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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 10:29

L'histoire commence à Florence, en 1414. Cosme de Médicis, au hasard d'une rue située dans les bas-quartiers de la ville, découvre un petit garçon griffonnant fébrilement une splendide fresque, à même le sol et avec un simple morceau de charbon. Stupéfié par le talent qu'il croit déceler chez ce jeune mendiant, Cosme emmène l'enfant chez un peintre de ses amis, Guido di Pietro, le futur Fra Angelico. Ce dernier partage l'avis enthousiaste de Cosme et propose de prendre le petit garçon en apprentissage. Placé par son mécène au couvent des carmes, le jeune Filippo Lippi s'exerce, jour après jour, aux côtés de Guido, à manipuler les enduits, les pigments, les pinceaux, et confirme sa vocation naissante. Mais sous ses airs angéliques, le jeune Lippi dissimule bien des vices, et passe ses nuits, alors qu'il est à peine âgé de treize ans, dans une des plus célèbres maisons de plaisir de Florence, en compagnie des filles qui l'ont surnommé "leur petit prince", et où il peint, en guise de rémunération, des fresques magnifiques dont l'érotisme et la virtuosité suscitent bien des curiosités. Ce libertinage, même une fois découvert par Cosme, ne l'empêchera pas d'être ordonné moine, et de continuer à faire progresser son art. Grâce à ses amis et protecteurs, il fréquente les plus grands artistes florentins de son temps : Donatello, Masolino, Masaccio, Brunelleschi, Ghiberti... Tous ces grands noms parmi lesquels il aspire à se faire une place. Et le succès ne tarde pas à venir : peu à peu, ses sublimes Madones lui valent de nombreuses commandes, alors même qu'elles sont inspirées des prostituées florentines. Mais un jour, parvenu au faîte de sa gloire, mais aussi à l'apogée de son existence, Lippi décide de changer de méthode, et de prendre pour modèle une véritable nonne, dont il finit inévitablement par s'éprendre, séduit par tant de grâce et de beauté angélique... C'est alors que se produit l'irréparable : la jeune nonne, Lucrezia, se retrouve enceinte, et lorsque tout est découvert, par l'entremise du rival et ennemi juré de Lippi, la rumeur gronde et tout le peuple florentin réclame la tête du moine paillard. Le couple, aidé par la famille Médicis rentée en grâce après un exil forcé, doit alors fuir et se cacher, à l'abri des regards, mais le danger ne sera véritablement écarté que si les Médicis parviennent à obtenir du Pape la grâce de Lippi...


Premier tome d'une trilogie consacrée à la Renaissance italienne, ce volume présente une biographie romancée du peintre Filippo Lippi, certes moins célèbre que ses contemporains Fra Angelico ou Botticelli, mais considéré par les connaisseurs comme un grand artiste, dont les Madones pleines de grâce et de douceur ont enthousiasmé des générations d'amateurs. Si le roman de Sophie Chauveau a le mérite de faire redécouvrir un peintre trop peu connu du grand public, il est en outre très bien documenté, tant sur la vie artistique de l'époque que sur la famille des Médicis elle-même, avec ses rivalités, ses enjeux, ses secrets... Ainsi, le lien d'estime réciproque qui unit Cosme, puis son fils Pierre, à Lippi, est extrêmement bien rendu, entre mécénat et amitié véritable, tandis que la haine sourde qui oppose plus tard ce même Lippi à l'héritier putatif des Médicis, Laurent, aussi débauché que le peintre lui-même, est marquée par une série de bassesses et de mépris réciproques. Les descriptions des fresques et panneaux sont également d'une finesse et d'une précision remarquables, et l'on regretterait presque l'absence d'illustrations fournies en annexe. Néanmoins, le personnage de Lippi reste souvent rebutant et antipathique, tant par son caractère propre que par les réactions et pensées que lui attribue Sophie Chauveau et qui confinent même parfois au ridicule et à l'invraisemblance la plus complète. Ainsi, la grossesse de Lucrezia, déclencheur d'une terrible crise au sein du couple (Lippi cesse de peindre sa femme, donc il ne l'aime plus -on voit le niveau des raisonnements attribués aux personnages dans ce roman...), servira de prétextelippi-copie-1.jpg pour évoquer, très maladroitement d'ailleurs, le mystérieux secret qui entoure l'enfance de Lippi, et dont l'auteur s'amuse à glisser de petits indices, gros comme des paquebots, dans les chapitres précédents... Mais c'est sans aucun doute le style de Sophie Chauveau qui est de loin l'élément le plus exaspérant de ce roman, bâclé, truffé d'anachronismes, répétitif, hyperbolique (les termes "fou" et "follement" semblent faire partie de ses préférés pour rendre compte de l'exaltation de ses personnages)... Sans parler de son emploi maladif des phrases nominales et des points de suspension et d'exclamation, surtout lorsque ce n'est pas justifié, pour mieux transmettre à son lecteur l'émotion ou l'excitation des héros (exemple pris au hasard, page 242 : "Florence est parcourue d'un grand frisson d'audace. Oser pareille idée ! Y souscrire collectivement ! L'unicité exalte, met en valeur ce qui distingue chacun ! Sortir du lot ! S'extraire du magma confus des communautés et des clans : Allez ! Que la course commence ! etc, etc.). A tel point que le roman perd véritablement de sa puissance et de son charme, noyé sous un style étouffant et beaucoup trop relâché, et qu'on hésite longuement, pour finir, à poursuivre la trilogie de Sophie Chauveau, pour s'orienter vers des biographies plus "sobres" de Botticelli et de Vinci.  1,5 étoiles

