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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 16:28

Voici un roman où trois histoires se succèdent et s'entremêlent de chapitre en chapitre : on y découvre d'abord Urania, avocate new-yorkaise de retour en République Dominicaine après trente ans d'absence ; elle y retrouve ce qui reste de sa famille, son père, ancien sénateur trujilliste devenu sénile et à qui elle voue une haine aussi tenace qu'inexplicable en apparence, ses cousines, sa tante, qui toutes la pressent de questions, et à qui elle va raconter sa véritable histoire, leur révélant les véritables raisons qui l'ont poussée à s'exiler aux États-Unis, d'où elle n'a plus jamais eu de contact avec ses proches, ne répondant pas à leurs lettres, ne décrochant pas au téléphone, et ne venant jamais les voir. La deuxième histoire, qui se passe donc bien des années auparavant, en 1961, est celle de Rafael Leonidas Trujillo, dictateur vieillissant installé au pouvoir depuis plus de trente ans, sanguinaire, cruel, assoiffé de pouvoir et de sexe, froid manipulateur, cynique, terrifiant mais avec un côté ubuesque qui nous ferait presque sourire, s'il n'y avait, de son fait, les exécutions arbitraires, les disparitions mystérieuses, les disgrâces, les tortures innommables... L'auteur nous propose de le suivre durant la dernière journée de son existence, où il dépeint sa vieillesse et le manque de forces qui en résulte comme une malédiction, en cette longue journée, apparemment banale, mais qui va le mener tout droit à la mort dans un attentat. Cet attentat, justement, on en suit les préparatifs dans la troisième intrigue, celle des conjurés, prêts à tout pour assassiner le "Bienfaiteur de la Patrie", le "Généralissime", le "Bouc", car oui, le "Bouc", c'est lui, ce satyre tyrannique qu'une partie de la population considère toujours comme un dieu vivant. Les conjurés attendent, tapis dans une voiture, l'arrivée du satrape dominicain, qui se fait longuement attendre et, les heures passant, on découvre progressivement les motivations personnelles de ces tyrannicides qui, bien entendu, veulent délivrer leur patrie du despote vieillissant, mais aussi venger leurs morts et panser leurs plaies. A chaque instant, leur plan risque de s'écrouler, et leur vie peut basculer : d'un côté, ils seront les libérateurs de la patrie, considérés comme des héros, de l'autre, de vils assassins, des criminels, que le régime, s'il était repris par Ramfis Trujillo, fils du dictateur encore plus fou que son père, pourrait fort bien décider de punir, quitte à recourir aux tortures et aux châtiments les plus ignobles...

 

Quelle claque, quelle révélation, quelle oeuvre extraordinaire ! Despote peu connu sur une île coupée en deux, Trujillo, moins célèbre que Pinochet, Duvalier ou Perón, est pourtant l'un des pires tyrans qu'ait connus l'Amérique latine. La vraie force de ce roman est de le décrire, non comme un personnage semi-divin, mais comme un homme du commun, un simple mortel, souffrant de soucis de prostate, d'un orgueil démesuré, d'une soif de pouvoir inextinguible, porté par de grandes idées pour son pays, certes, mais aussi par une folie sans limite. Si l'histoire d'Urania est celle qui, au départ, semble la moins prenante des trois, le roman parvient peu à peu à l'équilibre en distillant prudemment des indices sur les motivations de cette femme brisée, qui n'a jamais Boucpu se reconstruire qu'en se jetant à corps perdu dans son travail, fuyant le contact de ses congénères et notamment des hommes, qu'elle refuse d'approcher depuis son exil aux États-Unis, elle qui, lorsqu'elle était adolescente, aurait donné n'importe quoi pour un seul regard du beau Ramfis. Le parcours des conjurés est également passionnant, chacun ayant ses raisons d'en vouloir au tyran, mais tous unis , pourtant, par la volonté définitive de l'éliminer. Jouant avec les temporalités, passant parfois, d'une phrase à l'autre, et sans aucune indication référentielle, de l'histoire présente au passé, d'une modeste table de cuisine aux salons luxueux des résidences de Trujillo, Vargas Llosa, prix Nobel de littérature en 2010, nous entraîne dans cette valse folle dont le rythme s'accélère insensiblement, à mesure que s'égrènent les minutes dans la voiture des conjurés, ou que les cadavres s'accumulent sur les traces du despote et de ses plus fidèles serviteurs, Johnny Abbes, chef du Service d'Intelligence Militaire, en tête. Certaines scènes, décrites avec une abondance de détails tous plus horribles les uns que les autres, sont particulièrement dérangeantes, mais il ne s'agit pas là de provocation ou d'esthétisme de mauvais goût ; Vargas Llosa se contente de narrer la réalité, sans en rajouter dans l'horreur, il n'en a malheureusement nul besoin. Alors, certes, on se perd parfois un peu dans le dédale de personnages, notamment du côté des conspirateurs, qui sont légion et dont les noms sont difficiles à retenir, surtout pour des lecteurs non-hispanophones ; de même, certains détails historiques peuvent échapper à un lecteur peu familier de l'Histoire de l'Amérique du Sud ; mais ce n'est pas là l'enjeu, qu'importe si quelques points nous échappent. Ce roman, qui n'a pas connu, en France, le succès qu'il méritait, nous offre finalement une lecture salutaire, à une époque où les idées nationalistes ne cessent de progresser en Europe, et permet de comprendre les dérives de tout un système qui a, dans ses débuts du moins, été soutenu avec vigueur par une grande partie du peuple, bien entendu, mais aussi par les États-Unis et, ô gloire, par la France (qui n'a pas hésité à décorer le dictateur de la Légion d'Honneur, et à l'autoriser à être inhumé au Père-Lachaise). La fête au Bouc, ou quand la réalité rejoint la fiction, la dépassant même parfois, preuve, si elle restait à faire, qu'en matière de cruauté et de tortures sur ses congénères, l'homme est décidément, et définitivement, le meilleur. 4,5 étoiles 

