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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 18:28
Tout le monde connaît Ramsès II. Lorsqu'on évoque la splendeur et la puissance de l'Egypte ancienne, c'est tout de suite son nom qui vient à l'esprit, celui de ce grand pharaon, bâtisseur d'Abou Simbel, qui régna pendant plus de soixante ans et eut plus de cent vingt descendants. Mais pour l'instant, Ramsès n'a que quatorze ans et n'est pas encore appelé à régner sur l'Egypte : son père, Séthi, a su allier sagesse et audace pour faire du pays l'empire le plus puissant du monde. Alors que sa santé semble décliner, il n'a toujours pas désigné officiellement de successeur : sera-ce Chénar, son fils aîné, rusé, fourbe, perfide, ou Ramsès, honnête et passionné ? Dans cette lutte fratricide, tous les coups sont permis, même mortels. Certes, Ramsès peut compter sur ses amis, Améni le scribe prudent, Moïse, qui sent peu à peu monter en lui la foi des Hébreus, Sétaou, le charmeur de serpents, Acha, le diplomate... Mais lui resteront-ils tous fidèles dans les moments difficiles ? Et Ramsès parviendra-t-il à choisir avec raison entre la séduisante Iset la Belle (Iset Néféret en version originale) et la mystérieuse Néfertari ? Il lui faudra surmonter bien des épreuves avant de monter sur le trône d'Egypte...

Avec ce premier volume de la saga "Ramsès", Christian Jacq nous entraîne au XIIIe siècle avant notre ère, de Memphis à Thèbes en passant par Karnak, Abou Simbel, Abydos ou Saqqarah... Commencer son récit dès l'adolescence du Pharaon était un pari risqué, mais payant, puisqu'il nous permet de découvrir les terribles luttes de pouvoir qui ont suivi le règne de Séthi. Le roman se lit extrêmement bien,ramses.jpg même pour un néophyte, car Christian Jacq sait fasciner ses lecteurs sans se draper dans ses connaissances égyptologiques. Les personnages sont intéressants et fort complexes, mais tous leurs revirements, tous leurs actes s'expliquent vraisemblablement. En revanche, on pourrait reprocher à l'auteur d'avoir un peu trop tendance à simplifier les choses, sur plusieurs points : la présence de Chénar (même sous le nom de "Méhy" plus attesté) et de Moïse dans l'entourage, voire la famille de Ramsès, est tout à fait discutable, et même les spécialistes ne s'accordent pas sur ces points ; de plus, le fait que Séthi accueille, de retour de Troie, Ménélas et Hélène, ainsi qu'Homère relève davantage du fantasme que de l'Histoire (en effet, la Guerre de Troie n'a peut-être jamais eu lieu, et l'existence d'Homère est hautement improbable, du moins sous les traits qu'on lui prête)... Jacq sacrifie donc un peu trop la réalité et l'Histoire au profit du romanesque et du miraculeux, semble-t-il, mais on doit tout de même lui reconnaître des qualités de romancier : une intrigue haletante, des personnages variés et fortement caractérisés (Séthi est d'ailleurs impayable avec ses maximes sur la dignité et la fonction de Pharaon, on dirait presque Mufasa dans le Roi Lion), un style noble mais fluide, un subtil dosage de suspense et d'histoire d'amour... Peut-être pas un chef-d'oeuvre, mais un roman divertissant et instructif (même s'il faut savoir séparer le bon grain de l'ivraie), qui ravira petits et grands, passionnés d'Egypte ancienne ou non.
