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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 13:56

Sinouhé, trouvé dans une corbeille lancée dans le Nil, lorsqu'il était encore un nourrisson, a été recueilli et élevé au sein d'une famille de la bonne société thébaine. L'éducation raffinée qu'il y reçoit l'amène tout naturellement à rejoindre la prestigieuse Maison de la Vie de Thèbes, où il apprend brillamment le métier de médecin. A sa sortie de la Maison de la Vie, Sinouhé s'installe à son compte et entreprend de soigner la population thébaine, sans distinction de richesse ou de naissance, simplement par amour de la médecine et par humanité. Mais le hasard veut qu'il rencontre un jour la sublime Nefernefernefer (comme son nom l'indique !), courtisane de son état, qui le séduit d'un seul regard, et pour qui Sinouhé est prêt à toutes les folies, à tous les sacrifices. Alors que cette passion entreprend de le dévorer, il est appelé au chevet du pharaon Amenhotep III pour une trépanation en urgence, ce qui lui permet de rencontrer le fils du pharaon, le futur Akhénaton, ainsi qu'un général énergique et ambitieux, Horemheb. Peu après, suite à un nouveau caprice de Nefernefernefer, Sinouhé se retrouve contraint de vendre toutes ses possessions, maison comprise, espérant par là satisfaire enfin les exigences de la belle courtisane. Mais celle-ci raille le médecin désargenté et lui ferme définitivement sa porte : pauvre, il n'est plus pour elle d'aucun intérêt. Contraint à l'exil pour espérer se refaire une fortune et une réputation, il est convoqué par Horemheb, qui lui confie une mission d'espionnage au Proche-Orient : craignant, à juste titre, l'avènement du futur pharaon, Horemheb est très inquiet pour la politique internationale de l'Egypte, et il charge le jeune médecin de cette mission périlleuse. Celui-ci n'a plus qu'à se mettre en route, en compagnie de Kaptah, son esclave facétieux, sur les chemins hasardeux de Syrie, de Babylonie, et même jusqu'au mystérieux pays des Hittites, dont la puissance grandissante menace de plus en plus les intérêts de l'Egypte au Proche-Orient...

 

Parmi tous les auteurs qui se sont attaqués à l'Egypte ancienne, et notamment au mythe d'Akhenaton, peu ont réussi à créer une véritable oeuvre littéraire, loin des considérations romanesques éculées servant de trame à d'autres auteurs populaires se prenant pour des égyptologues renommés. Mika Waltari parvient à fairesinouhe1.jpg revivre sous nos yeux ébahis cette Egypte du XIVe siècle avant notre ère, jusque dans les moindres détails de sa vie qu otidienne. Par les yeux d'un narrateur désabusé écrivant ses mémoires de médecin, nous plongeons dans cet univers haut en couleurs, où les courtisanes frivoles côtoient des pharaons à l'aura et aux projets démesurés, où toute action accomplie en coulisses peut créer un véritable bouleversement sur la scène internationale, où les ambitions se croisent, où les réputations se font et se défont autour d'une coupe de vin... A la fois quête des origines, roman d'espionnage avant l'heure et roman initiatique, cette oeuvre nous entraîne dans un tourbillon d'intrigues et de complots absolument passionnant. Le style est agréable, proche de la phraséologie égyptienne (ce qui n'est pas toujours très facile à rendre en français), même si Waltari semble particulièrement aimer multiplier les coordinations dans ses phrases, à la limite de l'hyperbate, ce qui rend parfois la lecture un peu difficile, voire pénible, notamment dans le second volume. Mais la variété des aventures et des rebondissements, et les caractères attachants des personnages nous font vite oublier ce léger défaut d'écriture : de Sinouhe2.jpgtous, Kaptah est sans conteste le personnage le plus drôle et le plus sympathique, veule, rompu aux entourloupes du commerce, doté d'une langue agile, voire mordante et d'un bon sens populaire hilarant, tout à fait dans la lignée des valets de Molière ou de Jacques le fataliste. Chaque apparition de l'esclave malicieux est l'occasion d'un grand éclat de rire, et nous rend plus supportable la mélancolie, voire l'aigreur, de Sinouhé, dont on comprend pourtant le dégoût vis-à-vis de l'humanité, étant donné les aventures qu'il traverse au cours de ce roman. Saluons aussi le fait qu'Akhénaton ne soit pas présenté comme un infirme illuminé atteint d'une maladie congénitale, même si, d'un strict point de vue historique, certains faits présentés par l'auteur ont été remis en question par les découvertes de ces dernières années. Waltari signe tout de même ici un très grand roman sur l'Egypte ancienne, accessible à tous, même si le second volume, plus politique que romanesque, risque de décevoir certains lecteurs. On passe un très bon moment, et nul doute qu'après cette lecture, vous trouverez que les romans de Christian Jacq ne sont qu'un "bourdonnement de mouches" à vos oreilles !    3,5 étoiles