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 19:41

Lorsque Luciano Mascalzone, tout juste libéré après avoir purgé quinze ans de prison pour actes de brigandage, revient à Montepuccio, village perdu niché au coeur des Pouilles, il sait qu'il vit là ses derniers instants. Résolu à posséder une dernière fois Filomela, son ancien amour, il se présente devant chez elle. La femme qui lui ouvre le reconnaît et s'abandonne sans résistance, mais il s'agit en réalité de la soeur de Filomela. Lorsqu'il ressort de chez elle, les villageois, bien résolus à punir le criminel de retour au pays, le lapident. Mais de cette union maudite naît Rocco, orphelin le jour même de sa naissance et recueilli, contre l'avis du village qui veut éliminer cet enfant du diable, par le curé, qui le confie à une famille de pêcheurs vivant dans le village voisin. Rocco grandit chez les Scorta et marche rapidement sur les traces de son père, devenant à son tour un vaurien et un hors-la-loi. Devenu riche, il épouse une jeune muette, avec qui il s'installe sur les hauteurs de Montepuccio. Bien qu'il soit respecté par les habitants en raison de sa richesse, ses enfants sont rejetés par la communauté des Montepucciens qui voient en eux des délinquants. Seul le petit Raffaele, fils d'une famille de pêcheurs, se lie d'amitié avec eux, malgré les menaces et les coups répétés de ses parents. A sa mort, Rocco surprend tout le monde, et en premier lieu le curé du village, en faisant don de tous ses biens à l'Église, résolu à ne rien laisser à ses enfants et à sa femme, sauf un acte ambigu : juste avant de s'éteindre, il passe sa main dans les cheveux de sa fille Carmela, dans un geste qui se veut à la fois une marque d'affection et une malédiction. Privés de toute ressource et de tout avenir dans le pays, les trois Scorta s'embarquent pour les Etats-Unis, résolus à y faire fortune. Quelques mois plus tard, ils reviennent à Montepuccio, où Raffaele leur apprend la mort de leur mère. Sur la tombe de celle-ci, Raffaele décide de devenir le quatrième Scorta, malgré son amour pour Carmela. Mais la malédiction de Rocco pèse encore sur la famille, et les Scorta ne vont pas ménager leurs efforts pour survivre coûte que coûte à Montepuccio...

 

Après nous avoir transportés dans une Antiquité imaginaire mâtinée de sagesse africaine, dans La mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé nous fait découvrir avec ce roman les Pouilles, cette région méconnue du Sud de l'Italie, écrasée sous le soleil et la misère. Nous allons suivre, en quelques 250 pages, l'histoire d'une lignée maudite, les Scorta, de 1870 à nos jours. Avec ses nombreux personnages, répartis sur quatre générations, on pense immédiatement à Cent ans de Solitude, d'autant que la malédiction qui semble peser inexorablement sur la famille rappelle celle du roman de Garcia Marquez, sans parler de la narration, entrecoupée de scènes où Carmela scorta.jpgévoque l'histoire de sa famille sur le ton de la confession. L'écriture est une pure merveille à chaque page, portée par des descriptions sublimes des paysages italiens. En quelques pages à peine, le lecteur est happé par cette atmosphère torride, dans ce petit village misérable où, lorsque le soleil est au zénith, "les lézards rêvent d'être poissons". Les caractères sont particulièrement travaillés, ce qui constitue une véritable gageure en moins de trois cents pages, notamment celui du patriarche Luciano, réinvesti dans celui de Rocco, brigand pillant et violant sans vergogne mais qui déshérite toute sa famille au profit de l'Église, pour leur donner l'opportunité de repartir de rien, ce qui va en fait contribuer à les sauver de la malédiction familiale, en les obligeant à peiner toute leur vie pour survivre. Car s'il est bien une valeur qui tient tout ce roman, ce n'est pas l'argent, méprisé par les Scorta et vénéré par les villageois, mais la sueur, le travail, la peine chaque jour renouvelée pour sortir de la misère et de la disgrâce. Une histoire exceptionnelle, faite de larmes et de sang, où la chaleur humaine et la dignité chassent les difficultés et les douleurs, et avec laquelle Laurent Gaudé s'impose comme l'un des meilleurs écrivains contemporains, et n'est pas sans rappeler, notamment par son style, le grand Giono lui-même. Avec ses phrases au style parfois lapidaire et qui pourtant sonnent à chaque fois comme une évidence, Le Soleil des Scorta, qui mérite bien le prix Goncourt dont on l'a récompensé (et ce n'est pas le cas de tous les romans primés !), vous laisse, longtemps après cette lecture bouleversante et passionnante, un arrière-goût d'olives mûres, de terre aride et de pierres sèches, comme si vous aviez reçu un coup de soleil en plein coeur.   4,5 étoiles


Lire ou relire la critique de La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 13:56

Lorsque s'ouvre ce court roman, Lee Anderson, vingt-six ans, vient de quitter sa ville natale pour échouer à Buckton, où il reprend une librairie, avec pour seules richesses un dollar en poche et une vieille voiture. Cherchant à faire connaissance avec les habitants de la ville, il se met à fréquenter les bars du coin, où il se lie d'amitié avec un groupe de jeunes aux moeurs plutôt légères : en effet, avec son physique à tomber, sa forte propension à offrir des tournées à ses nouveaux amis, son talent de guitariste et de chanteur (il possède d'ailleurs une voix proche de celle de Cab Calloway), Lee est plutôt irrésistible et suscite l'admiration des jeunes du coin. Mais Lee a surtout tendance à profiter de son ascendant sur eux pour obtenir quelques faveurs, notamment de la part des jeunes filles, assez peu farouches, semble-t-il. Un jour, Lee rencontre Dexter, jeune homme de bonne famille qui l'invite à une soirée réunissant tout le gratin de la région. Lors de cette soirée plutôt ennuyeuse, Lee fait la connaissance de deux soeurs, elles aussi descendant d'une riche famille du coin, Jean et Lou Asquith, respectivement âgées de 17 et 15 ans. Lee tombe aussitôt sous leur charme et ne tarde pas à convoiter ces deux jeunes filles aux courbes fabuleuses, aussi il entreprend de gagner leur confiance, notamment en les faisant boire. Peu à peu se révèle la part sombre et machiavélique de cet homme qui semble hanté par la mort d'un proche, ce "gosse" dont il parle si souvent, et qui n'est visiblement pas si bien intentionné que cela envers ces deux petites bourgeoises. Et pourtant, le piège se referme inexorablement sur les deux soeurs, qui sont bien loin de se douter du sinistre dessein de Lee, un dessein plein de haine et de vengeance, à vous glacer le sang...