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4 janvier 2010 1 04 /01 /janvier /2010 11:53
Blanche, jeune fille timide et solitaire, admire en secret Christa, la fille la plus populaire de l'université, belle, brillante, au charme irrésistible, toujours souriante, drôle et audacieuse. Lorsqu'un jour, contre toute attente, Christa se tourne vers elle et entreprend de devenir son amie, Blanche n'ose y croire. Par reconnaissance et générosité, elle n'hésite pas à tout lui donner, et elle va jusqu'à l'héberger chez elle pour lui épargner de longs trajets en train, car la jeune fille vient d'un milieu très modeste et n'a pas les moyens de se payer un pied-à-terre en ville. Très vite, Christa séduit les parents de Blanche, qui l'adorent, parfois même au détriment de leur propre fille, qui devrait selon eux prendre exemple sur Christa, si épanouie et si jolie. Mais Blanche va bientôt comprendre dans quel piège elle est tombée malgré elle : la jeune fille qui l'a choisie pour amie l'a avant tout choisie pour victime, car c'est en réalité une froide manipulatrice qui a besoin d'affirmer sa personnalité en martyrisant quelqu'un d'autre. Dès lors, Blanche n'a plus que deux possibilités : se laisser anéantir sans protester et sans compter sur l'aide de ses parents, ou réagir et se défendre...

S'il y a une vérité bien connue dans le monde littéraire, c'est que le nombre d'exemplaires vendus ne reflète pas souvent la qualité d'un écrivain : en témoignent les Marc Lévy, Guillaume Musso, Anna Gavalda et tant d'autre en tête des ventes mais qui à eux tous ne vaudraient jamais un Camus, un Céline ou un Gide. La règle se confirme avec Amélie Nothomb, idolâtrée sans aucune raison, ou alors plus pour le mystère qu'elle entretient que pour ses talents littéraires. Une fois de plus, l'idée de base du roman semble intéressante, mais plus on avance dans la lecture, plus on s'afflige de ce style épouvantable et bâclé, plus les personnages nous semblent creux et caricaturaux (la fascination des parents pour la "méchante" manipulatrice qu'est Christa est exaspérante) et moins on comprend l'engouement du public pour l'auteur. A coup antéchristade petites phrases assassines et de formules toutes faites, les deux héroïnes se combattent en permanence, dans un duel lassant et prévisible mettant aux prises la vierge martyrisée et la tentatrice séduisante à tendances saphiques (ben voyons...).  Tout dans ce roman semble incohérent, à commencer par les deux jeunes filles qui se retrouvent en fac à seize ans à peine, leurs rapports qui reflètent bien plus la vision inquiétante et biaisée qu'a l'auteur des relations entre adolescents que la réalité, ou encore la psychologie des personnages au manichéisme effrayant (la bien-nommée Blanche contre Christa le faux Messie)... Sans parler de la fin, inepte au possible ! Rien à sauver de ce roman insipide, si ce n'est peut-être sa brièveté (d'ailleurs Amélie Nothomb a sans doute écrit ce livre en autant de temps qu'il en faut pour le lire, c'est-à-dire à peu près une heure), fort appréciable, qui permet de le finir rapidement et de le jeter aux ordures pour se consoler avec une véritable oeuvre littéraire. En tout cas, succès populaire ou pas, on ne m'y reprendra plus : après de nombreuses tentatives pour comprendre l'intérêt de cet auteur, j'abandonne ! 
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31 décembre 2009 4 31 /12 /décembre /2009 12:09
Tess Durbeyfield est une jeune paysanne du Wessex, élevée dans une famille pauvre par des parents plus portés sur la boisson que sur les travaux des champs. Lorsque son père découvre qu'ils sont les descendants de l'antique famille des D'Urberville, tous croient que leur destin va changer : la mère de Tess l'envoie alors dans un village voisin où vivent de lointains cousins, les Stoke d'Urberville, afin de se faire reconnaître, espérant leur soutirer une aide. Tess refuse d'abord, mais suite à un accident qu'elle provoque malgré elle, leur cheval est tué, et il ne leur reste plus que cette solution pour échapper à une misère noire. Tess rencontre alors son cousin Alec, jeune débauché qui la séduit, abuse d'elle puis l'abandonne. La jeune fille rentre chez elle, plus abattue que jamais, et met au monde un enfant, bien justement nommé Chagrin, qui meurt peu après sa naissance. Dans la puritaine société de l'époque victorienne, Tess aura le tort impardonnable de ne pas vouloir dissimuler cette faute, et sa vie se transformera peu à peu en une lente descente aux enfers, méprisée par tous, jusqu'à son époux, Angel, qui la rejettera en apprenant la nouvelle, de la bouche même de Tess. Le destin de la jeune fille semble la conduire inéluctablement à la déchéance...tess

