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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 20:50

A El Idilio, petit village situé à l'orée de la forêt amazonienne, les anciens colons cohabitent tant bien que mal avec les chercheurs d'or, les aventuriers partis à la recherche de l'Eldorado et avec les Jivaros, des Indiens rejetés par leur propre peuple et hantant le port en quête d'alcool. La bourgade est administrée par un maire obèse suant continuellement à grosses gouttes et surnommé "La Limace" par les habitants du village. En dehors d'un bateau qui le ravitaille quelques fois par an, El Idilio vit coupé du monde. Mais un jour, les Indiens Shuars, qui vivent non loin de là, repliés dans la forêt, rapportent au village le cadavre d'un chasseur blanc atrocement mutilé. Le maire s'empresse d'accuser les Indiens mais Antonio José Bolivar, un vieil homme veuf habitant le village depuis des années, et grand lecteur de romans d'amour, attribue le meurtre non à une main humaine mais à la griffe d'un fauve. Une femelle jaguar, précisément, qui cherche à venger la mort de ses petits, cruellement abattus par le chasseur. Le maire, qui ne supporte pas d'être publiquement contredit, est bien décidé à faire payer à Bolivar cet affront, et l'occasion ne va pas tarder à se présenter, car les morts se multiplient : le jaguar ne cessant de faire davantage de victimes et se rapprochant de plus en plus du village, il devient urgent de le retrouver et de l'abattre afin de mettre un terme à son implacable appétit de vengeance. Bien évidemment, Bolivar est tout désigné pour cette tâche, lui qui connaît la forêt comme sa poche et qui a vécu durant de longues années auprès des Shuars, dont il a appris de nombreuses techniques de chasse. Mais l'adversaire, cette fois-ci, est l'un des plus redoutables qu'il ait eu à affronter, et le vieil homme n'est pas certain d'en revenir vivant...

 

Roman le plus célèbre de Sepulveda, qui lui assura une renommée internationale, cet ouvrage a très - trop - vite été rangé dans la catégorie des romans de gare, en raison de son petit nombre de pages et de l'apparente simplicitésepulveda de son intrigue et de son style. Certes, ces aspects sont indéniables, mais Sepulveda surpasse largement, et à plus d'un titre, tous les Marc Levy, Anna Gavalda et autres Amélie Nothomb, sans parler de Paolo Coelho lui-même, à qui on l'a souvent comparé, notamment pour les thèmes qu'il aborde dans ses romans (la quête de soi, le sacré, l'honneur, la lutte...). D'abord parce que ce roman, sous son aspect simple, voire simpliste, est en réalité plus profond qu'il n'y paraît, et ne se résume pas à une banale leçon pseudo-écologique sur la barbarie des hommes et sur la nécessité de protéger l'Amazonie : il s'agit d'un récit palpitant, dont l'humour n'est pas absent, loin s'en faut (et les descriptions du maire sont particulièrement amusantes, quoique un peu faciles), qui transporte véritablement son lecteur dans ces contrées sauvages de l'Amazonie, où la présence d'une femelle jaguar assoiffée de vengeance peut mettre en péril tout un village. Le style de cet ouvrage apparaît simple et subtil à la fois, d'une densité parfaite pour rendre compte des réalités décrites, majestueux sans faste ni ostentation, comme si les mots coulaient naturellement sous la plume de l'auteur, et les personnages sont plutôt bien campés, en général loin des clichés (même le maire ventripotent et perpétuellement en sueur n'est pas aussi ridicule qu'il n'en a l'air, notamment par le côté inquiétant qu'il révèle dans certaines scènes). Le seul bémol concernant cet ouvrage est sa longueur : il est beaucoup trop court pour satisfaire tout lecteur digne de ce nom, et nous immerge dans un univers qu'on ne quitte qu'à contrecoeur. Une grande leçon d'humanité, paradoxalement donnée lors d'une lutte à mort contre un animal, ce qui ne peut manquer de faire penser à un autre classique de la littérature au titre très proche, Le Vieil Homme et la Mer, et comparer Sepulveda à Hemingway est sans doute l'un des plus beaux compliments que l'on pourrait lui faire. 3,5 étoiles

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 22:49

Cette histoire commence par un banal dîner dans la haute bourgeoisie parisienne. Banal ? Non, car l'hôtesse, la très raffinée Sophie du Vivier (ça ne s'invente pas !), a tout prévu, tout millimétré, tout orchestré dans les moindres détails, comme à chaque fois, pour que ce dîner soit absolument parfait. Du choix des invités au plan de table en passant par le menu et la décoration, rien n'a été laissé au hasard, car l'enjeu du dîner est primordial : permettre à M. du Vivier de conclure une affaire avec un célèbre homme d'affaires étranger, invité d'honneur de la soirée. Mais au dernier moment, alors que la maîtresse de maison pensait avoir paré à la moindre éventualité, un invité se décommande, et c'est le drame : au moment de passer à table, il n'y a plus que treize convives, dont l'une, ultra superstitieuse, refuse de commencer le dîner dans ces conditions. La situation est désespérée, mais aux grands maux, les grands remèdes. Une nouvelle "invitée" est choisie au mépris de toutes les règles de la bienséance : il s'agit de la bonne de la maison, Sonia. Mais l'on n'abolit pas si facilement les convenances et les préjugés de caste, et la pauvre Sonia apprend à ses dépens que l'on ne pénètre pas ainsi le cénacle du gratin parisien, surtout lorsqu'on s'appelle en réalité Oumelkheir Ben Saïd, que l'on est d'origine maghrébine, et que l'on prépare un doctorat d'Histoire de l'Art. Une soubrette arabe (enfin, berbère) et intelligente de surcroît, c'est plus qu'il n'en faut pour faire déraper la soirée et révéler les vraies natures de chacun...

