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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 15:40

A la fin du XIXe siècle, deux amis, tous deux gentlemen, Algernon Moncrieff et Jack Worthing, découvrent par hasard qu'ils emploient régulièrement, pour fuir leurs obligations sociales, familiales ou professionnelles, un stratagème identique : Jack, qui habite à la campagne, s'est inventé un frère débauché prénommé Constant et vivant à Londres, frère qui lui donne l'occasion d'échapper pour un temps aux pesantes responsabilités que lui confère l'éducation de sa jeune pupille, Cecily. A l'inverse, son ami Algernon, qui réside à Londres, a imaginé un ami invalide nommé Bunbury, dont la santé fragile constitue un excellent prétexte pour échapper aux corvées mondaines de la capitale. A Londres, Jack, sous l'identité de Constant, projette d'épouser la ravissante Gwendolen, qui est aussi la cousine d'Algernon (vous suivez toujours ?). Or, ce dernier, de son côté, se rend dans la demeure rurale de Jack en se faisant passer pour Constant Worthing, le frère dépravé de Londres. Il y fait la connaissance de la charmante Cecily, qui s'éprend aussitôt de lui, si bien que les deux tourtereaux envisagent de se fiancer séance tenante. Mais Jack rentre de Londres plus tôt que prévu, en habit de deuil, pour annoncer la mort subite de son frère Constant, tandis que les deux jeunes filles, Cecily et Gwendolen, qui viennent de se rencontrer et se sont juré une amitié éternelle, découvrent qu'elles ont toutes deux reçu, à quelques heures d'intervalle, une promesse de mariage d'un certain Constant Worthing...

 

Maître incontesté de l'ironie, de l'aphorisme et du double langage, Wilde signe avec cette dernière pièce une oeuvre remarquable, imprégnée de l'influence du théâtre classique (Marivaux en tête) comme du théâtre de boulevard (on pense parfois à du Feydeau, en moins bourgeois et moins trivial). Chaque réplique est un enchantement, où les jeux de langage abondent, accompagnés de maximes délicieuses ("Le premier devoir, dans la vie, c'est la santé", "Perdre son père ou sawilde-copie-1.jpg mère, cela peut passer pour un coup de malchance ; les perdre tous les deux, cela ressemble à de la négligence"...). Les personnages sont à la hauteur des meilleures comédies de Shakespeare (notamment ceux de l'excellent Beaucoup de bruit pour rien), qu'il s'agisse des deux gentlemen à l'humour so british, des deux jeunes filles, incarnation parfaite de l'oie blanche de prime abord, et finalement pas si naïves que cela, ou encore de Lady Bracknell, tante d'Algernon et mère de Gwendolen, à qui l'on doit d'ailleurs les répliques les plus savoureuses de la pièce, et qui représente à merveille la noblesse aristocratique de l'époque enfermée dans ses préjugés de caste et matérialiste à l'excès (ce qui n'est pas sans rappeler, cette fois, certaines pages de Jane Austen). Construite sur des rebondissements prévisibles et une scène de reconnaissance finale parfaitement convenue depuis des siècles, la pièce de Wilde semble n'avoir pas prétention à faire preuve d'une grande originalité : tout y est en effet léger, de l'intrigue au ton, et plus les ficelles sont grosses, plus le public (et le lecteur !) s'amuse. Et puis, il faut reconnaître que Wilde a le don d'embrouiller les situations les plus simples, avec ce satané prénom de Constant (Ernest/earnest en version originale), si bien que l'on se perd un peu dans le dédale des noms, ce qui rend la pièce encore plus amusante, somme toute. Une très bonne pièce de théâtre, à l'humour mordant et caustique, où l'ironie et l'antiphrase pointent sous chaque réplique en apparence anodine, à découvrir également au cinéma, grâce à la fidèle (et fort plaisante) adaptation sortie en 2003, avec Colin Firth, Rupert Everett et Reese Witherspoon dans les rôles principaux.  4 étoiles

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 17:07

C'est un chien errant comme il en existe tant d'autres à Moscou, en ce mois de décembre 1924, un chien que le froid mordant et l'absence de nourriture semblent condamner à une mort certaine et imminente. Pour couronner le tout, un cuisinier, qui l'avait vu rôder en quête d'une quelconque maraude, l'a aspergé d'eau bouillante, lui brûlant sévèrement le flanc gauche. Pratiquement incapable de se déplacer, transi de faim et de froid, le pauvre chien sait qu'il ne lui reste que quelques heures à vivre, quelques jours tout au plus. Mais, alors qu'il a perdu tout espoir, il aperçoit un homme, chaudement emmitouflé dans son manteau de fourrure, qui s'approche de lui, un morceau de saucisson à la main, et lui fait signe de le suivre. Bénissant le ciel de lui avoir donné un maître si attentionné, le chien obéit sans trop se poser de questions. Désormais baptisé "Boule", il se retrouve dans un appartement cossu de huit pièces, appartenant à celui qui n'est autre que le professeur Philippe Preobrajenski, spécialiste des questions de rajeunissement. Soigné, câliné, dorloté, Boule reprend vite des forces, et s'habitue à sa nouvelle vie de chien de bourgeois : les caresses, les bons petits plats, le collier autour du cou... Mais un beau jour, le professeur, assisté de son collègue le docteur Bormental, décide de greffer sur Boule l'hypophyse et les glandes génitales d'un prolétaire tout juste décédé. L'opération se passe plutôt bien, de même que la convalescence, et peu à peu Boule prend toutes les caractéristiques de l'homme, tant physiquement que mentalement : il perd ses poils, se tient debout, et se met même à parler. Mais le résultat n'est pas tout à fait celui auquel le professeur s'attendait : lui qui pensait découvrir le secret du rajeunissement, le voilà avec une créature hybride, un homme au coeur de chien. Et qui plus est, Boule se met à se comporter tout comme son donneur d'organes, un ivrogne invétéré, crachant, buvant, jurant à tour de bras et se rebaptisant même Boulle Poligraf Poligrafovitch. Qui plus est, le professeur est menacé d'expropriation par Schwonder, président du comité de son immeuble, qui juge son appartement trop grand et n'a pas tardé à enfoncer son idéologie communiste dans la tête du nouveau Boul(l)e. Pauvre professeur, qui comprend, mais un peu tard, que n'est pas le Dr Frankenstein qui veut...