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 14:06

Le 11 mai 1960, quinze ans après la fin de la Guerre et la terrible "découverte" de l'horreur des camps de la mort, Eichmann, ancien fonctionnaire du régime nazi, est arrêté sous une fausse identité dans une paisible banlieue de Buenos Aires, et enlevé par les services secrets israéliens, au mépris de toute convention internationale. Après plusieurs mois d'interrogatoires, s'ouvre enfin le procès très attendu de celui que le monde entier voit encore comme l'incarnation du Mal absolu, l'archétype de l'Antisémite, le sous-Hitler : Adolf Eichmann. Le discours inaugural de Ben Gourion est à ce titre extrêmement révélateur des attentes de l'intelligentsia israélienne par rapport à ce procès : il s'agit moins de juger, le plus équitablement possible et conformément aux récentes lois sur le génocide et le crime contre l'humanité, un fonctionnaire nazi inféodé au régime hitlérien et s'étant "contenté" d'obéir aux ordres, que de défendre non seulement les intérêts du peuple juif, mais aussi et surtout du sionisme : à une époque où les liens entre Israël et la Diaspora commençaient à se desserrer, il importait de montrer aux Juifs du monde entier que leur peuple était partout menacé, puisque plusieurs États avaient gardé le silence devant la Solution Finale, et qu'en outre les dirigeants nationalistes des pays arabes eux-mêmes avaient hautement contribué à l'extermination des Juifs. L'intérêt moins avouable de Ben Gourion était aussi de maintenir dans le peuple allemand un très fort sentiment de culpabilité, afin d'obtenir la poursuite du paiement des "réparations", qui devait prendre fin après versement de 737 millions de dollars. On peut imaginer le genre de dérive qu'impliquait ce type de discours, très largement relayé par l'accusation, et la pression qui s'établissait, chaque jour un peu plus forte, sur les épaules des juges, sommés néanmoins par leur déontologie de trancher en fonction des lois et non de leurs sentiments personnels. Hannah Arendt entreprend alors de suivre le déroulement du procès le plus important depuis celui de Nuremberg, et d'en livrer un compte-rendu pour les journaux américains, qui sera ensuite publié sous forme d'essai historique, avec le sous-titre "Rapport sur la banalité du mal". Et c'est là que commence la polémique, quand elle décrit Eichmann, ce génie du mal d'après les imageries sionistes, comme un homme banal, un fonctionnaire zélé, qui a obéi aveuglément aux ordres sans jamais, semble-t-il, les remettre en question...


En dépit de l'immense controverse (parfaitement injustifiée d'ailleurs) que cet essai a suscitée lors de sa parution, ce dernier reste néanmoins l'un des livres les plus importants jamais écrits sur l'histoire du nazisme et de la Shoah. Alternant compte-rendus du procès et chapitres relatant méthodiquement les faits historiques, déportations et exterminations, en Allemagne et dans le reste de l'Europe, sans oublier de mentionner les milliers de non-juifs également assassinés (handicapés mentaux ou moteurs, homosexuels, soldats du Reich, tziganes, bizarrement oubliés du procès...), cet essai s'avère véritablement complet, frappant et si bien documenté qu'il serait non seulement stupide, mais encore scandaleux, de l'accuser de partialité, sous prétexte qu'Hannah Arendt a été, mais bien avant la guerre, la maîtresse de Heidegger, philosophe connu pour ses accointances (pour le dire gentiment) avec le parti nazi. Car ce qui a gêné bien des gens dans cet essai n'est pas tant la "banalité" d'Eichmann que l'accusation portée contre le peuple juif, et confirmée par la suite par plusieurs historiens, d'avoir participé à sa propre extermination, par le biais des conseils juifs. Hannah Arendt montre en effet que ces derniers, parfaitement intégrés dans la machinerie allemande, n'ont pas hésité à sacrifier des millions de Juifs "de basse extraction", pour en sauver quelques milliers soigneusement choisis pour leur profession, leur renommée, eichmann.jpgleur fortune personnelle. On se serait mis à dos les milieux sionistes pour moins que ça. Mais Hannah Arendt a le courage de ses opinions, et les défend constamment, avec une dignité qui est tout à son honneur. De plus, elle n'hésite pas à remettre en question le fait que ce soit le tribunal des vainqueurs qui juge le vaincu, au mépris de toute équité, qui plus est, puisque aucun témoin n'a pu se présenter pour la défense, tandis que l'accusation a produit plus de cent témoins, dont les allégations dépassaient en outre le cadre du procès, puisqu'ils s'agissait dans l'ensemble de survivants des camps venus pour raconter l'atrocité de l'extermination plus que pour véritablement accuser Eichmann, qu'ils n'avaient pour la plupart jamais vu. On a reproché à Hannah Arendt son arrogance, son ton ironique, ses attaques directes, mais qui, à l'époque, aurait eu le courage de parler comme elle l'a fait ? Et comment l'accuser de prendre elle-même la défense d'Eichmann, alors que jamais, dans les cinq cents pages de ce livre, elle ne l'excuse de quoi que ce soit, se contentant de montrer les failles, les incohérences, les injustices du procès, et l'extraordinaire banalité de cet être qu'on a voulu diaboliser à l'excès, lui qui n'est rien d'autre qu'un gratte-papier sans imagination et sans esprit, frustré de n'avoir jamais fait carrière dans l'administration et s'exprimant par stéréotypes et formules toutes faites ?

En somme, un essai magistral, comme on en a rarement écrit, surtout sur ce sujet, qui a le mérite de s'intéresser à des réalités historiques étrangement absentes des livres de classe, même au lycée, où les élèves sont pourtant censés étudier l'histoire du nazisme et de la Shoah, ce qui laisse présumer de leurs lacunes à ce propos, lacunes qui s'amplifieront sans doute avec le temps et ouvriront gaiement la porte à l'intolérance, l'antisémitisme et tous les préjugés qui vont avec (mais il faut croire que ce n'est pas bien grave dans notre société, puisqu'au lieu d'améliorer l'enseignement de l'Histoire en Terminale, on propose de supprimer cette matière inutile... bref, c'est un autre débat !). En tout cas, et je concluerai sur ces mots, s'il ne fallait en lire qu'un, parmi toutes les parutions annuelles et insipides sur la Shoah, le devoir de mémoire ou le nazisme, ce serait, sans aucun doute, celui-là.

