un de ses proches qui l'a dénoncé aux autorités. Mais qui ? Le jovial Luckman, la douce et énigmatique Donna, l'antipathique Barris, le discret Freck ? A se surveiller lui-même en permanence, Bob Arctor semble peu à peu perdre pied, et sombre dans la paranoïa, en se mettant à croire qu'il est la victime d'un piège invisible prêt à se refermer sur lui à tout moment, alors même que les premiers ravages de la Substance Mort commencent à se faire ressentir sur son système nerveux...

 

"N'espérez pas de happy end", annonce péremptoirement l'affiche de l'adaptation cinématographique du roman, excellente au demeurant. Le moins que l'on puisse dire, c'est que P. K. Dick n'est pas vraiment coutumier de ce genre de dénouement et, qui plus est, c'est finalement loin d'être l'enjeu de ce roman, certainement le plus autobiographique de toute l'oeuvre du maître, et conclu par une note de l'auteur particulièrement émouvante, dédiant l'ouvrage à ses nombreux amis victimes de substance-mort.gifla drogue (P. K. Dick ayant lui-même fréquenté le milieu des junkies), décédés ou affectés par diverses pathologies nerveuses incurables. Une fois de plus, P. K. Dick crée en quelques pages un univers aussi étrange qu'étrangement familier : mis à part quelques inventions (parfois volontairement obscures et vagues, tel le céphascope, sorte de chaîne-hifi avant l'heure, mais dont l'usage n'est jamais clairement défini par le narrateur), le monde dans lequel évoluent les personnages ressemble terriblement au nôtre, avec une société de plus en plus surveillée où les citoyens sont traqués, épiés, filmés et suspectés en permanence. L'évolution de ce roman est particulièrement déstabilisante, puisque les personnages enchaînent les discussions sans fin (notamment dans une scène d'anthologie sur le nombre de vitesses d'un vélo), égarant le lecteur dans des échanges à la limite de l'absurde (par moments renforcé par une traduction paresseuse et maladroite). Néanmoins, tout s'accélère dans les cent dernières pages, à tel point que le dénouement arrive comme un uppercut qui vous laisse sensiblement K.O., avec des révélations fracassantes et de retournements de situation donnés de manière plutôt allusive (en clair : il faut s'accrocher pour bien comprendre, mais ça vaut vraiment le coup). Même si ce roman ne s'inscrit pas véritablement dans le genre de la SF, on y reconnaît toutefois certaines des grandes obsessions de K. Dick, notamment la duplicité des êtres, les troubles mentaux, la manipulation, ou encore le cycle de la vie et de la mort, ainsi que son style simple et plaisant, qui ici se retrouve criblé d'argot et s'adapte habilement à la façon de parler de chaque personnage, permettant de mieux les cerner. Seul regret : le titre original, "A scanner darkly", avec sa référence à l'Epître de Saint Paul aux Corinthiens (on sait d'ailleurs que K. Dick avait été profondément marqué par la littérature biblique) est bien plus mystérieux et profond que notre banal "Substance Mort", et aurait dû être conservé... Mais ce reproche est bien maigre et ne remet pas en question la force de ce livre aussi intrigant que poignant.      3,5 étoiles4

 

Voir aussi la critique de Minority Report (et autres récits), de Philip K. Dick

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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 16:28

