Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 13:48

Toutes les familles ont leur secret, et celle d'Antoine, architecte quadragénaire légèrement dépressif sur les bords, ne déroge pas à la règle. Pour faire plaisir à sa soeur Mélanie, il décide de l'emmener en week-end à Noirmoutiers, où ils avaient l'habitude de passer leurs vacances lorsqu'ils étaient enfants, jusqu'à la mort brutale de leur mère, d'une rupture d'anévrisme. De ce jour, leur vie a changé : leur père s'est remarié, et tous les souvenirs de leur mère, Clarisse, ont été bannis de la maison familiale. Mais sur le chemin du retour, alors que Mélanie est au volant et se trouve sur le point de révéler quelque chose à son frère, par un hasard aussi terrible qu'inexpliqué, elle perd tout à coup le contrôle de la voiture. Après l'accident, tous deux sont transportés à l'hôpital voisin, Mélanie grièvement blessée, Antoine quasiment indemne, du moins physiquement. En attendant d'obtenir des nouvelles de sa soeur, Antoine fait le bilan de sa vie : un mariage raté, des adolescents qui s'éloignent insensiblement de lui, un métier qui ne l'épanouit guère, un père qui lui fait peur... Et cette confidence que Mélanie s'apprêtait à lui faire... Que pouvait-elle bien vouloir lui dire ? Après des heures d'une attente insupportable, Antoine apprend enfin que sa soeur est sauvée, mais lorsque, une fois celle-ci réveillée, il essaie de l'interroger, elle ne semble se souvenir ni de l'accident, ni de ce qu'elle s'apprêtait à lui dire. Désormais, Antoine va tout faire pour découvrir la vérité, pour mettre au jour ce secret que sa famille s'est toujours employée à lui cacher. Mais certains secrets ne devraient pas être révélés...

 

Voilà un roman qui a tout du scénario tout prêt pour une saga estivale sur TF1. Rien n'y manque : le secret de famille inavouable et dissimulé sur plusieurs générations, les personnages caricaturaux (Antoine étant par exemple l'incarnation même du type passif auquel on a envie de hurler : "Réveille-toi, bordel !"), les mauvais dialogues, le suspense facile (il ne manque que la petite musique stressante à certains passages destinés à maintenir éveillé le lecteur), les rebondissementsboomerang prévisibles, même les scènes de sexe faussement érotiques censées susciter l'intérêt de la lectrice/ménagère de moins de 50 ans... Le tout n'ayant bien entendu aucune once d'originalité, et le fameux "secret" se révélant finalement (et au bout d'un certain nombre de pages toutes plus insipides et ennuyeuses les unes que les autres) bien peu intéressant, vaguement sulfureux et subversif bien évidemment (comme le veulent les règles du genre), et d'une insignifiance déconcertante. Ajoutons que l'écriture de Tatiana de Rosnay est désespérément plate, sans aucun style ni effort d'écriture, ce qui explique qu'on l'ait si souvent comparée à ses comparses Pancol et Gavalda, dont les succès de librairie semblent inversement proportionnels à leur talent d'écrivain. Rien d'intéressant ni d'original, donc, dans ce roman, envahi, qui plus est, de personnages secondaires n'apportant absolument rien à l'intrigue (on pense par exemple à la pauvre Pauline qui, en plus de mourir d'une façon stupide, n'est d'aucune utilité dans l'histoire), parsemé de clichés et de facilités révoltantes (Angèle la thanatopractrice, l'Ange de la mort montée sur sa Harley, qu'elle chevauche joyeusement telle une Walkyrie moderne, vous saisissez le niveau de la symbolique à l'oeuvre dans ce roman). On cherchera également longtemps le rapport, même vague, du roman avec son titre, car nul boomerang n'intervient dans ce texte, ni au propre ni au figuré, tant tout y est convenu et dénué d'intérêt, d'autant que le lecteur reste parfaitement insensible face à cette histoire de deux gosses de riches qui tentent de percer les mystères de leur passé, en essayant vaguement de nous attendrir par la même occasion. En bref, un livre qui fera éventuellement passer le temps sur la plage ou dans le métro, mais guère plus. Oubliable, oublié sitôt refermé. 1 étoile.

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 21:08

Si les villes pouvaient parler, comme elles auraient des choses à nous dire... Voici l'idée de départ de ce roman, qui décide de confier exceptionnellement sa narration, non à un être de chair et de sang, mais à une ville de pierre et de poussière, bâtie sur un malais insalubre il y a presque trois mille ans, qui s'est inexorablement agrandie, dépassant rapidement ses sept collines originelles pour recouvrir peu à peu toutes les plaines environnantes. Rome a vu se faire et se défaire les empires et les royaumes, elle a connu Romulus et Rémus, les Césars, les papes, Mussolini et tant d'autres encore, personnages historiques et foules d'anonymes qui ont contribué à sa richesse et à sa renommée. Et contrairement à la représentation traditionnelle que l'on s'en fait, Rome s'exprime tantôt au masculin, tantôt au féminin, dans un brouillage volontaire d'identité, qui lui fait prendre successivement l'avatar d'une louve, d'une sainte, d'une putain, d'une vieille femme ou d'un amant enfiévré. Mais cette Rome éternelle est aussi l'héroïne d'un jeu vidéo extraordinaire, baptisé Rom@, où des millions de joueurs se promènent virtuellement dans une Rome impériale fidèlement modélisée en 3D. Trois personnages gravitent autour de ce jeu, Nitzky, son concepteur, informaticien polonais expatrié au Canada, et qui n'a jamais mis les pieds à Rome, Nano, un jeune garçon originaire d'Agra qui vit de la prostitution mais échappe à sa pénible condition grâce à la rencontre fortuite d'un prince émirati féru de jeux vidéos, et Delenda Karthago, jeune Romain mondialement célèbre pour être le champion incontesté de Rom@. Et pourtant, ils ne se rencontreront pas, ou presque, car les événements vont venir perturber le déroulement des championnats par équipe du jeu : au détour d'une fontaine, Audrey Hepburn ressurgit et prend de nouvelles vacances romaines, Mussolini se remet à haranguer les foules depuis le balcon de son palais, et les fauves réapparaissent en plein milieu d'un Colisée bondé de hordes de touristes, qui s'enfuient épouvantés. Tout se passe comme si Rome et Rom@ se superposaient, comme si les notions de temps et d'espace s'abolissaient dans un immense maelström emportant tout sur son passage...