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 13:36

"Il était une fois un prince beau comme le jour. Il vivait entre son chien et son cheval à l'orée d'un bois, dans un château aux murs gris et au toit mauve [...]. Il vivait solitaire et cette solitude affligeait ses jeunes ans. Une nuit qu'il passait à flâner dans on parc, alors que la lune, sa douce et souriante compagne (je croyais qu'il était seul) caressait d'un tendre regard (septembre comme du poulet) les sommets des grands arbres agités par une brise tiède et embaumée (merde ! qu'il cause bien), il se prit à penser que la vie est amère quand il n'y a pas de sucre au fond. Une grande résolution s'empara de son coeur : "Partir : (c'est mourir un peu)"." Tels sont les premiers mots de ce conte loufoque qui mêle ingrédients traditionnels du genre (le prince charmant, son fidèle destrier et son acolyte, les princesses, les fées, les grottes magiques, les multiples combats à l'épée, les coffres au trésor...) et éléments tout à fait saugrenus (des scarabées qui parlent, des gnomes qui enlèvent des humains, des sorcières qui font du trafic de sucre...), pour le plus grand plaisir des petits et (surtout) des grands. Joseph, le prince charmant, parviendra-t-il au bout de ses nombreuses quêtes, résoudra-t-il les énigmes qui lui seront proposées, réussira-t-il à épouser une magnifique princesse, comme dans les autres contes ? De péripéties en rebondissements, cette aventure ne sera en tout cas pas pour lui de tout repos...

 

Inauguration du cycle Boris Vian avec cette oeuvre de jeunesse rédigée pour amuser son épouse convalescente. Des décennies avant les scénaristes de Dream Works et autres, Vian avait imaginé ce pastiche de conte de fées, mêlant tous les registres de langage, du plus soutenu au plus ordurier, tous les styles (du calembour à la poésie en passant par une écriture digne de Montaigne, orthographe comprise) et tous les clichés du conte de fées, qu'il réinterprète joyeusement et parodie avec talent. Un livre très court (même présenté avec sa variante et son projet de suite) mais jubilatoire, où chaque phrase se termine dans un grand éclat de riconte.jpgr e de l'auteur et du lecteur. On ne se prend pas au sérieux, et c'est ce qui fait tout le sel de ce conte de fées revisité, où les palefrois parlent et jouent, pour notre plus grand plaisir, à faire l'âne, où les princes charmants et leurs amis sont plus stupides les uns que les autres, où les sortilèges se font et se défont à vitesse grand V, où l'on goûte tout le piquant de la langue française grâce à des jeux de mots en pagaille ("il fut bien heureux et bien aise de rencontrer un limaçon (de cloche) (merle) (un l'enchanteur)", "On a gagné le grelot"...), le tout saupoudré d'un humour caustique permanent. Fous rires garantis (attention aux personnes qui tenteraient de le lire dans les transports en commun). C'est tellement drôle, tellement improbable et tellement bien écrit qu'on aimerait qu'il ne finisse jamais, tant les aventures de Joseph, de son ami Barthélémy et de son palefroi sont passionnantes. et amusantes Une oeuvre de jeunesse certes, mais quelle oeuvre ! Quel talent déjà sensible dans ces lignes ! L'absurde, l'illogisme, la stupidité dans toute sa splendeur ont enfin leur place dans la littérature grâce ce conte à l'égal des plus grands. Quoi qu'il en soit, nul doute qu'avec cette véritable perle d'humour et de cynisme, la convalescence de Mme Vian s'en est trouvée plus agréable.  Au nom de toutes les moyennes personnes qui ont découvert ou découvriront ce conte, merci, M. Vian.    4,5 étoiles

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6 décembre 2010 1 06 /12 /décembre /2010 11:38

Début du XIIe siècle, à Kingsbridge, en Angleterre. Un homme est pendu devant la foule, pour un crime qu'il n'a pas commis. Sa compagne, une jeune femme brune aux yeux d'or, égorge un coq et lance une malédiction sur les trois hommes qui ont permis cette exécution : un prêtre, un moine et un noble. Cette sage médiévale est l'histoire de l'accomplissement de cette malédiction, qui s'abat sur ses victimes désignées en même temps que s'élève, au fil des pages, la construction de la cathédrale de Kingsbridge, autour de laquelle se nouent toutes les passions : on y rencontre un prieur profondément bon et déterminé à relever son prieuré de la débauche dans laquelle il était tombé, un maître bâtisseur idéaliste, rêvant de nourrir sa famille et de construire la plus belle des cathédrales, une jeune noble désargentée, ayant perdu son titre, sa fortune, son père et son honneur, qui tente de se faire une place dans la bourgeoisie de la ville, malgré les assauts incessants de ses nombreux prétendants, un apprenti maçon talentueux, sensible et intelligent, épris de l'inaccessible Aliéna, un évêque perfide et ambitieux, prêt à tout pour empêcher la construction de la cathédrale, un comte violent, sanguinaire, lui aussi amoureux d'Aliéna, mais rongé par la haine et déterminé à lui nuire le plus possible... Tous ces personnages, et bien d'autres encore, se croisent sur fond de guerre civile au sommet de l'Etat, chaque camp encourageant son héritier au trône, ce qui entraîne bien des morts inutiles et des retards incessants dans la construction de la cathédrale. Alors, le prieur Philip, face à la haine que lui vouent l'évêque Waleran et le comte William Hamleigh, et ne pouvant compter sur nul soutien de la part du roi, trop fragilisé dans ses positions, parviendra-t-il à faire bâtir sa cathédrale, et à faire triompher la foi, l'amour et la bonté sur la haine, la violence, la cupidité et la bêtise humaine ?

