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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 11:38

Début du XIIe siècle, à Kingsbridge, en Angleterre. Un homme est pendu devant la foule, pour un crime qu'il n'a pas commis. Sa compagne, une jeune femme brune aux yeux d'or, égorge un coq et lance une malédiction sur les trois hommes qui ont permis cette exécution : un prêtre, un moine et un noble. Cette sage médiévale est l'histoire de l'accomplissement de cette malédiction, qui s'abat sur ses victimes désignées en même temps que s'élève, au fil des pages, la construction de la cathédrale de Kingsbridge, autour de laquelle se nouent toutes les passions : on y rencontre un prieur profondément bon et déterminé à relever son prieuré de la débauche dans laquelle il était tombé, un maître bâtisseur idéaliste, rêvant de nourrir sa famille et de construire la plus belle des cathédrales, une jeune noble désargentée, ayant perdu son titre, sa fortune, son père et son honneur, qui tente de se faire une place dans la bourgeoisie de la ville, malgré les assauts incessants de ses nombreux prétendants, un apprenti maçon talentueux, sensible et intelligent, épris de l'inaccessible Aliéna, un évêque perfide et ambitieux, prêt à tout pour empêcher la construction de la cathédrale, un comte violent, sanguinaire, lui aussi amoureux d'Aliéna, mais rongé par la haine et déterminé à lui nuire le plus possible... Tous ces personnages, et bien d'autres encore, se croisent sur fond de guerre civile au sommet de l'Etat, chaque camp encourageant son héritier au trône, ce qui entraîne bien des morts inutiles et des retards incessants dans la construction de la cathédrale. Alors, le prieur Philip, face à la haine que lui vouent l'évêque Waleran et le comte William Hamleigh, et ne pouvant compter sur nul soutien de la part du roi, trop fragilisé dans ses positions, parviendra-t-il à faire bâtir sa cathédrale, et à faire triompher la foi, l'amour et la bonté sur la haine, la violence, la cupidité et la bêtise humaine ?

 

Jamais le Moyen-Âge n'a été aussi passionnant. Grâce à un roman-fleuve extrêmement bien documenté, Ken Follet nous fait revivre l'Angleterre du XIIe siècle, avec ses famines, ses guerres civiles, ses constructions, nous montrant également les prémices du style gothique grâce aux nombreuses descriptions architecturales qui enrichissent le roman tout en servant l'intrigue. L'ensemble est très agréable à lire, sans longueurs ni redites, avec un style simple mais jamais simpliste, assez fluide et pour une fois bien rendu par la traduction (même si l'on piliers.jpgsourit devant la coquille doublée d'un bel anachronisme du terme "fleurtaient"). Alors certes, le tout est empreint d'une bonne dose de manichéisme qui pourrait agacer certains lecteurs, mais même si les personnages sont clairement définis et constamment opposés, ils sont si attachants ou au contraire si méprisables qu'on se laisse aisément gagner à cette vision des choses. Les épisodes, relativement brefs, sont peut-être en grande partie prévisibles, avec le recul, mais ils sont si bien amenés et si bien écrits qu'on oublie leur caractère convenu, et qu'on se laisse emporter dans la folie des rebondissements et des coups de théâtre en cascade : complots, ruses, trahisons, intrigues diverses et variées et autres scènes de cruauté physique ou psychologique. Tous les personnages sont abondamment décrits et mis en scène, permettant au lecteur de se faire une vision d'ensemble des caractères et motivations de chacun, tout en s'attachant au trois héros potentiels du roman : le prieur Philip, la jeune et belle Aliéna, et le petit Jack si doué pour la sculpture, qui rêve d'être un jour maître bâtisseur comme son beau-père Tom, qui lui a tout appris. Un véritable chef-d'oeuvre, qui montre que succès commercial n'est pas nécessairement signe de médiocrité littéraire. Malgré ses 1050 pages, on se prend à ressentir une certaine nostalgie en refermant la dernière page de ce roman, comme si l'on quittait à regret ces héros qui nous on fait rêver et trembler. Ceux qui reprochent à ce roman, construit en parallèle sur l'édification de la cathédrale et sur l'histoire d'amour, complexe et sans cesse contrariée, de Jack et Aliéna, sa mièvrerie ou ses clichés, ont véritablement perdu leur capacité d'émerveillement devant une histoire si bien construite, où les intrigues (au propre comme au figuré) se mêlent en permanence pour mieux perdre le lecteur dans le dédale des coups bas et trahisons multiples. Captivant, poignant, magnifique, les termes de manquent pas pour décrire cette oeuvre magistrale, qui reste, sans jeu de mots, l'un des piliers du genre.

4 étoiles

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25 novembre 2010 4 25 /11 /novembre /2010 14:00