 

Boulgakov se réapproprie le mythe créé par Mary Shelley pour en faire un brûlot satirique dirigé tant contre les scientifiques imbus d'eux-mêmes et de leur prétendu savoir que contre les institutions étatiques de l'époque, notamment contre les absurdités de la politique du logement communautaire qui sévissait alors à Moscou, et le résultat est un petit bijou férocement drôle où nul n'est épargné, du savant fou, complètement dépassé par sa créature, qui ne lui apporte que coeurdechien.jpgdes ennuis, aux détestables membres du comité d'administration de l'immeuble, bornés dans leur haine du bourgeois qu'incarne le professeur. Derrière le divertissement apparent, se trouve en filigrane une véritable critique de la société moscovite des années 20, que Boulgakov n'a cessé de fustiger dans son oeuvre. Même Boule, ce pauvre chien si attachant, devient un humain détestable, méchant, mesquin, menteur, voleur, buveur... Un cauchemar ! Et c'est précisément parce que Boulgakov rit de tout et de tous que son oeuvre est si percutante, et laisse un arrière-goût amer derrière le sourire qui se dessine irrésistiblement sur les lèvres du lecteur. Si l'on rit du bouleversement inévitable que l'arrivée de la "créature" hybride provoque dans la vie (et l'appartement) du professeur (notamment dans une scène mémorable où Boule, peu après son opération, n'a pas tout perdu de son instinct de chien, et pourchasse jusque dans la salle de bains un malheureux chat qui passait par là, provoquant une gigantesque inondation), on perçoit néanmoins parfaitement la double critique politique et éthique que laisse poindre le roman, et qui lui donne toute sa profondeur. Boulgakov, toujours aussi inventif et amusant, se montre ici encore plus virulent que dans son chef-d'oeuvre, Le Maître et Marguerite, et révèle, s'il en était encore besoin, toute l'ampleur de son talent. Drôle, incisif, original, les qualificatifs abondent lorsqu'il s'agit de décrire ce court roman tout à fait plaisant, à bien des égards, et bien plus intelligent qu'il n'y paraît de prime abord.  4 étoiles

 

Découvrir d'autres critiques des romans de Boulgakov :

Le roman de Monsieur de Molière, de Mikhaïl Boulgakov

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov

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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 22:21

L'histoire a pour cadre l'Angleterre de la fin du XIIe siècle, en pleine période de querelles et de luttes d'influences entre Normands et Saxons, deux peuples qui se battent pour le même territoire et doivent cohabiter, malgré leurs langues différentes et leurs coutumes diamétralement opposées. Cédric de Rotherwood, noble saxon, issu d'une lignée prestigieuse, et nostalgique de l'Angleterre saxonne, vaincue par les Normands en 1066, rêve de rétablir sur le trône d'Angleterre un roi saxon, et tout particulièrement Athelstane de Coningsburgh, l'un de ses voisins, dernier descendant des anciens rois saxons. Afin de mener à bien cette entreprise, il envisage de lui donner pour épouse sa pupille, Lady Rowena, elle-même princesse saxonne. Mais celle-ci refuse de se soumettre à sa volonté : elle est amoureuse et aimée de Wilfried d'Ivanhoé, fils de Cédric, que ce dernier a banni dans l'espoir de faire plier Rowena, en vain. Ivanhoé part en croisade en Terre Sainte avec le roi Richard Coeur de Lion, qui est fait prisonnier lors du retour et emprisonné en Autriche. Ivanhoé rentre alors secrètement en Angleterre, où il fait la connaissance d'une belle et jeune juive, Rebecca, fille d'Isaac d'York, qu'il a protégé et défendu, chose rare dans une Angleterre où l'antijudaïsme est monnaie courante, et où l'on extorque sans cesse aux Juifs de l'argent sous divers prétextes, en les écrasant sous des taxes aussi exorbitantes qu'injustifiées. A l'occasion d'un tournoi organisé entre Normands et Saxons à Ashby, Ivanhoé trouve l'occasion de faire son grand retour, en défiant successivement tous les plus grands chevaliers normands, notamment Bracy, Malvoisin, Bois-Guilbert et Front-de-Boeuf, inféodés au Prince Jean, frère de Richard, qui tente de s'emparer du trône en l'absence de son frère. Aidé d'un mystérieux chevalier noir dont l'identité ne sera dévoilée que bien plus tard, Ivanhoé remporte anonymement le tournoi d'Ashby, mais il est grièvement blessé lors de la lutte finale, et le chevalier saxon devra combattre sur tous les fronts, afin de sauver son roi, de regagner sa place dans sa famille, d'épouser Rowenna et de sauver la belle Rebecca des griffes des Normands...