 

Jamais le Moyen-Âge n'a été aussi passionnant. Grâce à un roman-fleuve extrêmement bien documenté, Ken Follet nous fait revivre l'Angleterre du XIIe siècle, avec ses famines, ses guerres civiles, ses constructions, nous montrant également les prémices du style gothique grâce aux nombreuses descriptions architecturales qui enrichissent le roman tout en servant l'intrigue. L'ensemble est très agréable à lire, sans longueurs ni redites, avec un style simple mais jamais simpliste, assez fluide et pour une fois bien rendu par la traduction (même si l'on piliers.jpgsourit devant la coquille doublée d'un bel anachronisme du terme "fleurtaient"). Alors certes, le tout est empreint d'une bonne dose de manichéisme qui pourrait agacer certains lecteurs, mais même si les personnages sont clairement définis et constamment opposés, ils sont si attachants ou au contraire si méprisables qu'on se laisse aisément gagner à cette vision des choses. Les épisodes, relativement brefs, sont peut-être en grande partie prévisibles, avec le recul, mais ils sont si bien amenés et si bien écrits qu'on oublie leur caractère convenu, et qu'on se laisse emporter dans la folie des rebondissements et des coups de théâtre en cascade : complots, ruses, trahisons, intrigues diverses et variées et autres scènes de cruauté physique ou psychologique. Tous les personnages sont abondamment décrits et mis en scène, permettant au lecteur de se faire une vision d'ensemble des caractères et motivations de chacun, tout en s'attachant au trois héros potentiels du roman : le prieur Philip, la jeune et belle Aliéna, et le petit Jack si doué pour la sculpture, qui rêve d'être un jour maître bâtisseur comme son beau-père Tom, qui lui a tout appris. Un véritable chef-d'oeuvre, qui montre que succès commercial n'est pas nécessairement signe de médiocrité littéraire. Malgré ses 1050 pages, on se prend à ressentir une certaine nostalgie en refermant la dernière page de ce roman, comme si l'on quittait à regret ces héros qui nous on fait rêver et trembler. Ceux qui reprochent à ce roman, construit en parallèle sur l'édification de la cathédrale et sur l'histoire d'amour, complexe et sans cesse contrariée, de Jack et Aliéna, sa mièvrerie ou ses clichés, ont véritablement perdu leur capacité d'émerveillement devant une histoire si bien construite, où les intrigues (au propre comme au figuré) se mêlent en permanence pour mieux perdre le lecteur dans le dédale des coups bas et trahisons multiples. Captivant, poignant, magnifique, les termes de manquent pas pour décrire cette oeuvre magistrale, qui reste, sans jeu de mots, l'un des piliers du genre.

4 étoiles

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25 novembre 2010 4 25 /11 /novembre /2010 14:00

Mattia et Alice sont deux enfants, deux adolescents, deux adultes comme les autres, à ceci près qu'ils cachent une profonde blessure : Mattia, encore enfant, a abandonné dans un parc sa soeur jumelle, Michela, attardée mentale, et la petite fille n'a jamais été retrouvée. Depuis, Mattia tente de faire face à la culpabilité qui le ronge en se mutilant mains et bras, s'infligeant en permanence coupures, entailles et brûlures, comme s'il tentait de devenir extérieurement l'écorché vif qu'il est à l'intérieur... Alice n'a pas tant à expier, mais sous ses airs de jeune fille discrète et petite bourgeoise, elle cache la cicatrice d'un grave accident de ski, qui lui a presque entièrement fait perdre l'usage d'une de ses jambes. Cette boiterie, qu'elle refuse d'accepter, l'a amenée à tenter de marquer son corps, de le contrôler, notamment en refusant d'absorber pratiquement toute nourriture, basculant peu à peu dans un comportement dangereux que ses parents ne semblent même pas remarquer. Mattia et Alice grandissent séparément, puis se rencontrent au lycée, où chacun d'eux, marginalisé, rejeté, moqué, découvre la présence rassurante de l'autre. Ils se lient d'amitié et tentent jour après jour de se construire un vie, malgré le mal qui les ronge : lui, se réfugiant dans les maths, auprès des nombres qui l'apaisent et le réconforte, elle, mettant de la distance entre son corps et le monde par l'intermédiaire d'un appareil photo. Mattia et Alice vont se rapprocher, se séparer, s'oublier, avant de se frôler de nouveau, sans comprendre ce que bien des gens avaient perçu beaucoup plus tôt : à l'instar des nombres premiers jumeaux, ils sont inexorablement liés à jamais, unis par une destinée unique...

 

