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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 18:06

Paris, 1934. Bérénice, âgée de 15 ans à peine, vient de réussir le concours d'entrée au Conservatoire, malgré l'interdiction de ses parents, modestes fourreurs d'origine russe et réfugiés en France après avoir fui les pogroms. Avec un nom pareil, elle était pourtant prédestinée à faire du théâtre ! Elle intègre alors la classe du grand Louis Jouvet, qui terrorise ses élèves. Désormais, elle consacre toute sa vie à l'apprentissage des classiques, et travaille d'arrache-pied pour égaler les grandes comédiennes qu'elle admire.

 

Trois ans plus tard, son plus grand rêve se réalise : elle est admise à la Comédie Française, sous son nom de scène, Bérénice de Lignières, hérité d'une amie richissime qui a décidé d'encourager sa vocation pour les planches. Aussi travailleuse que talentueuse, la jeune Bérénice connaît bientôt un succès fulgurant, tant dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée, au point de susciter parfois quelques jalousies...

 

Pourtant, l'insouciance de ses débuts disparaît peu à peu : la montée du fascisme en Europe atteint son paroxysme, la guerre éclate, l'Occupation commence, et la Maison de Molière décide brutalement d'exclure de sa troupe tous ses acteurs juifs. Chaque jour un peu plus rattrapée par son passé, la brillante sociétaire choisit de dissimuler jusqu'au bout ses véritables origines, quitte à prendre tous les risques...

 

 

Attention, arrêtez tout, voilà LE coup de cœur de cette année 2015 !

 

Un premier roman époustouflant de maîtrise et de style, un vrai régal pour les amoureux de la littérature et du théâtre, un petit bijou d'écriture comme il en paraît bien trop rarement de nos jours... Récompensé par plusieurs prix littéraires, dont celui de l'ENS Cachan, il est malheureusement passé trop inaperçu lors de sa sortie... Il est temps de lui faire connaître le succès qu'il mérite !

 

Dès les premières pages, en effet, l'auteur réussit à nous attacher à cette héroïne déchirée entre ses racines et sa passion du théâtre, une jeune fille au tempérament de feu, prête à tout pour briller, chaque soir un peu plus, sur cette scène qui la fait tant vibrer depuis son adolescence. Pari d'autant plus difficile qu'il n'y a finalement guère de suspense : les dates présentes dans le titre du roman, ainsi que les nombreuses allusions à tout ce que Bérénice ne pourra dire à ses enfants, indiquent bien assez tôt l'issue du roman, de toute façon préparée par un prénom aux consonances déjà tragiques ; mais l'intérêt est ailleurs.

 

Avec une minutie étonnante, Isabelle Stibbe parvient à reconstituer l'atmosphère de ce Paris surchauffé de la fin des années 30, où les tensions raciales sont à leur comble, tout en brossant un portrait si réaliste de grands noms du théâtre, à commencer par Louis Jouvet, qu'on croirait presque, par moments, que cette Bérénice a réellement existé... Mêlant subtilement l'évocation de la capitale occupée, la montée du nazisme, et la description du microcosme que constitue le monde de la Comédie Française, l'auteur fait preuve d'une finesse d'écriture et d'analyse remarquable, sans jamais tomber dans l'anecdote artificielle ou la digression savante de l'écrivain trop bien documenté sur son sujet, et qui essaie à tout prix de placer ses connaissances.

 

Un seul regret toutefois : la deuxième partie du roman est un peu plus faible, notamment en raison du relatif manque d'épaisseur de deux personnages masculins de premier plan, Nathan et Alain, qui auraient gagné à être un peu plus exploités, afin de mieux contrebalancer la personnalité flamboyante de l'héroïne. De même, si l'auteur parvient à nous plonger avec délices dans l'atmosphère du Conservatoire puis de la Maison de Molière, décrivant habilement costumes, décors, mais aussi relations d'émulation et de rivalité entre comédiens, les derniers chapitres, consacrés à la Résistance, semblent un peu moins travaillés, et auraient pu être un peu plus développés, pour ne pas donner l'impression d'un dénouement certes attendu, mais brutal.

 

Il s'agit cependant, on l'aura compris, d'un léger bémol, et ce roman puissant, porteur d'un regard original et subtil sur le monde du théâtre et la construction de l'identité de chacun, et qui vous hantera longtemps après sa lecture, mérite vraiment le détour, ne serait-ce que par son style admirable et délicatement travaillé. 4,5 étoiles

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17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 21:20

La Terre, dans un futur indéterminé. Contaminée par des produits extrêmement toxiques, l'atmosphère est devenue irrespirable. Pour survivre, les hommes n'ont eu d'autre choix que de se réfugier dans un immense silo, où la vie communautaire est régie de façon très stricte : répartition des individus en différentes castes selon leurs aptitudes au travail, règlementation des naissances, limitation des échanges entre les habitants...

 

Depuis plusieurs générations, les voilà donc entassés sous terre, si bien que la population actuelle n'a jamais vu le monde extérieur que par le biais des capteurs installés dehors et qui retransmettent en continu les images d'un monde en ruine, où toute forme de vie sauvage a disparu sous les pluies acides et les poussières corrosives.

 

Pourtant, certains continuent à espérer un retour à la liberté, et en viennent à se demander si ces images de désolation ne cachent pas une autre réalité, bien moins effrayante... Pour éviter que ces idées insurrectionnelles ne gangrènent les esprits, les dissidents voient leur souhait exaucé : ils sont condamnés à sortir définitivement du silo. Mais qui manipule vraiment qui, dans ce monde où l'équilibre de la communauté et la survie de tous ne tiennent qu'à un fil ?