Mattia et Alice sont deux enfants, deux adolescents, deux adultes comme les autres, à ceci près qu'ils cachent une profonde blessure : Mattia, encore enfant, a abandonné dans un parc sa soeur jumelle, Michela, attardée mentale, et la petite fille n'a jamais été retrouvée. Depuis, Mattia tente de faire face à la culpabilité qui le ronge en se mutilant mains et bras, s'infligeant en permanence coupures, entailles et brûlures, comme s'il tentait de devenir extérieurement l'écorché vif qu'il est à l'intérieur... Alice n'a pas tant à expier, mais sous ses airs de jeune fille discrète et petite bourgeoise, elle cache la cicatrice d'un grave accident de ski, qui lui a presque entièrement fait perdre l'usage d'une de ses jambes. Cette boiterie, qu'elle refuse d'accepter, l'a amenée à tenter de marquer son corps, de le contrôler, notamment en refusant d'absorber pratiquement toute nourriture, basculant peu à peu dans un comportement dangereux que ses parents ne semblent même pas remarquer. Mattia et Alice grandissent séparément, puis se rencontrent au lycée, où chacun d'eux, marginalisé, rejeté, moqué, découvre la présence rassurante de l'autre. Ils se lient d'amitié et tentent jour après jour de se construire un vie, malgré le mal qui les ronge : lui, se réfugiant dans les maths, auprès des nombres qui l'apaisent et le réconforte, elle, mettant de la distance entre son corps et le monde par l'intermédiaire d'un appareil photo. Mattia et Alice vont se rapprocher, se séparer, s'oublier, avant de se frôler de nouveau, sans comprendre ce que bien des gens avaient perçu beaucoup plus tôt : à l'instar des nombres premiers jumeaux, ils sont inexorablement liés à jamais, unis par une destinée unique...

 

Un roman qui s'attaquerait aux diverses formes de mal-être chez les adolescents et jeunes adultes sans voyeurisme ni clichés ? On n'ose y croire en ouvrant celui-ci, et pourtant, il semble que pour une fois, ce soit bien le cas : Paolo Giordano n'est pas Amélie Nothomb, et lorsqu'il s'attaque à des sujets aussi graves que le handicap, qu'il soit physique, mental ou psychologique, à l'automutilation et à l'anorexie, il le fait avec pudeur et finesse, même si le lecteur ne peut s'empêcher, au fil du roman, de se trouver mal à l'aise devant une souffrance exprimée si brutalement, et de chercher en vain à faire réagir solitude.jpgles héros, pour les empêcher de courir à leur perte. Alors bien sûr, il y aura toujours des gens pour critiquer ces héros si fragiles et si imparfaits, pour les trouver morbides, narcissiques et égoïstes. Ceux-là ne savent peut-être pas ce qu'est le mal-être adolescent, cette souffrance qui s'empare inlassablement d'un être et l'empêche de vivre, l'étouffant sous son poids mortifère. Que ces lecteurs-là passent leur chemin, ils ne sont pas à même de saisir le propos du livre. La destinée de nos deux héros est éminemment tragique, comme on le constate avec les deux scènes d'ouverture du roman, qui relatent le "traumatisme originel" : l'abandon de Michela d'une part, l'accident de ski de l'autre. Et pourtant, malgré cette terrible fatalité qui semble peser sur eux, le lecteur se prend à vouloir les aider, à vouloir les voir se soutenir et se renforcer mutuellement, mais il les regarde peu à peu sombrer, se rattachant comme à une dernière branche à leur passion respective, maths d'un côté, photo de l'autre, comme deux mondes hermétiques et irréconciliables, illustrant cette incompatibilité fondamentale de caractères que l'on décèle progressivement entre les deux héros. L'écriture est extrêmement sensible, juste, fine, traduisant à merveille cette souffrance à fleur de peau que l'on perçoit chez les personnages. Chaque chapitre condense une scène, une situation particulière, exposée simplement, sans fioritures, comme pour mieux laisser l'émotion s'exprimer, page après page. Ce roman n'est certes pas un livre dont on sort revigoré, vivifié, conforté dans un optimisme débordant, mais c'est une lecture qui demeure bouleversante à bien des égards, marquant pour longtemps l'esprit du lecteur encore sous le choc des mots abrupts du dénouement.     3,5 étoiles

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 14:10

Il y a quelque chose d'étrange dans les forêts d'Oregon. C'est d'abord le cadavre d'un garde-forestier que l'on retrouve, présentant sur la nuque une étrange marque de morsure, comme celle d'une araignée géante, ce que confirme la concentration de venin d'arachnide dans son sang, suffisante pour tuer un cheval. Au même moment, plusieurs maris signalent successivement la disparition de leur femme pendant la nuit, dans des conditions pour le moins mystérieuses : aucune trace d'effraction, comme si elles étaient parties de leur propre chef, ni de lutte, comme si elles avaient suivi volontairement un éventuel ravisseur, les femmes disparaissent sans emporter le moindre effet personnel, même pas leurs papiers, pendant que leur mari se trouve plongé dans un sommeil un peu trop profond pour être tout à fait naturel. Ces deux affaires semblent n'avoir aucun lien entre elles, jusqu'à ce qu'on retrouve le corps d'une de ces femmes, nue, tondue, entièrement vidée de son sang et de ses organes, emprisonnée dans un cocon à taille humaine fait de soie d'araignée naturelle, et, surtout, présentant une expression de terreur intense sur le visage, exactement la même que celle du garde-forestier retrouvé dans une clairière infestée de veuves noires, qui sont parmi les araignées les plus dangereuses pour l'homme. Alors, qui se cache derrière ce qui semble se profiler comme une série de meurtres, cette mise en scène macabre, effrayante, cette fascination étrange pour les arachnides ? Joshua Brolin, ancien inspecteur de police, spécialiste du profilage et s'étant reconverti en détective privé suite à la mort de sa compagne lors d'une de ses enquêtes, et Annabel O'Donnel, inspectrice du NYPD, viennent apporter l'enquête à Lloyd Meats, inspecteur vieillissant mais extrêmement réputé. Tous trois sont fermement résolus à arrêter ce criminel, quel qu'il soit, afin que la macabre série ne s'allonge pas...