Oeuvre majeure de la littérature victorienne, ce roman présente aussi une critique virulente de la morale de l'époque : prenant le parti de Tess, le romancier nous la dépeint comme double victime, non seulement des assauts répétés de son cousin, mais aussi du regard que la société porte sur elle, puisque ce genre d'aventure était toléré pour les hommes (comme le montre la scène des aveux symétriques des deux époux) mais constituait un péché pour les femmes. Le symbolisme de la nature est omniprésent, faisant de Tess une véritable déesse païenne, envers et contre ceux qui prônent un protestantisme intolérant. Cette allégorie religieuse imprègne très fortement le roman, et transforme Tess en victime expiatoire, rôle qu'elle accepte inconsciemment à la fin du roman en s'allongeant sur l'autel de Stonehenge, dont Hardy fait un temple dédié au culte solaire. On l'aura compris, cette oeuvre offre une multitude d'interprétations qui s'entrecroisent et se renforcent mutuellement, et qui convergent tous vers la jeune fille, magnifiée par l'écriture de Hardy, qui fait d'elle une héroïne presque tragique. On pourrait reprocher à l'auteur d'avoir un peu trop forcé le trait mélodramatique, notamment dans les derniers chapitres, tant le destin semble s'acharner contre la pauvre jeune femme, et d'avoir donné à certains personnages un caractère qui frise parfois la caricature, mais ces défauts sont contrebalancés par une écriture splendide, des descriptions remarquables du Wessex, et une analyse psychologique somme toute assez fine en ce qui concerne les motivations des personnages. Tess est véritablement attachante, malgré sa naïveté exaspérante, et l'on se prend à espérer avec elle le pardon d'Angel le bien nommé. Un chef-d'oeuvre qui comporte toutefois quelques longueurs, notamment au début, avant que l'intrigue ne se mette réellement en place, mais qui se révèle d'une surprenante modernité en ce qui concerne certaines réflexions sur la place de la femme dans notre société. Pour les cinéphiles, ce roman a été porté à l'écran par Roman Polanski, cinéaste de renom et de génie, il y a une quarantaine d'années, sous le titre de Tess


 
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29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 18:25
Un jour comme un autre de juin 1993, un mathématicien anglais, nommé Andrew Wiles, bouleverse à jamais l'histoire des mathématiques en annonçant au monde stupéfait qu'il a réussi, après sept années de labeur dans le plus grand secret, à résoudre l'une des plus grandes énigmes mathématiques jamais résolues, le théorème de Fermat, vieux de plus de trois siècles : celui qui n'était jusqu'à ce jour qu'une conjecture, énonce qu'il n'existe pas d'entiers x, y et z tels que xn + yn = zn si n est un entier strictement supérieur à 2. Ce théorème, compréhensible pour n'importe quel collégien familier du théorème de Pythagore, est en réalité l'un des casse-tête les plus difficiles de tous les temps, d'autant qu'on ne sait toujours pas si Fermat en avait réellement la preuve, comme il l'affirmait dans une note en marge d'un ouvrage de Diophante. Simon Singh, spécialiste de la vulgarisation mathématique, se propose ici de raconter cette incroyable épopée qui, de Pythagore à Wiles en passant par Fermat, Hilbert, Evariste Galois, Gödel, Euler et tant d'autres, a rassemblé tant de générations de mathématiciens. Un livre écrit sous la forme d'un roman à suspens jusqu'à l'apothéose, la révélation finale par Andrew Wiles...