Un roman qui s'attaquerait aux diverses formes de mal-être chez les adolescents et jeunes adultes sans voyeurisme ni clichés ? On n'ose y croire en ouvrant celui-ci, et pourtant, il semble que pour une fois, ce soit bien le cas : Paolo Giordano n'est pas Amélie Nothomb, et lorsqu'il s'attaque à des sujets aussi graves que le handicap, qu'il soit physique, mental ou psychologique, à l'automutilation et à l'anorexie, il le fait avec pudeur et finesse, même si le lecteur ne peut s'empêcher, au fil du roman, de se trouver mal à l'aise devant une souffrance exprimée si brutalement, et de chercher en vain à faire réagir solitude.jpgles héros, pour les empêcher de courir à leur perte. Alors bien sûr, il y aura toujours des gens pour critiquer ces héros si fragiles et si imparfaits, pour les trouver morbides, narcissiques et égoïstes. Ceux-là ne savent peut-être pas ce qu'est le mal-être adolescent, cette souffrance qui s'empare inlassablement d'un être et l'empêche de vivre, l'étouffant sous son poids mortifère. Que ces lecteurs-là passent leur chemin, ils ne sont pas à même de saisir le propos du livre. La destinée de nos deux héros est éminemment tragique, comme on le constate avec les deux scènes d'ouverture du roman, qui relatent le "traumatisme originel" : l'abandon de Michela d'une part, l'accident de ski de l'autre. Et pourtant, malgré cette terrible fatalité qui semble peser sur eux, le lecteur se prend à vouloir les aider, à vouloir les voir se soutenir et se renforcer mutuellement, mais il les regarde peu à peu sombrer, se rattachant comme à une dernière branche à leur passion respective, maths d'un côté, photo de l'autre, comme deux mondes hermétiques et irréconciliables, illustrant cette incompatibilité fondamentale de caractères que l'on décèle progressivement entre les deux héros. L'écriture est extrêmement sensible, juste, fine, traduisant à merveille cette souffrance à fleur de peau que l'on perçoit chez les personnages. Chaque chapitre condense une scène, une situation particulière, exposée simplement, sans fioritures, comme pour mieux laisser l'émotion s'exprimer, page après page. Ce roman n'est certes pas un livre dont on sort revigoré, vivifié, conforté dans un optimisme débordant, mais c'est une lecture qui demeure bouleversante à bien des égards, marquant pour longtemps l'esprit du lecteur encore sous le choc des mots abrupts du dénouement.     3,5 étoiles

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 14:10

Il y a quelque chose d'étrange dans les forêts d'Oregon. C'est d'abord le cadavre d'un garde-forestier que l'on retrouve, présentant sur la nuque une étrange marque de morsure, comme celle d'une araignée géante, ce que confirme la concentration de venin d'arachnide dans son sang, suffisante pour tuer un cheval. Au même moment, plusieurs maris signalent successivement la disparition de leur femme pendant la nuit, dans des conditions pour le moins mystérieuses : aucune trace d'effraction, comme si elles étaient parties de leur propre chef, ni de lutte, comme si elles avaient suivi volontairement un éventuel ravisseur, les femmes disparaissent sans emporter le moindre effet personnel, même pas leurs papiers, pendant que leur mari se trouve plongé dans un sommeil un peu trop profond pour être tout à fait naturel. Ces deux affaires semblent n'avoir aucun lien entre elles, jusqu'à ce qu'on retrouve le corps d'une de ces femmes, nue, tondue, entièrement vidée de son sang et de ses organes, emprisonnée dans un cocon à taille humaine fait de soie d'araignée naturelle, et, surtout, présentant une expression de terreur intense sur le visage, exactement la même que celle du garde-forestier retrouvé dans une clairière infestée de veuves noires, qui sont parmi les araignées les plus dangereuses pour l'homme. Alors, qui se cache derrière ce qui semble se profiler comme une série de meurtres, cette mise en scène macabre, effrayante, cette fascination étrange pour les arachnides ? Joshua Brolin, ancien inspecteur de police, spécialiste du profilage et s'étant reconverti en détective privé suite à la mort de sa compagne lors d'une de ses enquêtes, et Annabel O'Donnel, inspectrice du NYPD, viennent apporter l'enquête à Lloyd Meats, inspecteur vieillissant mais extrêmement réputé. Tous trois sont fermement résolus à arrêter ce criminel, quel qu'il soit, afin que la macabre série ne s'allonge pas...

 

Encore un Français qui s'essaie au polar américain, pense-t-on dès les premières pages, en découvrant les personnages et le lieu de l'action. Encore un émule d'Harlan Coben et de Patricia Cornwell, qui va nous bassiner avec ses connaissances sur les méthodes d'investigation à l'américaine - entendez ultra sophistiquées - et sur les sciences médico-légales, dont aucun détail morbide ne nous sera épargné (la scène d'ouverture du roman, sur une table d'autopsie, est digne d'un film d'horreur). Pourtant, Maxime Chattam parvient à éviter ces deux écueils, et se concentre sur l'enquête criminelle menée à l'ancienne, avec visite sur les lieux du crime, témoignages, interrogatoire des suspects, recherches d'indices et de recoupements... Le choix des personnages est plutôt judicieux, si l'on admet qu'un détective privé et qu'une inspectrice du malefices.jpgNYPD s'incrustent dans une enquête qui a priori ne les concerne absolument pas. Admettons également, même si cela paraît plus difficile à croire encore, que le propre frère d'une des victimes, inspecteur de police, soit chargé de l'enquête. Admettons enfin que Chattam écrive par moments une langue incorrecte ("des fois", "de suite"...). Une fois tout cela accepté et entériné par le lecteur, reste une intrigue vraiment originale, rigoureusement construite, s'appuyant sur de multiples rebondissements, bien amenés par les nombreuses fausses pistes sur lesquelles l'auteur s'amuse à nous balader, créant un dénouement à tiroirs parfaitement maîtrisé. Le style est simple et concis, mais pour une fois, il n'y a pas matière à le lui reprocher, tant le roman se révèle finalement agréable à lire, extrêmement prenant, voire palpitant. Il ne reste plus au lecteur qu'à ne pas être arachnophobe (sinon, gare aux sueurs froides, car il est tout de même question de ces charmantes petites bêtes pendant près de six cents pages !) pour se plonger dans la lecture plaisante de ce roman parfois à la limite du gore, mais reposant sur des personnages attachants, présentant chacun une faille personnelle, plus ou moins bien dissimulée, et aux motivations complexes, mais surtout sur de solides connaissances de criminologie et de médecine légale, qui ne sont pourtant distillées qu'avec parcimonie, pour ne pas étouffer le lecteur. Une dernière précision toutefois : même si ce roman est censé être la conclusion d'une trilogie, il se suffit parfaitement à lui-même, tant il est savamment construit.  Enfin une bonne surprise dans le genre policier français, il était temps (et qu'on ne me parle pas de Thilliez ou de Bauwen !).      3,5 étoiles

