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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 12:42

Encore bouleversé par la mort aussi prématurée qu'inattendue d'Anja, dont il était très épris, Aksel, désormais livré à lui-même (son père est parti refaire sa vie à l'autre bout de la Norvège, sa mère est décédée quand il était encore enfant, et sa soeur, elle aussi très éprouvée par le décès d'Anja, avec qui elle avait eu une liaison, s'est réfugiée à l'autre bout du monde pour tenter de fuir son chagrin), décide de passer l'été dans le chalet de son amie et ancienne rivale qu concours de "Jeune Maestro", Rebecca Frost. Mais un funeste hasard va le rappeler brusquement à son douloureux travail de deuil, en lui faisant sauver d'une noyade accidentelle Marianne Skoog, la mère d'Anja, et veuve de Bror Skoog (qui s'est suicidé quelques jours avant la mort d'Anja, faisant courir les rumeurs les plus effroyables sur les relations qu'il entretenait avec sa fille). Peu après son retour dans la capitale, Aksel se voit contraint de se trouver un nouveau logement et, au hasard d'une petite annonce placardée dans les rues, il se retrouve locataire de l'ancienne chambre d'Anja, dans la maison des Skoog. Au même moment, la redoutable Selma Lynge, son professeur de piano aussi géniale que tyrannique, lui annonce qu'elle a l'intention de lui faire faire ses débuts dans neuf mois, avec un concert au programme exceptionnellement difficile. Aksel va donc devoir jongler entre ses longues heures de répétition au piano, son amitié amoureuse avec la belle Rebecca, pourtant sur le point de se marier, et sa relation ambiguë avec Marianne Skoog, en qui il voit, bien plus que la simple mère d'Anja, une sorte de réincarnation de la jeune fille elle-même...

 

Avec ce deuxième volet consacré au pianiste Aksel Vinding, Björnstad s'intéresse cette fois non tant aux rapports du héros avec ses camarades adolescents et à sa passion dévorante pour la musique classique qu'à cette histoire d'amour défendu, même en pleine époque de libération des moeurs (l'histoire se déroulant au tout début des années 1970, peu après le célèbre festival de Woodstock), entre un tout jeune homme et une femme plus mûre, déjà mère qui plus est. Mais le côté riviere.jpgracoleur ou sordide du sujet est savamment évité par l'auteur, qui met bien en lumière, au contraire, les mécanismes psychiques à l'oeuvre dans l'esprit d'Aksel, assimilant Marianne à sa fille décédée, du moins dans les premiers temps, notamment en raison du bouleversement causé par la mort récente de celle qu'il aimait et par la ressemblance entre les deux femmes. Ainsi, Björnstad parvient à nous rendre presque odieux les sceptiques, railleurs et autres moralisateurs qui voient dans la naissance de cette idylle une relation pratiquement incestueuse, ou tout du moins malsaine et condamnable. La grande force de ce roman est aussi de faire émerger, autour d'un narrateur égocentrique et passablement agaçant, trois grandes figures féminines, dont certaines avaient déjà été esquissées dans le précédent opus (La société des jeunes pianistes), mais qui trouvent ici tout leur accomplissement, avec une Selma Lynge quasi hystérique et castratrice en Reine de la Nuit, une Rebecca toute en sensualité, telle une Carmen venue du froid, et une Marianne dissimulant de multiples fêlures secrètes, véritable Iseut se laissant entraîner par le pouvoir pernicieux, irrésistible et mortifère du philtre d'amour qui l'unit malgré elle à Aksel. La musique classique, si elle est moins présente que dans le premier volume de la trilogie, demeure quand même constamment en arrière-plan, et donne presque envie au lecteur de se précipiter sur ses disques pour se plonger dans l'intégrale de Malher, de Brahms ou de Chopin, compositeurs chéris du narrateur. Le seul bémol (si l'on peut se permettre ce jeu de mots), mais il est excessivement léger, réside dans le fait qu'Aksel s'obstine, durant la très grande majorité du roman, à appeler tous les autres personnages par leur nom et prénom, y compris ses amis proches, ce qui certes est sans doute volontaire de la part de l'auteur, mais ralentit la lecture et crée des redondances pénibles. Néanmoins, une fois ce roman terminé, nul doute que vous mourrez d'envie de vous plonger dans le troisième et dernier tome de la trilogie, dont des milliers de lecteurs espèrent la parution prochaine en France.      3,5 étoiles

 