 

 

Premier tome d'une trilogie déjà culte, Silo est sans conteste LE roman de science-fiction des cinq dernières années. Mêlant habilement suspense, thriller, manipulation, confusion entre rêve et réalité, luttes de pouvoir et enjeux politiques, il surprend par la profondeur de sa réflexion et la perfection de son architecture.

 

Les personnages sont parfaitement campés, souvent attachants, et surtout sans aucun manichéisme : pas de "vrais gentils" ni de "grands méchants", tous ont des motivations plus ou moins honorables d'agir, et quand la révolte éclate, les insurgés, avec leurs bombes et leurs gaz meurtriers, ne valent pas nécessairement mieux que leurs adversaires, qui les criblent de balles et entendent maintenir coûte que coûte le fragile équilibre du silo pour éviter une catastrophe.

Si les héros suscitent bien sûr l'intérêt, en particulier le shérif Holston et la fougueuse Juliette, les personnages secondaires ne sont pas laissés de côté, loin s'en faut : de Lukas, l'informaticien amateur d'astronomie, à Knox, le mécanicien bourru au grand cœur, en passant par Solo, un étonnant quinquagénaire à l'esprit d'adolescent, tous apportent leur contribution à l'histoire, et ne se cantonnent pas à un banal rôle de faire-valoir.

 

Avec son intrigue haletante, maîtrisée d'un bout à l'autre du roman, et émaillée de nombreux rebondissements savamment amenés et souvent imprévisibles, Silo constitue un redoutable page-turner, et ses 625 pages se dévorent en un éclair, d'autant que l'écriture, fluide et directe, servie par une traduction particulièrement élégante (ce qui est assez rare pour être souligné !), contribue à faire de la lecture de ce premier opus un vrai moment de plaisir. Et même si ce volume peut se suffire à lui-même, il n'en donne pas moins envie de se plonger dès que possible dans la suite de la trilogie. Le plus dur sera encore d'attendre la sortie du deuxième tome en poche !

 

En bref, une dystopie palpitante et intelligente, à mi-chemin entre Hunger Games et Le Meilleur des Mondes, bien menée, portée par une écriture efficace et des personnages forts. Avec ce premier opus, Hugh Howey s'impose comme l'un des auteurs SF avec lesquels il va falloir désormais compter. 4 étoiles

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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 22:38

Ce mariage, ils l'attendaient depuis longtemps. Ils avaient tout préparé, tout prévu, tout soigné dans les moindres détails. Tout aurait dû être parfait, pour ce jour magique entre tous. Oui mais voilà, les invités ne viennent pas, et les jeunes mariés se retrouvent bien seuls dans la grande salle de réception si richement décorée pour l'occasion...

 

Bien des années plus tard, à Pondichéry, le jeune Kanou grandit paisiblement, entouré de l'affection de ses proches, et va bientôt fêter son dixième anniversaire. Mais entre son père, musicien professionnel trop souvent absent, et sa mère Galta, coincée dans sa vie étriquée de femme au foyer et qui rêve de quitter un pays où elle se sent étrangère, Kanou a parfois l'impression de ne pas exister. Heureusement, Ahmma, la vieille servante de la famille, est là pour veiller pour lui et le traiter comme un prince.

 

À des milliers de kilomètres de là, Angèle est concierge dans une petite école parisienne. Dans sa loge décorée de couleurs chatoyantes et de souvenirs indiens, elle accueille petits bobos et grandes confidences. Élèves, parents, professeurs, elle a toujours un mot gentil pour tous, et tout le monde l'apprécie. Pourtant, Angèle se sent profondément seule : l'Inde, où elle a vécu pendant des années, lui manque terriblement.

 

Par-delà les terres et les océans qui les séparent, un terrible secret de famille Angèle et Galta. Et lorsque celle-ci décide subitement d'explorer les ténèbres de son passé, elle est loin d'imaginer à quel point sa vie va en être bouleversée...

 

 

À lire ce bref résumé, on aurait l'impression d'une histoire assez banale : un secret de famille, sur fond d'exotisme, bof, déjà vu et revu, se dit-on. Et pourtant, Les Notes de la mousson est à mille lieues de ces romans à la Kate Morton ou à la Katherine Webb, ces romans paresseux et cousus de fil blanc où une jeune héroïne, à la faveur d'un événement imprévu, fait une terrible découverte sur le passé de ses ancêtres : c'est au contraire un roman délicat et poétique, qui ne cède ni au pathos ni à la facilité.

 

Par petites touches, Fanny Saintenoy tisse une véritable toile autour de son lecteur, distillant subtilement de menus indices chapitre après chapitre, indices qui ne se rejoignent qu'à la toute dernière page du livre, où l'on comprend enfin toute l'horreur de l'événement qui a meurtri à tout jamais cette famille pas tout à fait comme les autres.

 

Les personnages principaux sont attachants, et leurs caractères finement ciselés : Kanou, le gamin qui en même temps grandit trop vite en voyant ses parents s'éloigner l'un de l'autre, et reste un enfant connaissant ses premières et timides amours, Galta, cette femme engoncée dans son rôle de parfaite épouse indienne, et qui souffre de ses origines non conventionnelles, et Angèle, la concierge au grand cœur mais dont le cœur, précisément, est resté à Pondichéry, et qui traîne désespérément ses regrets et ses remords.

 

En revanche, les personnages secondaires ne sont qu'ébauchés, ce qui s'explique sans doute par la brièveté du roman, mais provoque une certaine frustration chez le lecteur : ainsi, le père de Kanou, ce violoniste sans cesse en voyage pour jouer à l'étranger, n'est qu'un fantôme, et même si cet aspect évanescent est sans doute voulu par l'auteur, on regrette qu'il ne soit pas davantage évoqué ; de même, la sœur Elena, gardienne de bien des secrets, n'apparaît que trop brièvement, pour faire ses révélations, alors qu'elle pourrait avoir un rôle plus étoffé.