4 étoiles

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9 avril 2010 5 09 /04 /avril /2010 14:26

Kafka Tamura, jeune garçon âgé de quinze ans, décide de s'enfuir de chez lui, à Tokyo, pour tenter d'échapper à la terrible prédiction que son père a formulée contre lui. Après avoir fait la connaissance, dans le car qui l'emmenait au loin, de la jolie Sakura, il finit par se réfugier dans une bibliothèque privée, où il rencontre l'étrange Oshima et la mélancolique Mlle Saeki. Très vite, Kafka se lie d'amitié avec ces deux personnalités atypiques, percevant rapidement l'ambivalence d'Oshima, le désespoir profond de Mlle Saeki, ainsi que les terribles secrets que chacun d'eux dissimule derrière un sourire de façade. Mais un soir, après avoir passé sa journée à la bibliothèque, occupé à lire, Kafka se réveille, dans un sanctuaire, en pleine nuit, seul et couvert de sang, et il se laisse envahir par la panique : que s'est-il passé ? La prophétie se serait-elle réalisée malgré tous ses efforts pour l'éviter ? De son côté, Nakata, un vieil homme devenu simple d'esprit suite à un mystérieux accident survenu dans son enfance, décide de prendre la route, mû par une volonté qui semble le dépasser. Sur son chemin, les événements inouïs se multiplient : les chats se mettent à lui parler, des poissons et des sangsues tombent du ciel, un sculpteur de renom est sauvagement assassiné dans sa grande maison, les personnages de publicité comme Johnny Walken ou le "colonel Sanders" prennent vie et lui confient diverses tâches plus étranges les unes que les autres... Grâce à l'aide d'un jeune chauffeur routier qui le prend sous son aile, Nakata va peu à peu marcher, sans le savoir, sur les traces de Kafka. Dans un voyage aussi onirique qu'initiatique, tous deux vont être confrontés à des événements qui les dépassent, accomplissement de la destinée tragique pour l'un, et d'une quête divine pour l'autre. 


Comment présenter cette oeuvre sous un jour original, avec la foultitude d'articles qui en parlent sur la toile, et en livrent des interprétations sensées et profondes ? Je vais néanmoins essayer de vous faire partager, et de manière originale si possible, mon énorme coup de coeur pour ce roman de plus de 600 pages, et qui paraît pourtant trop court une fois qu'on l'a refermé. Car, plus encore que dans ses autres oeuvres, Murakami crée ici un univers onirique et merveilleux (qui n'est pas sans rappeler, notamment avec les chats qui parlent, le génial  Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov), mêlé de suspense, de policier, d'aventures extraordinaires, d'amour, de tragique... Une oeuvre complète et complexe, où se mêlent plusieurs niveaux de lecture et plusieurs grilles d'interprétation. La plus belle réussite est sans aucun doute la reprise et la transfiguration du mythe d'Oedipe,kafka.jpg très bien remotivé dans le texte de Murakami, et portée à un niveau symbolique qui n'en diminue pas la portée, loin de là ; mais on peut également, dans une lecture plutôt psychanalytique, voir dans cette histoire le lutte de chacun entre conscience, inconscient et refoulé, mais dans une perspective très intéressante, puisque c'est en plongeant au coeur de ses propres peurs, en luttant au corps-à-corps contre ses propres démons, que Kafka parviendra à trouver la paix du corps et l'apaisement de l'âme. Ce magnifique roman, qui échappe à toute tentative de classification, tant il mêle habilement les genres majeurs de la littérature et les entrelace pour se révéler comme une oeuvre véritablement unique, repose également sur une écriture d'une délicatesse infinie, caractéristique des grands écrivains nippons bien sûr, mais poussée à un degré extrême de subtilité et de poésie. Tout dans ce roman paraît un enchantement, et on ne se lasse pas de suivre, en passant du rire aux larmes, les aventures de Kafka et de Nakata, qui à l'insu des deux héros, se répondent et s'éclairent mutuellement. Le seul bémol, mais il est bien léger en regard de l'avalanche de compliments et d'enthousiasme que la lecture de ce roman a provoquée chez moi, serait la crudité de certains passages, qui selon moi n'apporte rien à l'oeuvre, même dans une perspective psychanalytique (eh oui, on peut aimer Freud et ne pas parler de sexe toutes les dix pages) et la traduction française, parfois un peu lourde et maladroite. Bref, un conte philosophique original, des personnages attachants et émouvants, une écriture magnifique, un univers fantastico-onirique dont on aimerait  ne jamais sortir, tous ces éléments font qu'une fois le livre terminé, on aurait presque envie de le relire pour ne pas s'en séparer ! Je n'aurai qu'un mot pour conclure, sous forme d'une citation de Yeats présente dans l'oeuvre et qui pourrait éclairer le roman tout entier : "In dreams begins responsibility"... 4,5 étoiles

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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 15:10

Le narrateur,  un jeune homme de la bonne société, retrouve par hasard dans une salle d'armes son ami Alfred de Nerval, qu'il n'a pas vu depuis plusieurs mois, à l'exception de brèves rencontres en Suisse puis en Italie, où il n'a pas pu lui parler, retenu par la pudeur, car Alfred était toujours accompagné d'une femme splendide mais apparemment dévorée par un mal intérieur, le visage dissimulé sous un voile, comme si elle craignait de se faire reconnaître. Lors de ces retrouvailles, Alfred va donc dévoiler à son ami toute la vérité sur ces mystères, lors d'un long récit rétrospectif qui le conduira à expliquer la mort toute récente de la jeune et belle Pauline de Meulien, dont le narrateur a lui-même vu la tombe au début du roman : depuis plusieurs années, Alfred vouait un amour sans bornes à Pauline, et seul le manque de fortune personnelle l'avait empêché de prétendre à sa main. Lorsqu'il apprend qu'elle va épouser le comte Horace de Beuzeval, tout juste revenu des Indes où il a hérité d'une immense fortune, il sombre dans le désespoir le plus profond. Quelques semaines plus tard, en Normandie, pris par une tempête qui manque de réduire son embarcation en morceaux, il trouve refuge dans un vieux bâtiment en ruines, où il passe une bonne partie de la nuit, devenant le témoin involontaire d'étranges faits : un jeune homme, vêtu en paysan, apparemment sorti d'un souterrain par une porte verrouillée, en dissimule une clé sous une grosse pierre. Le lendemain, Alfred, revenu à son auberge, est appelé en renfort, dans une splendide demeure, pour examiner un corps qu'on lui présente comme celui de Pauline, prétendument décédée. Mais Alfred comprend vite que le cadavre n'est pas celui de la jeune femme et, de fil en aiguille, il retrouve Pauline saine et sauve, enterrée vivante par son propre époux, et condamnée à mourir d'empoisonnement ou de faim dans son misérable tombeau, pour avoir découvert le secret du comte Horace, qui n'est pas si pur et honnête qu'il n'y paraît...