 

S'il est un roman vraiment original et novateur en cette rentrée littéraire surchargée et terriblement conformiste, c'est bien le nouvel ouvrage de Stéphane Audeguy, qui a l'audace - l'inconscience, diront les mauvaises langues - de donner la parole à la Ville éternelle, cette Rome qui n'en peut plus, justement, de son éternité, et se met à délirer, comme une vieille femme épuisée par une trop longue existence. Tout s'entremêle joyeusement dans cet incroyable charivari de rom-.jpgpersonnalités et d'époques, où le Moïse de Michel-Ange se met à déambuler l'air de rien au milieu des rues, croisant au passage un Sigmund Freud pas étonné pour deux sous. Les siècles, les lieux, les personnages se mélangent d'un paragraphe à l'autre, ce qui n'est pas sans créer une certaine confusion par moments préjudiciable à la compréhension pleine et entière du propos : il n'est pas toujours évident de démêler la voix des diverses instances narratives, au milieu des multiples avatars de Rome. Néanmoins, le lecteur apprécie également de se laisser emporter dans ce brouhaha ambiant qui superpose trois reconstructions de Rome, l'ancienne, l'actuelle, la virtuelle. Les personnages principaux sont à dessein assez difficiles à cerner, désagréables et hautains de prime abord, et pourtant absolument fascinants et ambigus, Nitzky marqué par une enfance pénible dans le musée qu'est devenu Auschwitz, Nano, par ses années de misère sordide à Agra, et Delenda (on notera le clin d'oeil assumé au "Carthago delenda est") par son rejet de la médiocrité ambiante et la volonté constante de briller par ses capacités sportives et intellectuelles. Le livre accuse toutefois quelques faiblesses, qui pourraient rebuter plus d'un lecteur : le style oscille entre lyrisme désuet et crudité triviale ; Rome, à la fois déesse et putain, s'y exprime sur tous les tons, et l'emphase pompeuse, associée aux métaphores sexuelles un peu trop explicites, sont quelque peu agaçantes. L'ensemble reste cependant onirique et déconcertant, et offre l'avantage d'une véritable création littéraire, un petit bijou d'invention. Stéphane Audeguy révinvente Rome à la lumière de son talent, et la phrase qui résume le mieux ce roman atypique serait, pour pasticher Caton, "Roma delenda est". Un dernier léger regret, enfin : que l'auteur n'ait pas davantage développé son concept de jeu vidéo révolutionnaire, qui donne pourtant son nom au roman, et qu'il nous gratifie d'une fin en eau de boudin, où tout finit par être annihilé (par l'illusoire précarité de nos amours destituées. Et vice et versa). 3,5 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 21:02

Arnaud Lécuyer est un homme tout à fait banal, du moins en apparence. Tout juste sorti de prison en liberté conditionnelle, après y avoir purgé une peine de douze ans pour viol sur une personne âgée, le voilà embauché dans une petite entreprise de plomberie qui a pour but de faciliter sa réinsertion sociale. Mais ce que personne ne sait, c'est qu'en prison, Lécuyer a froidement assassiné, sans être pourtant soupçonné de quoi que ce soit, trois hommes, ses anciens compagnons de cellule qui l'avaient violé pendant des mois. Cependant, Lécuyer masque à merveille sa véritable passion : attirer de jeunes garçons grâce à des tours de magie qu'il maîtrise à la perfection et les tuer méticuleusement. Hanté par ses "démons", Lécuyer a bien du mal à résister à ses pulsions, et à se faire passer pour un petit homme insignifiant aux yeux de son employeur, de son psy et de son contrôleur judiciaire. Néanmoins, rapidement, un jeune garçon croise sa route, et Lécuyer parvient à l'entraîner dans un local poubelles. Malheureusement pour lui, au moment où il s'apprête à passer à l'acte, un sans-abri intervient, et Lécuyer le tue avant de s'enfuir. Ludovic Mistral, inspecteur chargé de l'enquête, ne tarde pas à faire le lien entre cette affaire apparemment anodine, et une série de meutres d'enfants commis douze ans auparavant et restés non élucidés. A l'époque, on avait appelé le tueur "Le Magicien", en raison de son mode opératoire. Entre Lécuyer et Mistral, c'est désormais une lutte sans merci qui s'engage, dont un seul sortira vainqueur...