fermat.jpg Simon Singh relève avec cet ouvrage la gageure qui consiste à expliquer les maths, et plus précisément la théorie des nombres, à un lecteur lambda n'ayant aucune connaissance dans ce domaine. Même s'il entreprend de nous faire considérer des concepts vraiment obscurs pour des néophytes, tels les nombres imaginaires, les fonctions elliptiques, les formes modulaires ou les groupes de Galois, il ne perd jamais son lecteur de vue et reste compréhensible, quitte à décevoir les initiés qui cherchaient des informations plus précises sur la preuve de Wiles. On pourrait également lui reprocher un léger excès d'enthousiasme, calqué sur celui du mathématicien anglais, pour le théorème de Fermat qu'il n'hésite pas à qualifier de "Graal du monde mathématique", alors qu'il ne concerne somme toute que la théorie des nombres. Néanmoins, son approche, à la fois historique, scientifique, psychologique et même parfois dramatique a le mérite d'être originale et appréciable. Les chapitres portant sur la cryptographie (n'oublions pas que Singh est aussi l'auteur de l'excellent ouvrage Histoire des codes secrets) ou les jeux mathématiques sont remplis d'humour et rigoureusement exacts, et son parti pris de nous livrer une histoire de la théorie des nombres, de l'Antiquité à nos jours, est extrêmement instructif et tout à fait remarquable. C'est un ouvrage passionnant, qui captivera même les plus réfractaires aux mathématiques, car c'est avant tout une épopée humaine qui nous concerne tous : la recherche de la vérité envers et contre tout, à travers les siècles et les progrès de la science. En fin de compte, on ne sait toujours pas si Fermat n'est qu'un vulgaire imposteur (même s'il reste un grand mathématicien par ailleurs) en ce qui concerne son dernier théorème, mais ce qu'on peut tenir pour sûr, c'est qu'Andrew Wiles est sans conteste un génie, qui a réussi à unifier des branches des mathématiques jusqu'ici isolées, en se fondant sur les travaux de ses confrères, et qu'il a résolu, malgré les échecs et les doutes, l'un des problèmes du siècle.
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27 décembre 2009 7 27 /12 /décembre /2009 18:42
Premiers pas sur la Terre des Pharaons pour l'indomptable Amelia Peabody, après une brève escale à Rome où elle rencontre Evelyn, jeune noble anglaise ayant compromis son honneur par sa fuite avec son maître de musique italien, qui vient de l'abandonner lâchement. Les deux femmes arrivent bientôt au Caire et découvrent les joies des vestiges antiques, lorsqu'une brutale altercation entre Amelia et un archéologue anglais bouillonnant vient rompre leurs déambulations. Cet archéologue se nomme Radcliffe Emerson, et il est sans nul doute persuadé d'être le plus brillant égyptologue de son époque. Son frère cadet, Walter, présente de nombreux charmes, auxquels Evelyn ne semble pas insensible. Cette rencontre aurait pu tomber dans l'oubli, si le hasard n'avait pas remis nos quatre personnages en présence, dans la ville d'Amarna, construite par Akhénaton, le pharaon hérétique. Mais une étrange momie vient troubler les paisibles fouilles de cette charmante équipe, et se montre même terriblement vindicative, n'hésitant pas à endommager les vestiges mis au jour ou à s'en prendre physiquement aux membres du petit groupe. Il va alors falloir toute la sagacité d'Emerson et toute l'impétuosité d'Amelia Peabody pour déjouer cette mascarade.crocodile

Avec ce premier volume d'une -très- longue série, Elizabeth Peters nous emmène en Egypte, à la fin du XIXe siècle, dans le cadre des grandes découvertes consécutives aux recherches acharnées menées par Maspero, Petrie et tant d'autres. La pétillante Peabody n'en finit pas de nous surprendre par ses réflexions, très féministes pour l'époque, et ses actes parfois à la limite du loufoque et du convenable (l'usage inattendu qu'elle fait de son ombrelle en est sans doute le meilleur exemple). Elle est entourée de personnages très bien conçus et qui lui donnent la réplique, dans la mesure de leurs moyens, même si seul Emerson s'affirme comme un adversaire à sa hauteur, ce qui ne manquera pas de rappeler à un lecteur attentif un certain roman nommé Orgueil et Préjugés, qui mettait aux prises deux jeunes nobles anglais lancés dans une joute permanente mais qui en réalité se vouent un amour passionné. L'énigme de la momie somnambule n'est toutefois guère convaincante, tant elle paraît peu préoccuper nos héros jusqu'aux cinquante dernières pages, et il semble qu'Elizabeth