 

Tout le monde connaît, au moins de nom, Ivanhoé, Richard Coeur de Lion, Frère Tuck ou encore Robin des Bois, notamment grâce au célèbre film de Richard Thorpe, réunissant Robert Taylor dans le rôle-titre et Liz Taylor dans celui de Rébecca. Mais là où le film se concentrait sur l'histoire d'amour impossible entre le chevalier épris d'une Saxonne et la belle juive, Walter Scott s'intéresse avant tout aux intrigues et autres complots qui mettent aux prises Normands et Saxons, et même s'il sacrifie régulièrement aux exigences du genre romanesque, parfois jusqu'à l'excès (avec par exemple la résurrection complètement rocambolesque de l'un des personnages), Scott fait revivre sous nos yeux cette fin du XIIeivanhoe.jpg siècle tourmentée, où les Saxons tentent une dernière fois de se rebeller contre l'autorité tyrannique que les Normands cherchent par tous les moyens, même les plus ignobles, à leur imposer. Absolument passionnant, fourmillant de scènes amusantes (tel ce passage où le bouffon de Cédric, Wamba, afin d'éviter un contact qu'il juge déshonorant avec le juif Isaac, se sert d'un jambon comme d'un bouclier), le roman de Walter Scott nous livre aussi son lot de combats épiques (l'assaut du château de Front-de-Boeuf par les hors-la-loi de Sherwood, menés par un certain Locksley, en est sans doute le meilleur exemple), de tournois palpitants et de trahisons et rebondissements en série, jusqu'à un incroyable procès pour sorcellerie instruit de façon arbitraire par les sbires du prince Jean. Le style, volontairement vieillot et ampoulé, reste étonnamment agréable à lire, et même les longues descriptions des scènes de combat, des lieux ou des personnages font partie intégrante de l'intrigue et ne sont jamais lassantes ni superflues. Bien sûr, en tant que lectrice friande de belles histoires d'amour, j'aurais préféré que Scott délaisse un peu plus les combats et autres tournois pour insister davantage sur les amours contrariées d'Ivanhoé et de Rébecca, même si, il faut le reconnaître, Scott peint aussi bien les tourments de la passion amoureuse que les exploits guerriers de ses héros. Avec ses multiples intrigues, ses coups de théâtre, ses méchants très méchants et ses gentils très gentils (oui, Scott est un petit peu manichéen sur les bords), ses nombreux personnages, tous plus intéressants les uns que les autres, ce roman vous emporte dans un tourbillon d'aventures incroyables où les chevaliers au grand coeur arrivent in extremis pour sauver les jeunes filles en détresse. Un grand classique de la littérature anglo-saxonne, malheureusement trop oublié des jeunes lecteurs contemporains (d'autant que la plupart des versions proposées par les éditeurs français sont - hélas !- abrégées), et qui demeure pourtant, et de loin, l'un des meilleurs romans de chevalerie jamais écrits.   4 étoiles

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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 20:57

"Il y a cet entassement des corps dans le wagon, cette lancinante douleur dans le genou droit. Les jours, les nuits. Je fais un effort et j'essaye de compter les jours, de compter les nuits. Ça m'aidera peut-être à y voir clair. Quatre jours, cinq nuits. Mais j'ai du mal à compter ou alors il y a des jours qui se sont changés en nuits. J'ai des nuits en trop ; des nuits à revendre. Un matin, c'est sûr, c'est un matin que ce voyage a commencé. Toute cette journée-là. Une nuit ensuite. Je dresse mon pouce dans la pénombre du wagon. Nous étions encore en France quand le train a à peine bougé. Nous entendions des voix, parfois, de cheminots, au-delà du bruit de bottes des sentinelles. Oublie cette journée, ce fut le désespoir. Une autre nuit. Je dresse un deuxième doigt dans la pénombre. Un troisième jour. Une autre nuit. Trois doigts de ma main gauche. Et ce jour où nous sommes. Quatre jours, donc, et trois nuits. Nous avançons vers la quatrième nuit, le cinquième jour. Vers la cinquième nuit, le sixième jour. Mais c'est nous qui avançons ? Nous sommes immobiles, entassés les uns sur les autres, c'est la nuit qui s'avance, la quatrième nuit, vers nos futurs cadavres immobiles." Ainsi commence ce récit de voyage pas tout à fait comme les autres. Car ce qu'entreprend de nous raconter Semprun, dans ces pages, c'est un voyage à sens unique, un voyage dont nul n'est censé revenir vivant. Un voyage vers Buchenwald, destination dont les voyageurs ne savent pourtant rien, eux qui sont entassés à cent vingt dans un wagon de marchandises plongé dans le noir, depuis des jours et des nuits. Mais si le corps de ces déportés, de ces résistants, est prisonnier, enfermé et étroitement surveillé, leur esprit reste libre, libre de voyager dans le temps, de mêler habilement passé, présent, futur, d'évoquer morts et vivants, et surtout, de raconter et de témoigner...

 