 

Après la vague des médecins qui se lancent dans l'écriture de polars, voici maintenant que ce sont les commissaires qui s'y mettent. Jean-Marc Souvira nous livre donc ici son premier roman, dont la seule originalité est d'être divisé entre deux "héros", le flic et le criminel, le père de famille modèle et le tueur d'enfants cruel, le bon et le méchant, en somme, car l'auteur n'échappe pas au manichéisme inhérent au genre, ce serait trop beau. Nous suivons donc tour à tour la progression magicien.jpgde l'enquête (qui avance si lentement et avec si peu de moyens qu'on se croirait dans un épisode de Derrick) et l'existence routinière (comprenez "terriblement ennuyeuse" pour le lecteur, obligé de subir les mêmes gestes répétés inlassablement chaque jour) de Lécuyer, en dialogue permanent avec ce qu'il nomme ses "démons" (et pour mieux nous montrer l'influence des pulsions sur son personnage, l'auteur nous a gentiment mâché le travail de compréhension en leur donnant carrément la parole, et en italique, s'il vous plaît, histoire de bien comprendre que ce n'est pas vraiment Lécuyer qui parle...). Autant le dire d'entrée de jeu : c'est long, poussif, plat, écrit dans un style souvent maladroit, jamais recherché, avec une surabondance de jargon et d'abréviations (si vous n'avez pas compris au bout de dix pages que Souvira, lui, a été flic avant d'être écrivain...) qui entraînent une cascade de notes explicatives aussi pénibles que superflues, et l'analyse psychologique des personnages, qu'on penserait pouvoir apprécier, est réduite à sa plus simple expression. Ce livre a l'air d'être un immense canular, n'échappant même pas aux clichés des mauvais feuilletons policiers (l'inspecteur arriviste et égocentrique qui entrave le travail d'équipe, la journaliste stupide, le criminel imbu de lui-même...), et malheureusement sans aucun second degré. Certes, Souvira parvient à maintenir suffisamment de suspense pour donner envie à son lecteur de terminer son ouvrage, ne serait-ce que pour savoir comment va se terminer ce jeu fort peu trépidant du chat et de la souris, mais il le fait sans panache et sans conviction. On est loin, très loin, d'une écriture intense comme celle de Dennis Lehane ou de James Ellroy. Souhaitons toutefois à Jean-Marc Souvira d'être meilleur commissaire qu'écrivain.  2 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 20:03

"J’avais envie de raconter une histoire, seulement, je suis une piètre conteuse. Je n’ai jamais lu de romans, et encore moins ce dont tout le monde parle dans mon pays, les contes qui font rêver les enfants. Loin de moi l’idée de penser
que je n’ai jamais été une petite fille, bien au contraire, je crois l’être encore. Alors, j’ai préféré la vivre cette histoire qui me trottait dans la tête lorsque je fermais les yeux. Je l’ai vécue quelque part, là, tout près de ce que je ressentais lorsque tu effleurais mes peurs ; là où s’abstiennent les hurlements hystériques, les douleurs de crispation incontrôlées que l’on déverse négligemment lorsque l’on n’ose exprimer librement ses sentiments. Cette histoire, j’ai préféré la vivre plutôt que la retranscrire en choisissant des mots vaporeux, des symboles, des allégories issus des recueils de poésies, des livres de philosophie." C'est par ces mots que s'ouvre le second livre d'Aurélie Gravallon Combier, se présentant comme un recueil de lettres. Elle y évoque son enfance, tranquille, mais hantée par l'absence d'un père disparu avant sa naissance, sa mère, la seule femme de sa vie, mais aussi les hommes qu'elle a aimés, et notamment l'un d'eux, Pierre, médecin, mais qui n'a pas su lui donner ce dont elle rêvait. Avec ses mots, ses faiblesses et ses doutes, la narratrice, Solange, fait le bilan d'une vie amoureuse assez banale, celle que bien des femmes ont pu connaître aussi, et trace en filigrane le portrait d'une jeune femme ordinaire, ébranlée par la vie, mais qui conserve malgré tout un mince espoir, et trouve refuge dans la peinture, ces toiles qui jalonnent le texte et viennent lui répondre...

 

Il est difficile d'appréhender une oeuvre aussi personnelle que celle-ci, malgré la réfutation de toute tentative d'interprétation autobiographique, marquée par la distanciation de l'auteur et du narrateur, qui ne portent pas le même prénom. Néanmoins, on sent que les souvenirs et les anecdotes abondent dans ce texte, même s'ils sont parfois transposés reved-enfant.jpgou transformés. Difficile aussi de s'immiscer dans ce monologue manifestement adressé à un homme, dont on ne sait bien finalement s'il est réel ou non, si l'héroïne l'a connu ou non, s'ils ont vécu une histoire ensemble... Le lecteur a par moments l'impression d'être laissé sur la touche, simple spectateur d'une relation épistolaire qui se joue devant ses yeux, relation dont il devient, presque malgré lui, le voyeur. Malgré quelques petites maladresses et quelques lourdeurs, le style est fluide, souvent poétique, avec de jolies trouvailles. De plus, les très belles peintures à l'acrylique qui viennent illustrer le texte avec tout un système d'échos et de réponses ajoutent une note d'onirisme à l'ensemble, et soulignent à merveille l'évolution de la narratrice, les tons gris-bleus du début laissant peu à peu place à des couleurs plus chaudes, ocre, marron, jaune, comme si l'héroïne surmontait progressivement ses angoisses et ses peurs pour s'affirmer. Le titre lui-même est fort intéressant, dans la mesure où l'on ne sait si le complément du nom est objectif ou subjectif : s'agit-il d'un rêve enfantin, d'un rêve fait pendant l'enfance, ou du rêve d'avoir un enfant, interprétation corroborée par la présence, sur une des toiles, d'une femme enceinte, la main délicatement posée sur son ventre arrondi ? Sans doute un peu des deux, et le texte se garde bien de lever de manière définitive cette ambiguïté, laissant le lecteur se faire sa propre opinion. Malgré la banalité du sujet, l'auteur parvient à échapper aux clichés du genre, et nous propose un ouvrage très prometteur, tant sur le plan de l'écriture que sur celui de la peinture. A suivre, donc, et en attendant, vous pouvez visiter le blog de l'auteur : www.philironie.com.   