 

C'est sans doute le seul défaut de ce roman : il laisse un goût d'inachevé. Bien sûr, la fin, abrupte, saisissante, est beaucoup plus percutante et poignante telle qu'elle, refermant l'histoire par un véritable coup de poing dans les tripes, mais le reste du livre est trop court pour profondément toucher le lecteur, ce qui est dommage car son potentiel reste finalement en partie inexploité. On aurait aimé en savoir plus sur les personnages, plonger davantage dans leur vie, dans leurs pensées, dans leurs émotions. On aurait aimé lire plus de ces splendides descriptions de Pondichéry. On aurait aimé mieux connaître l'histoire de ce couple confronté à l'intolérance et à la haine.

 

C'est d'autant plus dommage que l'écriture de Fanny Saintenoy est fine et élégante, sans fioritures tout en faisant montre d'une certaine recherche, ce qui devient bien rare de nos jours où l'absence de style et la platitude absolue semblent être devenues la norme.

 

En somme, Les Notes de la mousson est un roman envoûtant, sensible, subtil, mais trop court pour véritablement marquer son lecteur, ce qui est fort regrettable, car il aborde de façon habile, originale et délicate des thèmes plus que jamais d'actualité : l'exil, la solitude ou encore l'intolérance envers la différence, quelle qu'elle soit. 4 étoiles

 

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Merci à Babelio et aux éditions Versilio.

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28 février 2015 6 28 /02 /février /2015 20:58

Titus Jensen est ce qu'on pourrait appeler un écrivain ringard. Bien loin de l'époque faste où il enchaînait les succès littéraires, il n'est maintenant plus qu'un vieil alcoolique, au grand désespoir de son éditrice, la jeune et dynamique Astra. À présent, il en est réduit à faire le clown lors de lectures publiques, organisées notamment par la nouvelle étoile montante de la littérature suédoise, le beau et ténébreux poète Eddie X.

 

Un soir de beuverie au cours d'un festival où il s'est particulièrement ridiculisé, Titus et Eddie imaginent ce que serait LE meilleur livre du monde : un best-seller qui serait à mi-chemin entre roman policier, guide de développement personnel et essai sur l'histoire de l'art. Le lendemain, malgré la gueule de bois, le projet lui paraît toujours aussi bon, et il s'en ouvre à Astra, qui est immédiatement emballée, mais qui impose à Titus de finir le livre avant l'automne, sans boire une seule goutte d'alcool.

 

Titus accepte le défi et se lance à corps perdu dans l'écriture de ce futur chef-d'œuvre qui doit relancer sa carrière. S'interdisant de retrouver ses vieux démons, il s'impose une hygiène de vie stricte. Désormais, sobriété, alimentation saine et séances de sport quotidiennes sont ses maîtres-mots. Mais à mesure que le manuscrit avance, Titus a de plus en plus l'impression qu'Eddie X lui a volé son idée et essaie de le prendre de vitesse. Entre les deux rivaux, la lutte s'annonce serrée et sans pitié...

 

 

Avec sa couverture tape-à-l'œil et son titre prétentieux, Le Meilleur Livre du monde intrigue autant qu'il rebute. Finalement, la curiosité l'emporte, et le lecteur se retrouve embarqué dans cette histoire foutraque d'écrivain sur le retour persuadé de détenir la recette du best-seller ultime.

 

Bon, autant le dire tout de suite, le roman n'est pas à la hauteur de ses ambitions. Certes, le titre n'est pas censé être pris au premier degré, mais il n'empêche qu'on est loin du chef-d'œuvre, et surtout de la satire sans concession du monde de l'édition, promise par l'éditeur sur la 4e de couverture. L'auteur n'est pas assez féroce ni cynique dans sa critique, et son "antihéros", quoique sympathique, n'a rien de "mémorable".

 

Titus est en effet l'archétype du loser pathétique mais un brin attachant : alcoolique, bedonnant, maladroit avec les femmes, il fait tout de même preuve de lucidité, d'autodérision et de beaucoup de générosité. Son évolution au cours du roman, mimant celle de son propre héros, est assez lourdement soulignée par l'auteur, comme s'il voulait être sûr que le lecteur ait bien compris le message. De plus,

 

les personnages dans leur ensemble manquent à la fois de consistance et de subtilité : qu'il s'agisse des deux éditrices, Évita la croqueuse d'hommes ou Astra la sensuelle qui s'ignore, de Lenny,

 

le lourdaud atteint du syndrome de La Tourette, ou des personnages secondaires, comme le fantasque Dr Rolf, ils ne sont que des portraits rapidement ébauchés, et souvent caricaturaux. Mais le personnage le plus agaçant reste sans nul doute le fameux rival de Titus, Eddie X, grand méchant au petit pied : narcissique, dépourvu de talent, grotesque, il n'a rien d'impressionnant et ne suscite guère l'intérêt, et encore moins l'enthousiasme du lecteur.

 

L'intrigue elle-même est un peu poussive, facile, et vire parfois au grand n'importe quoi, notamment à la fin du livre, lorsque Eddie, poussé à bout par la jalousie, décide de séquestrer Titus dans une cave remplie d'alcool, de cigarettes et d'aliments caloriques... Quant aux extraits du fameux "Meilleur Livre du monde" qui émaillent le roman, ils sont au mieux inutiles, au pire complètement à côté de la plaque: comment imaginer un seul instant un best-seller qui mêlerait polar, recettes de cuisine et conseils de bien-être ?

 

Le dénouement de l'histoire est par ailleurs fort décevant, avec un happy end mièvre en forme de "Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles". Et même l'épilogue, censé nous faire comprendre que l'auteur nous a complètement manipulés, laisse pour le moins sceptique : ce retournement de situation rocambolesque n'est pas suffisamment étayé, dans le reste du roman, par des indices, pour être crédible ou percutant.