 

Depuis le temps que Pierre Assouline inonde la blogosphère de ses chroniques pédantes et dégoulinantes de suffisance, on attendait avec impatience de lire l'un de ses écrits, qui devaient sans nul doute être bien supérieurs à tous les romans qu'il renvoie régulièrement aux limbes dont ils n'auraient jamais dû sortir, selon lui. Eh bien, précisément, c'est loin d'être le cas. Disons-le franchement : ce roman est complètement raté. L'intrigue tient sur un post-it et a dû être rédigée entre invites.jpgChâtelet et République, les personnages sont stéréotypés et prévisibles (en plus d'être tous excessivement odieux et déplaisants, enfermés dans leurs préjugés ou au contraire pétris de bonnes intentions), les dialogues d'une banalité et d'une stupidité effrayantes (florilège de thèmes abordés lors des conversations mondaines du dîner : l'immigration, la religion, l'excision, les rapports entre le Proche-Orient et l'Occident...), sans parler du style, horripilant. Oui, Pierre Assouline a visiblement dévoré le Littré, et il adore nous montrer l'étendue de son vocabulaire et sa maîtrise de la syntaxe en allongeant délibérément ses phrases ou au contraire en les hachant à la Duras, s'imaginant sans doute que c'est là ce qu'on appelle "avoir du style". De même, répéter les bons mots de Churchill ou de Guitry donne certainement l'air brillant en société, mais les recopier dans son roman ne donne pas plus d'esprit à ses personnages, qui en sont cruellement dépourvus, malgré leur brillante carte de visite, puisqu'ils sont pour la plupart issus de Sciences Po ou de l'ENS (enfin, entre gens de la "haute", on dit visiblement "la rue d'Ulm", ça fait plus chic). En bref, si l'on s'attend à de l'humour caustique ou à une satire virulente de l'élite parisienne, on est immanquablement déçu, sans doute parce que Pierre Assouline est lui-même trop proche de ce genre de cercles prétendument intellectuels pour en brosser un portrait décapant. Quel dommage que ce critique, si prolixe lorsqu'il s'agit de dénigrer le travail des autres (ou d'encenser des auteurs complètement méconnus, et souvent à juste titre), ne soit pas plus clairvoyant sur son propre talent, et nous serve ce genre d'ouvrage ennuyeux au possible. Que Pierre Assouline, dorénavant, garde sa brillante culture pour ses soirées et ses cocktails, au lieu de la déverser pompeusement sur un pauvre lecteur qui n'en demandait pas tant.   0 étoile.

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17 mars 2012 6 17 /03 /mars /2012 17:49

1348, la peste se propage progressivement dans toute l'Angleterre. Neuf personnes se trouvent réunies par hasard, liées par un intérêt commun : survivre à tout prix, et échapper à la "pestilence" qui ravage village après village, en gagnant le Nord encore épargné par la contagion. La première d'entre elles est un vieux marchand se faisant appeler "Camelot", spécialiste de la vente de fausses reliques. Se joignent successivement à lui un maître de musique italien et son élève, un magicien antipathique, un conteur doté d'une aile de cygne en guise de bras, un peintre et son épouse enceinte, ainsi qu'une étrange petite fille capable de lire dans les runes, et la jeune femme qui prend soin d'elle. Cette troupe hétéroclite se réunit nuit après nuit autour du chariot du magicien, véritable point de ralliement de la compagnie, mais des tensions menacent à chaque instant l'harmonie précaire qui règne entre ses membres. Aussi, lorsque l'un d'entre eux est retrouvé pendu à un arbre, alors même que le groupe semble poursuivi par un mystérieux loup qui se manifeste presque chaque nuit par ses hurlements terrifiants, les personnages commencent à se soupçonner les uns les autres d'être mêlés à cette mort pour le moins suspecte, même s'il n'est pas exclu qu'il s'agisse d'un suicide. Pourtant, quand un deuxième corps est découvert, nu, égorgé et affreusement mutilé, le doute n'est plus permis : quelqu'un a décidé d'éliminer un à un les membres du groupe, et il est fort possible que cette personne soit elle-même un membre de la troupe. Dès lors, entre la menace de l'épidémie et celle d'un meurtrier, la petite compagnie aura bien du mal à gagner sa destination, d'autant que tous ses membres semblent avoir quelque chose à cacher...

 