Voir aussi la critique de La Société des Jeunes Pianistes

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 23:11

Lorsque s'ouvre ce roman, Ludwik Jahn, étudiant et activiste communiste, séparé de sa petite amie par un séminaire organisé par le Parti, envoie à celle-ci une carte postale écrite sous le coup de la colère, contenant ces simples mots : "L'optimisme est l'opium du genre humain ! L'esprit sain pue la connerie. Vive Trotski !" Le tout se voulait une réponse à une lettre pleine de candeur et d'enthousiasme de la jeune fille qui avait agacé Ludwik. Mais les membres du Parti, alertés, sont loin de goûter ce que Ludwik présente comme une "plaisanterie", et l'excluent définitivement, à l'unanimité. Renvoyé de l'Université en raison de son exclusion, Ludwik est enrôlé de force dans l'armée, avec ceux qu'on appelle les "noirs", ceux qui sont considérés comme des ennemis du Parti et qui doivent travailler plusieurs années dans des mines afin d'espérer être réintégrés un jour. Bien que la vie militaire ne lui plaise pas vraiment, Ludwik se lie rapidement d'amitié avec ses nouveaux camarades, et rencontre une jeune fille, Lucie, qui habite le village voisin. Mais la demoiselle se révèle obstinément farouche, malgré les prières répétées de Ludwik, et elle finit par disparaître du jour au lendemain. Des années plus tard, Ludwik, de retour à Prague, entreprend de se venger d'un de ses anciens camarades d'Université ayant contribué à sa radiation du Parti, en le faisant cocu. Mais cette seconde plaisanterie se retourne contre lui : depuis bien longtemps déjà, le mari a lui-même déserté le nid conjugal et entretient une relation adultère avec une jolie jeune fille. Croisant à intervalles plus ou moins réguliers le chemin de Ludwik, d'autres personnages prennent tour à tour en charge la narration : Helena, la femme que le héros pense voler à son mari lui-même volage, complètement aveuglée par son amour démesuré pour Ludwik, mais aussi Jaroslav, ami d'enfance de ce dernier, musicien attaché aux traditions populaires de Moravie dont il constate chaque jour un peu plus la disparition au profit d'une culture occidentalisée, et Kostka, lui aussi ancien ami de Ludwik, biologiste dans un hôpital et fervent croyant. De l'entrelacement de ces destins, Kundera tire un roman polyphonique, s'étendant de l'après-guerre aux prémices du Printemps de Prague, et parvient à méler avec talent histoires d'amour, d'amitié et réflexions sur le communisme et la condition humaine.


La Plaisanterie est sans conteste l'un des romans les plus célèbres de Kundera, et l'un de ceux qui expriment le mieux sa désillusion concernant le Parti Communiste, dont il fut lui-même exclu, ce qui n'est certes pas la moindre de ses affinités avec son héros, ce jeune homme désabusé, victime d'une mauvaise plaisanterie qui lui échappe et change brutalement le cours de son existence, sans qu'il puisse rien faire pour y remédier. Grâce au recours à la multiplicité des narrateurs, et donc plaisanteriedes points de vue, Kundera donne à voir dans ce livre la façon dont la réalité est constamment interprétée de façon biaisée, en sorte qu'elle finit par nous échapper : c'est ainsi qu'Helena brûle d'un amour pour Ludwik qu'elle croit réciproque, tandis que celui-ci veut simplement passer du bon temps avec elle et se venger de celui qui a participé à son exclusion du Parti et bouleversé ses projets et sa destinée d'une simple main levée. A travers les différents personnages qu'il met en scène, Kundera parvient également à nous faire partager leurs espoirs déçus, leurs attentes illusoires, leurs envies dérisoires, donnant du même coup davantage de profondeur aux relations complexes qu'ils entretiennent les uns aves les autres, relations faites de déceptions, de trahisons et de rancunes plus ou moins vives. Ces personnages, qui mènent une introspection particulièrement riche sur les événements qui ont fait basculer leur vie, nous paraissent d'autant plus proches et plus attachants que leurs rêves brisés sont aussi, pour une certaine part, les nôtres. L'une des originalités appréciables de ce roman, outre son caractère polyphonique, est la mise en place de ce trait d'écriture caractéristique de Kundera, la digression, que l'on retrouve ici dans une magnifique évocation, non dénuée d'un certain lyrisme, des anciennes coutumes musicale et folkloriques moraves, notamment à travers la reconstitution du rituel de la Chevauchée des rois. Avec son style souple, ondoyant mais sans fioritures, Kundera nous emmène à la découverte de ces destins particuliers qui ont tous une portée universelle, car c'est l'absurdité de l'existence de l'homme qu'il met en lumière, thème sérieux, s'il en est, et bien loin, précisément, d'une "plaisanterie". 3,5 étoiles

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 23:08

Tout commence dans une boîte de nuit de Los Angeles. Le héros, un jeune bellâtre du nom de Rock Bailey, coqueluche de ces demoiselles mais qui a décidé de conserver coûte que coûte sa virginité jusqu'à ses vingt ans. Pour l'instant, toute sa vie consiste à repousser avec plus ou moins de conviction les ardeurs de ses nombreuses prétendantes, mais ce soir-là, tout va basculer : Rock Bailey est drogué, enlevé, déshabillé et enfermé dans une chambre en compagnie d'une charmante jeune fille aussi dénudée que séduisante. L'objectif est clair, et Rock a bien du mal à résister à la tentation. Il parvient néanmoins à s'échapper, et quelques représailles dégradantes plus tard, il est relâché en pleine nature. Lorsqu'il retrouve ses amis au night-club, il apprend qu'on vient d'y découvrir le cadavre d'un malfrat, manifestement empoisonné. La police est sur les lieux, mais Rock et ses amis décident de mener leur propre enquête, et ne tardent pas à découvrir que cet assassinat et la rocambolesque aventure nocturne du héros sont beaucoup plus liées qu'il n'y paraît. Tout s'enchaîne à un rythme effréné, courses poursuites en voiture, fusillades, bagarres, le tout parsemé de jolies jeunes filles en voulant toutes à l'intégrité physique de notre héros, les apprentis détectives vont se retrouver sur la piste du mystérieux docteur Schultz, qui pratique des opérations chirurgicales abominables dont les photos circulent sous le manteau parmi la pègre. Pour l'instant, l'objectif réel de ces manipulations échappe à nos héros, mais ce qu'ils vont finir par découvrir est aussi épouvantable que visionnaire...