 

En bref, même si l'ensemble se laisse lire, notamment grâce à l'humour absurde qui jalonne le roman, voilà un roman qui ne révolutionnera sans doute pas la littérature, loin s'en faut, et qui semble surfer sur la mode des romans scandinaves. Dommage, avec des personnages un peu plus étoffés, un style un peu plus travaillé, une critique plus acerbe du monde éditorial, ce roman aurait pu avoir une tout autre carrure.   2 étoiles

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération "Masse Critique". Merci à Babelio et aux éditions du Cherche Midi.

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 21:59

En obtenant miraculeusement une bourse pour venir faire ses études à l'université de Hampden, dans le Vermont, Richard Papen, jeune californien issu d'une famille médiocre, n'imaginait pas se retrouver impliqué dans une sordide affaire d'assassinat.

 

Très vite, il est attiré par un petit groupe d'étudiants, spécialisé en lettres classiques et supervisé par un professeur aussi charismatique que marginal. Contre l'avis de ses professeurs, et après bien des difficultés, Richard finit par être admis au sein de ce cercle très privé d'amateurs de grec ancien, mais il a bien du mal à s'y intégrer : face à ces étudiants appartenant à la jeunesse dorée, aussi éblouissante que décadente, le jeune Californien dissimule du mieux qu'il peut ses origines modestes, et tente d'adopter leurs codes.

 

Peu à peu, il réussit à se lier d'amitié avec ces jeunes gens : Henry, le génie plongé dans ses livres, Camilla et Charles, les jumeaux à la relation fusionnelle, Francis, le dandy discret, et Bunny, l'extravagant et sympathique pique-assiette. Entre deux cours, les six amis se retrouvent pour boire, dîner dans des restaurants chics, ou encore passer des week-ends entiers à la campagne, où l'alcool coule à flots du soir au matin.

 

Mais Richard sent bien qu'il ne partage pas encore tous les secrets de ses nouveaux amis : pourquoi ne veulent-ils pas lui parler, par exemple, de leurs virées nocturnes en forêt ? À quelles activités secrètes évitent-ils de le convier ? Le jeune homme ne le sait pas encore, mais il risque gros à fréquenter ce groupe aux occupations bien peu recommandables...

 

 

À mi-chemin entre Bret Easton Ellis (à qui le roman est dédicacé) et Le Cercle des Poètes disparus, Le Maître des illusions nous plonge dans les turpitudes d'un petit groupe d'hellénistes aussi arrogants que mystérieux, placés sous la houlette du capricieux professeur Morrow. Perdue au cœur du Vermont, la médiocre université de Hampden abrite un cénacle d'étudiants férus de culture antique, capables de citer Homère dans le texte et passionnés de rituels mystiques.

 

Sur le papier, l'intrigue a l'air alléchante : grec ancien, campus américain, personnages énigmatiques, crimes sanglants liés aux rites dionysiaques... Et pourtant, à la lecture, on déchante très vite : longueurs, références à la culture grecque réduites à de vagues citations éparses, ambiance étouffante, personnages antipathiques... De quoi s'étonner furieusement du succès de ce roman, vendu à plus d'un million d'exemplaires dans le monde, comme l'affirme pompeusement le bandeau de l'éditeur.

Première source d'exaspération : l'aspect répétitif de l'intrigue. En 700 pages, les étudiants n'assistent qu'à deux ou trois cours de grec (c'était bien la peine de faire autant de foin autour de la personnalité hors norme de leur professeur...) mais passent leur temps à faire la fête, à boire (de à avoir la gueule de bois le lendemain) et à se bourrer d'anxiolytiques et autres somnifères. Au moins, Bret Easton Ellis, lui, a le bon goût de faire court, lorsqu'il traite de ces thèmes ad nauseam. Mais Donna Tartt ne semble pas se lasser de nous décrire encore et encore cette jeunesse dorée qui s'étourdit dans l'ivresse et les plaisirs faciles, et à vrai dire, cela devient vite lassant.

 

De plus, les personnages sont extrêmement déplaisants : on essaie désespérément de s'identifier au narrateur, mais il est tellement creux, lisse et surtout passif, à tel point qu'on se demande parfois s'il se sent vraiment concerné par sa propre histoire, tant il se montre indifférent aux autres, préférant s'apitoyer sur son sort et noyer sa déprime dans le whisky. Quant aux autres, ils sont au mieux transparents (Charles et Francis manquent tout de même sacrément d'épaisseur, au point qu'il est difficile de les différencier pendant la 1re moitié du roman), au pire méprisants (comme Henry), exaspérants (comme Bunny), ou malsains (comme Camilla, dont le côté pervers et manipulateur pointe discrètement sous ses airs angéliques et éthérés).

 

Bref, le lecteur ne peut s'attacher à aucun d'eux, et dès lors a bien du mal à s'intéresser à leurs déboires, surtout délayés sur près de 700 pages. Sans parler de leur propension (assez invraisemblable, vu leur niveau et leur assiduité) à s'exprimer spontanément en grec ancien lorsqu'ils veulent communiquer sans être compris, et de leur supériorité affichée envers le commun des mortels, particulièrement agaçante. Les personnages secondaires, sont eux, réduits à des stéréotypes : le prof d'université un peu allumé, la bimbo à la cuisse légère mais au grand cœur, les deux brutes qui ne pensent qu'à faire la fête...