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 17:48

Majordome zélé au service d'un Américain parvenu, servant dans l'une des plus belles et des plus huppées demeures anglaises, Darlington Hall, Mr Stevens entreprend un voyage d'agrément en voiture, sur l'invitation de son employeur. Il en profite pour aller rendre visite à une de ses anciennes collègues, Miss Kenton, devenue entre-temps Mrs Benn. Celle-ci, dotée d'une très forte personnalité, a pendant longtemps travaillé aux côtés de Stevens, et leurs rapports ont toujours été à la fois très professionnels, et en même temps passionnés, bien qu'ils n'aient jamais fait ni l'un ni l'autre l'effort de concrétiser cet amour naissant. Lors de ce voyage, qui semble une ultime tentative inavouée pour reconquérir Miss Kenton, qu'il croit mal mariée, Stevens se remémore ses longues années de service sous les ordres de son ancien maître, Lord Darlington. Les souvenirs et le recul aidant, il découvre peu à peu que non seulement il a consacré sa vie, aux dépens de son épanouissement personnel, à tenter de faire montre de la qualité suprême des majordomes, la dignité (notion à laquelle il consacre plusieurs pages, comme si elle constituait son seul repère), mais aussi que ce Lord Darligton auquel il était attaché par une loyauté et une admiration sans limites n'était pas aussi parfait qu'il le semblait au premier abord : ses positions lors de l'entre-deux guerres, lors de la remilitarisation de l'Allemagne suite au traité de Versailles, sont maintenant vues d'un oeil réprobateur, ses détracteurs lui reprochant d'avoir favorisé la montée au pouvoir d'Hitler, alors qu'il tentait avant tout de maintenir une paix de plus en plus incertaine dans l'Europe des années 30. Amours manquées, maître à l'attitude critiquable, Stevens réalise qu'il est sans doute passé à côté de sa vie, demeurant seul, sans enfants, et n'ayant plus à contempler, au sens propre comme au figuré, que les vestiges du jour...

 

Quel bonheur que de plonger dans ce roman au style délicieusement suranné, parfois précieux et maniéré, traduisant à merveille la parlure du majordome veillissant et désabusé ! Tout y est exprimé avec justesse, dans un clair-obscur charmant, sans jamais d'analyses définitives, comme si Kazuo Ishiguro choisissait de laisser délibérément à son héros un léger espoir, comme un dernier rayon de soleil, frêle et tremblotant, dans un ciel obscurci. On découvre avec délices les différents aspects de la vie de majordome, les emplois du temps à respecter malgré les imprévus et les incidents de dernière minute, la direction d'une équipe de domestiques, lavestigesdujour.jpg relation privilégiée entre le majordome et son maître, les rapports parfois tendus entre la gouvernante Miss Kenton, personnage complexe s'il en est, et Stevens, qui ne voit pas ce bonheur pourtant si proche de lui, qu'il pourrait saisir s'il le voulait... Tout cela sur fond de montée des périls dans les années de l'entre deux guerres, sujet traité avec finesse, par petites touches successives, à la manière d'un impressionniste, nous épargnant les commentaires et analyses fastidieux qui n'auraient pas leur place dans une telle oeuvre. Le style est admirable, tantôt extrêmement concis, comme pour marquer la pudeur du héros, notamment en ce qui concerne ses rapports (strictement professionnels, pense-t-il) avec Miss Kenton, tantôt tout en longueur et en hyperboles, dès qu'il s'agit d'évoquer le métier de majordome et toutes les obligations qui y sont liées. On s'émerveille à chaque page devant la beauté des réflexions et des phrases, qui coulent doucement, avec une pointe d'accent anglais que l'on ne peut chasser de sa tête, comme si Stevens nous livrait directement ses pensées. Le parallélisme des deux histoires "d'amour" finalement manquées (celle entre Stevens et Miss Kenton, et celle qui unit fidèlement le majordome à son employeur) est saisissant, et pourtant là encore Ishiguro ne porte aucun jugement, ne tire aucune conclusion, nous laissant toute la liberté d'interpréter à notre guise les éléments mis à notre disposition. Un petit bijou de la littérature anglaise contemporaine, au style exceptionnel et aux personnages étonnament bien construits, à (re)découvrir dans la magnifique adaptation cinématographique de James Ivory, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson (rien que ça !) dans les rôles principaux.      4 étoiles

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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 20:55