Il y a certains romans devant lesquels on passe régulièrement sans s'arrêter lorsqu'on flâne dans les librairies. Mais le jour où la curiosité nous pousse à lire la quatrième de couverture, on découvre un petit bijou d'écriture, parfaitement documenté, comme l'atteste la notice présente à la fin de l'édition, et vraiment passionnant, malgré un rythme pourtant plutôt lent. C'est là tout le paradoxe de ce roman : alors même que le premier meurtre ne se produit qu'à la moitié du livre menteurs.jpg(donc après 300 pages environ !), on ne s'ennuie jamais tout au long de ce périple à travers l'Angleterre du XIVe siècle, qui aborde de nombreux thèmes souvent laissés de côté par les manuels d'Histoire (l'homosexualité, l'antisémitisme, le fanatisme, la magie noire, les mentalités, la transgression amoureuse...). Les personnages, qui peuvent paraître un peu caricaturaux au début du roman, cachent en réalité des failles bien plus profondes et des personnalités bien plus complexes qu'il n'y paraît, motivant une série de rebondissements inattendus, jusqu'à un dénouement à vous glacer le sang, même si la fin, délibérément ouverte et laissant le sort d'une partie des personnages dans l'incertitude la plus complète, permet au lecteur d'achever l'histoire à son gré. En réalité, le plus gros défaut de ce roman est finalement le choix de sa couverture, très laide et ne correspondant pas du tout au contenu de l'intrigue, à tel point qu'au premier coup d'oeil, on ne voit pas un moine passant dans une abbaye en ruine, mais un jeune "voyou" avec une capuche sur la tête, ce qui est tout de même un peu embêtant pour un thriller historique censé se dérouler aux alentours de 1350. Porté par un souffle romanesque digne de l'oeuvre mythique de Ken Follet, Les Piliers de la Terre, cet ouvrage atypique nous emmène dans un monde peuplé de sirènes momifiées, de devineresses aux cheveux blancs, d'être hybrides mi-hommes, mi-cygnes, de loups-garous et de sorcières, où les superstitions sont encore extrêmement vivaces, malgré les menaces de l'Église qui assimile ces pratiques à des hérésies. Même si le narrateur peut parfois paraître un peu péremptoire et agaçant tant il est satisfait de lui-même et affiche un comportement irréprochable et plein de sagesse, les personnages qui l'entourent sont véritablement fascinants et suscitent vite l'attachement ou la répulsion du lecteur. Enfin, ce thriller jouit d'une efficacité redoutable, à tel point qu'il vous sera sans doute difficile de le lâcher en cours de lecture, et tous les romans de 650 pages ne peuvent pas en dire autant. En bref, un excellent roman, palpitant, au style admirable, à l'intrigue parfaitement construite, avec une tension qui va crescendo au fil des pages, et qui vous laisse une impression de tristesse une fois terminé, tant il vous fait intimement partager le sort de ces neuf personnages menacés par des forces qui les dépassent.  4 étoiles

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 22:46

Dans une Amérique imaginaire, mais pas si différente de notre monde que cela, minée par la dérive sécuritaire et le désespoir ambiant, une drogue aux effets dévastateurs à fait son apparition et s'est répandue à toute vitesse dans le pays. Cette drogue, c'est la Substance Mort, un produit chimique qui détruit progressivement les cellules nerveuses et provoque des troubles de la perception et de la personnalité. C'est dans ce contexte inquiétant qu'évolue Fred, agent de la Brigade des Stups, dont la véritable identité est préservée par le port d'un "complet brouillé", petit bijou de technologie qui affiche successivement des millions de visages et de vêtements, de façon à dissimuler parfaitement l'apparence, ainsi que la voix de celui qui le porte. Or, un jour, Fred est chargé d'enquêter sur un homme apparemment impliqué dans le réseau de la Substance Mort, Bob Arctor. Le problème, c'est que ce dernier n'est autre que Fred lui-même. Le voilà donc qui va devoir pousser son double jeu à son paroxysme, en se méfiant désormais aussi bien de ses collègues des Stups que des amis avec lesquels il vit dans ce qui fut autrefois une maison accueillante et pleine de vie et qui est à présent un taudis, car il découvre rapidement que c'est un de ses proches qui l'a dénoncé aux autorités. Mais qui ? Le jovial Luckman, la douce et énigmatique Donna, l'antipathique Barris, le discret Freck ? A se surveiller lui-même en permanence, Bob Arctor semble peu à peu perdre pied, et sombre dans la paranoïa, en se mettant à croire qu'il est la victime d'un piège invisible prêt à se refermer sur lui à tout moment, alors même que les premiers ravages de la Substance Mort commencent à se faire ressentir sur son système nerveux...

 

"N'espérez pas de happy end", annonce péremptoirement l'affiche de l'adaptation cinématographique du roman, excellente au demeurant. Le moins que l'on puisse dire, c'est que P. K. Dick n'est pas vraiment coutumier de ce genre de dénouement et, qui plus est, c'est finalement loin d'être l'enjeu de ce roman, certainement le plus autobiographique de toute l'oeuvre du maître, et conclu par une note de l'auteur particulièrement émouvante, dédiant l'ouvrage à ses nombreux amis victimes de substance-mort.gifla drogue (P. K. Dick ayant lui-même fréquenté le milieu des junkies), décédés ou affectés par diverses pathologies nerveuses incurables. Une fois de plus, P. K. Dick crée en quelques pages un univers aussi étrange qu'étrangement familier : mis à part quelques inventions (parfois volontairement obscures et vagues, tel le céphascope, sorte de chaîne-hifi avant l'heure, mais dont l'usage n'est jamais clairement défini par le narrateur), le monde dans lequel évoluent les personnages ressemble terriblement au nôtre, avec une société de plus en plus surveillée où les citoyens sont traqués, épiés, filmés et suspectés en permanence. L'évolution de ce roman est particulièrement déstabilisante, puisque les personnages enchaînent les discussions sans fin (notamment dans une scène d'anthologie sur le nombre de vitesses d'un vélo), égarant le lecteur dans des échanges à la limite de l'absurde (par moments renforcé par une traduction paresseuse et maladroite). Néanmoins, tout s'accélère dans les cent dernières pages, à tel point que le dénouement arrive comme un uppercut qui vous laisse sensiblement K.O., avec des révélations fracassantes et de retournements de situation donnés de manière plutôt allusive (en clair : il faut s'accrocher pour bien comprendre, mais ça vaut vraiment le coup). Même si ce roman ne s'inscrit pas véritablement dans le genre de la SF, on y reconnaît toutefois certaines des grandes obsessions de K. Dick, notamment la duplicité des êtres, les troubles mentaux, la manipulation, ou encore le cycle de la vie et de la mort, ainsi que son style simple et plaisant, qui ici se retrouve criblé d'argot et s'adapte habilement à la façon de parler de chaque personnage, permettant de mieux les cerner. Seul regret : le titre original, "A scanner darkly", avec sa référence à l'Epître de Saint Paul aux Corinthiens (on sait d'ailleurs que K. Dick avait été profondément marqué par la littérature biblique) est bien plus mystérieux et profond que notre banal "Substance Mort", et aurait dû être conservé... Mais ce reproche est bien maigre et ne remet pas en question la force de ce livre aussi intrigant que poignant.      3,5 étoiles4