 

Avec ses personnages et ses situations improbables et son titre énigmatique en forme de slogan politique, ce pastiche de roman noir américain, publié sous le pseudonyme récurrent de Vernon Sullivan par notre Bison Ravi national, fait figure aujourd'hui d'oeuvre avant-gardiste, évoquant, sous couvert de l'humour et de la parodie, la question particulièrement actuelle de l'eugénisme et de l'éthique dans la recherche médicale et scientifique. Bien sûr, Et on tuera tous les affreux reste un roman policier à part entière, avec son lot de malfrats, de coups tordus et d'espionnages rondement menés, mais il est affreux.jpgaussi bien plus que cela, et c'est ce qui fait à la fois son originalité et sa valeur. Dans un style époustouflant et virevoltant, rempli d'argot et de figures de style préfigurant déjà les célèbres mots-valises, ce roman ce lit comme on déguste une gourmandise : avec un plaisir coupable mêlé de ravissement. La grande force de cet ouvrage tient aussi, bien évidemment, à son inventivité, si caractéristique de l'écriture de Boris Vian, ainsi qu'à son humour, perceptible à chaque page, à chaque phrase, par le biais de remarques décalées, de situations de plus en plus farfelues ou de personnages aux revirements pour le moins inattendus, tel le fameux Rock Bailey qui se découvre finalement une grande appétence pour les plaisirs charnels, lui qui entendait préserver sa chasteté jusqu'à ses vingt ans. Le docteur Schultz est un personnage complètement loufoque lui aussi, et qui désarçonne le lecteur à plusieurs reprises : alors qu'on s'attend à découvrir un croisement entre Frankestein et le docteur Moreau, on tombe finalement sur un idéaliste parfaitement censé, dont certes les opinions font froid dans le dos, mais qui n'a rien d'un savant fou, bien au contraire. Même si l'on peut reprocher à ce roman quelques facilités, une confusion grandissante au fil des pages ou un dénouement un peu expédié, Et on tuera tous les affreux reste néanmoins le meilleur exemple d'ouvrage combinant roman d'anticipation et pastiche de polar à l'américaine, bien plus proche, pour sa tonalité et son esprit de dérision, de l'Ecume des jours que du glaçant J'irai cracher sur vos tombes. 3 étoiles

 

Voir également les critiques de  J'irai cracher sur vos tombes et Conte de fées à l'usage des moyennes personnes

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19 décembre 2011 1 19 /12 /décembre /2011 22:29

Juan Pablo Castel, peintre de renom à la misanthropie maladive, confesse du fond de sa prison les raisons qui l'ont poussé à assassiner la femme dont il était éperdument amoureux. Quelques mois plus tôt, lors d'une exposition de ses toiles, une splendide jeune femme remarque sur l'un des tableaux un détail jusque-là passé complètement inaperçu : une femme perdue dans ses pensées, regardant la mer à travers une fenêtre ouverte. Mais alors que Castel cherche à l'aborder, elle prend la fuite. Après des semaines passées à la rechercher désespérément et à échafauder d'improbables stratagèmes qui pourraient lui permettre de la revoir, Castel tombe par hasard sur la jeune femme. Cette fois, il parvient à lui adresser la parole. Elle s'appelle Maria Iribarne, et le peintre ne vit désormais plus que pour elle. Une étrange relation se noue entre eux, faite de malentendus, de rendez-vous manqués, et de soupçons de plus en plus prégnants : à chaque instant, Castel imagine que Maria possède une double vie, suspicion renforcée lorsque le peintre découvre que la jeune femme est en réalité mariée à un aveugle, ce qu'elle lui avait toujours caché. Dès lors, le voilà qui se met à imaginer que Maria trompe non seulement son époux, mais Castel lui aussi, disparaissant parfois des jours entiers chez un cousin dont elle semble bien trop proche... Jaloux, égoïste, névrosé, incapable de toute communication avec le monde qui l'entoure, Castel sombre dans la folie, non parce qu'il perd la raison, mais au contraire parce qu'il raisonne trop : comme dans un cauchemar, Castel interprète chaque mot, chaque geste, chaque intonation de Maria, et en conclut systématiquement que la jeune femme lui est infidèle, tandis que celle-ci semble bien destinée à préserver coûte que coûte sa liberté...

 

Roman magistral salué par Camus et Graham Greene, Le Tunnel, avec son titre énigmatique et sa brièveté déconcertante, est tout à la fois la métaphore de la relation amoureuse, mais aussi de la folie qui guette chacun d'entre nous, dans les méandres d'un esprit jaloux et possessif à l'excès. Le malaise qui envahit peu à peu le lecteur page après page repose pour beaucoup sur le caractère à la fois détestable et profondément touchant de son héros, ce peintre torturé, animé de délires presque paranoïaques et en même temps d'une soif d'amour extraordinaire. De l'amour à la haine, de la passion à la destruction, il n'y a qu'un pas, que les deux héros franchiront allègrement, jusqu'à la folie meurtrière. L'écriture est délibérément étouffante, plongeant le lecteur dans les abîmes d'un esprit malade et incapable d'aimer sans être aimé, mais cette prose retranscrit à merveille les sentiments du narrateur, au point d'amener le lecteur à ressentir ce mélange de tunnel.jpgfascination et de répulsion qu'exerce Maria sur Castel. Incroyable de perversion et de noirceur, ce roman nous emmène aux confins de l'âme humaine, dans tout ce qu'elle a de plus sombre et de plus diabolique, et nous conduit à nous interroger sur les comportements des différents personnages : la jalousie maladive de Castel, son besoin de posséder à toute force Maria, sans jamais lui laisser un instant de répit, sans jamais cesser d'analyser ses moindres faits et gestes, mais aussi Maria elle-même, à qui la parole n'est jamais laissée pour se défendre ou tout au moins s'expliquer, de sorte qu'on ne sait si elle est réellement victime de Castel et de son amour délétère ou si elle encourage sa folie en se dérobant perpétuellement à lui ; l'époux de cette dernière, Allende, l'énigmatique aveugle (ce qui n'est pas sans le rapprocher des célèbres devins de la mythologie grecque) pourrait passer pour un personnage secondaire si la conclusion de cet étrange roman ne lui revenait pas, conduisant le lecteur à remettre en question rétrospectivement son apparente naïveté, comme si pour Allende, un amour même univoque valait mieux que pas d'amour du tout : aussi son désespoir est-il d'autant plus touchant et compréhensible, lorsqu'il apprend la mort de son épouse, qui pourtant le trompait au vu et au su de tous ; c'est ainsi qu'Allende finit par condamner sans appel Castel, dans une parole de malédiction empreinte d'un stoïcisme désabusé qui clôt le roman et résonne encore une fois la dernière page tournée. Loin des romans au fantastique mêlé de génie de Garcia Marquez ou de l'engagement politique de Vargas Llosa, Sabato, écrivain sud-américain unique en son genre, signe avec le premier de ses romans, le plus abordable également, une oeuvre pessimiste et sans concession sur l'ambivalence fondamentale de l'âme humaine. 4 étoiles