 

À tout cela s'ajoute une déception de taille : alors qu'on aurait pu s'attendre à un thriller, rythmé par les rebondissements, les premières lignes anéantissent tout suspense en nous révélant l'un des passages-clés du roman, ce qui là encore conduit fatalement l'intrigue à s'embourber et les longueurs à s'accumuler, d'autant que l'écriture, qui se veut percutante et distanciée, n'est finalement ni originale, ni convaincante, et qu'elle est de plus massacrée par une traduction incroyablement mauvaise : pourquoi diable traduire le Happy Meal du McDo en "Menu Bonheur", ou encore les paroles de Space Oddity ? Pourquoi, en revanche, parler des "paramédicaux" pour désigner les infirmiers ? Les exemples d'anglicismes et de solécismes sont légion, et parasitent la lecture.

 

En somme, Le Maître des illusions, pourtant couvert de critiques dithyrambiques et auréolé d'une solide réputation de chef-d'œuvre, s'avère profondément décevant. On pensait se plonger au cœur d'un roman passionnant, nourri de culture antique, et finalement, on ne ressent qu'ennui et irritation devant des personnages détestables et une intrigue qui traîne en longueur et sombre peu à peu dans la perversité et le sordide. On en préfèrerait presque la mièvrerie et le ridicule de Robin Williams déclamant Horace debout sur son bureau... O captain, my captain ! 1.5 étoile.

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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 21:02

Dans un bar d'Oran, un vieil homme parle tout seul devant son verre. Il s'appelle Haroun. Depuis soixante-dix ans, il ressasse la mort de son frère, Moussa, tué sur une plage d'Alger, un jour de grand soleil, par un certain Meursault, le héros de L'Étranger. Hanté par la disparition de cet absent, dans l'ombre duquel il a vécu toute son enfance, et par son souvenir, toujours aussi douloureux, le vieillard est bien décidé à livrer sa version des faits, et tant pis si elle ne colle pas à l'histoire "officielle".

 

Le jour où son frère, celui qu'on a toujours appelé "L'Arabe", comme s'il n'avait ni prénom, ni famille, a été tué, Haroun n'était qu'un enfant. Et même s'il n'a pas assisté à la scène, le voilà qui imagine, réinvente, recompose l'enchaînement des événements, et accable Meursault, lui qui a tué gratuitement, "à cause du soleil".

 

Nuit après nuit, le vieillard revient sur cette terrible journées, et sur toutes celles qui ont suivi. Face à un auditeur anonyme et muet, il raconte : le corps jamais retrouvé, l'enquête bâclée, la mère éplorée et réclamant veangeance, la libération du meurtrier, le poids du passé...

 

Au fur et à mesure qu'il évoque ses douloureux souvenirs, bribes d'une vie passée à essayer d'enterrer, dans tous les sens du termes, le fantôme de son frère, son histoire se recompose, et ressemble de plus en plus à celle de Meursault lui-même, comme si l'Arabe et l'Étranger avaient finalement des trajectoires parallèles...

 

 

"Aujourd'hui, M'ma est encore vivante". C'est sur ces mots que s'ouvre ce roman, hommage et contrepoint remarquable au célèbre livre de Camus et qui joue sans cesse avec son modèle, en reprenant les passages emblématiques ou les expressions les plus marquantes.

 

Salué par la critique, plébiscité par le public, sélectionné pour de nombreux prix littéraires, dont le prestigieux Goncourt, Meursault, contre enquête est pourtant un roman difficile à lire et à apprécier de prime abord, ne serait-ce que parce que son héros, qui soliloque sans fin, est tour à tour antipathique, agaçant et de mauvaise foi, et que le lecteur à bien du mal à s'identifier à lui. Tiens tiens, comme un certain Meursault, précisément, cet étranger au monde et aux hommes reconnu coupable de n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère...

 

L'intrigue constitue une deuxième difficulté pour le lecteur, dans la mesure où il ne se passe finalement presque rien, dans ce roman : l'histoire elle-même décrit cette vie perdue à attendre, à espérer une vengeance qui ne viendra que bien trop tard. Dès lors, certains passages peuvent sembler longs et répétitifs, impression encore accentuée par le style de l'auteur, ampoulé, ciselé, parfois si ronflant qu'il en devient irritant, comme s'il se prenait lui-même pour objet de contemplation.

 

Pourtant, au fil des pages, à mesure que le lecteur parvient à reconstituer le passé du narrateur, et qu'il y retrouve certains éléments de la vie ou du caractère de Meursault (une relation complexe avec la mère, un meurtre gratuit, une profonde aversion pour la religion...), une certaine tension s'installe, sans jamais réellement nous emporter, toutefois, d'autant que les nombreuses libertés prises avec le texte de Camus peuvent surprendre et agacer, notamment le fait de confondre volontairement l'auteur avec son personnage, et de faire libérer ce dernier, là où Camus ne laissait planer aucun doute sur son exécution : ces ficelles paraissent un peu faciles.

 

Finalement, on se dit que si l'idée d'exploiter ce "vide" dans le roman de Camus, en donnant un nom et un visage à celui qui n'était que "l'Arabe", est intéressante, le choix d'une posture oblique, confiant la narration à son frère survivant, n'est peut-être pas le meilleur : adopter la même temporalité que Camus, en donnant à voir la version de l'Arabe lui-même, jusqu'au moment du meurtre sur la plage, aurait sans doute moins sonné comme une trahison de l'œuvre originale, car la "contre-enquête" promise par le titre paraît bien loin du monologue décousu et grandiloquent imaginé par Kamel Daoud, qui peine à réellement convaincre son lecteur. 2.5 étoiles

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22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 23:16

Mais pourquoi diable ont-il accepté ce plan désastreux ? Poussés par la curiosité, Emma et Peter DeVonck, un couple de chercheurs, n'ont pas hésité bien longtemps avant d'accepter la mission confiée par la Commission Européenne : vérifier des installations scientifiques financées par une boîte noire dont personne ne connaissait l'existence jusqu'alors.

 

Les voilà donc séparés : lui dans un observatoire perdu sur le Pic du Midi, elle sur une île polynésienne presque inhabitée et perdue au milieu de l'océan. Et avec les ravages du dérèglement climatique, les tempêtes sont de la partie, et viennent opportunément couper toutes les communications avec l'extérieur.