Jacob Petrovitch Goliadkine, « conseiller titulaire » au sein d'une administration russe, mène une vie parfaitement banale : vivant à Pétersbourg, avec son domestique Pietrouchka, il aime passionnément Clara Olsoufievna, la fille de son protecteur, qu'il admire au plus haut point. Mais les choses ne tournent pas en sa faveur : soupçonné d'avoir un peu trop profité des faveurs de sa logeuse, il voit sa demande en mariage à Clara rejetée avec fracas et malgré tous ses efforts pour regagner l'estime et la confiance de son protecteur, il ne parvient pas à justifier sa conduite ni à se disculper, et se fait ridiculiser par ses collègues et supérieurs, présents à la réception donnée par Olsoufiï Ivanovitch pour l'anniversaire de sa fille. Désemparé, confus, abasourdi, Goliadkine erre comme une âme en peine dans les rues de la ville, où il croise à plusieurs reprises un étrange individu. Chose encore plus surprenante : l'individu finit par se rendre chez Goliadkine lui-même, suivi de près par notre héros au comble de l'étonnement. Ce n'est qu'arrivé dans le salon de son appartement, en compagnie de l'étrange individu, qu'il découvre leur ressemblance stupéfiante, à se demander s'il n'est pas en train de rêver. Dès lors, tout s'emballe : le double se fait employer dans la même administration que Goliadkine, et s'attire la sympathie de tous, tandis que le malheureux Goliadkine voit tous ses amis et soutiens lui tourner le dos peu à peu, comme si l'autre Goliadkine réussissait partout où lui-même échoue, jusqu'à lui voler sa propre vie...

   

Dans ce roman de jeunesse directement inspiré des Contes d'Hoffmann et des Nouvelles de Gogol, Le Manteau et Le Nez en tête, Dostoïevski montre déjà, malgré l'accueil glacial qui lui fut réservé lors de la parution de son oeuvre, toute l'ampleur de son talent. Avec son improbable héros, obséquieux, narcissique, piètre orateur, abscons, détestable en un mot, Dostoïevski s'essaie au genre fantastique, bien que l'interprétation psychanalytique ne soit absolument pas à double.jpgexclure : le double, Goliadkine le jeune, comme l'appelle malicieusement Dostoïevski, est-il un être de chair et d'os, doté d'une existence réelle et prenant véritablement la place de Goliadkine, ou n'est-il que l'avatar d'un délire de persécution poussé à l'extrême, d'une paranoïa aiguë, accompagnée d'un dédoublement de personnalité ? Rien ne permet de trancher en faveur de l'une ou l'autre de ses hypothèses, et surtout pas l'attitude des autres personnages, qui accueillent à bras ouverts et sans se poser de questions ce nouveau Goliadkine, encore plus flagorneur, plus agaçant et plus horripilant que l'original. Dostoïevski n'est d'ailleurs pas tendre avec son héros, qu'il méprise ouvertement, s'attirant ainsi la sympathie du lecteur : chaque page marque une nouvelle étape dans sa descente aux enfers, et le pauvre Goliadkine se débat chaque fois un peu moins bien s'exprimant de plus en plus mal, devenant incohérent, obscur, incompréhensible, bafouillant, accumulant les maladresses, tant langagières que gestuelles, s'accrochant obstinément à sa formule fétiche « il y a ceci et cela », comme si elle pouvait prendre sens pour un autre que lui-même, alors qu'elle ne fait que contribuer à l'exaspération des autres personnages et du lecteur sans être jamais explicitée par le héros. Le tout est brillamment mené, orchestré par un Dostoïevski qui tire savamment les ficelles, et qui n'a sans doute jamais été aussi proche de Kafka, allant jusqu'à faire sombrer son héros dans la folie, et plus fort encore, jusqu'à la lui faire admettre avec soulagement et reconnaissance envers l'État. Un roman de jeunesse  encore trop méconnu, sans doute le meilleur, avec Le Joueur, pour découvrir l'œuvre immense de ce génie qu'est Dostoïevski.     3,5 étoiles 

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 16:31

Du chef d'oeuvre de Jane Austen, Seth Grahame-Smith a repris l'essentiel : la famille Bennet, ses cinq filles à marier, son père de famille érudit et taciturne, sa mère sotte et bavarde, et ses nouveaux voisins, Mr Bingley et Mr Darcy. L'un est aussi aimable et plaisant que l'autre est hautain et désagréable. Commence alors un joyeux ballet d'intrigues amoureuses : Jane, l'aînée des soeurs Bennet, saura-t-elle amener Mr Bingley à lui avouer son amour, alors que les soeurs de ce dernier semblent tout faire pour les séparer ? Elizabeth changera-t-elle d'opinion quant au sinistre Mr Darcy, qui semble aussi fier et entêté qu'elle et qui prend un malin plaisir à l'aiguillonner de multiples piques ? Les soeurs cadettes Kitty, Lydia et Mary, arrêteront-elles un jour de courir après les officiers pour s'assagir et prendre exemple sur leurs aînées, belles, bonnes et sensées ? L'intrigue principale est donc bien la même, mais l'auteur a choisi de peupler l'Angleterre de meutes de morts-vivants déchaînés, qui ne pensent qu'à se jeter sur les malheureux habitants pour les dévorer. En ces temps troublés, Sa Majesté a donc fait appel à l'élite guerrière de son pays, parmi laquelle on retrouve, évidemment, les cinq soeurs Bennet, formées en Chine par le moine Shaolin Liu. Et voilà qu'entre deux oeillades, deux soupirs échangés, elles pourfendent joyeusement les zombies qui peuplent le Derbyshire, dégainant leur sabre katana et leur mousquet en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Elizabeth est, comme de bien entendu, la mieux formée au combat, la plus aguerrie et la plus dangereuse, mais aussi la plus tourmentée par ses sentiments à l'égard de Darcy, qui évoluent de jour en jour, et par les troupes d'innommables qui ne cessent d'augmenter dans la région, attirés par toute cette noblesse à la cervelle juteuse...

