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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 18:43

Le jour, Patrick Bateman est l'incarnation parfaite du golden boy new-yorkais : bronzage parfait, sourire carnassier, costumes hors de prix... Avec son immense appartement luxueusement meublé, ses réservations dans les restaurants les plus selects de la ville et ses soirées dans des discothèques branchées, à siroter des cocktails entre deux rails de coke, Patrick mène une vie de plaisirs et de raffinement, comme tout bon yuppie qui se respecte.

Si seulement ce satané pressing chinois était fichu de nettoyer correctement les taches de sang sur ses draps... Car la nuit, Bateman laisse libre cours à ses pulsions les plus malsaines : il viole, tue, torture. Animaux, sans-abris, enfants, prostituées... Nul n'échappe à sa cruauté et à son imagination sans limites. Et le pire, c'est que ces actes de barbarie et de torture à l'état pur ne l'amusent qu'un instant.

Érigeant la superficialité en principe de vie, Bateman aime tout ce qui est rare, beau et cher, à commencer par sa propre personne. Des vêtements à la coupe de cheveux en passant par les meubles et les cartes de visite, il veut le meilleur, sinon rien. Capable d'estimer d'un seul coup d'œil le coût total de votre tenue, Bateman est aussi un expert  réputé auprès de ses collègues et amis, qu'il méprise tout autant qu'il jalouse.

Assailli par des pulsions destructrices de plus en plus violentes, et qui s'invitent à la moindre contrariété, le golden boy prend de plus en plus de risques : au détour d'une conversation, il glisse une allusion à ses passions morbides, révèle sa passion pour les serial killers, menace de mort ceux qu'il croise... Bateman sombre peu à peu dans une folie sanguinaire, et rien ne semble pouvoir l'arrêter, surtout pas ses amis, tellement centrés sur eux-mêmes qu'ils ne remarquent rien...

 

Incontestable best-seller depuis sa parution, œuvre phare de la littérature américaine contemporaine, American Psycho est sans conteste un roman qui fascine autant qu'il dégoûte, notamment en raison de la personnalité très antipathique de son héros et de la violence des scènes qui y sont décrites.

Le lecteur déjà connaisseur de Bret Easton Ellis et de son goût pour la provocation n'en attendait pas moins : roman sulfureux, objet de scandale mais aussi véritable OVNI littéraire, American Psycho ne laisse définitivement pas americanpsycho.jpgindifférent.

Au départ, l'auteur semble nous resservir son traditionnel cocktail alcool-coke-sexe-glande devant MTV, et on se dit "Oh non, pitié, pas 600 pages dans ce style-là." De fait, les deux cents premières pages sont assez insipides. Bateman est particulièrement peu attachant, et l'énumération détaillée et répétitive des vêtements qu'il porte, des (nombreuses !) crèmes et lotions qu'il utilise quotidiennement, ou encore de son mobilier, façon George Perec dans Les Choses, devient assez vite lassante, voire franchement pénible. Sans parler des longs monologues du héros sur des chanteurs has-been, Phil Collins et Whitney Houston en tête, dont il commente minutieusement la discographie...

Et dire qu'à la lecture de la quatrième de couverture, on s'attendait à des meurtres, de la barbarie, bref, de l'action ! Mais Bret Easton Ellis est un malin, et il sait parfaitement où il veut emmener son lecteur. Dès le premier meurtre, gratuit, froid, abject, tout bascule. Le héros prend une épaisseur inattendue, et dans la galerie de personnages secondaires, futiles et interchangeables au possible, certains s'étoffent en accédant au statut peu enviable de victime potentielle, voire de victime tout court.

Bien sûr, le sadisme des scènes de meurtre et les descriptions presque pornographiques d'actes sexuels assortis de tortures et de mutilations diverses risquent de faire frémir ou de rebuter plus d'un lecteur, à juste titre d'ailleurs. Il y a largement de quoi être mal à l'aise devant cette provocation, mais celle-ci, à force de surenchère, devient paradoxalement plus supportable au fur et à mesure que Bateman s'enfonce dans sa folie, et donc dans des fantasmes de moins en moins réalistes.