 

D'un côté, Peter, le généticien, se retrouve face à un observatoire où une paisible équipe d'astronomes cohabite avec d'étranges scientifiques censés délivrer des brevets pharmaceutiques sans importance, mais dont les activités réelles semblent bien moins inoffensives. De l'autre, Emma, la paléo-anthropologue, doit faire face à un mystère bien inquiétant : pourquoi tous les habitants de la petite île de Fatu Hiva semblent-ils avoir disparu dans des circonstances terribles ?

 

À mesure qu'ils progressent dans leurs investigations et qu'ils découvrent la terrifiante réalité, Emma et Peter doivent affronter des dangers de plus en plus grands. Mais ils ignorent encore à quel point leur propre vie est menacée, sans parler du sort de l'humanité tout entière, désormais entre leurs mains...

 

 

Depuis une dizaine d'années, et grâce au succès phénoménal de sa trilogie du Mal, Maxime Chattam s'est imposé comme l'un des grands noms du thriller français, aux côtés de son meilleur ennemi Franck Thilliez. Avec La Théorie Gaïa, c'est désormais sur son propre terrain que Chattam tente de battre ce dernier, avec un thriller scientifique aux accents futuristes, ambiance théorie du complot et société victime de ses propres dérives.

 

D'emblée, l'intrigue apparaît un peu déséquilibrée, avec cette alternance régulière de chapitres consacrés les uns à Peter sur le Pic du Midi, les autres à Emma sur Fatu Hiva : la tension narrative, à son comble dans les parties consacrées à cette dernière, retombe lorsqu'on retrouve Peter dans son laboratoire des Pyrénées, où le suspense monte beaucoup plus lentement. C'est dommage, car certains passages montrent un véritable talent pour l'épouvante et le survival, à tel point qu'il est parfois difficile de trouver le sommeil par la suite...

 

L'écriture est toujours aussi simple et efficace, et l'auteur est le maître des retournements de situation, ce qui fait de La Théorie Gaïa un redoutable page-turner, même s'il reste globalement bien en-dessous de Maléfices, par exemple.

 

En ce qui concerne les personnages, ils sont plutôt intéressants dans l'ensemble, et les héros se montrent assez attachants, même si le côté "Wonder Woman" d'Emma, dans les derniers chapitres, se révèle lassant et peu crédible. Mais les personnages secondaires, pour la plupart, ne sont qu'ébauchés, puisque Chattam se concentre avant tout sur l'action, et certains sont franchement stéréotypés, amenant des rebondissements hyper prévisibles et dignes d'un mauvais James Bond, avec trahisons convenues et coups de théâtre en cascade.

 

Et si l'idée à l'origine du roman est intéressante et plutôt bien exploitée, il faut bien avouer que, malheureusement, le dénouement est fort décevant, attendu, tiré par les cheveux, et sans finesse. Chattam nous avait habitués à bien mieux, et l'on espère qu'il ne s'agit là que d'une légère baisse de régime. 2 étoiles

 

 

Découvrez aussi, du même auteur : L'âme du mal, In Tenebris  et Maléfices.

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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 22:34

1500. Au cœur d'une forêt allemande, une jeune femme court à perdre haleine, son bébé dans les bras. La belle Eva, pourchassée par des lansquenets, et sur le point d'être arrêtée pour sorcellerie. Avant d'être rattrapée, elle a tout juste le temps de déposer son enfant dans une église. Conduite devant un tribunal qui l'a déjà condamnée d'avance, elle sait que son procès n'aura qu'une issue : le bûcher.

 

1515. La jeune Margarete, surnommée Gretchen, mène une vie paisible auprès de sa famille, jusqu'au jour où ses parents décident de la donner en mariage à un jeune homme qu'elle n'apprécie pas. Devant l'entêtement de la jeune fille qui, en plus de savoir lire et écrire, rêve de devenir l'assistante de Freia, la sage-femme du village, le curé tranche : Gretchen est autorisée à rester célibataire, et à s'installer chez son amie pour y apprendre le métier. Mais son frère, déçu par son attitude, lui révèle au cours d'une dispute qu'elle est une enfant trouvée.

 

Alors que la peste commence à s'abattre sur la région, Gretchen n'a plus qu'une seule idée en tête : retrouver ses vrais parents. Et sa quête, semée d'embûches et d'obstacles, la conduira à croiser le chemin de plusieurs personnages à mi-chemin entre Histoire et légende : Lucas Cranach, Martin Luther, sans parler du mystérieux - et séduisant - Docteur Faust...

 

 

Placer un roman historique sous le patronage du Diable, il fallait oser. Jean-Pierre Bours s'en sort plutôt bien, lui qui donne au Malin le soin de nous narrer cet étrange récit où Histoire et fiction s'entremêlent. Rigoureusement construit, son roman alterne chapitres consacrés au procès d'Eva, la mère, et chapitres centrés sur les aventures de Gretchen, la fille, à quinze ans d'écart, deux femmes fortes, belles, fières, insoumises, que les hommes et la société tentent d'assujettir.

 

D'entrée de jeu, ce narrateur un peu particulier nous entraîne au cœur d'une période trouble, un moment charnière de l'Histoire, qui n'est plus tout à fait le Moyen-Âge mais pas encore la Renaissance, un moment où l'Inquisition brûle encore par centaines les femmes un peu trop indépendantes en les accusant de sorcellerie, où la Peste décime les populations, où les abus de la papauté, et en particulier le trafic d'indulgences, révoltent certains moines qui se mettent à critiquer ouvertement l'Eglise...