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 23:01

Nous sommes en 1187. La jeune Esclarmonde, devant une assistance médusée, refuse d'épouser le volage Lothaire, promis par son père, châtelain régnant sur le domaine des "Murmures". Car Esclarmonde veut s'offrir à Dieu, contre la décision de son père, et envisage de se faire emmurer vivante dans une petite cellule, et d'y vivre de prières et de jeûne jusqu'à sa mort, avec pour seule ouverture sur le monde une petite fenêtre pourvue de barreaux. Pour faire respecter sa décision, elle va jusqu'à se trancher  l'oreille en pleine cérémonie de mariage. Le père d'Esclarmonde, dans sa colère de se voir ainsi humilier par sa propre fille, renie la chair de sa chair et refuse désormais de lui adresser la parole, mais il accède à son voeu en faisant édifier la chapelle et la cellule dans laquelle Esclarmonde souhaite être emmurée. Mais le jour même de la cérémonie au cours de laquelle Esclarmonde doit définitivement se retirer du monde, un événement aussi imprévu que terrible va bouleverser le destin de la jeune recluse, alors que celle-ci n'aspire qu'à vivre dans la foi et la prière. Car contrairement à ce qu'elle croit, la jeune fille n'est pas tout à fait seule dans sa cellule, bien qu'elle l'ignore encore. Et même si elle souhaite se détourner du monde, c'est le monde qui vient à elle, sous la forme de pèlerins chaque jour plus nombreux, la transformant malgré elle en sainte. Une sainte qui, à mi-chemin entre vivants et morts, va réussir à gagner une place à laquelle elle n'aurait jamais pu aspirer si elle avait épousé l'homme que son père lui destinait. Désormais, Esclarmonde peut influencer les destinées humaines et répandre le souffle de sa volonté jusqu'en Terre Sainte... Mais à quel prix ?

 

En lisant la quatrième de couverture, on se dit : "Diantre, encore un mauvais roman médiéval qui va nous servir de la couleur locale et du pittoresque à la pelle, des expressions surannées et des costumes qui sentent bon le feu de cheminée, un Puy du Fou littéraire à peu près aussi réaliste qu'un téléfilm historique de France 2." Mais Carole Martinez nous a prouvé avec son premier roman, Le coeur cousu, qu'elle avait du talent, et ce n'est pas ce second ouvrage qui viendra démentir sa réputation naissante. Soulignons en outre l'originalité de l'auteur d'avoir fait de son héroïne une emmurée vivante, comme cela se pratiquait régulièrement à cette époque, mais qui reste un personnage bien peu exploité dans la littérature moderne.murmures.jpg Alors qu'il s'apprête à vivre un huis clos éprouvant ponctué de révélations mystiques, voici le lecteur confronté au monde dans ce qu'il a de plus vaste et de plus grandiose, alors même que la fenestrelle grillagée d'Esclarmonde est censée être sa seule ouverture sur le monde. Et si elle apparaît, certes, comme une victime, victime de la société et de ses préjugés, de ses traditions, de ses superstitions, victime des hommes, victime des puissants, Esclarmonde se fait aussi bourreau lorsqu'elle le peut, et semble bien vite perdre la foi qui l'avait guidée dans sa retraite, ce qui en fait un personnage aussi ambigu que captivant. La grande force de ce roman est, outre le dépaysement promis (bien au rendez-vous), qu'il interroge en filigrane certaines questions qui agitent encore notre société : celle de la féminité, de la maternité, de l'honneur, du poids des coutumes, de l'intégrisme religieux, et même celle du féminisme. Mais Carole Martinez aborde ce dernier point avec une grande finesse, sans aucune revendication explicite : son propos est ailleurs. Si elle dénonce, ce n'est que dans l'interprétation que tire le lecteur de son texte. On regrettera simplement que certains personnages secondaires ne soient pas plus développés, ce qui aurait donné davantage de corps à l'intrigue, et que le lexique employé soit parfois volontairement désuet et alambiqué, alourdissant quelque peu la lecture. Néanmoins, Carole Martinez s'affirme avec ce second opus comme une conteuse exceptionnelle, capable de transporter son lecteur dans un voyage bouleversant où le surnaturel et le mystique abondent, pour notre plus grand plaisir. Un vrai coup de coeur de cette rentrée littéraire. 4 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 12:45