Peters ait voulu montrer avant tout la rencontre et l'affection naissante entre nos deux égyptologues, plutôt que construire un roman policier en bonne et due forme. Le(s) mobile(s) révélés dans le dernier chapitre paraissent légèrement tirés par les cheveux (sur une momie, je vous laisse imaginer le carnage) et n'emportent pas vraiment l'adhésion du lecteur, mais le reste est si bien écrit qu'on pardonne bien vite à Elizabeth Peters de ne pas avoir apporté tout le soin nécessaire à l'élaboration de cette enquête néanmoins placée sous le signe de Sherlock Holmes et de Miss Marple. Le style est comme toujours un pur régal, avec cette pointe de flegme et d'humour so british, et les descriptions des sites et des fouilles archéologiques sont rigoureusement exactes et, ce qui ne gâche rien, vraiment palpitantes, de quoi susciter de nombreuses vocations. Enfin, il semble que le pharaon hérétique ait la cote ces dernières années chez les romanciers, drôle de revanche de l'Histoire sur celui dont le nom a été méthodiquement martelé sur les inscriptions, afin que nul ne se souvienne de son existence. A mi-chemin entre Agatha Christie et Indiana Jones, ce roman ne peut que faire des adeptes, et l'on se prendrait presque à rêver d'être Amelia Peabody elle-même, bravant les dangers et les difficultés pour l'amour de l'égyptologie, réussissant à concilier vie privée et vie professionnelle avec celui qui deviendra son collègue, son ami et son époux. 
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24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 11:44
Un jour, le docteur Shiomi, spécialiste de la psychanalyse, voit débarquer dans son cabinet une jeune femme d'une grande beauté, Reiko, qui se plaint de ne "plus entendre la musique". A travers cette métaphore, elle cherchait en fait à évoquer la frigidité qui la touche et dont elle se sent en quelque sorte coupable, notamment vis-à-vis de Ryûichi, son compagnon. Le docteur Shiomi nous conte dans ce livre son histoire et nous entraîne, avec un plaisir non dissimulé, dans les méandres de l'esprit de cette femme, qui joint la mythomanie à l'hystérie. Avec Reiko, Shiomi ne sait jamais ce qu'il doit croire : ces histoires qu'elle raconte sur son enfance, ses traumatismes, ses rêves, son obsession des ciseaux et des symboles phalliques qu'elle semble multiplier à dessein, sont-ils la vérité, ou Reiko les a-t-elle inventés pour mieux brouiller les pistes, consciemment ou non ? D'autant que sa capacité à s'auto-analyser, preuve d'une vive intelligence, ne fait que compliquer la tâche du docteur Shiomi, qui doit démêler le vrai du faux, sans se laisser mener par le bout du nez par cette patiente peu ordinaire... 

Un roman construit comme un jeu de dupes, dans une perspective en trompe-l'oeil, sur un ton de suspense digne d'un roman policier, mais également empli  d'une certaine ironie qui dénote l'aversion, voire le mépris que Mishima avait pour la psychan
la-musique.jpgalyse, si éloignée de la culture japonaise qu'il revendiquait et admirait plus que tout. Le personnage de Reiko est véritablement fascinant, et plus "l'enquête" menée par le psychanalyste progresse, plus le lecteur se sent perdu, et en même temps très proche de cette jeune femme rongée par sa névrose. Mishima a également soigné les personnages secondaires, notamment Akemi et Ryûichi, les compagnons respectifs du médecin et de Reiko, évitant à leur relation de prendre un tour ambigu et tellement attendu dans ce genre de romans. On peut également remarquer que ce récit est extrêmement documenté, fondé bien entendu sur le travail de Freud et le célèbre -mais contestable- complexe d'Electre dont semble souffrir Reiko, mais reste parfaitement accessible à des non-initiés. Le style de Mishima se fait volontiers parodique, abandonnant pour un temps toute la force et la poésie qu'il a pu avoir ailleurs, dans cette histoire où tout ce que l'on tient pour acquis peut s'effondrer sous le coup d'une révélation inopinée ou d'un rebondissement soudain. Néanmoins, ce roman en déroutera plus d'un, et même si c'est, je crois, l'effet recherché par l'auteur lui-même, il pourrait décourager certains lecteurs qui seraient peu réceptifs à ce genre d'écriture. Enfin, ce n'est pas le roman par lequel je conseillerais de découvrir Mishima, car il est trop complexe et trop confus pour frapper autant l'esprit que Le tumulte des flots ou Une soif d'amour, préférables pour une première incursion dans l'univers du maître de la littérature japonaise.