Ce recueil de nouvelles, composé de quatre récits très différents les uns des autres et rédigés à plusieurs années d'intervalles, affiche néanmoins une relative unité, ne serait-ce que par le dépaysement géographique qu'ils offrent : en effet, d'une nouvelle à l'autre, le lecteur voyage de New York au Portugal, de Saint-Malo au Mozambique, croisant au fil des pages un poète, un soldat, un négociant, des clandestins et des esclaves qui, tous, nous montrent la face la plus sombre de l'humanité. La première nouvelle, "Sang négrier", commence par l'évasion de cinq esclaves noirs, achetés en Afrique et destinés à être vendus aux Etats-Unis par un trafiquant français, contraint de faire une escale à Saint-Malo avant de gagner l'Amérique ; les esclaves fuyards se dispersent à travers toute la ville, affolant la population, et l'armateur du navire décide, accompagné de quelques matelots et d'habitants, de se lancer dans une véritable chasse à l'homme. Mais le héros de cette nouvelle est loin d'imaginer qu'il paiera toute sa vie chaque goutte du sang d'esclave versé durant cette funeste nuit... Le deuxième récit, "Gramercy Park Hôtel", nous emmène à New York, où un vieux juif agressé dans la rue par une bande de voyous se remémore, peu avant de mourir, son amour démesuré pour Ella, il y a des années de cela, livrant une jolie méditation sur le temps qui passe, la nécessité de jouir de l'instant présent ou le souvenir. Quant aux deux dernières nouvelles, elles prennent en grande partie place sur le contient africain, avec un Colonel Barbaque allongé dans une pirogue glissant au fil de l'eau, prétexte à une évocation de ses combats passés, et quatre amis portugais qui se racontent diverses histoires, et plus particulièrement un récit de trafic d'esclaves qui tourne au drame. Autant de destins croisés qui nous invitent à une réflexion sur la complexité de l'âme humaine, entre noirceur et générosité, entre passion et violence sanguinaire, entre tolérance et cruauté.

 

Laurent Gaudé, récompensé en 2004 par le Prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta, nous entraîne avec ce court recueil de nouvelles dans un voyage effréné à travers les siècles et les continents, s'attachant à des thèmes récurrents dans son oeuvre, tels la Première Guerre Mondiale, la peinture d'une Afrique rongée par la violence et l'appât du gain, la mozambique.jpgmalédiction, la conscience du temps qui passe ou encore la part sombre des hommes. Comme à son habitude, Laurent Gaudé nous plonge avec brio dans ses histoires, grâce à son talent de conteur et à son style à la fois simple et poétique, sobre et non dénué de souffle épique par moments, et même si ce recueil s'avère inégal (notamment parce que la deuxième nouvelle, celle qui se passe à New York, manque d'originalité et de profondeur, et ne présente aucun lien avec les autres récits), on se laisse emporter avec plaisir par le rythme de la narration. Bien loin de nouvellistes comme Maupassant, Tchekhov ou Zweig, Gaudé ne cherche pas à brosser le tableau d'une société, à nous surprendre ou à nous faire sourire par une chute soigneusement préparée ; tout son talent consiste à bâtir en quelques pages un univers à mi-chemin entre le mythe et la réalité, entre l'inconnu et le familier, entre l'Afrique et l'Europe, puisque trois de ces nouvelles sont précisément construites autour de la rencontre de ces deux continents. Avec ses personnages dévorés par les regrets ou les remords, Gaudé parvient à leur donner une étonnante proximité avec le lecteur, malgré leur éloignement géographique ou temporel, si bien que l'on ne peut s'empêcher, à la lecture de ce recueil, d'être finalement renvoyé à soi-même, à ses propres déceptions et à sa propre nostalgie. Et même si l'ultime nouvelle, celle qui donne son nom à l'ouvrage, se révèle terriblement frustrante, pour une raison que je vous laisse découvrir, et constitue un pied-de-nez facétieux au lecteur et au genre littéraire de la nouvelle telle qu'on la conçoit habituellement, elle a néanmoins le mérite d'ouvrir un champ presque illimité à l'imaginaire de chacun, ce qui n'est somme toute plus si courant, de nos jours.    3,5 étoiles

 

Voir aussi Le soleil des Scorta et La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 14:19

Ce roman, inspiré de faits réels s'étant déroulés dans un petit lycée américain, à la fin des années 1970, met en scène Ben Ross, un professeur d'Histoire à la pédagogie plutôt innovante, qui décide de mettre en place une expérience radicale : face aux réactions incrédules de ses élèves après la diffusion d'un documentaire sur la Shoah et le nazisme, et qui lui demandent comment les Allemands ont pu laisser commettre de pareilles horreurs sans réagir, Ben Ross décide de renforcer la cohésion de sa classe par un simple slogan, à l'efficacité redoutable : "La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l'Action". En quelques jours, certes, la discipline s'est améliorée, l'esprit de groupe prédomine entre élèves, mais ceux-ci commencent à perdre tout esprit critique. Très rapidement, ils se dotent d'un nom, d'un salut, véritable signe de reconnaissance, adoptent un uniforme destiné à dissimuler les inégalités sociales, et se mettent à révérer leur professeur comme un  véritable leader, obéissant sans broncher au moindre de ses ordres. Celui-ci, peu à peu, semble également se prendre au jeu, et apprécie, non sans une certaine ambivalence, la posture dans laquelle le placent ses élèves. Mais les premiers heurts commencent lorsque certains élèves décident de ne plus suivre le mouvement, conscients des dérives qui se mettent lentement mais sûrement en place ; aussitôt, ils sont considérés comme les brebis galeuses du groupe, à remettre dans le droit chemin ou à éliminer sans scrupules. Dès lors, plus rien ne semble pouvoir arrêter La Vague, ce mouvement qui se propage comme une traînée de poudre dans l'enceinte du lycée, et auquel tous les élèves sont contraints d'adhérer, sous la menace de représailles, si bien que l'Histoire paraît sur le point de se répéter, en dépit de toutes les leçons prétendument tirées du passé...


"Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens, si j'avais été allemand ?" a chanté, il y a quelques années un célèbre trio d'artistes. C'est la question que pose ce livre, inspiré d'une anecdote réelle, mais à laquelle il refuse de répondre, pour la simple et bonne raison qu'aucune réponse prédéfinie ne peut y être apportée. Si le raisonnement qui sous-tend ce roman, bien que par moments naïf et trop simpliste (voire carrément stupide : Hitler, malgré les rumeurs, n'était pas peintre en bâtiment, et l'hypothèse de sa folie a maintes fois été battue en brèche par les historiens), a néanmoins le mérite d'ouvrir vaguede nombreuses pistes de réflexion, le véritable point faible de cet ouvrage est son style, catastrophique. Une dissertation d'un élève de seconde serait mieux rédigée, ce qui n'est pas peu dire. Les dialogues entre personnages sont creux, les descriptions inexistantes, les analyses réduites à la portion congrue... Le vocabulaire est désespérément pauvre, les phrases sans aucun souffle, y compris dans les "discours" du professeur Ross adressés à ses élèves et censés les embrigader par une efficacité rhétorique qui demeure introuvable dans le texte qui nous est présenté. Ajoutons que les caractères des personnages sont à peine ébauchés, faisant la part belle aux stéréotypes et aux clichés ; seul le professeur, avec son ambivalence manifeste lorsqu'il commence à se laisser prendre à son propre jeu, pourrait susciter l'intérêt du lecteur, mais le manque de recul de l'auteur sur son personnage et sur son oeuvre empêche d'en tirer des analyses pertinentes. Alors oui, le thème est passionnant, l'expérience mérite qu'on s'y arrête, mais le livre n'est clairement pas à la hauteur de ses ambitions, et déçoit nettement par rapport au film magistral qui en a été tiré, et qui est bien plus subtil et percutant. L'avantage de ce roman est qu'il se lit très rapidement (à ce propos, le choix de la typographie est scandaleux : les lettres sont exagérément agrandies, comme dans un livre pour enfants de moins de dix ans, sans doute pour masquer la brièveté, et donc la superficialité, d'un roman qui refuse de traiter le fond de la question comme elle le mériterait), et donc permet de prolonger la réflexion qu'il aborde bien trop légèrement. En somme, une entreprise louable, mais malmenée par une forme scolaire et d'une platitude exaspérante, ce qui est fort dommage sur un thème aussi grave que celui-ci : oui, de telles interrogations sont nécessaires et salutaires, mais elles méritent mieux que ce banal pensum pour réellement nous faire réfléchir, puisque, plus que jamais "le ventre est encore fécond d'où a surgi la Bête immonde...", comme l'a dit un certain auteur d'un plus grand talent.   2 étoiles