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10 décembre 2011 6 10 /12 /décembre /2011 22:36

Tout commence par un terrible accident de voiture, qui coûte la vie à Nicole Werner la plus belle fille du campus universitaire. Son petit ami, Craig, qui était au volant, a survécu, et s'attire les foudres de la sororité de la jeune fille, Oméga Thêta Tau, la plus prestigieuse mais aussi la plus virulente. Pourtant, alors que les journaux ont rapporté que Nicole avait été retrouvée baignant dans une mare de sang, le corps presque entièrement calciné, méconnaissable, tandis que Craig prenait la fuite, l'unique témoin présent sur les lieux, Shelly Lockes, employée de la Société de Musique de l'université, affirme pour sa part que la jeune fille était bien vivante lorsqu'elle a été emportée par les secours, et que ses blessures n'étaient que superficielles ; mais la presse a refusé, malgré ses protestations pour rétablir la vérité, de corriger ses assertions, et ni la police ni l'université n'ont daigné se pencher de nouveau sur une enquête qu'ils considéraient close, et même préjudiciable à l'image de l'université. Exclu du campus pour le semestre, Craig revient quelques mois plus tard, et retrouve son meilleur ami et ancien compagnon de chambre, le discret et très soigné Perry Edwards, ami d'enfance de Nicole. Ce retour est bien mal accueilli par les filles d'OTT, bien décidées à faire payer à Craig la mort tragique de Nicole, dont elle le tiennent pour responsable. Mais très vite, plusieurs phénomènes étranges et inexplicables se produisent sur le campus : plusieurs garçons de l'université, dont Perry, affirment avoir vu Nicole, et pour certains lui avoir parlé, tandis qu'une autre jeune fille, portée disparue quelques jours avant la mort de Nicole, demeure introuvable, sans que personne, pourtant, ne semble s'en inquiéter. Mise au courant de ces faits mystérieux, Mira Polson, professeur d'anthropologie funéraire à l'université, et à ce titre spécialistes des croyances attachées à la mort, décide de mener l'enquête afin de publier un livre sur le sujet, assistée par Perry, qui pour sa part aimerait savoir si Nicole est bel et bien morte ou si elle est devenue... autre chose. Mais tous deux vont découvrir qu'il n'est guère souhaitable de réveiller les morts et de fouiner dans les pratiques inavouables des sororités, voire de l'université elle-même...

 

Roman polyphonique dont la narration est assurée successivement par quatre héros, deux élèves, deux professeurs, deux garçons, deux femmes, qui vont se croiser, se rencontrer, s'entraider, mus par une même quête de vérité, ce roman est sans conteste l'un des meilleurs de cette rentrée littéraire, jouant également en permanence sur la temporalité, par le biais d'une alternance entre passé et présent, entre l'année en cours et l'année précédente. Les Revenants est une oeuvre atypique à bien des égards, oscillant entre fantastique et satire mordante des moeurs hypocrites qui règnent sur les campus revenants.jpgaméricains, en particulier concernant les traditions et les bizutages qui se perpétuent, sous couvert d'un puritanisme excessif, dans les fraternités et les sororités, souvent au mépris de la loi. Les personnages sont particulièrement bien travaillés, et ne tombent jamais dans la caricature, ce qui serait pourtant facile, entre une Shelly en vieille lesbienne désabusée qui craque pour une étudiante, une Mira qui compense l'échec manifeste de sa vie de famille en se jetant à corps perdu dans son travail de recherche ou une Nicole, parfaite incarnation de l'oie blanche américaine, bien jolie mais un peu naïve, du moins en apparence. Porté par une écriture fine, parfois crue, souvent poétique (malheureusement ternie par une traduction trop souvent maladroite et paresseuse), ce roman nous emmène aux confins du surnaturel, tout en jouant constamment sur les codes du genre. Certes, les lecteurs ayant espéré se plonger dans un thriller palpitant ou un polar rondement mené risquent d'être déçus par un dénouement qui finalement n'apporte pas de réponse univoque ou définitive : bien des zones d'ombre demeurent une fois la dernière page du livre tournée, laissant le lecteur libre de tirer ses propres conclusions et de continuer à faire vivre les personnages dans son imagination. Car c'est là la plus grande force de Kasischke : faire d'un scénario de série B, d'un mélange de légendes urbaines, d'histoires de fantômes et de mythes sur les pratiques des fraternités un livre exceptionnel, éblouissant, avec des personnages attachants et présentant tous une faille plus ou moins secrète, plus ou moins avouable, dans laquelle le lecteur s'engouffre avec un mélange de commisération et de voyeurisme morbide. Plus de 600 pages, et pourtant impossible de lâcher ce roman tant l'atmosphère y est prenante, tant l'intrigue est palpitante, tant le moindre détail peut se révéler crucial. On parie que ces fantômes-là vous hanteront longtemps après la lecture de ce livre. 4 étoiles