 

Voir aussi la critique de Minority Report (et autres récits), de Philip K. Dick

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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 16:28

Ce recueil de nouvelles, composé de quatre récits très différents les uns des autres et rédigés à plusieurs années d'intervalles, affiche néanmoins une relative unité, ne serait-ce que par le dépaysement géographique qu'ils offrent : en effet, d'une nouvelle à l'autre, le lecteur voyage de New York au Portugal, de Saint-Malo au Mozambique, croisant au fil des pages un poète, un soldat, un négociant, des clandestins et des esclaves qui, tous, nous montrent la face la plus sombre de l'humanité. La première nouvelle, "Sang négrier", commence par l'évasion de cinq esclaves noirs, achetés en Afrique et destinés à être vendus aux Etats-Unis par un trafiquant français, contraint de faire une escale à Saint-Malo avant de gagner l'Amérique ; les esclaves fuyards se dispersent à travers toute la ville, affolant la population, et l'armateur du navire décide, accompagné de quelques matelots et d'habitants, de se lancer dans une véritable chasse à l'homme. Mais le héros de cette nouvelle est loin d'imaginer qu'il paiera toute sa vie chaque goutte du sang d'esclave versé durant cette funeste nuit... Le deuxième récit, "Gramercy Park Hôtel", nous emmène à New York, où un vieux juif agressé dans la rue par une bande de voyous se remémore, peu avant de mourir, son amour démesuré pour Ella, il y a des années de cela, livrant une jolie méditation sur le temps qui passe, la nécessité de jouir de l'instant présent ou le souvenir. Quant aux deux dernières nouvelles, elles prennent en grande partie place sur le contient africain, avec un Colonel Barbaque allongé dans une pirogue glissant au fil de l'eau, prétexte à une évocation de ses combats passés, et quatre amis portugais qui se racontent diverses histoires, et plus particulièrement un récit de trafic d'esclaves qui tourne au drame. Autant de destins croisés qui nous invitent à une réflexion sur la complexité de l'âme humaine, entre noirceur et générosité, entre passion et violence sanguinaire, entre tolérance et cruauté.

 

Laurent Gaudé, récompensé en 2004 par le Prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta, nous entraîne avec ce court recueil de nouvelles dans un voyage effréné à travers les siècles et les continents, s'attachant à des thèmes récurrents dans son oeuvre, tels la Première Guerre Mondiale, la peinture d'une Afrique rongée par la violence et l'appât du gain, la mozambique.jpgmalédiction, la conscience du temps qui passe ou encore la part sombre des hommes. Comme à son habitude, Laurent Gaudé nous plonge avec brio dans ses histoires, grâce à son talent de conteur et à son style à la fois simple et poétique, sobre et non dénué de souffle épique par moments, et même si ce recueil s'avère inégal (notamment parce que la deuxième nouvelle, celle qui se passe à New York, manque d'originalité et de profondeur, et ne présente aucun lien avec les autres récits), on se laisse emporter avec plaisir par le rythme de la narration. Bien loin de nouvellistes comme Maupassant, Tchekhov ou Zweig, Gaudé ne cherche pas à brosser le tableau d'une société, à nous surprendre ou à nous faire sourire par une chute soigneusement préparée ; tout son talent consiste à bâtir en quelques pages un univers à mi-chemin entre le mythe et la réalité, entre l'inconnu et le familier, entre l'Afrique et l'Europe, puisque trois de ces nouvelles sont précisément construites autour de la rencontre de ces deux continents. Avec ses personnages dévorés par les regrets ou les remords, Gaudé parvient à leur donner une étonnante proximité avec le lecteur, malgré leur éloignement géographique ou temporel, si bien que l'on ne peut s'empêcher, à la lecture de ce recueil, d'être finalement renvoyé à soi-même, à ses propres déceptions et à sa propre nostalgie. Et même si l'ultime nouvelle, celle qui donne son nom à l'ouvrage, se révèle terriblement frustrante, pour une raison que je vous laisse découvrir, et constitue un pied-de-nez facétieux au lecteur et au genre littéraire de la nouvelle telle qu'on la conçoit habituellement, elle a néanmoins le mérite d'ouvrir un champ presque illimité à l'imaginaire de chacun, ce qui n'est somme toute plus si courant, de nos jours.    3,5 étoiles

 

Voir aussi Le soleil des Scorta et La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé

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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 14:19