 

Publié juste après la Seconde Guerre Mondiale sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, dont Vian prétendait n'être que le traducteur, cette oeuvre se veut dans la ligne directe des grands romans noirs américains, dont Vian était un inconditionnel. Malgré la quatrième de couverture qui affirme, sans doute un peu pompeusement, qu'il n’y a pas beaucoup d’écrits de Vian dont il ne suffit de lire trois lignes anonymes pour dire tout de suite : « Tiens, c’est du Vian ! », on est ici tombes.jpgloin de l'imaginaire mélancolique et humoristique de L'Ecume des Jours. Ce roman sulfureux a même été censuré trois ans après sa parution, tant il était jugé contraire aux bonnes moeurs, et qui conserve une réputation insolite, l'auteur étant décédé lors de la projection du film tiré de son oeuvre, et qu'il n'approuvait pas, d'ailleurs. De fait, on y rencontre nombre de scènes plutôt licencieuses et assez explicites, narrées du point de vue de Lee, ce qui accentue leur caractère immoral et dérangeant. Même après soixante ans, ce roman n'a rien perdu de sa force et de sa violence intrinsèque. Bien sûr, Vian n'est pas Sade, mais cette oeuvre n'en donne pas moins au lecteur un sentiment persistant de malaise, devant tant de haine et de rage exprimées par l'intermédiaire du héros, ce Lee Anderson énigmatique, dont la vengeance semble être la seule motivation. Vian parvient de plus à évoquer de manière originale le sempiternel sujet de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, car ce livre est aussi la revanche d'un Noir (pas tout à fait noir, comme on le découvre peu à peu, au fil des indices disséminés par l'auteur et par le narrateur) contre les Blancs qui ont meurtri à jamais sa famille. On assiste, comme impuissant, à ce déferlement de violence qui augmente à chaque page, poussant le lecteur dans ses derniers retranchements, jusqu'à un final cauchemardesque dont on ne ressort pas indemne. Et c'est finalement presque le lecteur qui se fait manipuler par le vil et cruel Lee Anderson, dont on devient malgré soi le complice silencieux. Percutant, malsain, glauque, empreint d'une noirceur impitoyable, ce roman reste encore aujourd'hui troublant, moins par la crudité des scènes décrites que par la perversité du héros, qui va même, dans un passage ignoble, jusqu'à abuser d'une fillette d'une dizaine d'années. Pour toutes ces raisons, on peut facilement être choqué par ce roman et le détester, mais ce dernier reste néanmoins très bien écrit, avec nombre d'anglicismes volontaires qui sonnent comme un écho aux mots-valises chers à Vian, et nous envoûte page après page, pour nous emmener dans un monde de cruauté aussi répugnant que fascinant, et c'est sans doute là ce qui fait la force, aujourd'hui encore, de ce grand roman. 3,5 étoiles

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2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 11:50

"Longtemps, je me suis couché de bonne heure." C'est par ces mots, connus de tous, que s'ouvre l'un des romans les plus célèbres de la littérature francophone. Un roman où le narrateur évoque certains souvenirs et réflexions qui ont marqué son enfance : ses insomnies, prétexte à une réflexion sur les différentes chambres à coucher qu'il a pu connaître, la célébrissime madeleine, bien sûr, sa tante Léonie, hypocondriaque, sa mère, dont il attendait chaque soir le baiser avant d'aller se coucher, la vie à Combray, son village natal, les promenades en famille du côté de Guermantes et de Méséglise... ainsi que la venue récurrente de Charles Swann, un ami de la famille tombé en "disgrâce" pour avoir épousé une demi-mondaine, et dont l'histoire est racontée dans la seconde partie du roman. Mais Du côté de chez Swann est aussi, et surtout, le roman d'une quête esthétique permanente, marquée par les diverses tentatives du narrateur pour exprimer la beauté du monde qui l'entoure, faite de déceptions (les aubépines, la mare de Montjouvain...) et de réussites partielles (les clochers de Martinville), quête qui se poursuivra dans l'ensemble de la Recherche. Vous l'aurez compris, il est bien difficile de donner un aperçu de ce roman tant ce dernier se laisse peu appréhender selon les codes traditionnels du genre. Le plus simple serait peut-être de vous faire partager cette citation, extraite de l'incipit de "Combray" : "Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes."