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22 décembre 2009 2 22 /12 /décembre /2009 09:54
Benjamin Malaussène, à la tête d'une petite famille de demi-frères et demi-soeurs aimablement laissés par sa mère, a un drôle de métier : il est bouc émissaire au service des Réclamations dans un grand magasin. Son rôle est d'apitoyer les clients mécontents pour trouver un arrangement à l'amiable et éviter des procès à l'entreprise. Un soir, à la veille de Noël, une bombe explose au rayons jouets, tuant sur le coup un garagiste sans enfants. Les semaines passent, une autre bombe explose, au rayon pulls cette fois ; puis une troisième, près du photomaton. A chaque fois, Malaussène est dans les parages, et tous les soupçons se portent sur lui dans cette vague d'attentats aveugles. Mais s'il n'y avait que cela ! Car Malaussène, en plus de ses ennuis au boulot, doit veiller sur toute sa tribu d'enfants terribles : la douce Clara, qui met de la distance entre le monde et elle par le biais de son appareil photo qu'elle a toujours à la main, Thérèse, l'extralucide, qui s'intéresse beaucoup au thème astral des victimes, Louna, enceinte de jumeaux jusqu'au cou, mais qui voudrait se faire avorter, Jérémy, le savant fou, très curieux mais qui n'hésite pas à confectionner des bombes artisanales au risque de faire exploser son collège, le Petit, encore à la maternelle, mais qui inquiète beaucoup ses enseignants depuis qu'il s'est mis à dessiner des "Ogres Noël"... Le tout sous les yeux de Julius, le chien épileptique et à l'odeur épouvantable, et de tante Julia, journaliste sensuelle et volcanique, et sur fond de misère sociale avec la foule de petits vieux à moitié séniles qui viennent bricoler à l'oeil dans le grand magasin... Un vrai cirque !
 
ogres.jpg
Avec ce premier tome des aventures de Malaussène, Pennac nous plonge dans un univers loufoque, où l'humour n'est jamais loin du pathétique voire du tragique (la référence à Zola n'est peut-être pas limitée au titre du roman). Les personnages sont extrêmement attachants, et on leur pardonne aisément leur léger défaut de crédibilité (les enfants sont très matures et ont un sens de la repartie remarquablement développé pour leur âge !). L'intrigue, construite comme celle d'un roman policier, est parfaitement menée, avec une dose d'occultisme pour faire frissonner le lecteur un peu blasé par le sujet "atrocités de la Seconde Guerre Mondiale". Le style est d'une vivacité surprenante, avec des trouvailles de vocabulaire délicieuses, et des remarques d'un cynisme tordant de la part du héros. Ce roman vous donne le sourire pour toute la journée, en dépit de son sujet un peu grave en apparence. Car Pennac sait mettre de la poésie partout, même dans le trivial, le quotidien, l'inintéressant. Sous sa plume, les personnages prennent vie et nous emmènent, pour notre plus grand bonheur, dans leurs tribulations burlesques. Du grand art, souvent décrié parce que trop "populaire" (quel qualificatif stupide...), et pourtant Daniel Pennac a bien sa place au sein du cercle très fermé des grands auteurs français contemporains, n'en déplaise aux Académiciens qui, malgré tout le respect que je leur porte, font plus de mal à la littérature qu'autre chose. Alors ne boudons pas notre plaisir et dévorons ce roman qui, je l'espère, vous donnera, autant qu'à moi, l'envie de lire les autres tomes de la série "Malaussène" !