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 20:57

Trente-six ans après avoir quitté les bancs du lycée, Nathan Zuckerman, écrivain, retrouve un ancien camarade, Seymour Levov, dit "Le Suédois", athlète vedette du petit lycée de Newark. A première vue, la vie de Seymour est d'une banalité effroyable : après avoir épousé une ex Miss New Jersey, il a repris l'usine de gants créée par son père, puis a eu d'une autre femme trois fils aussi brillants et sportifs que lui. Mais peu après le décès de Seymour, Nathan Zuckerman découvre que derrière la façade lisse du fils d'immigré juif parfaitement intégré à l'American Way of Life, se dissimulent des failles aussi secrètes que douloureuses : de son épouse ex Reine de beauté reconvertie dans l'élevage bovin, Seymour a aussi eu une fille, Merry, affectée durant toute sa jeunesse d'un bégaiement persistant. Adolescente au milieu des années 60, la jeune fille n'a plus supporté cette vie rangée de petits bourgeois retirés dans une paisible ville de campagne, avec leur insupportable indifférence aux ravages du capitalisme et de l'impérialisme américains. Elle s'engage alors, de plus en plus ouvertement, dans un militantisme radical, notamment sur la question de la guerre au Viêt-Nam, qui l'obsède jour et nuit. Ses parents, d'abord surpris, vite dépassés, doivent affronter cette furie de plus en plus déchaînée contre toutes les valeurs "conformistes" qu'ils incarnent, jusqu'au jour où elle commet l'irréparable en posant une bombe au magasin général de la ville, tuant sur le coup un médecin de quartier. Aussitôt recherchée par le FBI, Merry disparaît dans la nature, et la vie des Levov s'effondre en même temps que leurs certitudes. Durant cinq longues années, ils attendent désespérément son retour, mais l'enquête n'avance pas et Merry demeure introuvable, quoique Seymour ait parfois cru retrouver sa trace l'espace d'un instant. Pourtant, le jour où il finira par la retrouver, c'est toute sa vie qui basculera une seconde fois...

 

Avec ce roman écrit d'une main de maître, Philip Roth, une fois n'est pas coutume, a décidé d'écorner définitivement l'image du Rêve américain. Sous forme d'un récit relaté par son double littéraire, le personnage récurrent sous sa plume de Nathan Zuckerman, l'auteur nous livre un roman atypique et passionnant, et s'interroge sur despastorale.jpg thèmes aussi divers que l'incompréhension entre générations, l'engagement politique dévoyé par un idéalisme naïf, la lente désunion des couples, ou encore les bassesses et autres petites trahisons entre amis. La longue description de l'unviers de la ganterie, qui a pu paraître rébarbative à certains lecteurs, révèle en réalité une écriture fine et précise qui n'hésite pas à flirter, par moments, avec le réalisme balzacien (et puis, vous serez incollable sur la fabrication d'un gant, ce qui est plutôt rare de nos jours). Ce roman est aussi celui de trois générations successives, de l'âge d'or des années 50 avec le grand-père Levov et son ascension fulgurante à la crise morale et politique des années 70, qui signe aussi la fin du mythe américain. Entre les deux, les années 60 de Seymour, marquées par les sanglantes émeutes raciales qui ont enflammé une grande partie des États-Unis, y compris la petite ville de Newark, durant l'année 1967. Cette Pastorale américaine est aussi, finalement, une photo noir et blanc d'une Amérique un peu trop sûre d'elle-même, de ses valeurs et de son bon droit triomphant, mais dont le modèle ne parvient plus à séduire une jeune génération en quête de nouveaux idéaux. Malgré ses 600 pages, ce roman fougueux à la chronologie pour le moins surprenante s'avère tout simplement bouleversant, porté par une narration captivante et un solide sens du récit. Peut-être la fin, déroutante, pourrait-elle frustrer certains lecteurs avides de réponses, mais en même temps c'est elle qui fait toute la force du roman, ce roman qui n'en finit pas d'interroger le lecteur dans ses préjugés, en lui présentant une famille américaine en apparence modèle, mais qui dissimule un profond chaos. Définitivement, un excellent roman, qui est aussi une sublime histoire d'amour et de haine entre un père et sa fille, narrée sans concession, sans pathos et sans clichés. Du grand, du très grand Philip Roth, qui justifie amplement la place récurrente de cet auteur talentueux sur la liste des "Nobélisables".   4 étoiles

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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 23:08