 

Ecrit en 1838, après ses succès de théâtre, Pauline est encore considéré comme un roman de jeunesse de Dumas. Pourtant, on y trouve en germe tout ce qui fera le triomphe littéraire du Comte de Monte-Cristo et des Trois Mousquetaires : histoires d'amour, enlèvements à la faveur de la nuit, empoisonnement, suspense, aventures, duels, dangers et périls multiples, passages secrets, chemins dissimulés, vengeances, meurtres et brigandage à l'envi... Entre roman noir, roman "gothique" avant la lettre et roman d'aventures, Pauline, oeuvre incontestablement écrite par le seul Dumas (donc loin des querelles et des polémiques actuelles liées à sa "collaboration" avec Maquet), se révèle étonnament intéressant, malgré son intrigue somme toute très convenue et un peu trop mélodramatique (dans le mauvais sens du terme malheureusement) par moments, avec son lot d'évanouissements, de trahisons, de maladies mortelles et de correspondances romantiques entre les sentiments des personnages et les événepauline.jpgments climatiques (je n'invente rien !). Néanmoins, et malgré le fait que le lecteur connaisse dès le début le dénouement du récit, Dumas parvient à ménager un certain effet de suspense avec l'enchâssement des narrations, puisqu'à partir de la moitié du roman, c'est Pauline elle-même qui nous dévoile les raisons qui l'ont conduite, du moins pour un temps, au tombeau. On regrettera toutefois le manque de profondeur du comte Horace, personnage dont le caractère aurait pu être développé bien davantage afin de faire percevoir au lecteur toutes ses motivations et toutes ses pensées ; à défaut de cela, Horace paraît bien fade, malgré un excellent potentiel de criminel froid et machiavélique. Avec un style qui annonce déjà les grandes et belles phrases romanesques de Dumas, mais des personnages encore trop stéréotypés (comme si l'auteur avait voulu dès le départ préparer l'adaptation de son roman en pièce de théâtre), qui perdent du même coup en crédibilité et en sympathie, Pauline est une oeuvre difficile à appréhender pour le lecteur non familier des oeuvres de Dumas. Pourtant, le charme opère dès qu'on décide de se laisser porter par l'intrigue tout en rebondissements et en mystères que nous a tissée l'auteur, et même si le dénouement est à la hauteur du reste (comprendre : dans la même tonalité mélodramatique), avec une Pauline à l'agonie mais qui trouve le moyen de disparaître dans un dernier (et premier) baiser à Alfred... Larmoyant à souhait, mais comme c'est Dumas, on lui pardonne aimablement, et on s'appitoie, en bon lecteur, sur les malheurs d'Alfred et Pauline, à jamais séparés à l'instant où ils pouvaient enfin être réunis. 3 étoiles

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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 11:13
Pour ce troisième volet des aventures du plus dandy des poètes et dramaturges britanniques, Gyles Brandreth nous fait ramène cette fois-ci, par une sorte d'analepse, à l'époque où Wilde, tout juste âgé de 27 ans, cherche à asseoir sa renommée naissante :  après un bref détour par l'Amérique, où, après une série de conférences remarquable, il rencontre par hasard le grand acteur Edmond La Grange et son entourage, le jeune poète décide de s'installer à Paris, afin de travailler, avec La Grange lui-même, à la traduction et l'adaptation pour le public français de la célèbre pièce de Shakespeare, Hamlet. Mais une série d'incidents vient perturber leur collaboration : tout d'abord, le chien appartenant à Maman, la mère de La Grange, est retrouvé mort, enterré vivant dans l'une des malles de Wilde, sur le transatlantique qui les reconduit à Paris depuis les Etats-Unis ; puis, dans les coulisses du théâtre, on retrouve le cadavre de Traquair, l'habilleur de La Grange, apparemment suicidé par asphyxie sous un bec de gaz ouvert. Wilde en est profondément affligé, d'autant plus que c'était lui qui avait recommandé Traquair, qui était son valet en Amérique, aux bons soins d'Edmond La Grange. Malgré ces tragiques disparitions, et les menaces qui se font de plus en plus inquiétantes à l'encontre d'Oscar, celui-ci mène une vie de débauche parmi les grands artistes parisiens de l'époque : Sarah Bernardht, bien entendu, "la huitième merveille du monde", Maurice Rollinat, poète décadent et symboliste, Jacque-Emile Blanche, peintre et fils du célèbre psychanalyste... Tout ce petit groupe se retrouve au Chat noir, qui à l'époque n'était pas un imprimé sérigraphié sur des babioles pour touristes, mais un petit troquet perdu dans Montmartre, où l'on abuse du laudanum et de l'absinthe... Autant dire que l'enquête d'Oscar, assisté de son fidèle ami Robert, qu'il rencontre ici pour la première fois, ne va pas s'avérer de tout repos.