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20 décembre 2009 7 20 /12 /décembre /2009 10:31
C'est le plus grand critique gastronomique du monde, le Pape des délices culinaires, le Prince des agapes somptueuses. Il a fait et défait la réputation et le succès des plus grands chefs, de Paris à Rio, de Tokyo à New York, de Rome à Mexico. Gourmet accompli, mauvais mari, mauvais père et vieil homme acariâtre rongé par son égoïsme, il a réussi à s'aliéner tous ses proches, jusqu'au mendiant du coin qui le juge sévèrement. Mais voici que la nouvelle tombe, comme un couperet : il lui reste à peine quelques heures à vivre. Il le sait, mais il n'en a cure : au seuil de la mort, la seule chose qui compte, c'est de retrouver cette saveur qui lui trotte dans la tête et dans le coeur, une saveur oubliée, datant de son enfance, un mets qui aurait pour lui bien plus de valeur que tous les festins et les ripailles accomplis en quarante ans de critique culinaire. Peu à peu, des souvenirs de sa jeunesse lui reviennent : dans les méandres de sa mémoire, se dessinent les scènes d'une enfance de gourmet, entre plages et potagers, entre ville et campagne, sa découverte progressive de la vie par le biais des saveurs, parfums, odeurs, textures, gibiers, viandes, poissons, alcools, sucreries... Et pourtant ce n'est pas cela qu'il cherche. Il ne trouve pas cette saveur unique et enfouie dans sa mémoire gustative. Du moins, pas encore.

Personne, depuis P. Süskingourmandise.jpgd, n'avait réussi à mettre des mots sur une expérience sensorielle par définition indescriptible avec autant de talent, de justesse et d'authenticité que Muriel Barbery. Ce roman est en effet un vrai délice de sensations, une ode à la cuisine, un savoureux poème. Avec un art du contrepoint savamment dosé (le héros est vu, dans un chapitre sur deux, par son entourage, femme, enfants, neveux, concierge, mais aussi chats et bibelots), Barbery dessine en creux le portrait d'un homme complexe, peut-être passé à côté de l'essentiel de la vie, mais, en dépit de son égoïsme apparent, d'une incroyable générosité. Le style est véritablement travaillé, volontairement recherché, mais c'est ce qui fait tout le charme de cette oeuvre, qui entrouvre pour nous les portes du temple de la critique gastronomique. Ce livre se dévore au sens propre, et nous fait replonger, avec le héros, dans les délices de notre enfance, la cuisine de nos grand-mères, la découverte du monde par le biais des saveurs et fumets. Et l'on suit avec plaisir et intérêt les souvenirs du vieil homme, qui touche presque au but à la fin de chaque chapitre ; et puis, non, déception, ce n'est pas encore cela. On s'approche, petit à petit et comme sans s'en apercevoir, de cette saveur incomparable, qui pourrait bien être une gourmandise, précisément. Et tout le talent de ce roman est de nous faire retrouver, à nous aussi, notre "rosebud", notre madeleine de Proust, souvent un mets humble et d'une simplicité renversante, et pourtant, pourtant...
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13 décembre 2009 7 13 /12 /décembre /2009 19:14
A San Salvador, au début des années 90, Olga Maria Trabanino, jeune mère de famille apparemment sans histoires, est assassinée froidement sous les yeux de ses deux fillettes, d'une balle dans la tête. Si tous ses proches sont à juste titre effondrés, la meilleure amie d'Olga Maria, Laura, décide de mener sa propre enquête, et confie toutes ses découvertes et ses hypothèses, même si ce sont parfois des commérages dignes d'une langue de vipère accomplie, à l'une de ses amies, qu'elle surnomme, tout au long du roman, "ma belle", lors de leurs rencontres fréquentes, à l'enterrement de la défunte, à la messe, dans un café, au restaurant... Peu à peu, elle découvre qu'Olga Maria n'était pas une femme aussi irréprochable qu'elle le paraissait : son passé, ses fréquentations, ses aventures n'étaient pas sans zones d'ombre... Mais de là à l'assassiner... Lorsque le tueur présumé, surnommé Robocop, est arrêté, Laura sait qu'il lui faudra maintenant chercher le véritable commanditaire de l'assassinat, et c'est là que les choses commencent pour elle à se compliquer, et le piège à se refermer sur sa malheureuse victime.