Il y a des livres que l'on aborde avec un certain respect, et que l'on referme la gorge nouée, le coeur lourd, avec une étrange sensation de malaise. Les livres autobiographiques de Jorge Semprun en font partie, notamment celui-ci, le tout premier qu'il ait écrit sur son "expérience concentrationnaire", comme on disent les bien-pensants. Ici, la chronologie est volontairement bouleversée, comme pour mieux suivre l'évolution de la pensée et des souvenirs, évoquant tour à tour la voyage-copie-1.jpgRésistance, l'arrestation, le voyage, bien-sûr, mais aussi "l'après", la libération, le retour en France... Du camp lui-même, Semprun ne dit que le minimum, mais ces détails sont aussi rares que terribles, lorsqu'il raconte pudiquement comment les prisonniers, à l'appel du matin, se rangeaient autour de leurs camarades morts pendant la nuit, faisant tenir debout leurs cadavres, afin d'obtenir quelques rations supplémentaires de pain, celles-ci étant calculées chaque jour en fonction du nombre de détenus... Mais l'on sent que dans ces lignes, Semprun n'arrive pas encore à parler du camp lui-même, il est peut-être encore trop tôt pour cela, même vingt ans plus tard ; on dirait que l'auteur cherche avant tout à réellement s'attarder sur le voyage, sur cet aller simple vers l'Enfer, qu'il a partagé avec un camarade attachant, qu'il appelle le gars de Semur, mort dans ses bras peu avant l'arrivée à Buchenwald, comme tant d'autres avant lui au cours du voyage. Toute l'horreur est déjà là : la mort rôde avant même l'arrivée au camp, arrivée marquée, dans l'esprit de l'auteur, par le massacre ignoble d'enfants juifs par les soldats SS. Mais l'écriture de Semprun est peut-être encore plus troublante par sa retenue et sa sobriété, que l'on retrouve chez d'autres "rescapés" comme Primo Levi ou Elie Wiesel. Semprun dit l'indicible, dit ce que tant d'autres n'ont pas voulu entendre ; pire encore, à sa sortie du camp, il se rend dans un village voisin, d'où il constate amèrement que les villageois ont nécessairement vu et compris ce qui se passait à quelques mètres à peine de leur petite vie tranquille, eux qui ont sans rien dire respiré pendant des années la fumée des fours crématoires. L'indignation paraît en filigrane dans ces passages où Semprun se voit confronté à l'indifférence, voire au refus de reconnaître l'évidence, de la part de tous ces gens qui savaient mais n'ont rien dit. Moins structuré, moins percutant peut-être, que L'écriture ou la vie, mais tout aussi nécessaire. Éternel apatride, éternel résistant, éternel homme de lettres, Semprun est parti, depuis, vers son grand voyage, mais ses écrits n'ont rien perdu de leur force, de leur profondeur et de leur sincérité.  3,5 étoiles

 

Découvrez aussi la critique de L'écriture ou la vie, de Jorge Semprun

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12 juillet 2011 2 12 /07 /juillet /2011 10:29

Rappelez-vous vos années collège, vous qui êtes né dans les années 80 : à la récré, vous échangiez des cartes Pokémon avec vos copains, demandiez à Machin de faire passer un mot à Bidule pour dire à Trucmuche que vous étiez fou amoureux d'elle, vous écoutiez [Les Minikeums] les premiers tubes de Britney, Shakira ou JLo, vous attendiez avec impatience la boum prévue chez Matthieu (oui, les collèges étaient infestés de Matthieu à cette période) pour manger des bonbons Haribo et boire de la Desperados, vous aviez commandé un misérable lecteur MP3 128 ko pour Noël... Eh bien, figurez-vous que les temps ont bien changé, comme l'a constaté Princesse Soso avec ses 156 élèves, qu'elle vous propose de suivre un an durant. Maintenant, les élèves portent des noms dignes des meilleures séries américaines (Jennifer, Brandon, Bryan, Jason, écrits avec des ortographes plus fantaisistes les unes que les autres), ils vont faire la "teuf" chez Kevvin (oui, avec deux "v") pour boire de la Vodka-Redbull, échanger leurs meilleures adresses de sites porno et demander à Machin de faire passer un mot à Bidule pour dire à Trucmuche que, franchement, vu qu'ils sortent ensemble depuis 12 minutes, elle peut bien accepter de coucher avec lui... Eh oui, les Bisounours se sont transformés en monstres redoutables armés de compas, qu'ils aiment bien planter dans le bras du voisin lorsque le cours devient lassant et à qui il ne faut jamais tourner le dos sous peine de catastrophe épouvantable. Coincée entre des profs dépassés ou désespérés, une inspection jargonnante qui refuse de regarder les problèmes en face et un ministère qui préfère coller "des pansements sur une jambe de bois" à coup d'effets d'annonce destinés à stigmatiser un peu plus les enseignants, ces feignasses qui bossent 18h par semaine pour un salaire mirobolant et ont trois mois de vacances par an, Princesse Soso est aux premières loges pour étudier la faune qui se déploie dans les couloirs du collège, cet environnement hostile où il va falloir tant bien que mal apprivoiser les élèves... et leurs parents !

 

Si vous connaissez déjà son blog, vous avez sûrement déjà commandé le livre de Princesse Soso, vous l'avez dévoré en deux heures, et vous l'avez peut-être même fait dédicacer. Sinon, petite mise au point : Princesse Soso est une jeune prof d'anglais dynamique et enthousiaste enseignant dans un collège de [campagne] Province, qui adore lire [Biba] Shakespeare, et faire du shopping [chez Sephora] à la Camif. Depuis six ans qu'elle enseigne, elle a vu défiler des centaines d'élèves, dont certains étaient des choupi-trop-mignons qui s'intéressaient au cours, et d'autres étaient des psycopathesprincesse_soso.jpg en puissance qui avaient décrété que, de toute façon, l'école ne servait à rien. Dans ce livre, qui résume la partie "professionnelle" de son blog, Princesse Soso nous raconte, à coup de saynètes et d'instants choisis, les meilleurs moments de l'année scolaire, avec ses passages obligés, bulletins, réunions parents-profs, mots dans le carnet de correspondance et voyage scolaire. On découvre avec elle que les collégiens jurent comme des charretiers, ne savent pas écrire correctement (et pour certains, lire l'heure relève même du challenge !), adorent poser des questions existentielles ("Madaaaaaame, on la colle où la feuille ?"), et ne savent pas qui est Barack Obama. Princesse Soso a fait le choix de l'humour plutôt que celui de la résignation et du [meurtre de masse] désespoir, et on la sent toujours volontaire, alors même qu'elle a perdu toute illusion sur les élèves comme sur l'Education Nationale. Si au premier abord elle peut sembler aigrie voire passéiste, il n'en est rien : son livre regorge d'idées pour améliorer un tantinet le système, et on sent qu'elle aime vraiment son métier, malgré les difficultés auxquelles elle est confrontée chaque jour, entre des élèves qui ne savent plus se tenir et des parents qui, eux-mêmes traumatisés par le collège qu'ils ont quitté à quinze ans, ont décidé de ne mettre aucune limite à leurs enfants. Autant dire qu'il faut à Princesse Soso pas mal de retenue et de self-control pour ne pas [les achever à coups de battes clouées d'orties] présenter illico sa démission et rejoindre son idole Super Nanny dans un monde meilleur. Un livre qu'on devrait conseiller à tous les futurs profs, servi par un humour corrosif, un style sympathique (malgré quelques expressions un peu agaçantes au début, comme les "aka" et autres "über-choupi") et des personnages hauts en couleurs.   3,5 étoiles