Ajoutons que, contrairement à ses précédents opus, l'auteur semble enfin avoir quelque chose de constructif à dire, ou plutôt à faire lire, puisqu'il se garde bien, selon son habitude, d'émettre un jugement clair sur ses personnages ; mais ce roman constitue bien une satire, assez flamboyante même, du monde de la finance, des élites, des nouveaux riches, et de leur problème principal, l'ennui. Et pour une fois, le style à la fois délibérément minimaliste, monotone, et en même temps très bavard par moments, s'adapte bien au contenu de l'ouvrage et à la personnalité fluctuante du héros, qui oscille de plus en plus entre monde réel et hallucination.

En bref, American Psycho, dans la droite lignée des écrits de Sade, a sans aucun doute constitué une charnière dans la création littéraire de ces vingt dernières années, par son côté atypique, dérangeant et provocateur (malheureusement beaucoup imité depuis par ces affreux gratte-papiers de Beigbeder, Houellebecq ou Despentes). Et même si l'on peut lui reprocher d'être trop long à démarrer et de se terminer en queue de poisson, nul doute que ce roman vous marquera pour longtemps.          3,5 étoiles

 

Découvrir aussi Moins que zéro, de Bret Easton Ellis

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 23:16

Quelle belle journée pour mourir ! C'est du moins ce que le héros de cet ouvrage aurait pu penser, s'il n'avait pas été concerné d'aussi près par la chose.

Le voilà en effet qui s'écroule devant l'esplanade du Centre Pompidou à Paris, par une belle journée de printemps. Oui, mais le problème, c'est que c'est la première fois que ça lui arrive, et qu'il ne sait pas très bien comment s'y prendre. Faut-il avoir l'air inspiré pour prononcer ses derniers mots, la jouer tragédie grecque ou encore la faire sobre, tout en retenue et en simplicité ? Car il a du public, le bougre : tous ces badauds qui croient d'abord à un spectacle de rue, avant de comprendre le caractère à la fois rebutant et fascinant de cette mort qui se déroule juste sous leurs yeux.

Tandis qu'il agonise sur le sol, une véritable bataille se joue dans la tête de notre héros, qui n'a pas vraiment envie de passer l'arme à gauche. En tout cas, pas maintenant, pas comme ça.

Et voilà qu'en plus, des souvenirs lui reviennent, de ses conquêtes féminines, de ses proches, des imbéciles de toute sorte qu'il a pu croiser au cours de son existence... Mince alors, il faudrait quand même qu'il se concentre un peu, ce serait bête de rater sa propre mort !

 

Avec son titre un peu énigmatique et sa quatrième de couverture alléchante, ce roman semblait tout à fait prometteur. Les cinquante premières pages également : on y découvre un narrateur, digne héritier de Desproges et de Frédéric Dard, qui PrendreFin.jpgnous dissèque avec malice et talent un bon paquet d'expressions toutes faites en rapport avec la mort. C'est amusant, impertinent, original. On sourit de ce personnage un peu dépassé par la situation, pas encore mort mais déjà plus tout à fait vivant, mais qui s'accroche tout de même à la vie comme un forcené.

Et puis, passé ces cinquante pages, le récit tourne à l'exercice de style vain et narcissique. Le narrateur, un brin misogyne et condescendant, nous raconte alors, avec un plaisir presque obscène et un luxe de détails dont on aurait pu se passer, toute sa vie amoureuse, de ses entrevues avec des prostituées à ses relations assez ternes avec de belles plantes légèrement décérébrées...

De page en page, le lecteur sent l'ennui, voire l'agacement, pointer le bout de son nez , lorsque le héros se perd dans des digressions interminables, des considérations parfaitement accessoires ou encore lorsqu'il enfile les citations et les références élitistes dans le seul but d'étaler son "immense" culture.