On l'attendait avec une telle impatience, ce troisième opus des aventures d'Oscar Wilde, qu'on en serait presque déçu lorsqu'on l'a refermé. En effet, le plaisir de retrouver notre dandy préféré, plus cabotin que jamais, s'efface assez rapidement, une fois passé le premier chapitre, qui pourtant suscite un très fort intérêt par son ton et sa construction énigmatiques. La partie aux Etats-Unis est assez mal reliée au reste du récit, et l'on n'en comprend l'intérêt que dans les dernières pages du roman ; le reste de l'intrigue est plus fluide et plus cohérent, mais on a parfois l'impression de se perdre dans des histoires secondaires (les amours de Gabrielle de La Tourbillon et de Robert Sherard, la fascination morbide de Bernard, le fils d'Edmond La Grange, pour les cadavres et les estropiés, les petites aventures de Sarah Bernardt dans son monde merveilleux... Si bien que l'on a du mal par moments a retrouver le fil de l'intrigue principale, qui pourtant a de quoi susciter l'engouement du lecteur : mêlant enquête policière, jalousies de coulisses, secrets de famille, succès de façade et petites mesquineries entre amis, ce ro
wilde.jpgman ambitieux parvient en outre à saisir parfaitement l'atmosphère qui règne au sein de l'intelligentsia parisienne, à la fin du XIXe siècle. Les épisodes qui se déroulent à Montmartre sont peut-être un peu trop pittoresques pour être honnêtes, mais ils ne tombent jamais dans la caricature ou le superflu. Bien sûr, Wilde est toujours aussi extraordinaire, et l'on ressent tout l'émerveillement de Robert Sherard, le narrateur, devant cette personnalité complexe, magnétique et fascinante. L'ensemble est toujours aussi documenté, avec en sus une petite bibliographie en fin d'ouvrage, preuve que Brandreth, à l'inverse d'autres auteurs contemporains qui s'amusent à écrire la suite de Sherlock Holmes ou de Dupin, connaît parfaitement son sujet. Le personnage d'Edmond La Grange est également très intéressant, fictif bien entendu, mais doué d'une profondeur assez remarquable, avec des parts de mystère et des traits de caractère bien définis (il serait difficile d'en dire plus sans dévoiler toute l'intrigue)... Ajoutons que sa conscience professionnelle, liée à l'honneur de la dynastie La Grange, est digne des plus grands personnages historiques : que les membres de sa famille soient assassinés, que le théâtre croule sous les scandales, que le public vienne ou non, "the show must go on" (on trouve la phrase telle qu'elle dans le roman, et ce n'est pas qu'un hasard). Bref, un livre toujours agréable, dans la lignée des précédents, mais reposant sur une intrigue un peu plus légère, qui laisse un sentiment d'inachevé. Néanmoins, on ne se lasse pas des aphorismes si caractéristiques du style de Wilde, notamment cette petite pointe à Proust : "Quand on goûte une madeleine, on ne l'oublie jamais", ou encore cette petite réflexion, qui perd malheureusement tout son sel une fois traduite en français, mais qui devait être très drôle en version originale : "C'est à la fois le petit déjeuner et le déjeuner. Un jour, quelqu'un trouvera un mot pour désigner cela". Sur ce, je vous laisse apprécier...
3 étoiles
Voir la critique du volume précédent :
Oscar Wilde et le jeu de la mort, de Gyles Brandreth

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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 14:26
Marie, jeune et jolie femme de vingt-cinq ans, tout juste embauchée dans une société travaillant pour les chaînes de télévision locales, rencontre un soir Pablo, lors d'une fête dans un restaurant. C'est le coup de foudre. Le lendemain, lorsqu'elle se réveille après une nuit d'amour torride, douze ans se sont écoulés. Marie et Pablo se sont mariés, ils ont eu trois enfants ensemble et Marie a quitté son emploi. Mais celle-ci n'en a aucun souvenir. Elle se trouve alors contrainte de donner le change à tous, feindre d'être l'épouse d'un homme qu'elle connaît à peine mais qui pourtant la fascine, feindre d'être la mère de trois bambins charmants, mais dont elle ne semble plus savoir s'occuper, feindre de reconnaître des gens qui se prétendent ses amis et qu'elle n'a jamais vus, ne rien laisser paraître devant sa belle-famille... Peu à peu, Marie tente de mener l'enquête, pour reconstruire, par bribes, ces douze ans d'existence qui lui ont été volés, du moins en souvenir. Sans rien en dire à Pablo, elle tente de reconstituer son passé, mais elle comprend progressivement que son amnésie a sans doute été provoquée par un choc insurmontable, une épreuve terrible qui l'a à jamais brisée. Mais lorsque Marie découvre qu'elle aurait mieux fait de ne jamais chercher à recouvrer la mémoire de ces douze années, il est déjà trop tard pour revenir en arrière, et la voilà de nouveau confrontée à ce terrible passé qu'elle avait voulu occulter...