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5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 16:56

Cinq petites filles ont été enlevées en quelques jours. Parfois en plein jour, au milieu de la foule. Parfois, à quelques mètres à peine de leurs parents, alors même que le pays entier était en état d'alerte. Cinq fillettes innocentes, âgées de 7 à 13 ans, enfants uniques enlevées à leurs familles. La police est sur les dents : pas un indice tangible, pas un témoignage fiable, pas une piste, rien. Jusqu'au jour où deux enfants découvrent par hasard, dans les bois, de petites fosses, contenant chacune un bras droit. Six bras. Face à cette découverte macabre, les enquêteurs sont de plus en plus désemparés. Ils appellent l'une de leurs collègues en renfort, la jeune Mila Vasquez, spécialisée dans les disparitions d'enfants. Celle-ci doit donc collaborer avec l'équipe de l'inspecteur-chef Roche, formée des agents Boris, Stern, Rosa, ainsi que du criminologue Goran Gavila, spécialistes des tueurs en série, ébranlé par le départ soudain et inexpliqué de sa femme, et qui vit seul avec son fils Tommy. L'enquête se met enfin à avancer, grâce à la découverte fortuite, dans le coffre de voiture d'un pédophile, d'un corps de fillette amputé d'un bras. Debby Gordon. La première fillette enlevée. Mais le suspect, Alexander Bermann, se suicide dans sa cellule, sans avoir rien avoué, et les policiers découvrent rapidement qu'il n'a pas tué la petite. D'indices en révélations, l'enquête progresse, mais chaque corps retrouvé oriente les soupçons vers un suspect différent. Alors, qui est vraiment derrière tout ça ? Les enquêteurs vont se lancer dans une véritable course contre la montre pour retrouver l'assassin, d'autant que, comme ils vont le découvrir, la sixième fillette est encore en vie, mais plus pour longtemps...

 

On croyait le sous-genre policier des serial-killers réservé aux Américains, mais ce livre montre que nous avions tort : Carrisi est sans conteste l'un des auteurs les plus doués de sa génération, et il fait voler en éclats les préjugés du lecteur sur les polars italiens. L'intrigue démarre sur les chapeaux de roues, et les chapitres se succèdent sans un seul temps mort ni paragraphe superflu, d'autant que l'écriture de Carrisi ne s'embarrasse pas de fioritures, jusqu'à devenir parfois utilitaire et impersonnelle. On s'attache toutefois rapidement à Mila, l'héroïne, qui porte en elle une grande part d'ombre et se chuchoteur.jpgtaillade méthodiquement la peau en souvenir de chaque enfant qu'elle n'a pas pu sauver à temps. Les personnages secondaires sont également intéressants, même s'ils deviennent parfois un peu caricaturaux, chacun ayant en lui une faille qui va ressurgir lors de cette enquête décidément hors du commun. L'auteur maîtrise parfaitement son intrigue (bien que l'on relève çà et là quelques invraisemblances, comme la fillette retrouvée morte dans un bassin rempli de larmes...), égarant soigneusement son lecteur dans d'innombrables fausses pistes et autres faux-semblants, pour mieux l'amener, imperceptiblement mais inexorablement, au coup de théâtre final, qui se révèle malheureusement décevant, et surtout terriblement attendu, un comble pour un roman policier de cette envergure. En dix pages à peine, Carrisi sape tout le travail accompli en direction d'un final grandiose, terrible, tout en apothéose, pour nous servir un tueur machiavélique au petit pied, et que le lecteur soupçonne dès les premières pages en raison de son attitude étrange. Malgré un épilogue qui fait froid dans le dos, l'impression qui domine cette fin de roman est une grande déception. On retiendra donc de Carrisi ses personnages ambigus, son écriture nerveuse mais relativement agréable, son inventivité, mais on aurait aimé un dénouement un peu plus travaillé, moins prévisible et surtout moins invraisemblable, car il semble finalement que Carrisi se décarcasse pour faire le lien entre toutes les affaires évoquées au cours du roman et le "grand méchant" de la fin. Un auteur à suivre, donc, et en attendant, Le Chuchoteur reste un roman plus qu'acceptable, salué par la critique autant que par le public.   3 étoiles

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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 12:03

Quinze ans après, nous retrouvons le héros du précédent opus d'Arnaud Le Guilcher, En moins bien. Il n'est pas retourné à Sandpiper, mais il travaille toujours dans son petit pressing, avec sa patronne, Madame Kurosawa, et le neveu de celle-ci, Takeshi, qui emploie l'essentiel de ses revenus à acheter des sous-vêtements portés par de jolies filles sur des vidéos pornographiques. Il ne s'est pas remarié, échaudé par l'échec de sa première union, mais a pris un chien, qui a un léger penchant pour la boisson, à l'image de son maître. Notre héros s'est habitué à cette petite vie paisible, recevant de temps à autre des nouvelles d'Emma et de son fils, dont il accroche les photos au-dessus de sa cuisinière. Mais ce soir de Noël 2014, on sonne à la porte. C'est Emma, accompagnée de son fils, un grand échalas gothique de quinze ans, qui porte le même prénom que le héros. Les voilà qui débarquent dans la vie du narrateur, sans prévenir, sans explication d'aucune sorte. Désormais celui-ci doit se faire père de famille, et se comporter comme tel, ce qui est loin d'être facile, d'autant que les rapports avec son fiston, en pleine crise d'adolescence doublée d'une crise existentielle, sont loin d'être détendus. De combine douteuse en bon plan foireux, notre héros va faire des rencontres pour le moins surprenantes, traverser des situations saugrenues, vivre des expériences inédites, faire revivre Neverland et Graceland... Toujours accompagné de ses amis, Richard, Darius, Madame Kurosawa, son neveu Takeshi, et d'un avocat véreux rencontré à New-York et surnommé DVD, le narrateur va se laisser emporter dans une aventure rocambolesque, où plane l'ombre de Michael Jackson et de ceux qui croient à son retour, menés par leur leader Bill Jean. Autant dire que ce roman promet beaucoup !