 

Encore un Français qui s'essaie au polar américain, pense-t-on dès les premières pages, en découvrant les personnages et le lieu de l'action. Encore un émule d'Harlan Coben et de Patricia Cornwell, qui va nous bassiner avec ses connaissances sur les méthodes d'investigation à l'américaine - entendez ultra sophistiquées - et sur les sciences médico-légales, dont aucun détail morbide ne nous sera épargné (la scène d'ouverture du roman, sur une table d'autopsie, est digne d'un film d'horreur). Pourtant, Maxime Chattam parvient à éviter ces deux écueils, et se concentre sur l'enquête criminelle menée à l'ancienne, avec visite sur les lieux du crime, témoignages, interrogatoire des suspects, recherches d'indices et de recoupements... Le choix des personnages est plutôt judicieux, si l'on admet qu'un détective privé et qu'une inspectrice du malefices.jpgNYPD s'incrustent dans une enquête qui a priori ne les concerne absolument pas. Admettons également, même si cela paraît plus difficile à croire encore, que le propre frère d'une des victimes, inspecteur de police, soit chargé de l'enquête. Admettons enfin que Chattam écrive par moments une langue incorrecte ("des fois", "de suite"...). Une fois tout cela accepté et entériné par le lecteur, reste une intrigue vraiment originale, rigoureusement construite, s'appuyant sur de multiples rebondissements, bien amenés par les nombreuses fausses pistes sur lesquelles l'auteur s'amuse à nous balader, créant un dénouement à tiroirs parfaitement maîtrisé. Le style est simple et concis, mais pour une fois, il n'y a pas matière à le lui reprocher, tant le roman se révèle finalement agréable à lire, extrêmement prenant, voire palpitant. Il ne reste plus au lecteur qu'à ne pas être arachnophobe (sinon, gare aux sueurs froides, car il est tout de même question de ces charmantes petites bêtes pendant près de six cents pages !) pour se plonger dans la lecture plaisante de ce roman parfois à la limite du gore, mais reposant sur des personnages attachants, présentant chacun une faille personnelle, plus ou moins bien dissimulée, et aux motivations complexes, mais surtout sur de solides connaissances de criminologie et de médecine légale, qui ne sont pourtant distillées qu'avec parcimonie, pour ne pas étouffer le lecteur. Une dernière précision toutefois : même si ce roman est censé être la conclusion d'une trilogie, il se suffit parfaitement à lui-même, tant il est savamment construit.  Enfin une bonne surprise dans le genre policier français, il était temps (et qu'on ne me parle pas de Thilliez ou de Bauwen !).      3,5 étoiles

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 17:48

Majordome zélé au service d'un Américain parvenu, servant dans l'une des plus belles et des plus huppées demeures anglaises, Darlington Hall, Mr Stevens entreprend un voyage d'agrément en voiture, sur l'invitation de son employeur. Il en profite pour aller rendre visite à une de ses anciennes collègues, Miss Kenton, devenue entre-temps Mrs Benn. Celle-ci, dotée d'une très forte personnalité, a pendant longtemps travaillé aux côtés de Stevens, et leurs rapports ont toujours été à la fois très professionnels, et en même temps passionnés, bien qu'ils n'aient jamais fait ni l'un ni l'autre l'effort de concrétiser cet amour naissant. Lors de ce voyage, qui semble une ultime tentative inavouée pour reconquérir Miss Kenton, qu'il croit mal mariée, Stevens se remémore ses longues années de service sous les ordres de son ancien maître, Lord Darlington. Les souvenirs et le recul aidant, il découvre peu à peu que non seulement il a consacré sa vie, aux dépens de son épanouissement personnel, à tenter de faire montre de la qualité suprême des majordomes, la dignité (notion à laquelle il consacre plusieurs pages, comme si elle constituait son seul repère), mais aussi que ce Lord Darligton auquel il était attaché par une loyauté et une admiration sans limites n'était pas aussi parfait qu'il le semblait au premier abord : ses positions lors de l'entre-deux guerres, lors de la remilitarisation de l'Allemagne suite au traité de Versailles, sont maintenant vues d'un oeil réprobateur, ses détracteurs lui reprochant d'avoir favorisé la montée au pouvoir d'Hitler, alors qu'il tentait avant tout de maintenir une paix de plus en plus incertaine dans l'Europe des années 30. Amours manquées, maître à l'attitude critiquable, Stevens réalise qu'il est sans doute passé à côté de sa vie, demeurant seul, sans enfants, et n'ayant plus à contempler, au sens propre comme au figuré, que les vestiges du jour...

 

Quel bonheur que de plonger dans ce roman au style délicieusement suranné, parfois précieux et maniéré, traduisant à merveille la parlure du majordome veillissant et désabusé ! Tout y est exprimé avec justesse, dans un clair-obscur charmant, sans jamais d'analyses définitives, comme si Kazuo Ishiguro choisissait de laisser délibérément à son héros un léger espoir, comme un dernier rayon de soleil, frêle et tremblotant, dans un ciel obscurci. On découvre avec délices les différents aspects de la vie de majordome, les emplois du temps à respecter malgré les imprévus et les incidents de dernière minute, la direction d'une équipe de domestiques, lavestigesdujour.jpg relation privilégiée entre le majordome et son maître, les rapports parfois tendus entre la gouvernante Miss Kenton, personnage complexe s'il en est, et Stevens, qui ne voit pas ce bonheur pourtant si proche de lui, qu'il pourrait saisir s'il le voulait... Tout cela sur fond de montée des périls dans les années de l'entre deux guerres, sujet traité avec finesse, par petites touches successives, à la manière d'un impressionniste, nous épargnant les commentaires et analyses fastidieux qui n'auraient pas leur place dans une telle oeuvre. Le style est admirable, tantôt extrêmement concis, comme pour marquer la pudeur du héros, notamment en ce qui concerne ses rapports (strictement professionnels, pense-t-il) avec Miss Kenton, tantôt tout en longueur et en hyperboles, dès qu'il s'agit d'évoquer le métier de majordome et toutes les obligations qui y sont liées. On s'émerveille à chaque page devant la beauté des réflexions et des phrases, qui coulent doucement, avec une pointe d'accent anglais que l'on ne peut chasser de sa tête, comme si Stevens nous livrait directement ses pensées. Le parallélisme des deux histoires "d'amour" finalement manquées (celle entre Stevens et Miss Kenton, et celle qui unit fidèlement le majordome à son employeur) est saisissant, et pourtant là encore Ishiguro ne porte aucun jugement, ne tire aucune conclusion, nous laissant toute la liberté d'interpréter à notre guise les éléments mis à notre disposition. Un petit bijou de la littérature anglaise contemporaine, au style exceptionnel et aux personnages étonnament bien construits, à (re)découvrir dans la magnifique adaptation cinématographique de James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson (rien que ça !) dans les rôles principaux.      4 étoiles