Horacio Castellanos Moya brosse dans ce roman en forme de monologue le portrait au vitriol de la bourgeoisie olga-maria.jpgsalvadorienne, qui dissimule ses vices et ses turpitudes sous le masque de la respectabilité. Sur fond de scandale financier, de détournement de fonds, de trafic de drogue et de luttes politiques de haut niveau, se dessine l'incroyable vérité : c'est toute une société qui est gangrenée par la corruption, de la police aux banquiers en passant par les curés. Certes, les monologues de Laura, qui entrecoupe son récit haletant de réflexions xénophobes, anti-communistes et réactionnaires, peuvent lasser le lecteur, mais on finit par s'y habituer pour la voir peu à peu sombrer dans une paranoïa qui la conduira finalement à sa perte. Le style est parfois un peu rude, avec quelques pointes de vulgarité dont on aurait pu se passer, mais qui sont paraît-il habituelles chez l'auteur. Enfin, certains pourraient trouver le dénouement un peu décevant, voire tiré par les cheveux, mais l'enquête policière et sa résolution ne sont pas le souci principal de Moya, qui préfère insister sur la description de la société salvadorienne rongée par ses propres démons. Ceux qui s'attendaient à retrouver dans ce roman le même genre d'intrigue que dans Chronique d'une mort annoncée en seront pour leurs frais, car Moya n'est pas un sous-Garcia Marquez, mais un écrivain d'une autre trempe, peut-être moins brillant, mais qui vaut tout de même le détour, tant le bilan qu'il dresse de l'état de son pays est accablant et sans concession.
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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 10:04
Le vieux professeur Sérébriakov, pseudo-intellectuel hypocondriaque et vaniteux, est venu se retirer à la campagne, dans la maison de sa première épouse, en compagnie d'Elena, sa nouvelle femme, séduisante mais inutile. L'arrivée du couple va perturber le quotidien paisible de Sonia, fille du professeur et de sa première femme, et d'Oncle Vania qui exploitent tant bien que mal le domaine depuis des années afin d'envoyer tous leurs revenus à l'égoïste professeur. Bientôt, l'attention des proches va se cristalliser autour d'Elena, qui fait tourner bien des têtes, dont celles du médecin de campagne, Astrov, dégoûté de son métier, et celle de Vania lui-même. Les tensions s'accroissent, d'autant que Sonia est éperdument amoureuse d'Astrov, qui ne lui accorde pas un regard. Les vieilles rancoeurs ressurgissent, le règlement de comptes -à coups de pistolets ou de paroles- n'est plus très loin...

 Une réflexion très intéressante sur le bonheur et les conditions de celui-ci. Tous les personnages s'interrogent, au cours de cette pièce écrite de main de maître, sur la possibilité d'atteindre ou non cet idéal. Les rares moments d'espoir et de joie sont suivis de vania.jpgpériodes d'abattement et de détresse, où chacun est renvoyé à la vacuité de son existence et à sa solitude : le dégoût d'être laid, vieux, malade, l'ennui d'habiter dans une petite ville de province où jamais rien ne se passe, le désespoir de travailler comme un forcené sans jamais s'attirer la moindre reconnaissance, la douleur d'aimer sans retour possible... Bien sûr, parfois, les personnages se révoltent : surgit la tentation du meurtre, celle du suicide... Mais très vite, tout cela se révèle vain. La vie reprend ses droits, amère et crue, ennuyeuse et monotone. C'est là tout l'intérêt des pièces de Tchekhov : montrer la réalité des hommes qui dans leur quotidien ne sont pas de grands héros tragiques, prêts à se tirer dessus ou à faire de grandes déclarations d'amour enflammées... Les héros de Tchekhov sont des gens simples, avec tous leurs défauts (alcoolisme, égoïsme, mauvaise foi...), et paradoxalement, c'est en cela qu'ils parviennent à nous toucher davantage, en ce qu'ils nous ressemblent et nous renvoient, nous spectateurs, aux conditions de notre propre bonheur. Le dénouement, tout en simplicité, sans transports ni effusions, constitue le véritable drame : même si des éléments perturbateurs chamboulent notre quotidien, très vite chacun reprend le cours de son existence, dans la résignation et la douleur. Rien n'a réellement changé, si ce n'est que cette fois le bonheur est définitivement placé au rang des illusions. C'est sans doute l'unique leçon à tirer de cette pièce magistrale, remarquablement servie par une traduction fidèle et précise.
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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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