Ce roman, inspiré de faits réels s'étant déroulés dans un petit lycée américain, à la fin des années 1970, met en scène Ben Ross, un professeur d'Histoire à la pédagogie plutôt innovante, qui décide de mettre en place une expérience radicale : face aux réactions incrédules de ses élèves après la diffusion d'un documentaire sur la Shoah et le nazisme, et qui lui demandent comment les Allemands ont pu laisser commettre de pareilles horreurs sans réagir, Ben Ross décide de renforcer la cohésion de sa classe par un simple slogan, à l'efficacité redoutable : "La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l'Action". En quelques jours, certes, la discipline s'est améliorée, l'esprit de groupe prédomine entre élèves, mais ceux-ci commencent à perdre tout esprit critique. Très rapidement, ils se dotent d'un nom, d'un salut, véritable signe de reconnaissance, adoptent un uniforme destiné à dissimuler les inégalités sociales, et se mettent à révérer leur professeur comme un  véritable leader, obéissant sans broncher au moindre de ses ordres. Celui-ci, peu à peu, semble également se prendre au jeu, et apprécie, non sans une certaine ambivalence, la posture dans laquelle le placent ses élèves. Mais les premiers heurts commencent lorsque certains élèves décident de ne plus suivre le mouvement, conscients des dérives qui se mettent lentement mais sûrement en place ; aussitôt, ils sont considérés comme les brebis galeuses du groupe, à remettre dans le droit chemin ou à éliminer sans scrupules. Dès lors, plus rien ne semble pouvoir arrêter La Vague, ce mouvement qui se propage comme une traînée de poudre dans l'enceinte du lycée, et auquel tous les élèves sont contraints d'adhérer, sous la menace de représailles, si bien que l'Histoire paraît sur le point de se répéter, en dépit de toutes les leçons prétendument tirées du passé...


"Aurais-je été meilleur ou pire que ces gens, si j'avais été allemand ?" a chanté, il y a quelques années un célèbre trio d'artistes. C'est la question que pose ce livre, inspiré d'une anecdote réelle, mais à laquelle il refuse de répondre, pour la simple et bonne raison qu'aucune réponse prédéfinie ne peut y être apportée. Si le raisonnement qui sous-tend ce roman, bien que par moments naïf et trop simpliste (voire carrément stupide : Hitler, malgré les rumeurs, n'était pas peintre en bâtiment, et l'hypothèse de sa folie a maintes fois été battue en brèche par les historiens), a néanmoins le mérite d'ouvrir vaguede nombreuses pistes de réflexion, le véritable point faible de cet ouvrage est son style, catastrophique. Une dissertation d'un élève de seconde serait mieux rédigée, ce qui n'est pas peu dire. Les dialogues entre personnages sont creux, les descriptions inexistantes, les analyses réduites à la portion congrue... Le vocabulaire est désespérément pauvre, les phrases sans aucun souffle, y compris dans les "discours" du professeur Ross adressés à ses élèves et censés les embrigader par une efficacité rhétorique qui demeure introuvable dans le texte qui nous est présenté. Ajoutons que les caractères des personnages sont à peine ébauchés, faisant la part belle aux stéréotypes et aux clichés ; seul le professeur, avec son ambivalence manifeste lorsqu'il commence à se laisser prendre à son propre jeu, pourrait susciter l'intérêt du lecteur, mais le manque de recul de l'auteur sur son personnage et sur son oeuvre empêche d'en tirer des analyses pertinentes. Alors oui, le thème est passionnant, l'expérience mérite qu'on s'y arrête, mais le livre n'est clairement pas à la hauteur de ses ambitions, et déçoit nettement par rapport au film magistral qui en a été tiré, et qui est bien plus subtil et percutant. L'avantage de ce roman est qu'il se lit très rapidement (à ce propos, le choix de la typographie est scandaleux : les lettres sont exagérément agrandies, comme dans un livre pour enfants de moins de dix ans, sans doute pour masquer la brièveté, et donc la superficialité, d'un roman qui refuse de traiter le fond de la question comme elle le mériterait), et donc permet de prolonger la réflexion qu'il aborde bien trop légèrement. En somme, une entreprise louable, mais malmenée par une forme scolaire et d'une platitude exaspérante, ce qui est fort dommage sur un thème aussi grave que celui-ci : oui, de telles interrogations sont nécessaires et salutaires, mais elles méritent mieux que ce banal pensum pour réellement nous faire réfléchir, puisque, plus que jamais "le ventre est encore fécond d'où a surgi la Bête immonde...", comme l'a dit un certain auteur d'un plus grand talent.   2 étoiles

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 20:57

Trente-six ans après avoir quitté les bancs du lycée, Nathan Zuckerman, écrivain, retrouve un ancien camarade, Seymour Levov, dit "Le Suédois", athlète vedette du petit lycée de Newark. A première vue, la vie de Seymour est d'une banalité effroyable : après avoir épousé une ex Miss New Jersey, il a repris l'usine de gants créée par son père, puis a eu d'une autre femme trois fils aussi brillants et sportifs que lui. Mais peu après le décès de Seymour, Nathan Zuckerman découvre que derrière la façade lisse du fils d'immigré juif parfaitement intégré à l'American Way of Life, se dissimulent des failles aussi secrètes que douloureuses : de son épouse ex Reine de beauté reconvertie dans l'élevage bovin, Seymour a aussi eu une fille, Merry, affectée durant toute sa jeunesse d'un bégaiement persistant. Adolescente au milieu des années 60, la jeune fille n'a plus supporté cette vie rangée de petits bourgeois retirés dans une paisible ville de campagne, avec leur insupportable indifférence aux ravages du capitalisme et de l'impérialisme américains. Elle s'engage alors, de plus en plus ouvertement, dans un militantisme radical, notamment sur la question de la guerre au Viêt-Nam, qui l'obsède jour et nuit. Ses parents, d'abord surpris, vite dépassés, doivent affronter cette furie de plus en plus déchaînée contre toutes les valeurs "conformistes" qu'ils incarnent, jusqu'au jour où elle commet l'irréparable en posant une bombe au magasin général de la ville, tuant sur le coup un médecin de quartier. Aussitôt recherchée par le FBI, Merry disparaît dans la nature, et la vie des Levov s'effondre en même temps que leurs certitudes. Durant cinq longues années, ils attendent désespérément son retour, mais l'enquête n'avance pas et Merry demeure introuvable, quoique Seymour ait parfois cru retrouver sa trace l'espace d'un instant. Pourtant, le jour où il finira par la retrouver, c'est toute sa vie qui basculera une seconde fois...