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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 20:55

Jacob Petrovitch Goliadkine, « conseiller titulaire » au sein d'une administration russe, mène une vie parfaitement banale : vivant à Pétersbourg, avec son domestique Pietrouchka, il aime passionnément Clara Olsoufievna, la fille de son protecteur, qu'il admire au plus haut point. Mais les choses ne tournent pas en sa faveur : soupçonné d'avoir un peu trop profité des faveurs de sa logeuse, il voit sa demande en mariage à Clara rejetée avec fracas et malgré tous ses efforts pour regagner l'estime et la confiance de son protecteur, il ne parvient pas à justifier sa conduite ni à se disculper, et se fait ridiculiser par ses collègues et supérieurs, présents à la réception donnée par Olsoufiï Ivanovitch pour l'anniversaire de sa fille. Désemparé, confus, abasourdi, Goliadkine erre comme une âme en peine dans les rues de la ville, où il croise à plusieurs reprises un étrange individu. Chose encore plus surprenante : l'individu finit par se rendre chez Goliadkine lui-même, suivi de près par notre héros au comble de l'étonnement. Ce n'est qu'arrivé dans le salon de son appartement, en compagnie de l'étrange individu, qu'il découvre leur ressemblance stupéfiante, à se demander s'il n'est pas en train de rêver. Dès lors, tout s'emballe : le double se fait employer dans la même administration que Goliadkine, et s'attire la sympathie de tous, tandis que le malheureux Goliadkine voit tous ses amis et soutiens lui tourner le dos peu à peu, comme si l'autre Goliadkine réussissait partout où lui-même échoue, jusqu'à lui voler sa propre vie...

   

Dans ce roman de jeunesse directement inspiré des Contes d'Hoffmann et des Nouvelles de Gogol, Le Manteau et Le Nez en tête, Dostoïevski montre déjà, malgré l'accueil glacial qui lui fut réservé lors de la parution de son oeuvre, toute l'ampleur de son talent. Avec son improbable héros, obséquieux, narcissique, piètre orateur, abscons, détestable en un mot, Dostoïevski s'essaie au genre fantastique, bien que l'interprétation psychanalytique ne soit absolument pas à double.jpgexclure : le double, Goliadkine le jeune, comme l'appelle malicieusement Dostoïevski, est-il un être de chair et d'os, doté d'une existence réelle et prenant véritablement la place de Goliadkine, ou n'est-il que l'avatar d'un délire de persécution poussé à l'extrême, d'une paranoïa aiguë, accompagnée d'un dédoublement de personnalité ? Rien ne permet de trancher en faveur de l'une ou l'autre de ses hypothèses, et surtout pas l'attitude des autres personnages, qui accueillent à bras ouverts et sans se poser de questions ce nouveau Goliadkine, encore plus flagorneur, plus agaçant et plus horripilant que l'original. Dostoïevski n'est d'ailleurs pas tendre avec son héros, qu'il méprise ouvertement, s'attirant ainsi la sympathie du lecteur : chaque page marque une nouvelle étape dans sa descente aux enfers, et le pauvre Goliadkine se débat chaque fois un peu moins bien s'exprimant de plus en plus mal, devenant incohérent, obscur, incompréhensible, bafouillant, accumulant les maladresses, tant langagières que gestuelles, s'accrochant obstinément à sa formule fétiche « il y a ceci et cela », comme si elle pouvait prendre sens pour un autre que lui-même, alors qu'elle ne fait que contribuer à l'exaspération des autres personnages et du lecteur sans être jamais explicitée par le héros. Le tout est brillamment mené, orchestré par un Dostoïevski qui tire savamment les ficelles, et qui n'a sans doute jamais été aussi proche de Kafka, allant jusqu'à faire sombrer son héros dans la folie, et plus fort encore, jusqu'à la lui faire admettre avec soulagement et reconnaissance envers l'État. Un roman de jeunesse  encore trop méconnu, sans doute le meilleur, avec Le Joueur, pour découvrir l'œuvre immense de ce génie qu'est Dostoïevski.     3,5 étoiles 