 

Puisque l'on a osé s'attaquer à cette oeuvre, autant essayer d'en faire une critique, d'un strict point de vue littéraire (je vous laisse le soin de vous reporter, éventuellement, à l'abondante littérature sur les écrits proustiens, qui vous fourniront des analyses bien plus brillantes et complexes que les miennes). Et si, grâce à ce modeste article, qui tente humblement de rendre compte de la beauté extraordinaire de cette oeuvre réputée inaccessible, je parviens à donner envie à certains d'entre vous de vous plonger dans la Recherche, alors j'aurai gagné mon pari. Que dire, d'abord, si ce n'est que ce roman est un enchantement permanent, où chaque phrase, chaque période, Swann.jpgchaque mot semble empreint de poésie et de charme ? On a l'impression, tout au long de cette lecture, que Proust a trouvé le mot juste, parfait, pour définir telle ou telle situation, si bien que l'enchaînement des mots, des phrases et des idées nous apparaît comme une évidence. Bien sûr, les légendaires phrases proustiennes sont déjà présentes dans ce premier tome, déployées sur une demi-page, mais une fois que l'on accepte de se laisser emporter par elles, de se perdre dans leurs méandres, pour mieux se faire surprendre lorsque arrive le point final, elles prennent toute leur beauté et nous enivrent joyeusement, et l'on se familiarise avec elles jusqu'à les voir comme de vieilles amies dont on attend impatiemment le retour. De plus, ce roman concentre trois récits, "Combray", d'abord, proche de l'écriture "autobiographique" (même si, nous sommes bien d'accord, la Recherche n'est pas une autobiographie) et présentant de longs passages réflexifs sur la quête esthétique du narrateur, puis "Un Amour de Swann", plus facile à appréhender, évoquant la relation tumultueuse de Swann et d'Odette de Crécy, dans le petit monde très fermé et délicieusement méprisable des Verdurin, couple de parvenus ambitieux qui ont constitué autour d'eux un petit cercle de "fidèles" auxquels ils entendent imposer leurs opinions et leurs jugements artistiques, enfin "Nom de pays : le nom", courte réflexion sur les noms de villes qui occasionnent chez le narrateur des rêveries sans fin. Chaque récit présente ses caractéristiques propres, et peut se lire indépendamment des deux autres, mais l'ensemble reste cohérent et passionnant, porté par une écriture sublime, originale et exceptionnelle. Il y a un temps pour découvrir Stendhal, Balzac, Zola, et un temps pour découvrir Proust, ce temps était arrivé pour moi, et je ne regrette pas d'avoir relu ce premier volume de la Recherche, que j'ai bien plus apprécié que lors d'une première lecture fragmentaire. La grandeur de cette oeuvre,  à mon humble avis, c'est qu'elle entre en résonance avec les expériences personnelles de chacun, et lui permet d'apprivoiser ses rêveries et ses fantasmes. 5 étoiles

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 14:01

Sur une misérable planète perdue au fin fond d'une galaxie inconnue, il existe une coutume ancestrale qui consiste pour les hommes à tisser des tapis exclusivement à partir des cheveux de leurs épouses, de leurs concubines et de leurs filles. Chaque tapis constitue un témoignage de déférence vis-à-vis de l'Empereur, un signe d'allégeance, puique les tapis sont conçus pour décorer l'immense et légendaire "Palais des Etoiles" de celui-ci. La réalisation d'un tapis par un seul tisseur est une tâche tellement rude qu'il faut à un tisseur toute une vie rien que pour confectionner un tapis. De plus, une règle cruelle impose aux tisseurs une transmission du métier de père en fils : on ne devient pas tisseur, on naît ainsi, dans cette "caste" puissante que constitue la Guilde des tisseurs ; or, chaque tisseur ne peut avoir qu'un fils, ne peut former qu'un successeur. C'est ainsi qu'Ostvan se voit contraint de mettre à mort son fils aîné Abron, qui préfère étudier et s'interroger sur le monde qui l'entoure au lieu de se préparer à tisser, lorsque lui naît un second fils, dont il envisage de faire son successeur. Une fois le tapis achevé, il est légué au fils du tisseur, qui le vend ensuite aux marchands de l'Empeur, retirant de cette vente la somme nécessaire pour entretenir toute sa famille, jusqu'à sa propre mort. Les choses fonctionnent de la sorte depuis les temps immémoriaux, mais une rumeur persistante commence à se propager sur la planète, colportée par des étrangers, navigateurs impériaux ou marchands : l'Empereur serait mort, après avoir été renversé par un groupe de rebelles. Cette nouvelle fait l'effet d'un coup de tonnerre chez les tisseurs : comment imaginer que l'Empereur, qui règne depuis plus de cent mille ans, ait pu être vaincu et tué par quelques conspirateurs ? Et surtout, si l'Empereur est bel et bien mort, pourquoi les marchands impériaux continuent-ils à acheter les tapis, comme si de rien n'était ? Cette mort pourrait-elle causer la disparition des tisseurs, maintenant que plus personne n'a besoin de leurs tapis ? Bien des interrogations subsistent, chez les tisseurs, mais aussi chez les rebelles eux-mêmes, qui vont chercher à découvrir, en accumulant les indices, à quoi peuvent bien servir, en réalité, ces millions de tapis, qui ne décorent absolument pas le "Palais des Etoiles"...

 