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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 13:48

Ignatius J. Reilly est typiquement le genre de personne que vous n'aimeriez pas avoir dans votre entourage : égoïste, paranoïaque, lâche, fainéant, pédant, ingrat, méchant, menteur, roublard, Ignatius incarne tous les plus vils défauts de l'âme humaine, unis à un physique plus que disgracieux et à un goût vestimentaire pour le moins douteux et surprenant. Après dix ans passés sur les bancs de l'université, Ignatius vit toujours chez sa mère, dont le léger penchant pour les spiritueux ne fait qu'accroître le mépris de son fils à son égard, et il est incapable de sortir de chez lui autrement que pour aller au cinéma vociférer contre les prestations calamiteuses des acteurs. Mais un jour, suite à un accident de voiture, Mme Reilly se retrouve contrainte de trouver une grosse somme d'argent pour rembourser les dégâts, et préfère envoyer son fils au travail plutôt que d'être obligée d'hypothéquer sa maison. Malgré les vives protestations d'Ignatius et de son anneau pylorique (qui a tendance à se refermer à la moindre contrariété, ce qu'Ignatius ne manque pas de souligner), notre anti-héros se retrouve du jour au lendemain employé chez Pantalons Levy, une minuscule entreprise familiale où, excepté les ouvriers sous-payés et l'ivrogne qui leur tient lieu de contremaître, ne travaillent qu'un patron éternellement absent, un chef de bureau dévoué à la firme mais terriblement naïf, et une vieille femme à moitié sénile qui passe son temps à dormir ou à réclamer à grands cris sa mise à la retraite. Et lorsque Ignatius, pris d'une soudaine passion pour sa nouvelle entreprise, propose d'y apporter quelques légères modifications, nul ne se doute que la société court à la catastrophe, et Ignatius avec...

 

"Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui" (J. Swift). Avec une telle phrase en exergue, voici un roman qui s'annonce tout plein de promesses. Et pour une fois, on n'est pas déçu : le livre dépasse tout ce qu'on aurait pu imaginer. Avec sa foule de personnages pittoresques et déjantés (outre le héros obsédé par son système digestif et sa mère désespérée et légèrement portée sur la boisson, on rencontre un agent de police incapable d'arrêter un seul suspect, une entraîneuse qui se rêve danseuse orientale, un Noir conjuration.jpgphilosophe employé malgré lui dans un bar glauque et aux activités suspectes, un vieux richard terrifié par les "communisses", une jeune activiste politique aux combats ridicules...), ce roman nous livre une image savoureuse de la société américaine dans ce qu'elle a de plus extrême et de plus délirant. Complètement antipathique, Ignatius reste fidèle à son rôle de personnage qu'on adore détester tout au long de l'histoire, même si l'on ne peut s'empêcher de ressentir une forme de jubilation devant ses manières grossières et répugnantes et son mépris caractérisé pour l'ensemble du genre humain. Véritable Don Quichotte des temps modernes, Ignatius ne livre que des combats dérisoires, ou qui n'ont de sens que pour lui, ce qui revient finalement à peu près au même. John Kennedy Toole nous transporte avec délices dans un univers atypique, où chaque personnage a sa façon bien à lui de s'exprimer (parlure soigneusement rendue par la traduction, même si la difficulté de la lecture en est parfois accrue), où chaque situation à priori banale donne lieu à des bouleversements burlesques, où rien ne se passe finalement comme prévu. C'est bien la principale qualité de ce roman particulièrement original : l'imprévu déboule à chaque page, à chaque chapitre, et toutes les attentes du lecteurs sont soigneusement battues en brèche par l'auteur, jusqu'au dénouement qui prend un nouveau virage à 180°. Ajoutons à tout cela la fascination d'Ignatius pour un livre tristement méconnu de Boèce (auteur latin tardif) La Consolation de Philosophie, auquel il se réfère sans arrêt, se répandant en imprécations contre les tours que ne cesse de lui jouer la Fortune, fascination qui se retournera contre le pauvre Ignatius dans une scène particulièrement savoureuse, où il découvrira avec horreur ce qu'inspire Boèce à certaines personnes dotées d'une morale plus que légère. Sans être le chef-d'oeuvre du siècle qu'on a pu y voir dans un excès d'enthousiasme, La Conjuration des Imbéciles reste un roman divertissant, unique en son genre, souvent désopilant, corrosif, prenant et rarement ennuyeux. En somme, voici un  livre fort sympathique, agréable et qui présente de nombreuses qualités et bien peu de défauts, tout l'inverse d'Ignatius, pour ainsi dire.    3,5 étoiles

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 14:07

Un soir banal, en rentrant de l'opéra, Mr et Mrs Ransome, incarnation de la petite bourgeoisie anglaise dans ce qu'elle a de plus conventionnel et de plus stéréotypé, retrouvent leur appartement cambriolé, et même, pour ainsi dire, complètement vidé : tout a disparu, des rideaux aux plinthes en passant par la marmite qui était dans le four. Mr Ransome cherche aussitôt les coupables parmi d'éventuels ennemis du couple, mais l'enquête de la police piétine, et conclut à une plaisanterie de mauvais goût, conclusion qui laisse Mr Ransome plus que dubitatif. Mrs Ransome, quant à elle, tout d'abord effondrée, se réinvente une nouvelle vie, rachetant jour après jour produits de première nécessité, vêtements et mobilier : la voilà qui se reconstitue un petit intérieur douillet, à coup de meubles dépareillés et bon marché, ce qui ne fait pas vraiment la joie de son époux, figé dans ses préjugés de caste complètement ridicules et surannés. Mr Ransome, en effet, ne supporte pas les écarts de langage, et dont le seul plaisir est d'écouter au casque les oeuvres du divin Mozart sur son équipement stéréo hors de prix (qui a, bien évidemment, disparu avec le reste de l'appartement, au grand désespoir de Mr Ransome). Pendant que ce dernier reprend une vie normale, Mrs Ransome découvre de nouvelles possibilités dans un monde qu'elle ne comprend pas, peuplé de créatures aux manières extravagantes : épicier pakistanais chez qui elle n'avait jamais mis les pieds auparavant, inspecteurs de police stupides et grossiers, faune abrutie et impudique qui se pavane à longueur de journée dans les talk-shows télévisés... Les mois passent, et le couple continue désespérément à chercher une explication à cet étrange cambriolage. Jusqu'au jour où ils reçoivent la facture d'un garde-meubles dans lequel ils n'ont jamais mis les pieds. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils n'imaginaient pas ce qu'ils allaient y découvrir...