 

Autant le dire tout de suite, cetteparodie grand-guignolesque du chef-d'oeuvre de Jane Austen n'est rien en comparaison de son illustre modèle. Tout le problème réside en ce que l'auteur contemporain n'a pas voulu sacrifier le texte original (ce qui lui épargnait en outre d'avoir à réécrire une intrigue si bien menée), et a donc choisi d'insérer çà et là, lorsque l'occasion s'en présentait, quelques allusions aux zombies ou à l'entraînement aux arts martiaux de ses héroïnes. Hélas, faute d'avoir choisi entre le respect du texte original et la parodie assumée, le livre perd en intérêt de page en page : le style de Jane Austen est certes préservé, mais les passages de combatorgueil-prejuges.jpgcontre les morts-vivants, ou les remarques des héroïnes sur les innommables apparaissent dès lors complètement déplacés, et tout le côté parodique du texte nouveau, réduit à la portion congrue, est complètement absorbé par le texte original, mieux écrit et bien plus convaincant. Pourtant, l'idée de départ était plutôt bonne, et à moins que l'on ne voue à Jane Austen un culte absolument démesuré, elle pouvait faire sourire : mettre les soeurs Bennet aux prises avec des hordes de zombies, en plus de leurs déboires amoureux, semblait audacieux, intéressant, et même plaisant, pour les amoureux du genre. Mais hélas, elle est si mal exploitée que les interventions de Seth Grahame-Smith en deviennent risibles et parfois franchement agaçantes, tant elles sont mal reliées au reste du texte et semblent surgies de nulle part, ne respectant ni le style de Jane Austen, ni le contexte historique et social de l'oeuvre : on pouvait, à la rigueur, accepter de voir des meutes de morts-vivants s'en prendre à l'Angleterre, mais de là à faire avaler au lecteur que les filles Bennet aient été formées aux arts martiaux par un maître Shaolin, allant jusqu'à se faire construire un dojo dans leur modeste maison, cela en devient ridicule. A tel point que Mr Bennet, personnage au caractère intéressant et aux remarques si savoureuses dans la version originale, passe son temps, au lieu d'étudier sagement dans sa bibliothèque, à astiquer son mousquet, et que l'héroïne, Elizabeth, sacrifie toute sa formation intellectuelle, qui faisait justement le bonheur de son père dans la version de Jane Austen, pour faire montre d'une vulgaire maîtrise du combat, ce qui fait pencher de nombreuses scènes plutôt du côté de Kill Bill que des récits de zombies. Tout cela est bien dommage, car l'on en vient à maudire les passages ajoutés ou réécrits, qui dénaturent complètement le propos de Jane Austen, sans rien apporter de subversif ou de drôle, ce qui est tout de même le comble pour un livre qui se donne à lire comme une parodie.       1 étoile

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 22:10

Alain de Monéys ne se doutait pas, en se rendant, par cette belle journée du 16 août 1870, à la foire d'Hautefaye, le village voisin, qu'il finirait hué, lynché, torturé, brûlé vif et même mangé par la foule, et surtout, pout un simple malentendu : en cette année 1870, alors que les troupes françaises sont au plus mal sur le front Est, les esprits s'échauffent facilement, surtout lorsqu'ils croient percevoir, l'alcool et l'ambiance survoltée aidant, quelques paroles de soutien à la Prusse... Et pourtant, Alain tente de se défendre : il n'est pas partisan des Prussiens, au contraire, il part même à la guerre dans quelques jours, alors qu'il aurait pu échanger son numéro avec n'importe quel villageois... Et puis, il a tant contribué aux aménagements du village, il a tant fait pour chacun des habitants... Mais rien n'y fait : dès lors qu'Alain de Monéys, pourtant bienfaiteur du village et apprécié de tous, est livré à la vindicte populaire, ni le curé, ni le maire, ni ses amis ne pourront plus rien pour lui, et ce n'est pourtant pas faute d'essayer, afin de le soustraire à ses bourreaux, avec lesquels il discutait tranquillement quelques minutes auparavant. La foule entière réclame sa mort, sans bien savoir qui elle frappe, qui elle condamne, ni pourquoi, mais chacun, du plus jeune au plus vieux, veut pouvoir ajouter sa part d'outrage envers celui que tous appellent désormais "le Prussien". La guerre est au loin, mais le véritable carnage prend place dans ce petit village de campagne. Dans ce court roman, Teulé a choisi de nous faire partager les quelques heures qui ont suffi pour faire basculer une paisible foire de village en une vraie boucherie, où l'horreur s'amplifie à chaque phrase, écrivant par là l'une des plus sombres pages de l'histoire des campagnes au XIXe siècle.

 