Six nouvelles composent ce recueil hétérogène, présentant six facettes de la psychologie humaine, avec six personnages caractérisés en quelques lignes, et dont Zweig va nous raconter la vie étonnante, inquiétante ou passionnante. Il est d'abord question d'une jeune bourgeoise adultère, Irène confrontée un beau jour à une femme du peuple qui se prétend l'ancienne maîtresse de celui que l'héroïne a pris pour amant, et qui réclame à sa rivale des sommes de plus en plus exorbitantes en menaçant de révéler tout le scandale au mari trompé. La pauvre Irène n'a pas d'autre choix que de payer toujours plus pour retarder l'échéance, tout en se sachant parfaitement piégée : un jour viendra où elle ne pourra plus se procurer les sommes faramineuses que lui extorque sa rivale, et elle perdra son honneur, son mari et ses enfants. La peur et l'angoisse la saisissent désormais à chaque instant, à chaque coup de sonnette, à chaque visite, à chaque lettre qui arrive, si bien qu'elle finit par refuser de sortir de chez elle et par se consumer de terreur, jusqu'au jour où elle décide de mettre fin coûte que coûte à ce chantage... Parmi les autres nouvelles, on rencontre également une servante taciturne excessivement dévouée à son maître, jusqu'à commettre l'irréparable pour le débarrasser de son épouse acariâtre et possessive, un bouquiniste juif, véritable puits de science, qui, avec le début de la Seconde Guerre Mondiale, devient suspect d'espionnage en raison des courriers manifestement codés qu'il échange avec d'autres lettrés européens, ainsi qu'un collectionneur ayant passé sa vie à rassembler des estampes d'une valeur inestimable, mais devenu aveugle avec l'âge, a été dépouillé à son insu par sa femme et sa fille avec le début de la guerre et les difficultés financières devenues chaque jour plus pressantes. Avec sa galerie de personnages pittoresques, tour à tour émouvants, attachants ou au contraire repoussants, Zweig nous emmène au plus profond de l'âme humaine, construisant chaque nouvelle non sur un art de la chute ou du contrepoint, mais comme un petit roman avec ses enjeux et ses péripéties.

 

Connu pour son talent de conteur et d'observateur, Zweig fait honneur à sa réputation avec cet opuscule présentant six nouvelles particulièrement frappantes, tant par les personnages qu'elles mettent en scène que par les tranches de vie qu'elles parviennent à recréer en quelques pages à peine. Fin psychologue, et usant de procédés que n'aurait pas renié Maupassant lui-même, dont le talent de nouvelliste n'est plus à prouver, Zweig parvient à faire émerger une personnalité,peur.jpg un caractère singulier en quelques traits et nous emmène au coeur même de ses récits : le lecteur partage ainsi, page après page, toute l'angoisse d'Irène craignant que sa trahison n'éclate au grand jour, l'admiration muette d'un badaud pour un habile pickpocket, ou encore la vie morne et ridiculement servile d'une domestique dévouée corps et âme à son maître, et qui n'en tirera finalement qu'un bien maigre profit. Le style de Zweig est une véritable merveille et révèle un travail de réflexion particulièrement poussé pour trouver le mot qui correspondra parfaitement à la réalité décrite, à tel point que sa prose se caractérise par une fluidité et un rythme naturel tout à fait remarquables. S'exprimant toujours avec justesse, l'auteur se refuse à tout jugement moral sur ses personnages : Irène n'est jamais explicitement condamnée par le narrateur pour sa relation adultère, l'activité du pickpocket à l'affût est d'abord ironiquement présentée comme celle d'un détective particulièrement discret et habile, et les deux femmes forcées de vendre la collection du père de famille pour subsister sont davantage présentées comme des héroïnes touchantes que comme des détrousseuses. Comme Maupassant, une fois encore, Zweig est un de ces auteurs que l'on se plaît à retrouver régulièrement, pour quelques pages ou quelques chapitres, et qu'on prend plaisir à lire et surtout à relire, la deuxième lecture apportant un éclairage nouveau sur le texte à la lumière du dénouement. Seule la nouvelle intitulée "La femme et le paysage" paraît un peu terne et inconsistante, malgré son sujet pour le moins original et croustillant, par rapport aux splendides récits qui l'entourent, notamment "Leporella" et "La collection invisible", sans parler, bien évidemment, de la nouvelle éponyme, magistrale, rappelant à bien des égards les chefs-d'oeuvre de l'auteur que sont Le joueur d'échecs et Vingt-quatre heures de la vie d'une femme. Idéal pour se familiariser avec Zweig ou pour retrouver un auteur toujours aussi agréable à lire.3,5 étoiles


Voir également, du même auteur, la critique de La confusion des sentiments et de Un soupçon légitime

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