 

Des ennuis à la pelle, des réflexions à mourir de rire, des personnages déjantés, Arnaud Le Guilcher réutilise les ingrédients qui avaient fait le charme de son premier roman. Certes, on n'y retrouve pas le délirant pélican JFK, mais le chien Prosper qui boit de la vodka pure compense plutôt bien son absence. On retrouve donc la joyeuse inventivité de l'auteur (exemple : le fiston, qui porte le même nom que son père, s'appelle "Commmoi", puisque, précisément, l'auteur ne donne jamais le nom du pasmieux.jpghéros), qui nous projette allègrement dans une Amérique poussiéreuse où Sarah Palin est devenue présidente, Barack Obama ayant été définitivement discrédité suite à une sombre affaires de moeurs en compagnie de Lady Gaga (!). On apprécie tout particulièrement de retrouver les personnages emblématiques du premier volume, mais on découvre également Emma (qu'on avait simplement entr'aperçue dans En moins bien), son fiston dégénéré mais doué d'une belle plume, Takeshi l'obsédé, DVD et ses combines crapuleuses, et deux autres gus mondialement célèbres et mordus de pêche, dont l'arrivée est soigneusement retardée, sans que l'on comprenne d'ailleurs très bien où l'auteur veut nous emmener avant de révéler leur véritable identité dans une scène assez savoureuse. Le style d'Arnaud Le Guilcher est toujours aussi sympathique, entre langage parlé, argot et grossièreté, mélange qui n'est toutefois pas dénué d'une certaine poésie, aux images parfois surprenantes, mais toujours justes. Cependant, il semble que les correcteurs de la maison d'édition ne soient toujours pas revenus de vacances, ou alors ils devraient consulter rapidement un ophtalmo, car le texte est bourré de coquilles, qui gâchent un peu le plaisir de la lecture. Néanmoins, le lecteur s'amuse à suivre les aventures délirantes des héros à travers les Etats-Unis, dans une vieille Porsche Cayenne dorée, où les tuiles s'accumulent sur les personnages sans leur enlever leur optimisme et leur envie d'avancer. Enfin, comme dans le précédent opus, le dénouement n'en est pas tout à fait un, ou est délibérément ouvert, et l'on attend avec impatience de connaître la suite, qui nous réserve, à n'en pas douter, bien des surprises et des éclats de rire. 4 étoiles

 

Retrouvez la critique du précédent volume : En moins bien, d'Arnaud Le Guilcher

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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 18:59

N'importe quel collégien français sait qui est Molière. Avec un peu de chance, il peut même vous dire qu'il a vécu sous Louis XIV, qu'il s'appelle en réalité Jean-Baptiste Poquelin, et il peut aussi vous citer quelques-unes de ses pièces les plus célèbres, L'Avare, Le Médecin malgré lui, Tartuffe... Et hors de ce savoir scolaire et sommaire ? Eh bien, force est de constater que le grand public ne connaît finalement pas grand-chose de Molière lui-même, mis à part les traits les plus marquants de son histoire, qui ont déchaîné les passions depuis trois siècles, de son mariage avec sa propre fille (rumeur à laquelle Boulgakov, comme tant d'autres, ne croit guère, et qu'il va méthodiquement infirmer) à sa mort pathétique, pratiquement sur scène, à l'issue d'une représentation du Malade imaginaire. Boulgakov, en grand admirateur du dramaturge le plus célèbre de France, a choisi de livrer avec ce livre une biographie rigoureuse mais pour le moins dithyrambique, comme on peut le constater dès l'incipit du roman, avec des apostrophes bouleversées à la sage-femme qui tient dans ses mains le tout jeune Molière, et qui ne sait pas encore à quel point ce nourrisson est appelé à un grand avenir. On suit donc avec l'auteur toute la carrière de Molière, moins d'un point de vue littéraire et culturel que d'un point de vue personnel : ce qui intéresse Boulgakov n'est pas tant l'écrivain de génie que l'homme, l'homme de théâtre, l'homme de scène, l'homme de cour qui, de mécène en protecteur, parvient à obtenir la faveur du roi lui-même, et même lorsque l'auteur s'intéresse aux écrits de Molière, c'est pour analyser les réactions de l'écrivain face aux échecs des débuts, aux rivalités permanentes avec la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, avec les autres dramaturges, le vieux Corneille et le tout jeune Racine, qui déjà enthousiasme la cour avec ses tragédies. Sans compter les nombreuses inimitiés que Molière s'attire tout au long de sa carrière, mondaines, médecins, clergé, marquis, bourgeois... Petit à petit, les soutiens de notre héros diminuent, les envieux et les mauvaises langues s'accumulent autour de lui, et il ne peut plus compter que sur l'appui permanent du roi pour échapper à la haine générale...