Avec son titre improbable et mystérieux, qui évoque des formes courbes, douces, moelleuses et des arabesques gracieuses mais relativement énigmatiques, ce roman est construit sur un procédé assez original et plutôt efficace, avec une succession de chapitres conçus comme de petites nouvelles, mettant en scène différents personnages, dont les histoires et les vies se croisent, se frôlent, s'évitent, avant de se rejoindre au moment du dénouement, où toutes les pièces du puzzle s'emboîtent parfaitement, avec une révélation finale extraordinaire, qui vient éclairer l'ensemble du roman d'un tapis.jpgjour tout nouveau, révélation véritablement cauchemardesque et empreinte d'une cruauté sordide. Le suspense ne faiblit pas, notamment avec l'enquête menée par les rebelles pour  mettre au jour la destination et l'usage réels de ces tapis, d'autant plus lorsqu'ils découvrent qu'il ne s'agit pas d'une, mais de dizaines de planètes dont les habitants consacrent leur vie au tissage de ces tapis. Le style est très fluide, bien rendu par la traduction, et l'intrigue particulièrement bien menée, avec un point de vue allant du plus détaillé et anecdotique (la vie d'une famille de tisseurs sur la première planète évoquée) au plus vaste et universel (la galaxie tout entière). Avec ce roman prétendument léger et imaginaire, l'auteur réussit à évoquer nombre de questions métaphysiques et philosophiques : comment faire face à l'absolutisme, au despotisme, à l'arbitraire ? Jusqu'où la vanité et l'orgueil peuvent-ils pousser la vengeance et l'acharnement ? Comment conserver la foi lorsque celle-ci est en permanence remise en cause par des annonces et des révélations contradictoires ? Jusqu'où le fanatisme et l'aveuglement peuvent-ils aller ? Voilà un roman de Science-Fiction particulièrement intelligent, passionnant, suscitant chez le lecteur nombre d'interrogations, et qui n'est pas sans rappeler, à divers titres, le grand Herbert, et notamment le cycle de Dune, peut-être moins vertigineux, mais tout aussi complexe et prenant. Ajoutons à cela un attrait non négligeable, surtout pour des gens qui ont peu l'habitude de lire de la SF : il s'agit d'un roman unique, pas d'une trilogie ou d'une tétralogie, ce qui est si souvent le cas de nos jours dans ce genre littéraire, comme si les auteurs n'arrivaient pas à mettre en place une histoire cohérente en un nombre restreint de pages. Eschbach, lui, ne se prend pas pour Proust ou Balzac, il choisit de concentrer son intrigue sur environ 400 pages, et ce choix fonctionne parfaitement, sans raccourcis faciles ou ellipses temporelles incompréhensibles. En somme, un excellent roman, à conseiller à la fois aux amateurs du genre et à ceux que la SF rebute ou effraie.    4 étoiles

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 11:18

Erwan Guillerm, journaliste et bouquiniste, revient dans sa Bretagne natale après plusieurs années passées à Paris, à l'occasion d'un mariage très attendu, entre la fille d'un hobereau désargenté, mais qui tente de cacher sa situation précaire au reste du village, et du fils d'un parvenu. Erwan retrouve sur place tous ses amis d'enfance : son patron, Dominique de Frugy, qui dirige le journal où Erwan travaille, Corentin, qui a milité toute sa vie pour la reconnaissance et l'enseignement de la langue bretonne, mais aussi Raoul de Trégarec, leur hôte, et la cousine de ce dernier, Vefa. Erwan aurait pu vivre avec elle une belle histoire d'amour, mais à cause de certains sous-vêtements aux couleurs du drapeau breton, Erwan n'a pas réussi à présenter ses hommages à sa belle indépendantiste, et l'histoire en est restée là. Erwan rencontre aussi la jeune et pimpante Annick, serveuse dans un café-restaurant du village, avec qui il se lie vite d'amitié. Tout ce petit monde se retrouve pour célébrer le mariage, qui se déroule sans encombre jusqu'au repas : à peine le dessert avalé, un gâteau savoyard fait maison et saupoudré de vermicelles pour la table des mariés, de sucre glace pour les autres convives, plusieurs invités s'effondrent brusquement, dont les mariés et leurs familles. Sur quatre-vingts personnes, vingt-huit décèdent sur-le-coup ou au bout de quelques heures. Alors, que s'est-il passé ? Comment ce mariage si gai a-t-il pu tourner au drame ? S'agit-il d'un accident, d'une malheureuse intoxication alimentaire ? Ou alors d'un empoisonnement, d'un acte prémédité, d'un meurtre cruel ? Les soupçons des policiers se portent vite sur un groupe d'enfants, qui auraient accidentellement renversé du poison sur les plats destinés à la table des mariés, mais les autres pistes sont loin d'être écartées. Erwan, entre deux généalogies des familles bretonnes, qu'il rédige pour ses amis, entreprend de mener sa propre enquête, et il n'est pas au bout de ses surprises...

 

A une époque où les auteurs de polar semblent presque tous se concentrer sur des personnages de serial-killer, des meurtres rituels et des histoires glauques ou morbides à souhait, ce roman semble faire figure d'exception. Et pourtant, dès les premières pages, on constate que Guillaume Béchard, bouquiniste et Breton de son état (tiens donc) est loin d'être un Chattam, un Thilliez, ou même un Bauwen : l'intrigue, plus que mince, tiendrait sur un post-it, les rebondissements sont pratiquement inexistants, les personnages sont fades, sans aucune consistance, abers.jpgabsolument pas sympathiques... On a bien du mal à poursuivre la lecture de ce roman jusqu'au bout, tant les longueurs sont importantes : l'enquête avance si lentement que l'on se croirait dans un épisode de Navarro, mais un Navarro chez les Bretons. Alors, pour ce qui est de rendre hommage à sa région, certes, Béchard s'y connaît, et il ne se prive pas de nous le signaler, à grand renfort de notes explicatives destinées à éclairer le pauvre petit lecteur parisien auto-centré, qui n'a pas eu la chance de naître près de Rennes ou de Brest. Mais, même dans cette perspective, le roman déçoit : où sont passées les descriptions des sublimes paysages de Bretagne ? Où, les bretonnismes si riches ? On dirait surtout que Béchard a essayé de caser dans son oeuvre le plus possible de références à la culture bretonne, que ce soit pour nous évoquer les couleurs du drapeau ou les plats traditionnels de la région, mais comme pour le simple plaisir de les mentionner, sans nous les faire véritablement partager. On s'ennuie donc beaucoup dans ce court roman qui, paradoxalement, a des airs d'inachevé : le dénouement est tellement brusque, après deux cents pages de vide, que l'on reste sur sa faim. Ce petit air brouillon nuit gravement à l'ensemble du texte, qui perd en crédibilité, celle-ci disparaissant définitivement dans les dix dernières pages, où se multiplient les fautes de syntaxe impardonnables, avec des "on pourrions" qui font saigner les yeux. Oui, ce sont sans doute de simples coquilles, mais en trouver trois de suite dans une même page, c'est un peu fort, et tout cela donne l'impression d'un roman écrit et édité à la va-vite, sans travail de relecture. Seul point positif : on a découvert le polar breton, vivement les opus corse et basque !   1,5 étoile