Un roman époustouflant et original, porté par une héroïne touchante, sensible, étrange, avec ses doutes et ses défauts, sa mauvaise foi et ses mensonges. F. Deghelt revisite avec brio le sentiment d'inquiétante étrangeté qui saisit par moments chacun d'entre nous. Le lecteur s'interroge avec Marie sur les raisons de cette amnésie de douze années, cas qui laisse les médecins perplexes et les proches incrédules. Le malaise est d'autant plus fort lorsque Marie est sur le point d'être découverte par ses propres enfants, qu'elle a l'impression de découvrir lorsqu'eux semblent tout connaître d'elle. Une agréable surprise que ce roman qui aurait pu tomber dans les travers de la psychologie
vie.jpg de couple de bas étage, niveau lectrices de Cosmopolitan ou fans de Desperate Housewives. Mais heureusement, F. Deghelt parvient à se maintenir à un niveau de réflexion intéressant sur la vie de couple, sur la lassitude, les petites tromperies du quotidien et les aventures extra-conjugales qui finissent par ruiner un mariage. Du coup, on rêverait presque, comme l'héroïne, de pouvoir tout oublier des années de galère ou de misère, lorsque le passé se révèle trop dur à porter, pour redevenir la jeune femme enthousiaste et passionnée que l'on était, et tout reprendre à zéro avec un époux plus amoureux que jamais... Une belle histoire, avec une fin ouverte qui n'apporte pas de réponses toutes faites, un joli style, pas éblouissant mais agréable à lire, une intrigue prenante qui tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre... Des personnages attachants et décrits sans artifices ni concessions, même Pablo, mi-argentin, mi-russe, séducteur mais aussi très bon père de famille, secret et expansif à la fois. Un très bon moment de lecture, qui ne révolutionne pas la littérature, mais qui nous permet de méditer à notre tour sur des thèmes importants, l'amour, le couple, l'amitié, la trahison, la recherche de la vérité à tout prix... Le dénouement aurait peut-être mérité d'être un peu plus travaillé, un peu mieux relié au reste du roman, un peu plus poussé et un peu plus impressionnant, mais c'est probablement l'effet que recherchait F. Deghelt : insister sur la possibilité d'un pardon sincère entre deux être liés par tant d'aspects et pourtant si différents, prêts à recommencer une nouvelle vie de passion et d'amour, malgré ce passé qui a failli les détruire.
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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 10:11
Famille Malaussène, épisode 3 : Clara, à peine sortie des bancs du lycée, décide d'épouser un fringant quinquagénaire, Clarence de Saint-Hiver, directeur d'une prison modèle, où les criminels se transforment en artistes, écrivains, peintres, musiciens, où encore traducteurs de Virgile en serbo-croate... Benjamin ne s'est pas encore remis de l'annonce de cette union inattendue et, pour la énième fois, a donné sa démission à la Reine Zabo, charismatique directrice des Editions du Talion. Mais très vite, tout part en vrille : le jour du mariage, Saint-Hiver est assassiné dans sa prison, sans doute torturé à mort par ses propres détenus, Clara est inconsolable, et surtout, elle annonce à Benjamin qu'elle est enceinte... Ce dernier, bien décidé à constituer à ce nouveau venu dans la tribu une dot en bonne et due forme, accepte le marché que lui propose la Reine Zabo : se faire passer pour JLB, un auteur de best-sellers qui tient pour l'instant à conserver l'anonymat, lors de grandes campagnes de publicité, d'interviews et de cérémonies publiques destinées à révéler au monde entier le visage du fameux JLB. Mais Julie, ressuscitée d'entre les morts lors de l'épisode précédent, journaliste d'investigation et accessoirement moitié de Malaussène, est loin d'être emballée par ce projet, et la dispute qui s'ensuit entre les deux amoureux aboutit à une rupture aussi imprévue qu'irréversible. Benjamin décide tout de même de jouer jusqu'au bout le rôle qu'on lui a confié mais, bien évidemment, la poisse malaussènienne a encore frappé : lors d'un grand show au Palais Omnisports de Bercy, Benjamin tombe sous les balles d'un sniper embusqué dans le public, atteint en pleine tête. Dès lors, Julie n'aura plus qu'une seule idée en tête : venger coûte que coûte l'homme qu'on lui a volé...

Retour à Belleville en compagnie de la famille la plus déjantée qui soit : les Malaussène. On retrouve avec un plaisir non dissimulé Benjamin, bien entendu, mais aussi Julie, Clara, Thérèse, Jérémy, le Petit, Verdun, Thian, Simon le Kabyle et Mo le Mossi, Yasmina, Amar, Coudrier, Caregga, le Dr Marty... Sans oublier Julius, le chien épileptique aux relents radioactifs. Ce volume nous permet aussi de mieux faire connaissance avec l'imposante Reine Zabo, à qui renvoie le titre du roman, ce tout petit corps de femme sur
marchande.jpgmonté d'une tête gigantesque, passionnée de lecture depuis son plus jeune âge, mais aussi marquée, comme tous les personnages de Pennac, par des blessures secrètes enfouies sous une armure de froideur apparente (NB : l'illustration de la couverture ci-contre ne lui rend pas vraiment hommage !). Ajoutons que cette immersion dans le monde de la littérature et de l'édition est un vrai régal, et permet à Pennac de varier son propos d'un livre à l'autre, en changeant complètement d'univers tout en gardant les mêmes personnages, auxquels il semble arriver, en quelques jours, plus de problèmes et d'aventures extraordinaires que n'importe quel lecteur en une vie entière ! De nouveau, on retrouve l'humour à toute épreuve qui faisait le charme des volumes précédents, le style souple, élancé, convaincant, ainsi que l'intrigue policière originale et pleine de suspense et de coups de théâtre. Alors, certes, le dénouement est aussi invraisemblable que dans les autres tomes de la saga, l'auteur semble tuer son héros pour mieux le ressusciter la prochaine fois (mais, honnêtement, on pouvait s'y attendre, au vu de ses précédents en la matière !), les ultimes rebondissements sont parfaitement incroyables, mais c'est aussi pour cela qu'on aime Pennac, car il s'amuse avec ses histoires et ses personnages autant que nous lorsque nous découvrons, page après page, tout ce qu'il leur fait subir, mêlant comique burlesque, absurde et pathétique d'un chapitre à l'autre, sans jamais se départir, toutefois, d'un optimisme à toute épreuve. Un roman extraordinaire dans tous les sens du terme, et à mon sens le meilleur de la série pour l'instant (il faut dire que la découverte du monde de l'édition et de la reine Zabo n'y est pas pour rien). Alors, comme on dit, vivement la suite !

Voir les précédentes critiques sur la saga Malaussène :
Au bonheur des ogres, de Daniel Pennac
La fée carabine, de Daniel Pennac


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8 mars 2010 1 08 /03 /mars /2010 15:30
A la toute fin du XIXe siècle, un jeune peintre tout juste sorti des bancs d'une prestigieuse école d'art, Samuel Godwin, se voit contraint de subvenir aux besoins de sa famille, suite à la mort de son père. Il parvient à se faire engager comme précepteur d'art dans une famille bourgeoise vivant à Fourwinds, une splendide maison perdue au coeur de la campagne anglaise. Samuel découvre donc le père, Mr Farrow, mécène généreux et grand connaisseur d'art et d'architecture, ses filles, Juliana, l'aînée, calme et discrète, Marianne, la cadette, sensuelle et troublante, ainsi que leur dame de compagnie, Charlotte, pragmatique et sensible. Toutefois, cette maison semble receler bien des mystères : qu'est-il arrivé à la mère des jeunes filles, tragiquement disparue dans un étrange accident ? Pourquoi Marianne semble-t-elle obsédée, presque jusqu'à la folie, par la statue du Vent d'Ouest, qui aurait dû compléter la série de sculptures des Vents, qui donne son nom à la maison, mais qui n'a jamais été achevée ? Pourquoi l'ancienne dame de compagnie des deux soeurs, Eliza Hardacre, a-t-elle dû quitter ses fonctions, précisément au moment même où Mr Farrow congédiait son sculpteur attitré, Gideon Waring ? Toutes ces affaires ont-elles un lien entre elles ? Pourquoi donc les habitants de cette maison sont-ils donc si peu enclins à parler de tout cela ? Samuel mène discrètement l'enquête, aidé de temps à autre par Charlotte, et va rapidement comprendre que derrière le masque de la respectabilité, du luxe et du raffinement, se cache un passé scandaleux, dont le jeune peintre va devoir remuer les cendres pour mieux en faire éclater la vérité au grand jour.