Déjà rendu célèbre par son charmant, quoique un peu vain, précédent opus, La Reine des lectrices, Alan Bennett se lance avec ce nouvel ouvrage dans la satire grinçante de la bonne société anglaise. Nous voilà donc plongés dans le quotidien entièrement chamboulé d'un couple de petits bourgeois pétris de conventions et de préjugés, dont la "mise à nu" matérielle Ransomeincarnée par le cambriolage conduit à une mise à nu psychologique, révélant le vide absolu d'une existence entièrement tournée vers la possession matérielle à l'excès, dans une dynamique qui n'est pas sans évoquer un croisement savoureux entre La Cantatrice Chauve de Ionesco et Les Choses de Perec. Avec ce cambriolage, c'est tout le voile fragile des conventions qui se déchire, laissant apparaître les failles d'un couple mal assorti, avec un mari snob, ridicule et insupportable, véritable petit tyran domestique qui reprend sa femme sur chaque mot, et une épouse transparente, complètement soumise à son époux, un peu nunuche, un peu potiche, mais rêvant d'une existence plus fantaisiste et moins figée, moins routinière. Malgré l'aspect un peu caricatural de ces deux personnages, on sourit de leurs petites misères, de leurs compromis ridicules, de leurs dissimulations et de leurs demi-mensonges, dont ils ne sont d'ailleurs dupes ni l'un ni l'autre. Néanmoins, le lecteur reste un peu sur sa faim en refermant ce livre à peine plus long qu'une nouvelle (un peu plus de cent pages...) : sans doute Bennett aurait-il pu développer davantage son intrigue, tout en gardant ce dénouement volontairement ouvert qui fait tout le charme du roman, même si certains lui reprocheront son côté bien-pensant et convenu. La révélation de la véritable cause du cambriolage, par exemple, aurait pu être étoffée davantage, au lieu d'être évacuée en quelques paragraphes, comme si elle n'avait finalement pas tant d'importance que cela. Car c'est peut-être là le défaut le plus saillant d'Alan Bennett : sacrifier son intrigue au plaisir de la satire corrosive des conventions de la "middle class" anglaise. L'impression majeure qui reste donc de ce roman est sans doute celle de l'inachèvement, et bien des lecteurs seront déçus par ce livre plein de promesses qui ne les tient finalement pas toutes. 2, 5 étoiles

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 16:08

Santiago, jeune berger ayant passé sa vie à mener paître ses brebis le long des montagnes et des collines d'Andalousie, et dont le seul désir est d'épouser la fille d'un marchand, dont il est tombé amoureux lors d'un précédent passage dans le village de la jeune fille. Mais le Destin semble en avoir décidé autrement : une nuit, alors qu'il est endormi dans une vieille église à moitié en ruines, il fait un rêve étrange, où il se voit découvrir un trésor au pied des pyramides d'Egypte. Intrigué, Santiago consulte dès le lendemain une vieille bohémienne réputée pour décrypter les rêves : celle-ci lui révèle qu'il doit se rendre en Egypte, et qu'il découvrira bien un trésor au pied des Pyramides. En échange de cette prédiction, elle lui réclame un dixième de son trésor. Peu après, encore hésitant, Santiago rencontre un vieillard qui prétend être le roi d'un lointain royaume, qui l'engage à poursuivre son rêve par une phrase dont le roman sera la démonstration : « Quand on veut une chose, tout l'Univers conspire à nous permettre de réaliser notre rêve.» Santiago vend aussitôt son troupeau et, grâce à l'argent ainsi amassé, traverse le détroit de Gibraltar pour débarquer à Tanger. Là, il fait la connaissance d'un jeune garçon, qui lui propose de le protéger des voleurs et des pillards, prompts à détrousser les étrangers insouciants qui peuplent cette cité portuaire. Prompt à accorder sa confiance, Santiago lui confie son argent et le suit dans le dédale du marché ; mais, à la faveur d'une seconde d'inattention de la part du jeune berger, le gamin disparaît, et Santiago n'a plus un sou pour entreprendre son voyage. Complètement dépité, le jeune homme envisage de travailler à Tanger le temps d'amasser suffisamment d'argent pour rentrer en Espagne. Mais bien des rencontres et des péripéties vont mettre Santiago en quête d'un trésor d'un tout autre genre : sa Légende Personnelle...