 

Et il faut l'avouer, l'intrigue est plutôt bien bâtie, et chaque chapitre relance l'intérêt du lecteur, même si les personnages, et en particulier les deux héroïnes, ne sont pas des plus attachants. En effet, ces deux femmes sont un peu trop parfaites pour être crédibles : intelligentes, cultivées, pures, autonomes, féministes, généreuses, d'une beauté telle que, bien malgré elles, tous les hommes tombent irrésistiblement sous leur charme... Aucun défaut, si ce n'est une pointe d'orgueil de temps en temps. Difficile, dans ces conditions, de s'identifier à ces deux "saintes" dont la vertu n'est jamais bafouée,  même dans les instants les plus critiques.

 

Les personnages secondaires ne connaissent, en revanche, pas tous le même traitement : certains sont franchement caricaturaux (le soudard qui ne pense qu'au combat, à la boisson et au viol, la jeune courtisane au grand cœur qui sombre malgré elle dans la prostitution, le geôlier brutal et pervers...), d'autres, et en particulier les personnages "historiques" sont mieux lotis, mais trop brièvement évoqués, comme Luther ou Cranach : ils sont d'ailleurs davantage évoqués pour ancrer le récit dans le temps et montrer que l'auteur s'est documenté avant d'écrire, que pour faire réellement avancer l'intrigue.

 

Le style est fluide, soigné sans être emprunté, mais parfois émaillé d'anachronismes surprenants, comme l'expression "laisser tomber" (au sens moderne du terme), un peu saugrenue dans la bouche d'une jeune fille vivant au XVIe siècle. De plus, certains dialogues sonnent faux, et l'on a parfois davantage l'impression d'assister à un cours d'Histoire sur la Réforme ou l'art au début de la Renaissance que de lire un roman : l'auteur n'a visiblement pas réussi à intégrer naturellement à son ouvrage toutes ses connaissances, et les ressert de façon un peu artificielle. Soulignons enfin le fait que la narration a tendance à s'éparpiller autour d'intrigues secondaires qui ne sont finalement pas développées et parasitent l'histoire principale au lieu de l'enrichir.

 

En somme, un roman intéressant, fort documenté, bien mené dans l'ensemble, mais un peu scolaire et manichéen, si bien qu'on a du mal, finalement, à vraiment se laisser prendre par l'histoire, d'autant que le dénouement, qui relie enfin l'intrigue au célèbre mythe popularisé par Goethe, nous laisse sur notre faim.  3 étoiles

 

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération "Masse Critique", menée par Babelio et HC Editions.

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29 octobre 2014 3 29 /10 /octobre /2014 21:43

Quelque part dans l'océan Pacifique, un avion affrété par l'ONU effectue un amerrissage forcé près d'une île déserte. À son bord, des bûcherons, des travailleurs forestiers, des sages-femmes et des infirmières, pour la plupart Suédois ou Finlandais.

 

Une fois les premiers moments d'inquiétude passés, les naufragés découvrent leur nouveau cadre de vie : une plage de sable fin bordée de cocotiers, un climat bien éloigné des rigueurs de l'hiver scandinave, une nourriture abondante... Finalement, cette île ressemble bien à un paradis sur Terre.

 

Et cela vaut mieux, car nos robinsons en herbe n'ont aucun moyen d'appeler les secours ni de signaler leur position. L'espoir d'être secourus rapidement s'évanouissant de jour en jour, les naufragés doivent s'organiser pour ne pas sombrer dans l'anarchie la plus totale.

 

Chacun reprend vite ses petites habitudes et fait profiter la communauté de ses compétences : les bûcherons abattent des palmiers pour construire des abris, les Finlandais se mettent à distiller de l'alcool de coco et ouvrent un "Café de la jungle", les infirmières suédoises ouvrent un planning familial...

 

Les semaines passent, les liens se tissent entre les rescapés, et malgré quelques tensions passagères, la vie sur l'île semble bien douce à certains, qui commencent à se demander s'ils ne préfèreraient pas rester pour toujours sur cette plage paradisiaque, plutôt que de rentrer chez eux, quitte à devoir pour cela entraver les efforts de leurs compagnons qui cherchent à prévenir les secours...

 

 

 

 

Un roman d'Arto Paasilinna est toujours la promesse d'un bon moment de lecture : le maître finlandais de l'humour a l'art de concocter des intrigues plaisantes, légères et qui donnent le sourire.

 

Prisonniers du paradis se montre à la hauteur des autres œuvres du maître finlandais, pour qui rien n'est jamais grave ni sérieux, même pas un crash d'avion en plein milieu du Pacifique, sur une île déserte recouverte d'une jungle épaisse. Dès les premières pages, les inquiétudes du lecteur sont dissipées : les passagers et l'équipage sont tous indemnes, l'île se révèle finalement assez accueillante, et les rescapés trouvent rapidement un moyen de s'approvisionner en eau et en nourriture. L'enjeu de ce roman n'est donc pas la survie des personnages, qui n'est jamais envisagée sous un angle dramatique, mais bien la mise en place d'une micro-société utopique, et tous les problèmes qu'elle engendre : avec des naufragés de trois nationalités différentes, comment régler les différends linguistiques liés à l'adoption d'une langue commune sans heurter les sensibilités nationales ? Comment répartir équitablement travail et nourriture entre les membres de la communauté ? Comment structurer les échanges entre rescapés ? Comment sanctionner les comportements irrespectueux ou dangereux ? Quelle forme de gouvernement choisir ?

 

Bien entendu, ces questions sont traitées avec humour et légèreté, et l'auteur s'amuse à émailler son récit de scènes loufoques et saugrenues, comme le débat sur la pose massive de stérilets aux naufragées (eh oui, vingt-six femmes pour vingt-huit hommes et tant de possibilités...), les affrontements avec des singes facétieux ou encore la découverte de la distillerie sauvage installée dans la jungle, qui sert de prétexte pour railler la propension des Finlandais à s'enivrer.