 

Disons-le clairement, si Boulgakov a intitulé son ouvrage "roman", c'est bien parce qu'il ne s'agit pas tout à fait d'une biographie. D'ailleurs pour cela, vous n'avez pas besoin de lui, un simple tour sur Wikipedia suffit. Boulgakov, lui, a décidé, certes, de raconter la vie de Monsieur de Molière, comme il l'appelle (pompeusement ou respectueusement, à voir), mais de façon romanesque, ou romancée, peut-être parce que la vie de Molière a déjà en elle quelque chose du roman, avec tous les obstacles qui se sont dressés à un moment ou à un autre devant le dramaturge : vocation pour un métier qui à l'époque (O tempora, o mores !) était synonyme demoliere.jpg débauche et d'ignominie, problèmes financiers, performances médiocres dans la tragédie (la vocation première de Molière, pourtant, qui heureusement a fini par comprendre qu'il était meilleur pour écrire et interpréter farces et comédies), problèmes conjugaux, rumeurs ignobles répandues sur son compte par ses - nombreux - ennemis... Boulgakov a le mérite d'avoir réussi à rendre Molière un peu plus humain, là où les manuels scolaires et les adaptations théâtrales en ont fait un génie, un surhomme, une légende, un mythe. Son Molière a des accès de colère, des doutes, des peurs, mais aussi des illuminations, des actes audacieux, des moments de triomphe. C'est un Molière qui n'est pas figé, pas celui du marbre froid des statues, mais un Molière haut en couleurs, à la langue bien pendue et qui ne renonce jamais, même dans l'adversité, par amour de l'art et du théâtre. Le style de Boulgakov est en outre parfaitement adapté à son objet : léger et grave à la fois, enthousiaste, passionné. Il fait revivre sous nos yeux la cour de Louis XIV, le Paris et les campagnes du milieu du XVIIe siècle, mais aussi la troupe même de Molière, Mlle du Parc, Madeleine et Armande Béjart... On ne s'ennuie jamais, on apprend quelque chose à chaque page, et même si, au début, l'admiration de Boulgakov pour le dramaturge français peut agacer (et ce fut mon cas, je l'avoue, à la lecture du premier chapitre, un tout petit peu trop enthousiaste à mon goût), la suite du roman se révèle passionnante et se lit avec une délectation dont vous serez sûrement les premiers surpris. Seul regret, le fait que Boulgakov ne dise rien (ou si peu) de la controverse qui agite les milieux littéraires depuis les années 20 : la véritable paternité des oeuvres de Molière, que certains ont attribuée, à grand renfort de statistiques, à Corneille. Il aurait pourtant été intéressant de voir comment notre auteur russe aurait défendu son héros. Malgré ce petit bémol, il est certain que Molière ne pouvait pas trouver meilleur biographe et avocat que Boulgakov, grâce à ce livre qui est somme toute la rencontre de deux grands talents.    4 étoiles

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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 19:13

Louis, 34 ans, revient dans sa famille après plusieurs années d'absence, pour annoncer à ses proches qu'il va mourir. On suppose que c'est d'une grave maladie (l'auteur lui-même étant décédé à 38 ans à peine du SIDA), mais rien n'est précisé dans le texte. Il lui reste quelques mois à vivre, un an, tout au plus. Ce dimanche un peu particulier, et pourtant comme les autres, il retrouve sa mère, sa soeur Suzanne, son frère Antoine et la femme de ce dernier, Catherine, qu'il ne connaît pas. D'entrée de jeu, les retrouvailles sont plutôt tendues. Aucun des personnages n'arrive à dire vraiment ce qu'il a sur le coeur, on échange quelques platitudes, quelques maladresses, mais personne ne sait véritablement quoi dire. Et pourtant, il y aurait tant de choses à dire... Au moment de l'aveu, Louis hésite, recule, renonce. Il ne parlera pas. Subira sans mot dire les reproches de tous les autres, qui le blâment d'être parti pour mener sa vie loin d'eux, pour écrire, sans jamais leur donner d'autres nouvelles que des banalités écrites à la va-vite sur une carte postale impersonnelle. Suzanne lui en veut d'être parti sans elle, de l'avoir laissée vivre avec sa mère, de ne pas lui avoir proposé une autre vie ; Antoine lui reproche de l'avoir obligé à prendre la responsabilité de la famille, lui, le fils cadet ; Catherine, elle, lui en veut d'avoir rendu son époux malheureux. Quant à la mère, elle lui trouve en permanence des excuses, mais elle aussi a dû faire face au manque, à l'absent. Alors, devant tous ces reproches adressés à demi-mot, Louis se réfugie dans des monologues où il exprime son désarroi. Son envie de repartir, tout de suite. Les mots pour dire la maladie, la mort, les regrets, ne viennent pas. A leur place, ce sont des mots sans importance qui jaillissent, et les conflits ne s'apaisent pas au fil des scènes, bien au contraire. Finalement, s'impose une extraordinaire impression de solitude, au moment même où le protagoniste est le plus entouré, cette solitude qui lui donne envie, au coeur de la nuit, de pousser un hurlement à la face du monde...