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 11:34

Kath, Ruth et Tommy, trois amis unis depuis leur plus tendre enfance, ont grandi à Hailsham, dans les années quatre-vingt-dix : Hailsham, une école idyllique, perdue au coeur de la campagne anglaise, où ils ont reçu une instruction très complète, avec sport, peinture, poésie et éducation sexuelle en plus des cours traditionnels, ce qui leur a permis de devenir ce qu'on pourrait appeler des "personnes accomplies". Pourtant, dès leur plus jeune âge, on leur a inculqué l'idée selon laquelle ils étaient différents des autres, de leurs "gardiens" notamment. Pour cette raison, leur bien-être est essentiel à la société dans laquelle ils devront entrer un jour, afin d'accomplir leur devoir : faire des "dons" aux autres, et "terminer" après le troisième ou le quatrième don, si tout se passe bien. Kath, Ruth et Tommy, malgré cette sombre perspective, grandissent sereinement, et leur amitié s'accroît de jour en jour. Pourtant, ils n'ont pas toutes les réponses aux nombreuses questions qui les préoccupent : qui sont-ils réellement ? quel avenir les attend, en-dehors des dons ? pourquoi ne peuvent-ils pas avoir d'enfants ? pourquoi leur développement personnel est-il si important pour les "gardiens", et pour cette étrange femme, surnommée "Madame", qui vient régulièrement leur rendre visite à Hailsham pour emporter leurs plus belles oeuvres d'art ? Autant de zones d'ombre qui ont laissé bien des marques sur leur personnalité, et Kath, une fois adulte, découvre que cette enfance apparemment heureuse a en réalité compromis leur vie d'adulte et leurs relations avec les autres et le monde...

 

Kazuo Ishiguro nous avait déjà séduits avec Les Vestiges du Jour, et avec ce nouveau roman, il nous éblouit. Nous voici devant un roman qui ne laisse certes pas indifférent, tant par son intrigue mystérieuse, qui se dévoile petit à petit, au fil des découvertes et des interrogations des héros, que par les questions qu'il soulève : comment se construire dans la différence et l'adversité, lorsque l'on sait qu'on est condamné à ne pas vivre comme les autres ? Jusqu'à quels actes de  cruauté les progrès fulgurants de la science peuvent-ils nous pousser ? Comment encadrer aupres-de-moi.jpgde façon éthique les dons d'organes (et le reste, mais je vous laisse le découvrir dans le roman) ? Avec un groupe d'amis qui évolue peu à peu en triangle amoureux, Ishiguro nous donne à voir trois jeunes gens pas tout à fait comme les autres, à l'avenir plus que sombre et qui pourtant ne se révoltent jamais contre ceux qui les asservissent et les exploitent. Car c'est peut-être ce qui dérange le plus dans ce livre, et ce que lui reprochent souvent ses détracteurs, qui feraient mieux de retourner voir The Island, film traitant du même sujet mais où les héros cherchent à échapper à leur destinée : ces jeunes gens condamnés à mourir après avoir fait don de leurs organes ne remettent jamais en question leur rôle, et acceptent avec une étonnante passivité la terrible tâche qui leur incombe, ce qui fait, par contre-coup, réagir le lecteur, qui, lui, se révolte et s'interroge à la place des personnages, sur ce monde absurde où l'on utilise des hommes et des femmes différents pour soigner l'humanité. On peut également se trouver mal à l'aise devant les réactions ou les pensées des personnages, qui semblent parfois étonnantes, voire inquiétantes, tant certaines de leurs paroles nous semblent dénuées de logique, ou du moins répondant à une logique qui nous échappe en partie. En réalité, ce ne sont pas les héros qui sont absurdes, ni même leur triste existence, mais bien cette pratique ignoble qui les condamne à ne jamais vivre normalement. Un roman d'anticipation particulièrement émouvant et écrit avec beaucoup de finesse et poésie. On est à chaque page un peu plus envoûté par le style magique de Kazuo Ishiguro, qui nous entraîne dans cette histoire passionnante et abordant des thèmes si délicats. Et pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus, ce très beau livre vient d'être adapté au cinéma, sous son titre original, Never let me go, avec Keira Knightley dans le rôle de Ruth. A voir donc, et à lire.   4 étoiles

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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 11:19

L'histoire commence en janvier 1946, à Londres, qui se remet difficilement de l'épisode terrible qu'a constitué la Seconde Guerre Mondiale. Juliet est une jeune écrivain anglaise, en quête d'inspiration pour son prochain roman, après avoir connu un succès retentissant en faisant rire ses lecteurs par des chroniques humoristiques et légères sur la guerre. Un beau jour, elle reçoit une lettre d'un certain Dawsey Adams, habitant de l'île de Guernesey, qui a trouvé son adresse dans un vieux livre et lui adresse une requête d'ordre littéraire. Amusée, Juliet se prend au jeu et se met à entretenir avec lui une véritable correspondance. Dawsey lui apprend alors qu'il fait partie d'un cercle littéraire créé à Guernesey pendant l'Occupation allemande, un soir où, exceptionnellement, le groupe d'amis auquel il appartient a pu déguster un cochon grillé (et une tourte aux épluchures de patate). Tout cela reste encore bien mystérieux pour Juliet qui, fort intriguée, ne cesse de demander des précisions sur le cercle, d'abord à Dawsey lui-même, puis, progressivement, à d'autres membres du groupe. Juliet découvre alors peu à peu, derrière les discussions littéraires, une autre réalité, bien moins sympathique, et qui a laissé des traces dans toutes les mémoires : celle de la guerre, de l'Occupation, des camps, toute cette réalité à laquelle elle était finalement si peu exposée en résidant à Londres. C'est alors un double roman qui s'élabore petit à petit par le biais de cette correspondance multiple, celui que nous avons entre les mains, bien sûr, mais aussi celui de Juliet, qui se construit sur tous ces témoignages concernant la vie sous l'Occupation. Désormais, Juliet n'a plus qu'une idée en tête : se rendre à Guernesey pour rendre visite à ses nouveaux amis et y puiser l'inspiration nécessaire pour écrire son nouveau livre. Elle n'imaginait pas que ce qu'elle trouverait sur cette île bouleverserait sa vie à jamais...