 

Certes, le style, simple et fluide, est peu travaillé, les personnages assez peu consistants (à l'exception du narrateur, dont l'auto-dérision désopilante et la misogynie un peu archaïque font sourire plus d'une fois) et l'intrigue peu haletante, puisque tout est donné d'emblée en quatrième de couverture, mais ces "défauts" ne gâchent en rien le plaisir de la lecture, signe incontestable du talent de Paasilinna : ce conte philosophique est plus profond qu'il n'y paraît, puisqu'il aborde tout de même de vraies questions sur l'utopie, le socialisme et l'opposition nature/culture. Et même si le dénouement, lui aussi expédié avec une certaine désinvolture, nous laisse un peu sur notre faim, ce roman est un petit bijou déjanté comme sait si bien les façonner l'auteur finlandais. Un seul vrai regret : que ce livre soit si court !  3.5 étoiles

 

 

Découvrez aussi, du même auteur, Le Lièvre de Vatanen

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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 21:27

Nantes, 1793. La Terreur est à son apogée. La petite Lucile, douze ans, vient d'assister, impuissante, à son premier "mariage républicain" : ses parents, Clotilde et Théosime de Neyrac, ont été arrêtés, enchaînés, et jetés nus dans la Loire, devant une foule de badauds avides de revanche sur les nobles. Lucile n'a pu voir toute la scène, mais elle a repéré dans la foule celui qu'elle tient pour responsable de leur mort, un certain Préville. Désormais, et malgré son jeune âge, elle n'a plus qu'une idée en tête : se venger.

 

Mais pour l'instant, Lucile est seule et sans repère : pour la première fois de sa vie, elle n'a plus ses parents pour la guider et la protéger. Le manoir familial, pillé et incendié, ne peut lui servir de refuge, et les anciens métayers au service de ses parents refusent de lui venir en aide par craintes de représailles.

 

Isolée, abandonnée de tous, menacée de connaître le même sort que ses parents si jamais le comité révolutionnaire la retrouve, la jeune fille élevée dans le luxe et la soie doit apprendre à se débrouiller pour survivre, à ne faire confiance à personne, à se cacher sans cesse pour ne pas être arrêtée.

 

Trois ans plus tard, alors la Terreur n'est déjà plus qu'un lointain souvenir, nous retrouvons Lucile, devenue une fière adolescente, toujours animée du feu de la vengeance. La voilà membre d'une petite troupe de voleurs, vivant de maraudes et de rapines. Le temps a passé, Nantes a oublié les jours sombres de son histoire, mais Lucile, elle, n'a rien perdu du feu qui l'anime, et est plus que jamais déterminée à retrouver Préville pour lui faire payer son crime...

 

 

À regarder la couverture, la collection, le titre, on s'attend à un énième roman de terroir, à l'intrigue facile, au style monotone, aux personnages convenus. Pourtant, dès les premières lignes, l'auteur nous plonge en pleine Terreur, au cœur d'une foule dense de badauds, mus par de bas instincts et venus assister à l'exécution massive de nobles dans ce qu'on a surnommé la "baignoire de Nantes".

 

D'entrée de jeu, la plume de l'auteur, incroyablement ciselée, emporte le lecteur par une écriture volontairement désuète et ampoulée, se plaisant à distiller de nombreux termes surannés et à accumuler les figures de style à la limite de la préciosité. Pourtant, au fil des pages, ce style, vivifiant et original au départ, devient pesant, artificiel, amphigourique, et flirte carrément, parfois, avec la cuistrerie. Autant dire que ce qui intriguait le lecteur dans les premières pages devient prodigieusement agaçant à mesure que l'histoire progresse et que l'auteur nous perd dans des phrases excessivement alambiquées et au lexique nébuleux, ce qui parasite la lecture.

 

À cette écriture très (trop ?) travaillée s'ajoute un formidable travail de documentation de la part de l'auteur, qui rend à merveille, il est vrai, l'atmosphère nantaise en cette fin de XVIIIe siècle, même si l'on peut déplorer le fait que l'arrière-plan historique ne serve finalement que de prétexte à une histoire de vengeance relativement banale et attendue : on en apprend bien peu, trop peu, sur les noyades de Nantes, la Terreur, le tristement célèbre Carrier (à peine évoqué)...

 

De plus, l'intrigue est relativement linéaire, les dialogues ne servent parfois à rien, et l'auteur semble avoir un goût certain pour le deus ex machina et les hasards providentiels, tant certains rebondissements paraissent faciles, sans parler du dénouement, tiré par les cheveux et très elliptique, comme pour mieux laisser planer le mystère et nous faire espérer une suite à ce roman qui penche un peu trop vers le conte de fées pour être honnête.

 

Enfin, le traitement des personnages est assez inégal : l'héroïne est paradoxalement assez peu attachante, et son comportement pas toujours sensé. Parmi les personnages secondaires, certains sont presque caricaturaux (la maquerelle repentie, le fils indigne, la prostituée au grand cœur...) et d'autres sont à peine ébauchés, comme Préville, qui reste finalement un être bien opaque dont on peine à saisir le caractère.

 

En somme, voici un ouvrage surprenant, au style en complet décalage avec les traditionnels romans de terroir, et qui a le mérite de sortir des sentiers battus et d'apporter un peu d'exigence littéraire dans un domaine sinistré par la médiocrité, mais qui peine à convaincre, tant la patte de l'auteur se ressent à chaque ligne : Nathalie de Broc semble avoir oublié que, pour écrire un vrai bon roman, il faut aussi laisser au lecteur la liberté de s'y projeter, et la possibilité de se l'approprier. 2 étoiles

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération "Masse Critique". Merci à Babelio et aux éditions Presses de la Cité.

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