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 16:31

Du chef d'oeuvre de Jane Austen, Seth Grahame-Smith a repris l'essentiel : la famille Bennet, ses cinq filles à marier, son père de famille érudit et taciturne, sa mère sotte et bavarde, et ses nouveaux voisins, Mr Bingley et Mr Darcy. L'un est aussi aimable et plaisant que l'autre est hautain et désagréable. Commence alors un joyeux ballet d'intrigues amoureuses : Jane, l'aînée des soeurs Bennet, saura-t-elle amener Mr Bingley à lui avouer son amour, alors que les soeurs de ce dernier semblent tout faire pour les séparer ? Elizabeth changera-t-elle d'opinion quant au sinistre Mr Darcy, qui semble aussi fier et entêté qu'elle et qui prend un malin plaisir à l'aiguillonner de multiples piques ? Les soeurs cadettes Kitty, Lydia et Mary, arrêteront-elles un jour de courir après les officiers pour s'assagir et prendre exemple sur leurs aînées, belles, bonnes et sensées ? L'intrigue principale est donc bien la même, mais l'auteur a choisi de peupler l'Angleterre de meutes de morts-vivants déchaînés, qui ne pensent qu'à se jeter sur les malheureux habitants pour les dévorer. En ces temps troublés, Sa Majesté a donc fait appel à l'élite guerrière de son pays, parmi laquelle on retrouve, évidemment, les cinq soeurs Bennet, formées en Chine par le moine Shaolin Liu. Et voilà qu'entre deux oeillades, deux soupirs échangés, elles pourfendent joyeusement les zombies qui peuplent le Derbyshire, dégainant leur sabre katana et leur mousquet en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Elizabeth est, comme de bien entendu, la mieux formée au combat, la plus aguerrie et la plus dangereuse, mais aussi la plus tourmentée par ses sentiments à l'égard de Darcy, qui évoluent de jour en jour, et par les troupes d'innommables qui ne cessent d'augmenter dans la région, attirés par toute cette noblesse à la cervelle juteuse...

 

Autant le dire tout de suite, cetteparodie grand-guignolesque du chef-d'oeuvre de Jane Austen n'est rien en comparaison de son illustre modèle. Tout le problème réside en ce que l'auteur contemporain n'a pas voulu sacrifier le texte original (ce qui lui épargnait en outre d'avoir à réécrire une intrigue si bien menée), et a donc choisi d'insérer çà et là, lorsque l'occasion s'en présentait, quelques allusions aux zombies ou à l'entraînement aux arts martiaux de ses héroïnes. Hélas, faute d'avoir choisi entre le respect du texte original et la parodie assumée, le livre perd en intérêt de page en page : le style de Jane Austen est certes préservé, mais les passages de combatorgueil-prejuges.jpgcontre les morts-vivants, ou les remarques des héroïnes sur les innommables apparaissent dès lors complètement déplacés, et tout le côté parodique du texte nouveau, réduit à la portion congrue, est complètement absorbé par le texte original, mieux écrit et bien plus convaincant. Pourtant, l'idée de départ était plutôt bonne, et à moins que l'on ne voue à Jane Austen un culte absolument démesuré, elle pouvait faire sourire : mettre les soeurs Bennet aux prises avec des hordes de zombies, en plus de leurs déboires amoureux, semblait audacieux, intéressant, et même plaisant, pour les amoureux du genre. Mais hélas, elle est si mal exploitée que les interventions de Seth Grahame-Smith en deviennent risibles et parfois franchement agaçantes, tant elles sont mal reliées au reste du texte et semblent surgies de nulle part, ne respectant ni le style de Jane Austen, ni le contexte historique et social de l'oeuvre : on pouvait, à la rigueur, accepter de voir des meutes de morts-vivants s'en prendre à l'Angleterre, mais de là à faire avaler au lecteur que les filles Bennet aient été formées aux arts martiaux par un maître Shaolin, allant jusqu'à se faire construire un dojo dans leur modeste maison, cela en devient ridicule. A tel point que Mr Bennet, personnage au caractère intéressant et aux remarques si savoureuses dans la version originale, passe son temps, au lieu d'étudier sagement dans sa bibliothèque, à astiquer son mousquet, et que l'héroïne, Elizabeth, sacrifie toute sa formation intellectuelle, qui faisait justement le bonheur de son père dans la version de Jane Austen, pour faire montre d'une vulgaire maîtrise du combat, ce qui fait pencher de nombreuses scènes plutôt du côté de Kill Bill que des récits de zombies. Tout cela est bien dommage, car l'on en vient à maudire les passages ajoutés ou réécrits, qui dénaturent complètement le propos de Jane Austen, sans rien apporter de subversif ou de drôle, ce qui est tout de même le comble pour un livre qui se donne à lire comme une parodie.       1 étoile

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 22:10

Alain de Monéys ne se doutait pas, en se rendant, par cette belle journée du 16 août 1870, à la foire d'Hautefaye, le village voisin, qu'il finirait hué, lynché, torturé, brûlé vif et même mangé par la foule, et surtout, pout un simple malentendu : en cette année 1870, alors que les troupes françaises sont au plus mal sur le front Est, les esprits s'échauffent facilement, surtout lorsqu'ils croient percevoir, l'alcool et l'ambiance survoltée aidant, quelques paroles de soutien à la Prusse... Et pourtant, Alain tente de se défendre : il n'est pas partisan des Prussiens, au contraire, il part même à la guerre dans quelques jours, alors qu'il aurait pu échanger son numéro avec n'importe quel villageois... Et puis, il a tant contribué aux aménagements du village, il a tant fait pour chacun des habitants... Mais rien n'y fait : dès lors qu'Alain de Monéys, pourtant bienfaiteur du village et apprécié de tous, est livré à la vindicte populaire, ni le curé, ni le maire, ni ses amis ne pourront plus rien pour lui, et ce n'est pourtant pas faute d'essayer, afin de le soustraire à ses bourreaux, avec lesquels il discutait tranquillement quelques minutes auparavant. La foule entière réclame sa mort, sans bien savoir qui elle frappe, qui elle condamne, ni pourquoi, mais chacun, du plus jeune au plus vieux, veut pouvoir ajouter sa part d'outrage envers celui que tous appellent désormais "le Prussien". La guerre est au loin, mais le véritable carnage prend place dans ce petit village de campagne. Dans ce court roman, Teulé a choisi de nous faire partager les quelques heures qui ont suffi pour faire basculer une paisible foire de village en une vraie boucherie, où l'horreur s'amplifie à chaque phrase, écrivant par là l'une des plus sombres pages de l'histoire des campagnes au XIXe siècle.