 

Avec un titre aussi loufoque et impossible à retenir correctement que celui-ci, difficile de résister à l'appel de ce livre charmant à bien des égards ! Voici en effet un roman épistolaire léger, malgré la gravité des souvenirs et des situations qui y sont évoqués, frais, savoureux, délicat, que l'on déguste avec un plaisir sans cesse renouvelé. Les personnages, qu'il s'agisse de Juliet et de ses amis londoniens, ou des membres du "cercle", Dawsey, Isola, Eben, John Booker et autres, sont tous aussi attachants les uns que les autres, possédant chacun leur caractère, leur passé et surtout leur façon d'écrire cercle.jpgparticulière, qui les rend uniques à nos yeux. Par le biais de l'écriture épistolaire, le lecteur a l'impression d'être un petit curieux tombé sur une correspondance secrète entre de futurs grands amis, et l'on suit avec délectation les progrès de cette amitié naissante. Tout, dans ce roman, est d'une justesse absolue, jamais dans le pathos, soigneusement travaillé, en un mot rafraîchissant. On sent également poindre au fil des pages, surtout dans les lettres écrites par Juliet, un humour délicat, présent en filigrane, allant souvent du côté de cette auto-dérision toute britannique qui fait souvent le charme des romans anglais, et qui rappelle certaines pages d'Agatha Christie ou d'Elizabeth Peters, deux autres grandes romancières anglaises aux côtés desquelles Mary Shaffer et Aline Azoulay se hissent parfois. Roman à quatre mains, mais aussi roman à mille voix, voici un livre à côté duquel il serait dommage de passer, ce qui aurait fort bien pu être mon cas, si l'insistance de quelques amis n'avait fini par me convaincre, tout en permettant à l'écriture magnifique des deux auteurs de vaincre mes dernières réticences. On ne s'ennuie pas un instant, chaque lettre étant parfaitement justifiée, y compris les télégrammes que les correspondants s'échangent de temps à autre. Tout y est, tantôt la légèreté, tantôt le tragique, tantôt l'humour, tantôt l'amour et l'amitié. Alors, certes, ceux qui penseraient y trouver des discussions enflammées sur la littérature, sur le bonheur de lire, sur l'amour des livres etc., repartiront immanquablement déçus, car il est finalement très peu question de livres (et d'ailleurs, leur choix est pour le moins hétéroclite : poèmes de Charles Lamb, écrits de Sénèque ou de Marc-Aurèle, recettes de cuisine), mais cela importe peu, car l'histoire est vraiment superbe et l'on garde pour les personnages, même après avoir refermé le livre, un sentiment de tendresse amusée, comme si l'on avait du mal à les quitter pour de bon. De toute façon, rien que pour la référence à Oscar Wilde (à la fin du livre mais -chut- je n'en dis pas plus), ce roman vaut le détour. Enfin, ne vous laissez pas effrayer par la mention d'Anna Gavalda sur la quatrième de couverture, ce livre vole à mille pieds au-dessus des siens !  4 étoiles

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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 18:55

On en a tous rêvé un jour, il l'a fait. Le héros de ce livre a décidé de débarrasser l'humanité de tous les casse-pieds qui la parasitent, de tous ceux qui nous empoisonnent la vie au quotidien : fonctionnaires abusant de leur petit pouvoir, voisins trop bruyants ou trop curieux, amis un peu trop envahissants, mémés qui doublent tout le monde au supermarché, automobilistes stupides ou fous du volant... Tout a commencé lorsque le narrateur a, d'un geste presque involontaire, jeté Zarathoustra par la fenêtre. Zarathoustra, c'est la chatte d'une de ses voisines. Dès le lendemain matin, tout l'immeuble s'est fédéré autour de la pauvre voisine éplorée par la disparition de l'animal, et notre héros a vu naître un formidable élan de solidarité, d'abord au sein de l'immeuble, puis au sein du quartier tout entier, lorsque le narrateur a décidé de recommencer l'expérience, en éliminant à tour de bras les animaux domestiques du voisinage. Des animaux, il en est venu, tout naturellement, à débarrasser la population de tous les enquiquineurs et crétins finis, sans trouver véritablement de but à sa quête de tranquillité. Jusqu'au jour où, soudain, tout s'éclaire. Tous ceux qu'il a froidement éliminés avaient un point commun : c'étaient des cons. Désormais, notre héros sait ce qui lui reste à faire : la chasse aux cons est ouverte, et il y a un sacré gibier.