 

Avec ce roman écrit d'une main de maître, Philip Roth, une fois n'est pas coutume, a décidé d'écorner définitivement l'image du Rêve américain. Sous forme d'un récit relaté par son double littéraire, le personnage récurrent sous sa plume de Nathan Zuckerman, l'auteur nous livre un roman atypique et passionnant, et s'interroge sur despastorale.jpg thèmes aussi divers que l'incompréhension entre générations, l'engagement politique dévoyé par un idéalisme naïf, la lente désunion des couples, ou encore les bassesses et autres petites trahisons entre amis. La longue description de l'unviers de la ganterie, qui a pu paraître rébarbative à certains lecteurs, révèle en réalité une écriture fine et précise qui n'hésite pas à flirter, par moments, avec le réalisme balzacien (et puis, vous serez incollable sur la fabrication d'un gant, ce qui est plutôt rare de nos jours). Ce roman est aussi celui de trois générations successives, de l'âge d'or des années 50 avec le grand-père Levov et son ascension fulgurante à la crise morale et politique des années 70, qui signe aussi la fin du mythe américain. Entre les deux, les années 60 de Seymour, marquées par les sanglantes émeutes raciales qui ont enflammé une grande partie des États-Unis, y compris la petite ville de Newark, durant l'année 1967. Cette Pastorale américaine est aussi, finalement, une photo noir et blanc d'une Amérique un peu trop sûre d'elle-même, de ses valeurs et de son bon droit triomphant, mais dont le modèle ne parvient plus à séduire une jeune génération en quête de nouveaux idéaux. Malgré ses 600 pages, ce roman fougueux à la chronologie pour le moins surprenante s'avère tout simplement bouleversant, porté par une narration captivante et un solide sens du récit. Peut-être la fin, déroutante, pourrait-elle frustrer certains lecteurs avides de réponses, mais en même temps c'est elle qui fait toute la force du roman, ce roman qui n'en finit pas d'interroger le lecteur dans ses préjugés, en lui présentant une famille américaine en apparence modèle, mais qui dissimule un profond chaos. Définitivement, un excellent roman, qui est aussi une sublime histoire d'amour et de haine entre un père et sa fille, narrée sans concession, sans pathos et sans clichés. Du grand, du très grand Philip Roth, qui justifie amplement la place récurrente de cet auteur talentueux sur la liste des "Nobélisables".   4 étoiles

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22 janvier 2012 7 22 /01 /janvier /2012 23:08

Six nouvelles composent ce recueil hétérogène, présentant six facettes de la psychologie humaine, avec six personnages caractérisés en quelques lignes, et dont Zweig va nous raconter la vie étonnante, inquiétante ou passionnante. Il est d'abord question d'une jeune bourgeoise adultère, Irène confrontée un beau jour à une femme du peuple qui se prétend l'ancienne maîtresse de celui que l'héroïne a pris pour amant, et qui réclame à sa rivale des sommes de plus en plus exorbitantes en menaçant de révéler tout le scandale au mari trompé. La pauvre Irène n'a pas d'autre choix que de payer toujours plus pour retarder l'échéance, tout en se sachant parfaitement piégée : un jour viendra où elle ne pourra plus se procurer les sommes faramineuses que lui extorque sa rivale, et elle perdra son honneur, son mari et ses enfants. La peur et l'angoisse la saisissent désormais à chaque instant, à chaque coup de sonnette, à chaque visite, à chaque lettre qui arrive, si bien qu'elle finit par refuser de sortir de chez elle et par se consumer de terreur, jusqu'au jour où elle décide de mettre fin coûte que coûte à ce chantage... Parmi les autres nouvelles, on rencontre également une servante taciturne excessivement dévouée à son maître, jusqu'à commettre l'irréparable pour le débarrasser de son épouse acariâtre et possessive, un bouquiniste juif, véritable puits de science, qui, avec le début de la Seconde Guerre Mondiale, devient suspect d'espionnage en raison des courriers manifestement codés qu'il échange avec d'autres lettrés européens, ainsi qu'un collectionneur ayant passé sa vie à rassembler des estampes d'une valeur inestimable, mais devenu aveugle avec l'âge, a été dépouillé à son insu par sa femme et sa fille avec le début de la guerre et les difficultés financières devenues chaque jour plus pressantes. Avec sa galerie de personnages pittoresques, tour à tour émouvants, attachants ou au contraire repoussants, Zweig nous emmène au plus profond de l'âme humaine, construisant chaque nouvelle non sur un art de la chute ou du contrepoint, mais comme un petit roman avec ses enjeux et ses péripéties.