 

Une fois n'est pas coutume, Teulé décide d'écrire un roman historique pour nous livrer tout autre chose qu'un roman historique : une fine analyse, qui apparaît en filigrane, derrière la fiction, des comportements de la foule, d'une déviance que l'on pourrait appeler "effet de groupe". Car tel est bien son sujet : à travers le martyre de ce pauvre noble de province, livré aux coups et aux estomacs de ses anciens amis et camarades, Teulé nous montre une foule qui bascule peu à peu dans une rage sanguinaire, perdant tout contrôle et même toute dignité. Alain de 2266198467.jpgMonéys incarne à merveille la victime un peu ahurie, tentant maladroitement de se défendre, essayant de rappeler la foule à la raison, secondé par le curé, qui, croyant apaiser les tensions en offrant à la population quelques verres d'alcool, finit d'échauffer les esprits, et le maire du village campe à la perfection le petit bourgeois dépassé par les événements, qui préfère fermer les yeux (et sa porte) sur ce massacre qu'il ne peut plus empêcher, bien content de retourner à son repas dominical. La foule elle-même constitue un personnage à part entière, et si aucune analyse de son comportement, de sa "psychologie", comme on peut le lire ça et là, n'est donnée explicitement, c'est qu'elle est à lire entre les lignes : un commentaire trop explicite du narrateur alourdirait terriblement l'action, et lui ferait adopter une posture de moralisateur qui n'est absolument pas celle qu'il veut prendre. Le style est incisif, la plume acérée, et l'humour noir toujours présent tempère les scènes de carnage décrites par le menu, et surtout vues par les yeux et le corps de la victime elle-même, rappelant l'extraordinaire scène finale du Parfum, de Patrick Suskind : on frémit d'horreur devant tant de cruauté, et en même temps, le tout reste incroyablement ludique, avec des plans du village placés en début de chapitre et illustrant la course-poursuite de la victime et de ses bourreaux, dans une folle danse menée par un narrateur qui s'amuse visiblement de la situation, tant les actes barbares s'accumulent et s'amplifient jusqu'au bûcher final qui vient couronner l'ensemble du roman, et retomber dans un ultime tas de cendres en même temps que la foule prend conscience de son crime. Peut-être pas un chef-d'oeuvre, certes, mais un bon roman, instructif et distrayant, sur les débordements que peut entraîner l'effet de foule, ce qui n'est pas sans évoquer certaines circonstances présentes, preuve que la bêtise humaine n'a pas de limites.    3 étoiles

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 13:42

Qu'est-ce qui différencie réellement nomades et sédentaires ? Les voyageurs peuvent-ils être considérés comme appartenant à l'une ou l'autre de ces deux catégories, ou en forment-ils une à part, régie par ses propres critères ? Et comment définir ces critères ? Qui est vraiment le voyageur ? Quand commence le voyage ? Dès le projet que l'on fait de partir pour tel ou tel pays, dès le départ, dès l'arrivée sur le sol convoité ? Comment appréhender, alors, les minutes ou les heures qui constituent le trajet du point de départ jusqu'à la destination, l'entre-deux ? Quelles traces garder d'un voyage ? Photographies soigneusement choisies ou au contraire multipliées à l'outrance, croquis, poèmes, cartes postales, journaux de bord, essais, romans ? Et comment rendre compte de toutes les expériences multi-sensorielles vécues en voyage ? Comment faire partager ces sons, ces couleurs, ces saveurs, ces impressions, ces textures, ces sensations ? Comment vivre le retour, ou au contraire pourquoi choisir de ne jamais plus s'arrêter de voyager ? A toutes ces questions, et à bien d'autres encore, Michel Onfray choisit d'apporter une réponse qui se veut originale, dans son cours essai sobrement intitulé Théorie du Voyage, et moins sobrement sous-titré "Poétique de la géographie", car il s'aigt bien, aussi et surtout, pour l'auteur, d'évoquer la géographie, souvent associée à l'image d'une mappemonde poussiéreuse parcourue de reliefs et de fosses sous-marines, sous un angle nouveau, par le biais de la poésie, poésie des sons, des mots et des images...