Malgré son titre, qui conviendrait davantage à un roman de gare, ce livre se révèle tout simplement envoûtant, à l'image de la demeure de Fourwinds, qui fascine tous les personnages par ses nombreux secrets et mystères. La perspective narrative, originale et brillamment menée, fondée sur une alternance de points de vue, d'un chapitre à l'autre, entre Samuel Godwin, le jeune peintre ambitieux, et Charlotte, la dame de compagnie pétillante, nous permet de nous initier à l'atmosphère de tension qui règne dans cette maison, où chacun semble avoir quelque chose à cacher... L'intrigue est véritablement haletante, avec de nombreux rebondissements, pour la plupart inattendus, et des personnages secondaires aussi bien campés que les héros, qui eux-mêmes sont étonnament complexes et intrigants : Eliza Hardacre, de retour dans la région, intrigue autant qu'elle effraie, car le lecteur imagine bien qu'elle ne peut qu'être mêlée au scandale dont nul ne semble vouloir parler ; le sculpteur, Gideon Waring, retrouvé par Samuel après
pierre.jpg de longues recherches, se présente comme un homme affable et sensé, bien loin de l'image de l'artiste pervers et pernicieux à laquelle le lecteur s'attendait; le père, Mr Farrow, sous ses airs sympathiques et courtois, dissimule bien des blessures intérieures, prêtes à se rouvrir à tout instant... En ce qui concerne les héros, leurs personnalités semblent se compléter de manière admirable en un quatuor varié et attachant : Juliana, effacée et très fortement ébranlée par la mort tragique de sa mère, Marianne, avec ses accès d'enthousiasme ou de folie, sa beauté sensuelle et sa candeur adorable, Samuel, encore jeune et naïf, mais qui pressent pourtant la vérité sur ce scandale étouffé, sans oublier Charlotte, qui évoque Jane Eyre, tendrement attachée aux deux soeurs, ainsi qu'à leur père... Un souffle romanesque qui ne faiblit jamais, un style et une intrigue qui ne sont pas sans rappeler Charlotte Brontë ou, dans une moindre mesure, Jane Austen, des effets de suspense parfaitement ménagés (la rencontre entre Samuel et G. Waring, perpétuellement repoussée durant plusieurs chapitres, est à ce titre fort révélatrice), des descriptions soignées, et des épisodes conçus comme autant de références au roman gothique (notamment, tout au début, la rencontre entre Samuel et Marianne, en pleine nuit, aux abords de Fourwinds, où la jeune fille se présente, égarée et terrifiée, au jeune peintre complètement abasourdi, et déjà sous le charme de cette "sauvageonne"...). Seul bémol, le chapitre final, façon "les mêmes, 20 ans après", auquel s'ajoute, si cela ne suffisait pas encore, une fausse chronique nécrologique tirée du Times, qui n'apportent rien à l'histoire et ne font qu'alourdir, de façon maladroite qui plus est, le dénouement du roman, qui aurait parfaitement pu s'en passer et laisser au lecteur le soin d'imaginer lui-même ces éléments. Toutefois, ce livre reste très intéressant, plutôt original, bien écrit, souvent passionnant, et je le conseillerais à tous, que l'on soit amateur de littérature victorienne ou non !
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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 08:53
A la fin du XIXe siècle, dans une petite ville perdue au coeur des Caraïbes, perpétuellement ensanglantée par les ravages de la guerre civile, un jeune télégraphiste, Florentino Ariza, et une jeune écolière issue d'une famille aisée, Fermina Daza, s'éprennent l'un de l'autre et se jurent un amour éternel. Très vite, Florentino se trouve pris d'étranges maux : nausées, angoisses, évanouissements... Sa mère craint qu'il ne soit atteint du choléra qui décime alors la population de la région. Mais ce ne sont là que les symptômes d'un amour insensé et dévorant. Cependant, le père de Fermina s'oppose fermement à ce mariage qui contrarie tous ses projets de voir sa fille accéder aux cercles les plus nobles de la ville, et interdit aux deux jeunes gens de se fréquenter. La pauvre Fermina devra épouser le célèbre docteur Juvenal Urbino, médecin brillant et réputé dans toute la ville, qu'elle n'aime pourtant pas et qui l'intimide au plus haut point. Pourtant, elle comprend peu à peu que sa passion pour Florentino n'était qu'un enfantillage, un passe-temps d'écolière, et elle oublie le pauvre télégraphiste à son triste sort. Celui-ci, atteint du plus profond désespoir, finit par devenir un séducteur impénitent, cherchant dans les bras de ses nombreuses maîtresses l'amour que Fermina refuse de lui donner, tout en s'efforçant de se faire une réputation dans la ville et une place de choix dans l'entreprise de navigation fluviale dirigée par son oncle, afin de mériter enfin l'objet de ses voeux. Durant cinquante ans, ils ne cesseront de se croiser, parfois sans même le savoir, et se verront vieillir mutuellement. Mais un jour, en cherchant à rattraper son perroquet dans un manguier, le docteur Urbino tombe d'une échelle et décède sur le coup. Florentino, qui attendait cette occasion depuis un demi-siècle, en profite pour réaffirmer à la jeune veuve sa promesse de l'aimer pour l'éternité. Alors seulement l'amour pourra triompher...