 

Connu pour son talent de conteur et d'observateur, Zweig fait honneur à sa réputation avec cet opuscule présentant six nouvelles particulièrement frappantes, tant par les personnages qu'elles mettent en scène que par les tranches de vie qu'elles parviennent à recréer en quelques pages à peine. Fin psychologue, et usant de procédés que n'aurait pas renié Maupassant lui-même, dont le talent de nouvelliste n'est plus à prouver, Zweig parvient à faire émerger une personnalité,peur.jpg un caractère singulier en quelques traits et nous emmène au coeur même de ses récits : le lecteur partage ainsi, page après page, toute l'angoisse d'Irène craignant que sa trahison n'éclate au grand jour, l'admiration muette d'un badaud pour un habile pickpocket, ou encore la vie morne et ridiculement servile d'une domestique dévouée corps et âme à son maître, et qui n'en tirera finalement qu'un bien maigre profit. Le style de Zweig est une véritable merveille et révèle un travail de réflexion particulièrement poussé pour trouver le mot qui correspondra parfaitement à la réalité décrite, à tel point que sa prose se caractérise par une fluidité et un rythme naturel tout à fait remarquables. S'exprimant toujours avec justesse, l'auteur se refuse à tout jugement moral sur ses personnages : Irène n'est jamais explicitement condamnée par le narrateur pour sa relation adultère, l'activité du pickpocket à l'affût est d'abord ironiquement présentée comme celle d'un détective particulièrement discret et habile, et les deux femmes forcées de vendre la collection du père de famille pour subsister sont davantage présentées comme des héroïnes touchantes que comme des détrousseuses. Comme Maupassant, une fois encore, Zweig est un de ces auteurs que l'on se plaît à retrouver régulièrement, pour quelques pages ou quelques chapitres, et qu'on prend plaisir à lire et surtout à relire, la deuxième lecture apportant un éclairage nouveau sur le texte à la lumière du dénouement. Seule la nouvelle intitulée "La femme et le paysage" paraît un peu terne et inconsistante, malgré son sujet pour le moins original et croustillant, par rapport aux splendides récits qui l'entourent, notamment "Leporella" et "La collection invisible", sans parler, bien évidemment, de la nouvelle éponyme, magistrale, rappelant à bien des égards les chefs-d'oeuvre de l'auteur que sont Le joueur d'échecs et Vingt-quatre heures de la vie d'une femme. Idéal pour se familiariser avec Zweig ou pour retrouver un auteur toujours aussi agréable à lire.3,5 étoiles


Voir également, du même auteur, la critique de La confusion des sentiments et de Un soupçon légitime

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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 12:42

Encore bouleversé par la mort aussi prématurée qu'inattendue d'Anja, dont il était très épris, Aksel, désormais livré à lui-même (son père est parti refaire sa vie à l'autre bout de la Norvège, sa mère est décédée quand il était encore enfant, et sa soeur, elle aussi très éprouvée par le décès d'Anja, avec qui elle avait eu une liaison, s'est réfugiée à l'autre bout du monde pour tenter de fuir son chagrin), décide de passer l'été dans le chalet de son amie et ancienne rivale qu concours de "Jeune Maestro", Rebecca Frost. Mais un funeste hasard va le rappeler brusquement à son douloureux travail de deuil, en lui faisant sauver d'une noyade accidentelle Marianne Skoog, la mère d'Anja, et veuve de Bror Skoog (qui s'est suicidé quelques jours avant la mort d'Anja, faisant courir les rumeurs les plus effroyables sur les relations qu'il entretenait avec sa fille). Peu après son retour dans la capitale, Aksel se voit contraint de se trouver un nouveau logement et, au hasard d'une petite annonce placardée dans les rues, il se retrouve locataire de l'ancienne chambre d'Anja, dans la maison des Skoog. Au même moment, la redoutable Selma Lynge, son professeur de piano aussi géniale que tyrannique, lui annonce qu'elle a l'intention de lui faire faire ses débuts dans neuf mois, avec un concert au programme exceptionnellement difficile. Aksel va donc devoir jongler entre ses longues heures de répétition au piano, son amitié amoureuse avec la belle Rebecca, pourtant sur le point de se marier, et sa relation ambiguë avec Marianne Skoog, en qui il voit, bien plus que la simple mère d'Anja, une sorte de réincarnation de la jeune fille elle-même...

 

Avec ce deuxième volet consacré au pianiste Aksel Vinding, Björnstad s'intéresse cette fois non tant aux rapports du héros avec ses camarades adolescents et à sa passion dévorante pour la musique classique qu'à cette histoire d'amour défendu, même en pleine époque de libération des moeurs (l'histoire se déroulant au tout début des années 1970, peu après le célèbre festival de Woodstock), entre un tout jeune homme et une femme plus mûre, déjà mère qui plus est. Mais le côté riviere.jpgracoleur ou sordide du sujet est savamment évité par l'auteur, qui met bien en lumière, au contraire, les mécanismes psychiques à l'oeuvre dans l'esprit d'Aksel, assimilant Marianne à sa fille décédée, du moins dans les premiers temps, notamment en raison du bouleversement causé par la mort récente de celle qu'il aimait et par la ressemblance entre les deux femmes. Ainsi, Björnstad parvient à nous rendre presque odieux les sceptiques, railleurs et autres moralisateurs qui voient dans la naissance de cette idylle une relation pratiquement incestueuse, ou tout du moins malsaine et condamnable. La grande force de ce roman est aussi de faire émerger, autour d'un narrateur égocentrique et passablement agaçant, trois grandes figures féminines, dont certaines avaient déjà été esquissées dans le précédent opus (La société des jeunes pianistes), mais qui trouvent ici tout leur accomplissement, avec une Selma Lynge quasi hystérique et castratrice en Reine de la Nuit, une Rebecca toute en sensualité, telle une Carmen venue du froid, et une Marianne dissimulant de multiples fêlures secrètes, véritable Iseut se laissant entraîner par le pouvoir pernicieux, irrésistible et mortifère du philtre d'amour qui l'unit malgré elle à Aksel. La musique classique, si elle est moins présente que dans le premier volume de la trilogie, demeure quand même constamment en arrière-plan, et donne presque envie au lecteur de se précipiter sur ses disques pour se plonger dans l'intégrale de Malher, de Brahms ou de Chopin, compositeurs chéris du narrateur. Le seul bémol (si l'on peut se permettre ce jeu de mots), mais il est excessivement léger, réside dans le fait qu'Aksel s'obstine, durant la très grande majorité du roman, à appeler tous les autres personnages par leur nom et prénom, y compris ses amis proches, ce qui certes est sans doute volontaire de la part de l'auteur, mais ralentit la lecture et crée des redondances pénibles. Néanmoins, une fois ce roman terminé, nul doute que vous mourrez d'envie de vous plonger dans le troisième et dernier tome de la trilogie, dont des milliers de lecteurs espèrent la parution prochaine en France.      3,5 étoiles