 

Il est certains auteurs dont on se demande s'ils n'écrivent pas mus par une sorte d'étrange masochisme, pour le seul plaisir de se voir décerner des critiques négatives. Michel Onfray en fait partie. Philosophe de bas-étage prétendant vulgariser sa discipline, presque aussi présent sur les plateaux de télévision que son meilleur ennemi Bernard-Henri Lévy, le voilà qui se lance, dans cet ouvrage, dans une théorisation poético-philosophique du voyage, au plus grand détriment de la philosophie et de la poésie, d'ailleurs. Car il ne suffit pas de convoquer (brièvemenvoyage.jpgt, il ne faudrait pas effrayer le lecteur par de trop longues références philosophiques) les présocratiques, Leibniz, Spinoza ou Sartre - qui doivent tous faire des sauts périlleux dans leur tombe, soit dit en passant - pour faire de la philosophie, et il ne suffit pas non plus de juxtaposer de beaux termes, par la forme ou par l'image qu'ils évoquent, ou d'employer d'affreux mots à la limite du néologisme ("quintessencier" et "musiquer", pour ne citer que ces deux-là), ou encore de s'approprier la magnifique formule de Rimbaud, "Je fixais des vertiges" (sans jamais en citer l'auteur, comme si Onfray pouvait être assez génial pour y avoir pensé tout seul) pour faire de la poésie. Ajoutons à cela un goût immodéré pour les énumérations inutiles, et l'on se fera une idée assez précise du style de Michel Onfray dans cet essai : bavard, agaçant, verbeux, futile, pompant, redondant, ampoulé, amphigourique... Les mots me manquent pour qualifier cette écriture irritante au possible, qui n'a d'autre effet que de noyer le lecteur sous des accumulations de phrases nominales sans fin et des déferlantes d'images souvent plus proches du cliché qu'autre chose. Car n'est pas Proust qui veut, ce que Michel Onfray a visiblement oublié en écrivant cet essai : Proust, lui, avait un style extraordinaire, et de grandes idées ; celles de notre pseudo-philosophe, une fois débarrassées de tout leur attirail de mauvaise poésie et de sous-philosophie, pourraient tenir sur une seule feuille de papier. Par pitié, que Michel Onfray se contente de faire éditer cette feuille-là, la prochaine fois, plutôt que d'imposer à ses lecteurs un essai aussi exécrable.              0 étoiles.

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12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 10:33

Dans un Japon passé sous le coup d'un régime totalitaire et fortement militarisé, la population n'a jamais été aussi divisée : les adolescents ont perdu tout respect pour les adultes, et adoptent des comportements ultra-violents qui inquiètent les élites du pays. Pour pallier cette menace intérieure, le gouvernement a mis en place une riposte musclée avec l'instauration du programme nommé "Battle Royale" : chaque année, une classe de troisième est tirée au sort et envoyée dans une petite île du pays, vidée provisoirement de ses habitants, afin de s'y livrer à un combat sans merci. Les règles en sont très strictes : le "jeu" dure 72 heures, au cours desquelles les élèves, munis chacun d'une arme plus ou moins puissante distribuée aléatoirement, doivent s'entre-tuer, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un survivant, déclaré vainqueur et autorisé, du moins officiellement, à retrouver sa famille. Les participants sont en outre pourvus d'un collier équipé d'une bombe, qui se déclenche automatiquement s'il reste plus d'un survivant à la fin du temps imparti, si le participant tente de s'enfuir, ou s'il pénètre dans l'une des zones déclarées "interdites", qui se multiplient au fil des heures afin d'obliger les élèves à sortir de leur cachette et à s'affronter. Alors qu'ils pensaient partir en voyage scolaire, Shuyâ et les autres élèves de sa classe se réveillent dans une école désaffectée, entourés de militaires. Ils ont été sélectionnés pour participer au programme. Au début, tous refusent de croire que l'on va vraiment les obliger à s'entre-tuer, mais lorsque deux de leurs camarades sont tués sous leurs yeux par les soldats, à titre d'exemple, le doute n'est plus permis. Dès lors, l'affrontement peut commencer, et certains s'inquiètent d'autant plus qu'ils ont noté la présence, parmi eux, d'un élève plus âgé et visiblement là pour respecter à la lettre les règles de ce jeu sordide. Tout l'enjeu du roman se retrouve condensé dans les différentes stratégies adoptées par les élèves : vont-ils renoncer à se battre contre leurs propres camarades et amis, ou au contraire, vont-ils se montrer prêts à tout pour survivre , Shuyâ est persuadé que tous vont se ranger à la première option, plus sensée, mais dès sa sortie de l'école, il découvre le corps sans vie d'une élève : le jeu a bel et bien commencé...

 

Version "moderne" de Sa Majesté des mouches, Battle Royale n'est certes pas un roman comme les autres : à la fois roman d'anticipation, roman gore et thriller, il assume et dépasse toutes ces catégories pour constituer une oeuvre unique, haletante, avec une intrigue parfaitement menée sur plus de six cents pages. Car le lecteur, lui aussi, se prend au jeu macabre, compte les morts, puis les survivants, qui se font toujours moins nombreux (comme le signale aimablement une petite note à la fin de chaque chapitre), il prend parti pour un trio improbable de héros, formé de Shuyâ, Noriko, une jeune fille fragile mais pleine de générosité, et Kawada, un garçon énigmatique, solitaire, et qui connaît très bien le fonctionnement du jeu... pour y avoir déjà participé. Ces trois personnages, au caractère complexe, vont tenter l'impossible : s'en sortir vivants ensemble, ce que le règlement interdit normalement. Dès lors qu'ils imaginent ce projet insensé, le lecteur se met à trembler pour eux, car les ennemis sont nombreuxBattle-Royale.jpg, et le moindre mouvement peut se révéler fatal sur cette île remplie d'anciens élèves de troisième devenus des tueurs sanguinaires et sans scrupules. Alors, bien entendu, il faut pouvoir supporter une certaine dose de descriptions gores lorsqu'on s'attaque à ce roman, car l'auteur est fermement décidé à ne rien épargner à son lecteur en matière  de meurtres particulièrement violents, voire morbides ; mais paradoxalement, il n'y a jamais, dans ce roman, de violence gratuite, au contraire : ce déferlement de violence sert le propos de l'auteur, qui place son intrigue dans un Japon dépassé par les comportements extrêmes de sa jeunesse, ce qui n'est pas sans rappeler certaines préoccupations politiques d'aujourd'hui... Le rythme est soutenu tout au long du roman, alternant heureusement scènes d'action à l'issue souvent fatale et dialogues plus calmes qui permettent de mieux cerner les différents personnages (ce qui n'est pas plus mal, car le lecteur non familiarisé avec les romans nippons peut avoir quelques difficultés à retenir de prime abord quarante-deux noms et prénoms japonais...). Certains reprochent au livre de trop s'étendre sur les dialogues qui ralentissent nécessairement l'action, et lui préfèrent donc le film, mais c'est bien plutôt ce dernier qui prend le parti de juxtaposer pratiquement sans interruption les scènes d'action, au détriment des personnages, de la construction de l'intrigue, et donc du spectateur, qui ne peut ni s'identifier aux héros, ni découvrir tout l'enjeu politique mis en place dans le livre, avec ce Japon fasciste en guerre froide avec les États-Unis, qui vit pratiquement coupé du monde et où l'armée semble régner en maître... Les lecteurs peu pressés préféreront donc le livre, ce chef-d'oeuvre de cruauté où le camarade et ami d'hier est l'ennemi d'aujourd'hui.   3,5 étoiles