 

A la lecture de la quatrième de couverture, on se dit "Ouh là là, ça a pas l'air gai ce machin' mais, programme d'agrégation oblige, on ouvre quand même le livre. Avec les premières pages, on est surpris par la mise en page, très aérée, le style, bref, heurté, haché, les mots qui sont répétés, reprécisés, redéfinis, ce retour du langage sur lui-même, comme pour faire d'autant reculer la fin de la phrase. Petit à petit, on apprivoise cette façon de faire si particulière à Lagarce, où le discours, à force d'être sans cesse repris, modifjustelafindumonde.jpgié, explicité, devient paradoxalement de plus en plus flou, obscur, incompréhensible. On se laisse emporter par l'histoire  de cette famille qui ressemble à tant d'autres, on assiste impuissant aux hésitations du héros à dire la vérité, à annoncer la mort prochaine, imminente peut-être, on supporte avec lui les reproches qui fusent de part et d'autre, ces reproches justifiés, sans doute, mais tellement vains à l'approche de la tombe, lorsque la mort rattrape celui qui a tenté de lui échapper et lui dit "A quoi bon ?". On observe le retour de ce fils prodigue abîmé, brisé à l'intérieur, portant un fardeau trop lourd pour lui mais impossible à dévoiler à ses proches. Dans la seconde partie du texte, on assiste à tout un chassé-croisé de personnages, qui se cherchent, qui s'appellent d'une pièce à l'autre, et pourtant ce n'est jamais le personnage recherché qui répond à l'appel angoissé, mais Suzanne, la petite dernière, que personne n'appelle, précisément, mais qui répond toujours à la place des autres : "Oui ? On est là !". La fin du monde tant attendue n'arrivera pas, là, tout de suite, sur scène, à moins qu'elle ne réside dans la déliquessence des liens familiaux qu'on peine manifestement à renouer après tant d'années d'absence et de manque, mais c'est peut-être ce qui la rend paradoxalement plus présente, simplement tapie dans l'ombre, prête à surgir à tout instant. Et c'est là que Louis formule un souhait aussi puéril qu'humain : que, lorsqu'il mourra, tout disparaisse avec lui, que jusque dans la mort il ne soit pas seul, mais qu'il emporte avec lui le monde entier. C'est beau, tout simplement. 4 étoiles

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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 12:57

Lorsque s'ouvre ce roman pas comme les autres, nous découvrons le héros sur le point d'épouser la belle Emma. Mais, déjà, le mariage est placé sous le signe de la poisse : à peine quelques péquins pour y assister, et les alliances qui tombent au moment fatidique. Départ pour un voyage de noces un peu particulier, en bus, pour un club de vacances paumé, Sandpiper. Hors saison, le héros et sa belle sont les seuls clients, mis à part un Allemand complètement désemparé depuis le départ de sa femme, et qui passe son temps à tourner en rond sur la plage, sous l'oeil torve de ses deux jeunes enfants, en psalmodiant le nom de la disparue "Fridafridafridafrida...". Autres attraction du club : JFK, un pélican qui passe son temps à coller aux basques des clients, et une dune qui "chante" lorsque le vent joue avec les grains de sable. L'endroit rêvé pour une lune de miel, n'est-ce pas ? Mais les choses empirent : à cause d'une sombre histoire de pingouins et de bibine, Emma disparaît à son tour, laissant son alliance sur la table de nuit. Notre héros se retrouve abandonné au milieu de nulle part, en compagnie des trois pelés et deux tondus qui gèrent l'endroit. Pas de quoi faire des bonds de joie, même si notre héros finit par se lier d'amitié avec les "locaux", Henry, Moïse, Charcot et sa "bonne amie" Virginia... Et puis, de fil en aiguille, des hordes de hippies vont envahir les lieux, suivis d'équipes de TV et de milliers de spectateurs, venus regarder l'Allemand tourner à longueur de journée sur la plage, et notre héros va se découvrir des talents insoupçonnés d'organisateur et de leader. Seulement, Emma ne revient toujours pas...

 

Difficile de résumer ce roman complètement déjanté (et d'ailleurs, l'éditeur lui-même ne s'y est pas risqué !), à l'intrigue effectivement assez simple, mais aux rebondissements incessants, tous plus catastrophiques les uns que les autres. Malgré l'amertume et le cynisme qui pointent par instants, l'ensemble est caractérisé par un humour décapant, une écriture inventive et un style empreint de familiarités et d'argot que n'aurait sûrement pas renié un certain Pierre Desproges. Un héros sans nom, malchanceux au possible, obligé de cohabiter avec un pélican pervers et neurasthénique et un Allemand derviche tourneur, ça a tout de même de la gueule, il faut bien le reconnaître. Un petit bémol, les -trop- nombreusesenmoinsbien.jpg coquilles, notamment en quatrième de couverture sur l'édition de poche, dont le texte ne fait pourtant que huit lignes, ce qui donne l'impression que les correcteurs de la maison d'édition étaient partis en vacances le jour où le roman d'Arnaud Le Guilcher a débarqué. Malgré ce léger défaut de relecture, l'ensemble se tient, sombre mais jamais désespéré en dépit des circonstances de plus en plus dramatiques, et chaque page nous envoûte un peu plus, déployant un éclat de rire libérateur, avec des personnages tous plus délirants les uns que les autres (outre le héros un peu trop porté sur la boisson, on rencontre un jeune employé de cinéma passionné par la Nouvelle Vague, un muet à qui l'on offre un chien d'aveugle, un homme qui ne parle qu'au moyen de proverbes et de brèves de comptoir, une journaliste au style ampoulé, une grande rousse tellement accro au bistouri qu'on dirait un croisement entre Michael Jackson et un mérou, un couple de Japonais qui se trimbalent à poil sous leur kimono et adorent les massages, sans oublier les enfants allemands, rebaptisés Requin et Marteau par les responsables du camp...). Bien sûr, on ne rit pas à s'en tenir les côtes, mais l'on pouffe régulièrement, séduit(e) par les belles trouvailles de style et les métaphores pour le moins originales du héros. Si Salinger et Audiard avaient écrit un livre ensemble, ça aurait à pu donner En moins bien, ses dialogues impayables, son intrigue improbable (surtout vers la fin, visiblement écrite sous substances illicites), ses personnages tous aussi siphonnés les uns que les autres. A lire, rien que pour le pélican dont le croupion est régulièrement menacé de coups de pied amplement mérités. Et puis, même Sébastien Chabal (oui, oui) le recommande, alors... 3 étoiles

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