Une histoire d'amour et de mort, oui, mais écrite par un maître de la littérature sud-américaine, et prix Nobel de littérature, rien que ça. Ce roman, au style sublime et burlesque à la fois, aux personnages attachants mais avec chacun leur part d'ombre et d'actes peu glorieux , à l'écriture riche et fourmillante de trouvailles lexicales et syntaxiques, à l'intrigue passionnante malgré sa banalité apparente, au tocholera.jpgn juste et émouvant. Plus proche de Cent ans de solitude pour le côté "saga" que de Chronique d'une mort annoncée, où l'intrigue primait sur un style réduit au strict minimum, L'Amour aux temps du choléra est un hymne à l'amour éternel, unique, absolu, mais aussi une des plus belles histoires écrites sur la vieillesse dans le couple, avec ses multiples et perpétuels désagréments : petits maux du quotidien, incompréhension, déformation physique, perte de mémoire et d'audition... Sa description des différentes émotions de la passion amoureuse est incroyablement juste et précise : coup de foudre, premiers émois amoureux, cristallisation, passion dévorante, absence de l'être aimé, espoir, attente, déception... Mais la plus belle trouvaille de Garcia Marquez est sans nul doute d'avoir mis en parallèle, de façon remarquable, les affres de l'émotion amoureuse et les symptômes du choléra, faisant de l'amour une véritable maladie, loin des clichés au sens affaibli et insipide, avec ses phases de rechute et ses remèdes, somme toute peu efficaces face à cette passion absolue qui unit deux êtres par-delà la vieillesse, et même par-delà la mort. Un chef-d'oeuvre incontestable et incontesté, au rythme enivrant, qui ne laissera aucun lecteur indifférent, même si certains le trouvent long et dépourvu d'originalité. Pourtant, ce roman joue sur divers niveaux de lecture, avec une réflexion constante sur la symbolique et sur l'écriture, notamment comme thérapie à la maladie d'amour (Florentino Ariza, poète à ses heures, en est l'exemple le plus significatif), sur les ravages du temps et de la vieillesse, sur la puissance d'un amour qui vainc les conventions sociales, les obstacles, la vie, et même la mort.

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26 février 2010 5 26 /02 /février /2010 11:24
Voici la nouvelle émission de télé-réalité qui va captiver les Etats-Unis : L'Oeil de Caine. Dix candidats, filmés 24h sur 24, enfermés dans un loft, et qui ont tous un terrible secret à cacher. Toute ressemblance avec des programmes déjà existants ne saurait être purement fortuite... Le titre du show fait référence au nom de la production, certes, mais n'est pas sans rappeler l'Oeil de Caïn, et les associations chrétiennes se déchaînent déjà contre cette émission avant même qu'elle n'ait commencé. Lorsque les candidats montent dans le bus qui doit les conduire sur le site du tournage, ils sont loin d'imaginer ce qui les attend. Tous ont été recrutés selon des critères bien précis : un ancien médecin, radié pour avoir commis une faute professionnelle lors d'une expédition humanitaire, un informaticien à la personnalité aussi plate qu'un circuit imprimé, une femme battue, un retraité cynique, une serveuse passionnée de casino, une top-model nymphomane, un surfeur bodybuildé, un enfant à moitié autiste... Mais rien ne va se dérouler comme prévu : lorsqu'ils se réveillent, après avoir été drogués à leur insu, ils se retrouvent dans un village de mineurs à l'abandon, perdu au coeur du désert, leur bus a flambé et leur chauffeur a disparu corps et biens. Et personne ne semble décidé à partir à leur recherche, surtout que leurs portables ne captent pas le moindre réseau. La vie commence à s'organiser tant bien que mal dans le village fantôme, mais un autre événement imprévu va encore survenir : les candidats disparaissent mystérieusement les uns après les autres, cruellement assassinés par un certain Seth Gordon, qui a tué sa propre mère alors qu'il n'avait que dix ans, et qui semble bien décidé de faire de L'Oeil de Caine, ou de ce qu'il en reste, son propre jeu...

Encore un médecin qui a décidé de se prendre pour un écrivain, pensez-vous peut-être à la lecture de la présentation de l'auteur, comme je le pensais moi-même, je l'avoue. Mais pour une fois, on est loin du polar médical : à mi-chemin entre Dix petits nègres et La Colline a des yeux, ce roman fait preuve d'une originalité appréciable dans un contexte de production littéraire saturé par les polars à deux euros. Certes, l'intrigue est cousue de fil blanc, du moins dans secaine.jpgs grandes lignes, certes, les personnages sont assez caricaturaux et leurs relations superficielles, certes, le tout semble écrit avec les pieds pour le simple plaisir de fournir à Hollywood un scénario clé en main (d'ailleurs, pour simplifier le travail des scénaristes américains, Bauwen a situé l'action entre la Californie et le Nevada, ce qui a somme toute plus de gueule que le Massif central ou les Vosges). Cependant, on se laisse entraîner par le rythme haletant, les rebondissements, les effets de suspense, les révélations, la double perspective narrative (candidats d'un côté, serial-killer de l'autre), jusqu'au dénouement final, qui s'avère cent fois plus sordide que ce que vous auriez pu imaginer de plus tordu au monde. C'est peut-être ce qui fait que ce roman, malgré tout, marque les esprits, par la force de ses dernières pages qui nous laissent un arrière-goût amer. L'ensemble se laisse lire agréablement, se révèle divertissant, même si les grosses ficelles employées par l'auteur pour construire son intrigue peuvent lasser à la longue. Le personnage le plus intéressant est sans nul doute Seth Gordon, le tueur machiavélique et assoiffé de sang, "matricide" dès son plus jeune âge, qui s'amuse à envoyer de petits snuff-movies aux candidats pour leur montrer comment il a trucidé leurs anciens camarades... Charmant, oui, mais vraiment captivant, à la différence des autres personnages, un peu trop fades pour tenir la route sur la longueur. En bref, c'est loin d'être le meilleur polar de ces dix dernières années, comme on a pu le lire parfois, mais il présente tout de même quelques qualités littéraires originales, surtout pour un polar français écrit à l'américaine, et Patrick Bauwen est sans doute un auteur avec lequel il faudra compter dans les prochaines années, qu'on le veuille ou non.
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