"Que dirais-tu si je me rasais la moustache ?" Voilà une question, en apparence anodine, mais qui va entraîner de terribles conséquences, tant pour le narrateur que pour son entourage. Le héros de cette histoire, architecte, décide un beau jour de se raser la moustache, qu'il porte pourtant depuis plus de dix ans, pour faire une surprise à sa femme. A mesure que son visage redevient glabre, le voilà qui sourit par avance de la réaction de son épouse, Agnès, qui ne l'a jamais connu sans sa moustache. Or, lorsque celle-ci revient, elle fait semblant de ne rien remarquer, malgré les provocations et les sous-entendus de plus en plus insistants de son mari. Plus étrange encore, alors qu'ils vont dîner chez des amis, ces derniers ne font aucune allusion à la métamorphose du narrateur, qui commence à se demander ce qui se passe. Au début, il pense à une blague potache initiée par sa femme, coutumière du fait, et qui aurait mis le couple d'amis dans la confidence. Mais même une fois le dîner terminé, toujours aucune remarque sur la moustache - ou plutôt l'absence de moustache - du héros. De plus en plus agacé par cette plaisanterie qui s'éternise, le narrateur finit par céder le premier, et demande à sa femme de cesser sa comédie. Mais celle-ci, dans une surprise qui ne semble pas feinte, lui répond qu'il n'a jamais eu de moustache, ce que confirment les deux amis du couple joints par téléphone peu après. Pourtant, sur les photos de leurs vacances à Java, le narrateur sait qu'il porte la moustache ; voilà une preuve que son épouse ne pourra démentir. Mais le lendemain matin, le cauchemar se poursuit : les collègues du héros ne remarquent rien, eux non plus. Le narrateur, pris de vertige, sent le gouffre de la folie se profiler à l'horizon. Est-ce lui qui devient subitement fou ? Sa femme, dont l'attitude se fait chaque jour plus étrange ? Est-ce un complot fomenté contre lui ? Carrère nous donne sa vision de l'effet papillon, où une simple histoire de moustache dégénère en un thriller haletant et pour le moins inquiétant...

 

Grand amateur des romans de Philip K. Dick, Carrère met en scène dans ce récit un improbable glissement de réalité, qui n'est pas sans rappeler également, à bien des égards, Kafka et sa Métamorphose. Hésitant entre le cauchemar éveillé, la descente aux Enfers ou le complot psychologique particulièrement perfide, le récit, entièrement assumé par le narrateur, vous plonge délibérément dans des abîmes de perplexité, dont il est fortement déconseillé de sortir de la même manière moustache.jpgque le héros. Rares sont les livres (français, qui plus est) qui vous tiennent autant en haleine par leurs rebondissements et leur profondeur, et La Moustache fait définitivement partie de cette catégorie très restreinte de romans. La psychologie des personnages est subtilement rendue par des monologues intérieurs bien menés, et qui nous entraînent aux confins de la folie, chaque page semblant enfermer un peu plus le héros dans l'extraordinaire bouleversement qui se produit inexorablement autour de lui : car bientôt, en sus de la moustache, ce sont des pans entiers de son existence qui semblent disparaître aux yeux des autres (des vacances à Java dont sa femme n'a plus aucun souvenir, un père décédé depuis un an mais qui a laissé un message sur le répondeur du couple quelques heures auparavant, des amis qui n'existent que dans la tête du narrateur...). Rythmé, le récit se divise en deux grandes parties, la seconde se déroulant en Asie, entre Hong-Kong et Macao, où le héros a cherché refuge pour tenter de reprendre prise sur la réalité, ou se laisser à jamais dévorer par la folie, dans une attitude passive que l'on peut déceler lors d'incessants allers-retours sur un ferry qui sillonne la baie de Hong-Kong, symbole de la résignation et de l'abandon de soi qui guettent le narrateur. Déconcertant, troublant, le roman avance vers un dénouement certes prévisible mais amené d'une manière très originale, et qui vous fait refermer ce livre avec un profond sentiment de malaise, tant les dernières pages en sont insoutenables. Porté par un style enivrant qui prend le lecteur aux tripes, un roman bouleversant, malheureusement affadi lors de son adaptation à l'écran, mais qui reste l'un des plus brillants de ces vingt-cinq dernières années4 étoiles

 

Voir aussi la critique de D'autres vies que la mienne, d'Emmanuel Carrère

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 22:28

"Depuis que j'ai quitté le Liban en 1976 pour m'installer en France, que de fois m'a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais "plutôt français" ou "plutôt libanais". Je réponds invariablement : "L'un et l'autre !" Non par quelque souci d'équilibre ou d'équité, mais parce qu'en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c'est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C'est précisément cela qui définit mon identité. Serais-je plus authentique si je m'amputais d'une partie de moi-même ?" Ainsi commence l'essai d'Amin Maalouf, écrivain franco-libanais récemment élu à l'Académie française. En partant d'une question, en apparence anodine, mais très révélatrice des préjugés de notre société, Amin Maalouf se livre à une réflexion passionnante sur la notion vague et imprécise d'identité, sur les diverses passions qu'elle excite, et sur les dérives qu'elle engendre un peu partout dans le monde. Et surtout, il se demande pourquoi, si souvent, le désir de revendiquer une quelconque appartenance, qu'elle soit religieuse, culturelle ou encore nationale, conduit à l'intolérance, à la peur, voire à la négation d'autrui. Sa théorie est toute simple : puisque nous sommes tous faits d'identités multiples, au nom de quoi pouvons-nous rejeter l'autre ? A l'aide d'exemples tirés de son expérience personnelle, de l'actualité ou de l'Histoire, Amin Maalouf nous incite à la tolérance, dans une réflexion qui va des nationalismes aux problèmes que soulève la mondialisation , en passant par les replis communautaires ou les massacres ethniques.  Et si son analyse n'est pas originale et novatrice, elle a du moins le mérite d'exister et de chercher à se faire entendre, dans un monde où l'intolérance et le refus d'autrui ne cessent de croître...