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7 octobre 2010 4 07 /10 /octobre /2010 13:58

Charlie est une petite fille de sept ans comme les autres, à un léger détail près : elle a le pouvoir d'enflammer, sous le coup de la colère ou de la peur, n'importe quel objet ou être humain à proximité... Ce pouvoir, bien qu'elle n'arrive pas encore à le contrôler, intéresse de très près une agence gouvernementale appelée "La Boîte". Celle-ci est prête à tout pour mettre la main sur la petite fille, afin de pouvoir étudier et mesurer ses facultés exceptionnelles. Pour récupérer la fille, ses agents n'ont pas hésité à torturer et tuer la mère. Andy, son père, s'enfuit alors avec sa fille, décidé à se battre jusqu'au bout pour la protéger, d'autant plus qu'il est rongé par un immense sentiment de culpabilité : il y a quinze ans, il a participé à un programme de "tests" mené par un psychiatre de l'université où il étudiait. Ces tests consistaient simplement en l'injection d'une substance psychotrope proche du LSD, mais bien plus forte. Lors de cette série de tests, où Andy a connu sa femme, divers événements étranges se sont produits : un cobaye est mort, un autre a sombré dans la démence et s'est crevé les yeux... Andy et VIcky, sa future épouse, pensaient en être sortis indemnes, et avec deux cents dollars dans la poche, mais ils ont rapidement découvert qu'il possédaient un nouveau pouvoir : Andy s'est retrouvé doté d'une faculté de manipulation mentale, qu'il appelle "la poussée", mais qui lui donne de terribles migraines, et Vicky pouvait déplacer certains objets à distance, rien que par la pensée. Ces deux pouvoirs, assez mesurés, auraient pu ne pas susciter l'intérêt de "La Boîte", responsable des tests, mais avec l'arrivée de Charlie, tout change : son don de pyrokinésie fascine les cadres et les psychiatres de l'organisation. Désormais, Andy n'a plus que peu de répit avant de voir sa fille transformée en rat de laboratoire entre les mains de savants fous, et s'il veut y échapper, il va lui falloir jouer très serré, car "La Boîte" n'est vraiment pas là pour plaisanter.

 

Stephen King, maître incontesté de la littérature d'épouvante, s'attaque dans ce roman aux complots et manipulations des agences gouvernementales, sur une trame qu'il avait en partie utilisée dans Carrie. Mais cette fois, la victime, Charlie (et la proximité des deux prénoms favorise le rapprochement dans l'esprit du lecteur), n'a plus à se défendre contre ses camarades de lycée, mais contre une organisation aux crédits illimités et aux méthodes peu scrupuleusecharlie.jpgs.  Le rythme est soutenu, les personnages bien campés, y compris et surtout les agents et cadres de "La Boîte", qui sont tous plus mystérieux les uns que les autres : le professeur Wanless, psychiatre qui a réalisé les tests de l'université, terrorisé par les pouvoirs de la petite fille, véritable "bombe à retardement", comme il l'appelle, Cap Hollister, cadre près à tout pour débusquer Charlie et son père, arriviste, arrogant et sans scrupules, et surtout l'énigmatique John Rainbird, indien borgne au visage défiguré, qui assassine froidement, par simple curiosité, guettant dans les yeux des "trépassants" une étincelle qui lui révélerait une fois pour toutes le mystère de la mort. En comparaison, Charlie et son père paraissent plutôt fades, et le lecteur a quelque difficulté à s'attacher à eux. Le style est assez plat, fonctionnel, jamais plus, et parfois agaçant, lorsque l'auteur nous donne à voir les monologues intérieurs de la petite fille, de façon infantile et décousue. Même si l'intrigue est truffée de rebondissements, de complots divers et variés, d'enjeux dissimulés, de trahisons multiples, de scènes mémorables où Charlie met le feu à tout ce qui bouge, l'ensemble reste peu convaincant et pour ainsi dire assez peu intéressant. Stephen King a, semble-t-il, visé un peu trop haut avec ce roman, et reste bien meilleur lorsqu'il se cantonne à son registre d'épouvante-horreur. Mieux vaut donc oublier ce thriller médiocre pour se tourner vers ses chefs-d'oeuvre, Shining, Ça et Jessie en tête.   2 étoiles

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