 

Roman d'apprentissage, conte moral et philosophique, L'Alchimiste est le roman le plus célèbre de Paulo Coelho, inspiré d'une courte nouvelle de Borges. Véritable best-seller, traduit dans de nombreuses langues, ce roman a été porté aux nues par des millions de lecteurs à travers le monde, qui y ont vu une véritable leçon de vie engageant chacun d'entre nous à aller jusqu'au bout de ses rêves (Jean-Jacques Goldman devrait peut-être réclamer à Coelho des droits d'auteur, à ce alchimistepropos). Porté par un onirisme assez plaisant, fait de vieilles légendes, de prédictions, de rois, de magiciens, d'alchimie et d'esprits du désert, ce roman se propose de faire voyager son lecteur des hauteurs de l'Andalousie aux Pyramides d'Egypte, en passant par Tanger et le Sahara. Même si les personnages ont la profondeur psychologique d'un article de Cosmopolitan, on se laisse doucement bercer par la poésie du style de Coelho, tout autant que par les péripéties de l'intrigue, assez bien menées. Cependant, la grande faiblesse de ce roman, qui a précisément contribué à son succès planétaire, est sa prétendue leçon philosophique : le véritable Trésor est en nous, et bien plus proche de nous que nous ne pouvons le penser de prime abord. Vous l'aurez compris, il y a là à peu près autant de philosophie que dans un roman de gare, même si le style fluide et léger de Coelho est bien plus agréable à lire que l'ensemble de l'oeuvre de Danielle Steel. Des jolies maximes qui jalonnent le roman, les lycéens tireront de quoi alimenter de médiocres copies de philo, tandis que certains lecteurs en plein questionnement identitaire y trouveront des encouragements à poursuivre leur rêve. Les autres, enfin, ressortiront de cette lecture comme ils y sont entrés, avec peut-être la satisfaction d'avoir découvert que Coelho est un auteur très surestimé, qui a de bonnes idées, qui s'exprime bien, qui peuple son imaginaire de personnages sympathiques (bien que répartis de façon complètement manichéenne) et d'univers fantasmatiques, mais qui construit somme toute des succès de librairie sur du vent. Rien de bien révolutionnaire ni de bien original là-dedans, et l'Alchimiste reste un roman somme toute charmant, qui a de plus le mérite de se lire en une heure à peine, mais qui ne changera certainement pas la vie et la compréhension du monde de ses lecteurs ; si vous ne l'avez pas encore lu, vous voilà prévenus.   2,5 étoiles

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7 novembre 2011 1 07 /11 /novembre /2011 13:50

Cette journée aurait pu se dérouler comme une banale journée de semaine, mais le destin semble en avoir décidé autrement. Lancelot, qui n'a bien de chevaleresque que le nom, correcteur dans une maison d'édition, mène une vie tranquille et routinière aux côtés d'Elizabeth, son épouse depuis 19 ans. Ce jour-là, pour une fois, Lancelot décide de se rendre à pied à son travail, pour remettre ses épreuves corrigées. Alors qu'il passe près d'un immeuble, il reçoit sur la tête une élégante chaussure à talon, taille 37, passée par une fenêtre ouverte. Une fois remis de sa surprise (et de sa douleur), il se résout à aller rendre l'escarpin à sa propriétaire. C'est alors qu'il rencontre Irina, la Cendrillon irascible, dont il tombe sur-le-champ éperdument amoureux. Désormais, il le sait, il ne sera pas heureux tant qu'il ne vivra pas aux côtés de sa toute belle. Encore sous le choc, il rentre chez lui, annonce à sa femme qu'il la quitte, et va s'installer chez Irina, qui est précisément sur le point de partir en Europe de l'Est pour réaliser un documentaire sur les ours. Après une ellipse sur plusieurs années de bonheur partagé dans une petite maison perdue au milieu d'une région glaciale, nous retrouvons Lancelot, seul une fois de plus : la police vient de lui annoncer qu'on a retrouvé le corps de sa bien-aimée dans une rivière, coincé dans une voiture qui ne lui appartenait même pas et dans laquelle elle n'aurait jamais dû se trouver, puisque Lancelot l'avait déposée à l'aéroport à peine une heure plus tôt. Lancelot bascule alors dans un abîme de douleur et de tristesse, où plus rien n'a de sens maintenant qu'Irina a disparu. Tout autour de lui, le monde semble commencer à se fendiller comme la coquille d'un oeuf, et les objets eux-mêmes se mettent à disparaître. Bien décidé à comprendre ce qui s'est passé, Lancelot entreprend de mener sa propre enquête, quitte à faire surgir un passé et des secrets qu'il n'aurait jamais soupçonnés chez Irina...


A partir d'une trame extrêmement banale dans la littérature contemporaine - un homme perd la femme qu'il aimait plus que tout et découvre qu'elle n'était pas du tout celle qu'il croyait - Véronique Ovaldé parvient à proposer une oeuvre résolument originale, placée sous le patronage de Verlaine par son titre (d'ailleurs repris dans le cours du texte par un splendide décasyllabe : "L'air est limpide et mon coeur transparent"), et mêlant habilement histoire d'amour, drame et fantaisie, ce qui n'est pas sans évoquer, par instants, Boris Vian et son Ecume des jours. L'auteur déborde d'imagination, nous met aux prises avec desovaldé objets qui s'amusent à disparaître sans raison au fur et à mesure que Lancelot cesse d'y prêter attention, des personnages aux noms étranges (on rencontre ainsi une certaine Tralala, ou un Paco Picasso) ou qui en changent au fil des pages ( Lancelot est ainsi constamment appelé Paul, sans qu'il ne semble jamais s'en formaliser). Véronique Ovaldé paraît jouer avec les mots, les sonorités, et même la ponctuation, qui fait se succéder dans une même phrase narration, dialogue et discours indirect libre, relevant la banalité de l'intrigue par une poésie tout à fait charmante, un onirisme délicieux qui plonge le lecteur dans une atmosphère singulière, qui demeure longtemps après la lecture du roman, ce roman qui n'en est pas tout à fait un, empruntant allègrement aux codes du conte, du roman policier et du merveilleux, comme pour mieux les subvertir et les transgresser. Certes, ceux qui s'attendaient à une véritable enquête policière resteront sur leur faim : nulle révélation fracassante ne viendra éclairer le dénouement, car ce n'est pas le propos de Véronique Ovaldé, qui écrit bien plus le roman d'une extraordinaire histoire d'amour et de mort qu'un simple thriller mâtiné de polar. Prenant le risque de perdre quelques lecteurs en route, l'auteur en gagne bien d'autres grâce à ce roman très agréable et pour l'instant sans équivalent dans la littérature française contemporaine. Décalé, original, surprenant, parsemé de jolies formules et de belles trouvailles stylistiques, ce livre nous emporte allègrement dans son univers fantasque et fantaisiste. De quoi justifier un prix France Culture-Télérama, amplement mérité, et nous donner envie de nous plonger dans le reste de l'oeuvre de cet auteur atypique. 3,5 étoiles