 

On connaissait Amin Maalouf romancier, brillant auteur du Rocher de Tanios qui lui a valu naguère le prix Goncourt, le voici essayiste et penseur, de talent qui plus est. Sous couvert de chercher à définir la notion d'identité, le voilà qui interroge imperceptiblement les préjugés qui gangrènent les sociétés, occidentale bien sûr, mais pas uniquement. Dans un style simple, fluide et qui ne s'embarrasse pas de mots savants et autres néologismes dont les philosophes aiment farcir leurs ouvrages, Maalouf nous propose sa vision des choses, sa réflexion comportant deux temps forts bien définis : d'un maalouf.jpgcôté, le diagnostic d'une société qui exacerbe les tensions entre communautés, qu'elles soient religieuses, ethniques ou linguistiques, de l'autre, diverses solutions pour tenter de pallier cette dérive préjudiciable à tous ; il nous invite à un humanisme du troisième millénaire, qui permettrait aux hommes de s'accepter malgré leurs différences. Loin d'être un gentil rêveur, un illuminé, un naïf, Amin Maalouf ne se berce pas d'illusions et propose des mesures concrètes, plus ou moins convaincantes, il est vrai (l'apprentissage de l'anglais en deuxième langue vivante, la première étant une langue "de coeur", choisie par exemple au sein des idiomes de l'Union Européenne, ne paraît guère applicable, du moins tant que l'anglais sera considérée comme la seule langue universelle ; en revanche, ses suggestions sur les votes "identitaires", appuyées sur l'exemple du Liban, sont très intéressantes). Avec ce court essai, Amin Maalouf signe un véritable plaidoyer pour l'humanisme et l'humanité, refusant tous les extrémismes pour prôner la modération (une réminiscence de sagesse antique ?) en toute chose, notamment dans des questions aussi épineuses et propres à susciter des tensions que celles de l'identité et des replis communautaires. Lucide, à la portée de tous et jamais pontifiant ni dogmatique, loin des "y a qu'à" et des "il faut", l'ouvrage de Maalouf ne laissera aucun lecteur indifférent, et l'on ne saurait que trop conseiller sa lecture à tous nos hommes politiques, histoire de leur donner une définition rigoureuse de ce mot d'identité qu'ils ont tant dévoyé.    4 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
18 août 2011 4 18 /08 /août /2011 18:44

Dans un futur extrêmement lointain, les hommes ont oublié l'emplacement de la Terre, berceau de l'humanité, et un gigantesque empire galactique, regroupant des millions de mondes habités, bien au-delà des confins de notre système solaire, s'est peu à peu formé. Sa capitale, Trantor, est en fait une ville unique, recouvrant une planète entière de constructions surmontées de dômes de métal. Seul le palais de l'Empereur est à ciel ouvert et reçoit la véritable lumière du jour. Lorsque s'ouvre ce roman, le premier du cycle de Fondation, un homme, nommé Hari Seldon, prédit, en s'appuyant sur les calculs d'une science dont il est l'inventeur (la psychohistoire), la chute inéluctable, à plus ou moins long terme, de l'empire, chute qui sera suivie de trente mille ans de barbarie, avant qu'un nouvel empire émerge du néant. Mais Seldon et ses acolytes pensent pouvoir réduire cette période inexorable de ténèbres à une durée de mille ans seulement. Le remède ? Créer une fondation regroupant divers savants et spécialistes, et qui serait chargée de rassembler tout le savoir existant dans une encyclopédie dont il existerait un exemplaire dans chaque monde habité. L'Empire, sous le prétexte d'exiler ce potentiel fauteur de troubles, lui permet de travailler à la création de sa fondation, sur une minuscule planète des confins de l'Univers nommée Terminus, planète isolée, pour l'instant inhabitée et très pauvre en minerai et ressources naturelles. En secret, Seldon établit également, dans le plus grand secret une seconde base à l'autre bout de la galaxie, nommée Star's End, et qui sera chargée, le moment venu, d'épauler sa comparse Terminus. Mais très vite, la petite planète attire bien des convoitises, notamment de ses plus proches voisins, qui se révoltent contre l'Empereur et se déclarent royaumes indépendants, tandis que d'autre part, bien des gens semblent décider à empêcher Seldon et ses collègues d'aller au bout de leur noble entreprise...