 

Avec son titre sans détour et sa quatrième de couverture plutôt explicite, on s'attend à lire un roman à mi-chemin entre Le Dîner de Cons et Massacre à la tronçonneuse, construit sur une histoire jubilatoire de serial-killer de cons. Mais évidemment, si le livre semble tenir ses promesses au départ, bien que le premier meurtre de cons se fasse tout de même attendre un certain temps, il faut bien reconnaître que le roman, malgré son intrigue plaisante, a bien du mal à tenir la distance (410 pages, tout de même !). Le héros, d'amusant qu'il était, devient rapidement assez agaçant, pédant, prompt à prendre pour des cons tous ceux dont la tête ou les réflexions ne lui plaisent mort-aux-cons.jpgpas, jusqu'à devenir lui-même l'un de ces cons qu'il prétend éradiquer, soi-disant au nom de notre bien à tous, mais surtout pour son petit confort et sa satisfaction personnels. De plus, les meurtres deviennent vite répétitifs, expédiés la plupart du temps, en une seule phrase, donnant l'impression d'une accumulation de victimes quelque peu vaine, où le narrateur finit par nous perdre complètement. Le style est néanmoins plutôt agréable à lire, incisif et délicieusement tranchant, mais l'on regrette que, dans l'écriture comme dans la construction de l'intrigue, l'auteur ne soit pas allé jusqu'au bout de sa démarche : paradoxalement, ce titre si violent et si audacieux laisse place à un roman pas assez cynique et cruel pour être finalement drôle et efficace. Il y a toutefois de bonnes idées, comme cette relation pour le moins minée qu'il entretient avec l'inspecteur enquêtant sur le meurtre de sa femme (car il va sans dire que, à force de tuer des cons, notre héros a fini par en voir chez lui aussi), et surtout, ce passage extraordinaire où, chargé d'écrire le scénario d'un film pornographique intitulé Les malheurs d'Aspasie, du nom de la compagne du célèbre Périclès, courtisane notoire (Aspasie, pas Périclès), il découvre que toute l'équipe de tournage, acteurs et techniciens compris, a dévoré Le Banquet de Platon, qu'il avait apporté sur le plateau pour tromper son ennui, puis prêté à l'actrice principale. S'ensuit une discussion philosophique des plus virulentes au sujet de l'amour, interrompant le tournage, ce qui met en fureur le producteur du film, caricature de l'homme d'affaires vicieux et vénal. En somme, on passe un bon moment, malgré quelques longueurs, mais on aurait aimé une oeuvre un peu plus aboutie, et surtout, plus mordante. 2,5 étoiles

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 10:54

Clay, adolescent appartenant à la jeunesse dorée californienne, revient passer un mois de vacances à Los Angeles, après être parti s'enterrer pendant plusieurs mois dans le New Hampshire pour ses études. De retour chez lui donc, Clay retrouve ses divers amis et connaissances, son dealer, sa petite amie, Blair, pour qui il n'est plus très sûr d'éprouver des sentiments, mais avec qui il n'a jamais pris la peine de mettre les choses au point, ses parents, égoïstes et toujours absents, ses soeurs, frivoles et stupides... Tout un petit monde dans lequel il a ses habitudes et avec lequel il se sent dans son élément. Désormais, les jours se suivent et se ressemblent, cocaïne en guise de petit déjeuner, coups de téléphones aux amis, sorties au bar ou au cinéma, et soirées décadentes qui s'enchaînent jusqu'au bout de la nuit... Le tout copieusement arrosé d'alcool, de sexe et de drogues, seuls moyens de tromper l'ennui viscéral qui s'est installé dans la vie de ces adolescents sans repères ni limites. Rien ne les intéresse, ils semblent ne vivre qu'au jour le jour, leurs principales préoccupations se limitant à savoir où et quand il pourront acheter leur prochaine dose de drogue, et comment ils emploieront leur soirée. Et en cas de petit coup de blues dans la journée, ils allument MTV, prennent un Valium et se font un nouveau rail de coke, histoire de chasser les soucis pour un temps...

 

Quel ennui, mais quel ennui ! Les personnages s'ennuient, l'auteur s'ennuie, le lecteur s'ennuie... On dirait du Gossip Girl version californienne, en plus trash, plus glauque et moins drôle. Ici, point de rebondissements, de suspense, même minime, tout n'est que dialogues creux, personnages sans intérêt et remarques inutiles. On se perd en considérations futiles, tandis que les personnages ne prennent jamais la peine de se pencher sur les vrais problèmes, se bornant à constater l'ennui profond dans lequel ils se trouvent plongés, et que seuls les pires excès moins que zéroparviennent encore, pour un moment, à briser. L'ensemble est agaçant au possible, avec un héros nombriliste, narcissique, complètement ahuri, qui n'arrive pas à mettre ses trois neurones bout à bout pour réfléchir avec un minimum de profondeur au sens de sa vie, à la débauche qui l'entoure, aux influences pernicieuses de ses amis... De quoi énerver passablement le lecteur, qui ne s'identifie jamais à ce personnage égoïste et vain. On prie pour qu'il se passe enfin quelque chose, pour que le narrateur arrête d'accumuler les scènes répétitives (soirées, défonce, sexe, discussions absurdes), pour que les personnages se réveillent et fassent quelque chose d'intéressant. Las ! Ce roman est aussi creux que les personnages qu'il cherche à dénoncer, et ne parvient jamais à capter l'attention du lecteur, qui ne souhaite qu'une chose : que le calvaire s'arrête enfin. Le style est volontairement minimaliste, la traduction épouvantable (avec de nombreuses fautes de syntaxe impardonnables), et jamais on ne ressent la moindre empathie pour ces pauvres adolescents issus de la jeunesse dorée qui n'ont rien d'autre à faire qu'à contempler le vide intersidéral de leur existence. Ajoutons que le livre, comme tous les romans de Bret Easton Ellis d'ailleurs, semble être sponsorisé par MTV, tant la chaîne est citée régulièrement dans le roman, comme si l'auteur ne connaissait que celle-là. On a souvent comparé ce premier roman, soi-disant "halluciné", à L'attrape-coeurs de Salinger (encore un prétendu chef-d'oeuvre qui ne mérite absolument pas le succès populaire qu'il a remporté), mais dans ce dernier, au moins, il y avait un minimum d'intrigue et de rebondissements. Ici, rien, le néant complet, rien que des suites de phrases vides alignées sur les pages comme pour faire du remplissage. Quant il s'agissait de peindre l'ennui et le vide de l'existence, Proust, lui, avait du talent, là où Bret Easton Ellis n'a rien que du vent. La pique est facile, mais "moins que zéro", c'est la note que ce roman méritait.    0,5 étoiles

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