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 11:09

Et si la plus grande oeuvre d'art moderne jamais réalisée n'était pas exposée dans l'un des plus prestigieux musées du monde, ou dans une galerie branchée de l'Upper East Side, mais dormait dans les cartons humides d'un appartement miteux, perdu au fin fond d'une barre de logements sociaux ? Lorsqu'il les découvre, par un hasard providentiel, Ethan Muller, galeriste new-yorkais de seconde zone, décide aussitôt de monter une exposition avec ces mystérieux dessins. Mais plusieurs problèmes se posent à lui. Tout d'abord, ces dessins sont en nombre vertigineux : numérotés méticuleusement, ils semblent être reliés les uns aux autres, comme s'ils constituaient les pièces d'un gigantesque puzzle, d'une immense fresque aussi torturée qu'envoûtante. Autre problème : l'artiste est introuvable. Ethan ne parvient qu'à découvrir son nom, Victor Cracke, et personne ne semble en mesure de l'aider à retrouver la piste de l'étrange dessinateur. Ethan décide tout de même de mener à bien son exposition, en présentant au public une partie de l'oeuvre monumentale : quelques dessins, qui associent un décor tourmenté, imaginaire, aux noms fantaisistes, à d'innocents visages d'enfants. Le public s'enthousiasme aussitôt pour cette oeuvre originale et délicieusement mystérieuse, mais un policier à la retraite appelle un jour Ethan pour lui dire qu'il croît reconnaître les visages des chérubins représentés : il s'agirait de ceux d'enfants victimes de meurtres particulièrement sordides... et irrésolus. Comment Victor Cracke a-t-il pu connaître suffisamment bien leurs visages pour les représenter côte à côte sur une même toile ? Quelle importance avaient-ils pour lui ? Se pourrait-il qu'il soit mêlé à ces meurtres épouvantables ? Est-ce pour cette raison qu'il a disparu sans laisser d'adresse ? Ethan refuse de croire à la culpabilité de son artiste, mais s'il prouver l'innocence de celui-ci, il va falloir qu'il enquête lui-même sur ces affaires non résolues, quitte à prendre quelques risques, car on ne rouvre pas impunément des dossiers classés...

 

On devrait toujours se méfier d'un livre recommandé à la fois par le New York Times et par Harlan Coben. Certes, ce roman présente de nombreuses qualités, mais il est loin de mériter les éloges dithyrambiques que lui ont décerné la presse et le public. Ajoutons à cela le phénomène bien connu des "fils de" (Jesse Kellerman étant le fils de Faye et Jonathan Kellerman, tous deux auteurs de polars à succès), et l'on comprendra pourquoi cette oeuvre a été largement surévaluée. Bien qu'il se présente comme un thriller, ce roman est d'une platitude exaspérante, digne d'un épisode de Joséphine Angevisages.jpg Gardien : avant d'être un roman policier, c'est surtout l'histoire d'un galeriste new-yorkais narcissique et égocentrique, qui passe son temps à noyer le lecteur sous des monologues interminables, mais qui lui rappelle de temps à autre qu'il s'agit bien d'un roman policier (fort à propos, d'ailleurs : on commençait à en douter). Certes, le procédé est original, mais à force de voir le pauvre héros mener l'enquête par lui-même, on se demande pourquoi la police américaine est aussi réputée à l'étranger, puisqu'elle semble incapable de s'intéresser un tant soit peu à cette histoire de meurtres d'enfants irrésolus. Le style est assez plat, sans éclat, sans être désagréable non plus, mais les personnages secondaires sont bien trop peu développés, et ne servent finalement que de faire-valoir au héros, ce qui est fort dommage. Les passages les plus réussis du roman sont les interludes traitant du passé sombre de la famille Muller, depuis le self-made man jusqu'au père d'Ethan, famille d'ailleurs bien torturée et cachant de nombreux secrets, qui éclaircissent peu à peu l'intrigue principale. Le problème majeur de ce prétendu thriller tient sans doute à son dénouement, extrêmement décevant : la résolution des meurtres est évacuée en deux pages, grâce à un "deus ex machina" qui contrevient à toutes les règles du genre, et la dernière page laissera plus d'un lecteur dubitatif. Néanmoins, ce livre parvient à nous immerger dans le monde souvent obscur et volontairement inaccessible de l'art contemporain, et les descriptions des tableaux mystérieux de Cracke sont plutôt bien écrites, permettant au lecteur de se figurer les dessins d'une manière assez précise, tout en lui laissant une certaine part d'imagination. Malgré quelques longueurs et quelques incohérences, un roman pas trop désagréable qui se laisse lire, même s'il nous reste de cette lecture une impression mitigée, à l'image de l'écriture de Kellerman, ni flamboyante ni complètement assommante.   2,5 étoiles

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