 

Publié à la fin des années 1950, ce roman n'a cessé depuis d'être considéré parmi les plus grands ouvrages du genre, aux côtés des oeuvres de Frank Herbert, d'Arthur C. Clarke ou de Philip K. Dick. Classique parmi les classiques, il n'y est pourtant jamais question de robotique, spécialité qui a fait connaître Asimov au grand public. Regroupant cinq "nouvelles" détaillant cinq périodes de la fondation, chacune marquée par la prédominance d'une classe sociale (psychohistoriens, encyclopédistes, maires, marchands et princes marchands), ce roman nous fait sans cesse passer de fondation.jpgl'infiniment grand à l'infiniment petit, de l'histoire et de l'évolution d'une ville, d'une planète, d'une galaxie tout entière, à celle d'individus menés par leur ambition personnelle autant que par de grands projets concernant les peuples qu'ils dirigent d'une manière ou d'une autre. L'inconvénient de cette méthode est bien sûr que le lecteur n'a pas le temps, en trente ou quarante pages, de s'attacher aux différents personnages, qui changent à chaque partie, puisque plusieurs décennies s'écoulent entre elles : ainsi, on en apprend très peu sur Hari Seldon, le fondateur de la psychohistoire (même si, paraît-il, les romans postérieurs censés se dérouler avant, comme L'aube de Fondation, sont venus depuis combler cette lacune), sur Salvor Hardin, devenu maire de Terminus, ou encore sur Hober Mallow, marchand enquêtant pour le compte de la Fondation. Cette technique d'écriture, qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler celle employée, plus récemment, par Andreas Eschbach dans Des milliards de tapis de cheveux, reste néanmoins  très agréable à lire, dans un style peu recherché mais plaisant, et nous permet d'avoir un aperçu de l'histoire des peuples et des planètes à une échelle "galactique". Même cinquante ans après sa parution, le roman d'Asimov n'a pas pris une ride, car il se fonde avant tout non sur telle ou telle particularité de la vie future, comme le fait souvent K. Dick, mais sur des questions de diplomaties et de relations interplanétaires. L'intrigue, extrêmement intelligente, nous montre comment les scientifiques de Fondation cherchent à contrôler leurs proches voisins, ou du moins à les rendre inoffensifs, par le jeu de l'équilibre des puissances, par le biais d'une religion fondée sur la science, ou encore d'un commerce savamment calculé. Un monument de la Science-Fiction qui vous donnera sans nul doute l'envie de lire les autres tomes du cycle. 4 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 15:40

A la fin du XIXe siècle, deux amis, tous deux gentlemen, Algernon Moncrieff et Jack Worthing, découvrent par hasard qu'ils emploient régulièrement, pour fuir leurs obligations sociales, familiales ou professionnelles, un stratagème identique : Jack, qui habite à la campagne, s'est inventé un frère débauché prénommé Constant et vivant à Londres, frère qui lui donne l'occasion d'échapper pour un temps aux pesantes responsabilités que lui confère l'éducation de sa jeune pupille, Cecily. A l'inverse, son ami Algernon, qui réside à Londres, a imaginé un ami invalide nommé Bunbury, dont la santé fragile constitue un excellent prétexte pour échapper aux corvées mondaines de la capitale. A Londres, Jack, sous l'identité de Constant, projette d'épouser la ravissante Gwendolen, qui est aussi la cousine d'Algernon (vous suivez toujours ?). Or, ce dernier, de son côté, se rend dans la demeure rurale de Jack en se faisant passer pour Constant Worthing, le frère dépravé de Londres. Il y fait la connaissance de la charmante Cecily, qui s'éprend aussitôt de lui, si bien que les deux tourtereaux envisagent de se fiancer séance tenante. Mais Jack rentre de Londres plus tôt que prévu, en habit de deuil, pour annoncer la mort subite de son frère Constant, tandis que les deux jeunes filles, Cecily et Gwendolen, qui viennent de se rencontrer et se sont juré une amitié éternelle, découvrent qu'elles ont toutes deux reçu, à quelques heures d'intervalle, une promesse de mariage d'un certain Constant Worthing...

 

Maître incontesté de l'ironie, de l'aphorisme et du double langage, Wilde signe avec cette dernière pièce une oeuvre remarquable, imprégnée de l'influence du théâtre classique (Marivaux en tête) comme du théâtre de boulevard (on pense parfois à du Feydeau, en moins bourgeois et moins trivial). Chaque réplique est un enchantement, où les jeux de langage abondent, accompagnés de maximes délicieuses ("Le premier devoir, dans la vie, c'est la santé", "Perdre son père ou sawilde-copie-1.jpg mère, cela peut passer pour un coup de malchance ; les perdre tous les deux, cela ressemble à de la négligence"...). Les personnages sont à la hauteur des meilleures comédies de Shakespeare (notamment ceux de l'excellent Beaucoup de bruit pour rien), qu'il s'agisse des deux gentlemen à l'humour so british, des deux jeunes filles, incarnation parfaite de l'oie blanche de prime abord, et finalement pas si naïves que cela, ou encore de Lady Bracknell, tante d'Algernon et mère de Gwendolen, à qui l'on doit d'ailleurs les répliques les plus savoureuses de la pièce, et qui représente à merveille la noblesse aristocratique de l'époque enfermée dans ses préjugés de caste et matérialiste à l'excès (ce qui n'est pas sans rappeler, cette fois, certaines pages de Jane Austen). Construite sur des rebondissements prévisibles et une scène de reconnaissance finale parfaitement convenue depuis des siècles, la pièce de Wilde semble n'avoir pas prétention à faire preuve d'une grande originalité : tout y est en effet léger, de l'intrigue au ton, et plus les ficelles sont grosses, plus le public (et le lecteur !) s'amuse. Et puis, il faut reconnaître que Wilde a le don d'embrouiller les situations les plus simples, avec ce satané prénom de Constant (Ernest/earnest en version originale), si bien que l'on se perd un peu dans le dédale des noms, ce qui rend la pièce encore plus amusante, somme toute. Une très bonne pièce de théâtre, à l'humour mordant et caustique, où l'ironie et l'antiphrase pointent sous chaque réplique en apparence anodine, à découvrir également au cinéma, grâce à la fidèle (et fort plaisante) adaptation sortie en 2003, avec Colin Firth, Rupert Everett et Reese Witherspoon dans les rôles principaux.  4 étoiles