Une fois n'est pas coutume, Teulé décide d'écrire un roman historique pour nous livrer tout autre chose qu'un roman historique : une fine analyse, qui apparaît en filigrane, derrière la fiction, des comportements de la foule, d'une déviance que l'on pourrait appeler "effet de groupe". Car tel est bien son sujet : à travers le martyre de ce pauvre noble de province, livré aux coups et aux estomacs de ses anciens amis et camarades, Teulé nous montre une foule qui bascule peu à peu dans une rage sanguinaire, perdant tout contrôle et même toute dignité. Alain de 2266198467.jpgMonéys incarne à merveille la victime un peu ahurie, tentant maladroitement de se défendre, essayant de rappeler la foule à la raison, secondé par le curé, qui, croyant apaiser les tensions en offrant à la population quelques verres d'alcool, finit d'échauffer les esprits, et le maire du village campe à la perfection le petit bourgeois dépassé par les événements, qui préfère fermer les yeux (et sa porte) sur ce massacre qu'il ne peut plus empêcher, bien content de retourner à son repas dominical. La foule elle-même constitue un personnage à part entière, et si aucune analyse de son comportement, de sa "psychologie", comme on peut le lire ça et là, n'est donnée explicitement, c'est qu'elle est à lire entre les lignes : un commentaire trop explicite du narrateur alourdirait terriblement l'action, et lui ferait adopter une posture de moralisateur qui n'est absolument pas celle qu'il veut prendre. Le style est incisif, la plume acérée, et l'humour noir toujours présent tempère les scènes de carnage décrites par le menu, et surtout vues par les yeux et le corps de la victime elle-même, rappelant l'extraordinaire scène finale du Parfum, de Patrick Suskind : on frémit d'horreur devant tant de cruauté, et en même temps, le tout reste incroyablement ludique, avec des plans du village placés en début de chapitre et illustrant la course-poursuite de la victime et de ses bourreaux, dans une folle danse menée par un narrateur qui s'amuse visiblement de la situation, tant les actes barbares s'accumulent et s'amplifient jusqu'au bûcher final qui vient couronner l'ensemble du roman, et retomber dans un ultime tas de cendres en même temps que la foule prend conscience de son crime. Peut-être pas un chef-d'oeuvre, certes, mais un bon roman, instructif et distrayant, sur les débordements que peut entraîner l'effet de foule, ce qui n'est pas sans évoquer certaines circonstances présentes, preuve que la bêtise humaine n'a pas de limites.    3 étoiles

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 13:42

Qu'est-ce qui différencie réellement nomades et sédentaires ? Les voyageurs peuvent-ils être considérés comme appartenant à l'une ou l'autre de ces deux catégories, ou en forment-ils une à part, régie par ses propres critères ? Et comment définir ces critères ? Qui est vraiment le voyageur ? Quand commence le voyage ? Dès le projet que l'on fait de partir pour tel ou tel pays, dès le départ, dès l'arrivée sur le sol convoité ? Comment appréhender, alors, les minutes ou les heures qui constituent le trajet du point de départ jusqu'à la destination, l'entre-deux ? Quelles traces garder d'un voyage ? Photographies soigneusement choisies ou au contraire multipliées à l'outrance, croquis, poèmes, cartes postales, journaux de bord, essais, romans ? Et comment rendre compte de toutes les expériences multi-sensorielles vécues en voyage ? Comment faire partager ces sons, ces couleurs, ces saveurs, ces impressions, ces textures, ces sensations ? Comment vivre le retour, ou au contraire pourquoi choisir de ne jamais plus s'arrêter de voyager ? A toutes ces questions, et à bien d'autres encore, Michel Onfray choisit d'apporter une réponse qui se veut originale, dans son cours essai sobrement intitulé Théorie du Voyage, et moins sobrement sous-titré "Poétique de la géographie", car il s'aigt bien, aussi et surtout, pour l'auteur, d'évoquer la géographie, souvent associée à l'image d'une mappemonde poussiéreuse parcourue de reliefs et de fosses sous-marines, sous un angle nouveau, par le biais de la poésie, poésie des sons, des mots et des images...

 

Il est certains auteurs dont on se demande s'ils n'écrivent pas mus par une sorte d'étrange masochisme, pour le seul plaisir de se voir décerner des critiques négatives. Michel Onfray en fait partie. Philosophe de bas-étage prétendant vulgariser sa discipline, presque aussi présent sur les plateaux de télévision que son meilleur ennemi Bernard-Henri Lévy, le voilà qui se lance, dans cet ouvrage, dans une théorisation poético-philosophique du voyage, au plus grand détriment de la philosophie et de la poésie, d'ailleurs. Car il ne suffit pas de convoquer (brièvemenvoyage.jpgt, il ne faudrait pas effrayer le lecteur par de trop longues références philosophiques) les présocratiques, Leibniz, Spinoza ou Sartre - qui doivent tous faire des sauts périlleux dans leur tombe, soit dit en passant - pour faire de la philosophie, et il ne suffit pas non plus de juxtaposer de beaux termes, par la forme ou par l'image qu'ils évoquent, ou d'employer d'affreux mots à la limite du néologisme ("quintessencier" et "musiquer", pour ne citer que ces deux-là), ou encore de s'approprier la magnifique formule de Rimbaud, "Je fixais des vertiges" (sans jamais en citer l'auteur, comme si Onfray pouvait être assez génial pour y avoir pensé tout seul) pour faire de la poésie. Ajoutons à cela un goût immodéré pour les énumérations inutiles, et l'on se fera une idée assez précise du style de Michel Onfray dans cet essai : bavard, agaçant, verbeux, futile, pompant, redondant, ampoulé, amphigourique... Les mots me manquent pour qualifier cette écriture irritante au possible, qui n'a d'autre effet que de noyer le lecteur sous des accumulations de phrases nominales sans fin et des déferlantes d'images souvent plus proches du cliché qu'autre chose. Car n'est pas Proust qui veut, ce que Michel Onfray a visiblement oublié en écrivant cet essai : Proust, lui, avait un style extraordinaire, et de grandes idées ; celles de notre pseudo-philosophe, une fois débarrassées de tout leur attirail de mauvaise poésie et de sous-philosophie, pourraient tenir sur une seule feuille de papier. Par pitié, que Michel Onfray se contente de faire éditer cette feuille-là, la prochaine fois, plutôt que d'imposer à ses lecteurs un essai aussi exécrable.              0 étoiles.

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