 

Voir aussi la critique de La Société des Jeunes Pianistes

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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 23:11

Lorsque s'ouvre ce roman, Ludwik Jahn, étudiant et activiste communiste, séparé de sa petite amie par un séminaire organisé par le Parti, envoie à celle-ci une carte postale écrite sous le coup de la colère, contenant ces simples mots : "L'optimisme est l'opium du genre humain ! L'esprit sain pue la connerie. Vive Trotski !" Le tout se voulait une réponse à une lettre pleine de candeur et d'enthousiasme de la jeune fille qui avait agacé Ludwik. Mais les membres du Parti, alertés, sont loin de goûter ce que Ludwik présente comme une "plaisanterie", et l'excluent définitivement, à l'unanimité. Renvoyé de l'Université en raison de son exclusion, Ludwik est enrôlé de force dans l'armée, avec ceux qu'on appelle les "noirs", ceux qui sont considérés comme des ennemis du Parti et qui doivent travailler plusieurs années dans des mines afin d'espérer être réintégrés un jour. Bien que la vie militaire ne lui plaise pas vraiment, Ludwik se lie rapidement d'amitié avec ses nouveaux camarades, et rencontre une jeune fille, Lucie, qui habite le village voisin. Mais la demoiselle se révèle obstinément farouche, malgré les prières répétées de Ludwik, et elle finit par disparaître du jour au lendemain. Des années plus tard, Ludwik, de retour à Prague, entreprend de se venger d'un de ses anciens camarades d'Université ayant contribué à sa radiation du Parti, en le faisant cocu. Mais cette seconde plaisanterie se retourne contre lui : depuis bien longtemps déjà, le mari a lui-même déserté le nid conjugal et entretient une relation adultère avec une jolie jeune fille. Croisant à intervalles plus ou moins réguliers le chemin de Ludwik, d'autres personnages prennent tour à tour en charge la narration : Helena, la femme que le héros pense voler à son mari lui-même volage, complètement aveuglée par son amour démesuré pour Ludwik, mais aussi Jaroslav, ami d'enfance de ce dernier, musicien attaché aux traditions populaires de Moravie dont il constate chaque jour un peu plus la disparition au profit d'une culture occidentalisée, et Kostka, lui aussi ancien ami de Ludwik, biologiste dans un hôpital et fervent croyant. De l'entrelacement de ces destins, Kundera tire un roman polyphonique, s'étendant de l'après-guerre aux prémices du Printemps de Prague, et parvient à méler avec talent histoires d'amour, d'amitié et réflexions sur le communisme et la condition humaine.


La Plaisanterie est sans conteste l'un des romans les plus célèbres de Kundera, et l'un de ceux qui expriment le mieux sa désillusion concernant le Parti Communiste, dont il fut lui-même exclu, ce qui n'est certes pas la moindre de ses affinités avec son héros, ce jeune homme désabusé, victime d'une mauvaise plaisanterie qui lui échappe et change brutalement le cours de son existence, sans qu'il puisse rien faire pour y remédier. Grâce au recours à la multiplicité des narrateurs, et donc plaisanteriedes points de vue, Kundera donne à voir dans ce livre la façon dont la réalité est constamment interprétée de façon biaisée, en sorte qu'elle finit par nous échapper : c'est ainsi qu'Helena brûle d'un amour pour Ludwik qu'elle croit réciproque, tandis que celui-ci veut simplement passer du bon temps avec elle et se venger de celui qui a participé à son exclusion du Parti et bouleversé ses projets et sa destinée d'une simple main levée. A travers les différents personnages qu'il met en scène, Kundera parvient également à nous faire partager leurs espoirs déçus, leurs attentes illusoires, leurs envies dérisoires, donnant du même coup davantage de profondeur aux relations complexes qu'ils entretiennent les uns aves les autres, relations faites de déceptions, de trahisons et de rancunes plus ou moins vives. Ces personnages, qui mènent une introspection particulièrement riche sur les événements qui ont fait basculer leur vie, nous paraissent d'autant plus proches et plus attachants que leurs rêves brisés sont aussi, pour une certaine part, les nôtres. L'une des originalités appréciables de ce roman, outre son caractère polyphonique, est la mise en place de ce trait d'écriture caractéristique de Kundera, la digression, que l'on retrouve ici dans une magnifique évocation, non dénuée d'un certain lyrisme, des anciennes coutumes musicale et folkloriques moraves, notamment à travers la reconstitution du rituel de la Chevauchée des rois. Avec son style souple, ondoyant mais sans fioritures, Kundera nous emmène à la découverte de ces destins particuliers qui ont tous une portée universelle, car c'est l'absurdité de l'existence de l'homme qu'il met en lumière, thème sérieux, s'il en est, et bien loin, précisément, d'une "plaisanterie". 3,5 étoiles

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