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article
13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 17:07

C'est un chien errant comme il en existe tant d'autres à Moscou, en ce mois de décembre 1924, un chien que le froid mordant et l'absence de nourriture semblent condamner à une mort certaine et imminente. Pour couronner le tout, un cuisinier, qui l'avait vu rôder en quête d'une quelconque maraude, l'a aspergé d'eau bouillante, lui brûlant sévèrement le flanc gauche. Pratiquement incapable de se déplacer, transi de faim et de froid, le pauvre chien sait qu'il ne lui reste que quelques heures à vivre, quelques jours tout au plus. Mais, alors qu'il a perdu tout espoir, il aperçoit un homme, chaudement emmitouflé dans son manteau de fourrure, qui s'approche de lui, un morceau de saucisson à la main, et lui fait signe de le suivre. Bénissant le ciel de lui avoir donné un maître si attentionné, le chien obéit sans trop se poser de questions. Désormais baptisé "Boule", il se retrouve dans un appartement cossu de huit pièces, appartenant à celui qui n'est autre que le professeur Philippe Preobrajenski, spécialiste des questions de rajeunissement. Soigné, câliné, dorloté, Boule reprend vite des forces, et s'habitue à sa nouvelle vie de chien de bourgeois : les caresses, les bons petits plats, le collier autour du cou... Mais un beau jour, le professeur, assisté de son collègue le docteur Bormental, décide de greffer sur Boule l'hypophyse et les glandes génitales d'un prolétaire tout juste décédé. L'opération se passe plutôt bien, de même que la convalescence, et peu à peu Boule prend toutes les caractéristiques de l'homme, tant physiquement que mentalement : il perd ses poils, se tient debout, et se met même à parler. Mais le résultat n'est pas tout à fait celui auquel le professeur s'attendait : lui qui pensait découvrir le secret du rajeunissement, le voilà avec une créature hybride, un homme au coeur de chien. Et qui plus est, Boule se met à se comporter tout comme son donneur d'organes, un ivrogne invétéré, crachant, buvant, jurant à tour de bras et se rebaptisant même Boulle Poligraf Poligrafovitch. Qui plus est, le professeur est menacé d'expropriation par Schwonder, président du comité de son immeuble, qui juge son appartement trop grand et n'a pas tardé à enfoncer son idéologie communiste dans la tête du nouveau Boul(l)e. Pauvre professeur, qui comprend, mais un peu tard, que n'est pas le Dr Frankenstein qui veut...

 

Boulgakov se réapproprie le mythe créé par Mary Shelley pour en faire un brûlot satirique dirigé tant contre les scientifiques imbus d'eux-mêmes et de leur prétendu savoir que contre les institutions étatiques de l'époque, notamment contre les absurdités de la politique du logement communautaire qui sévissait alors à Moscou, et le résultat est un petit bijou férocement drôle où nul n'est épargné, du savant fou, complètement dépassé par sa créature, qui ne lui apporte que coeurdechien.jpgdes ennuis, aux détestables membres du comité d'administration de l'immeuble, bornés dans leur haine du bourgeois qu'incarne le professeur. Derrière le divertissement apparent, se trouve en filigrane une véritable critique de la société moscovite des années 20, que Boulgakov n'a cessé de fustiger dans son oeuvre. Même Boule, ce pauvre chien si attachant, devient un humain détestable, méchant, mesquin, menteur, voleur, buveur... Un cauchemar ! Et c'est précisément parce que Boulgakov rit de tout et de tous que son oeuvre est si percutante, et laisse un arrière-goût amer derrière le sourire qui se dessine irrésistiblement sur les lèvres du lecteur. Si l'on rit du bouleversement inévitable que l'arrivée de la "créature" hybride provoque dans la vie (et l'appartement) du professeur (notamment dans une scène mémorable où Boule, peu après son opération, n'a pas tout perdu de son instinct de chien, et pourchasse jusque dans la salle de bains un malheureux chat qui passait par là, provoquant une gigantesque inondation), on perçoit néanmoins parfaitement la double critique politique et éthique que laisse poindre le roman, et qui lui donne toute sa profondeur. Boulgakov, toujours aussi inventif et amusant, se montre ici encore plus virulent que dans son chef-d'oeuvre, Le Maître et Marguerite, et révèle, s'il en était encore besoin, toute l'ampleur de son talent. Drôle, incisif, original, les qualificatifs abondent lorsqu'il s'agit de décrire ce court roman tout à fait plaisant, à bien des égards, et bien plus intelligent qu'il n'y paraît de prime abord.  4 étoiles

 

Découvrir d'autres critiques des romans de Boulgakov :

Le roman de Monsieur de Molière, de Mikhaïl Boulgakov

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov

Repost 0
Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
commenter cet article

Présentation

  • : Ars legendi, un peu de littérature dans ce monde de brutes !
  • Ars legendi, un peu de littérature dans ce monde de brutes !
  • : Entrez dans le monde des lettres ! Un blog entièrement dédié à la littérature, avec de nombreuses critiques, personnelles et argumentées.
  • Contact

Retrouvez moi sur :

Mon profil sur Babelio.com
et sur
 

Recherche