Jean-Pierre Enjalbert, auteur parfaitement inconnu au bataillon, et qui aurait peut-être dû le rester, se paye tout de même le luxe de nous servir un roman de deux cents pages sur du vide total, puisqu'il faut bien l'admettre, il ne se passe rien : le narrateur se promène, s'effondre, et se met à divaguer. Point final (qui tarde à venir, en plus, un comble pour un ouvrage aussi court !).

Alors à la limite, la brièveté de ce roman est plutôt un soulagement, puisqu'elle nous permet de passer rapidement à autre chose. Dommage, donc, car il y avait matière à faire de ce roman un petit bijou d'écriture et d'humour absurde, et à la place, nous n'avons qu'une pénible, désolante et fastidieuse démonstration de masturbation intellectuelle.         1 étoile

 

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération "Masse Critique" menée par Babelio et les éditions Belfond.

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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 20:46

Depuis vingt-cinq ans qu'il examine des cadavres sous toutes les coutures, on peut dire que Michel Sapanet a vu la mort de près, et qu'il la connaît mieux que personne. Expert médecin légiste au CHU de Poitiers, il côtoie quotidiennement les défunts, de ceux dont les histoires étonnantes ou sordides remplissent les colonnes "faits divers" des journaux.

Loin de l'image aseptisée renvoyée par les films et les séries, Sapanet nous montre une médecine légale où les corps sont décomposés, putréfiés, démembrés, carbonisés. Car des morts qui nécessitent une autopsie, il y en a chaque jour. Pendus, tués par balle, poignardés, égorgés, écorchés, brûlés vifs, écrasés par des voitures... Les occasions ne manquent pas. Et tous ces corps doivent, un jour ou l'autre, livrer leurs secrets.

C'est tout ce travail d'investigation minutieuse que décrit Michel Sapanet dans ses chroniques : la recherche laborieuse de la pièce manquante du puzzle, celle qui permettra de faire toute la lumière sur l'enquête et éventuellement d'apaiser les familles des victimes en leur apportant des réponses.

Des meurtres répugnants aux suicides déguisés, en passant par les accidents de chasse et les infanticides, plongez au cœur d'une discipline aussi étrange que fascinante. Et surtout... retenez votre souffle.

 

Si pour vous, la médecine légale se résume à Kay Scarpetta, Temperance Brennan et aux autres légistes de fiction, la lecture de ces chroniques vous surprendra sans aucun doute.

Loin des autopsies bien propres et des jolis cadavres des séries télévisées, le quotidien de Michel Sapasapanet.jpgnet ressemble aux neuf cercles de l'Enfer : cadavres putréfiés, grouillant d'insectes ou encore pendus avec leur propres tripes... Les occasions de défaillir sont nombreuses. Ce médecin au cœur bien accroché côtoie chaque jour l'horreur et la barbarie, et sa profession un peu particulière exige sang-froid et capacité à prendre du recul.

C'est donc avec une sacrée dose d'humour noir, humour qu'il pratique au quotidien pour garder la tête froide, que Michel Sapanet nous raconte quelques anecdotes tirées de ses longues années d'exercice de la médecine légale, en n'hésitant pas à se lancer dans les calembours les plus douteux et les plaisanteries les plus scabreuses.

Mais l'écriture du légiste, flamboyante et audacieuse, fine et pleine d'esprit, sait aussi se faire plus sombre par moments, lorsqu'il s'agit d'évoquer certaines situations délicates, comme l'autopsie d'un bébé ou l'examen d'une jeune femme vraisemblablement battue par son mari. Dans ces chapitres, à la tonalité plus sérieuse, Michel Sapanet nous raconte, avec une pudeur émouvante, sa détermination à rendre honneur et dignité à ces victimes, mais sans tomber une seule fois dans le racoleur ou la fausse compassion.

Avec en outre un excellent sens de l'observation et du détail (ce qui est bien utile, nous sommes d'accord, pour exercer la médecine légale), Michel Sapanet plonge son lecteur dans des situations tour à tour insolites ou répugnantes, sans pour autant jamais le mettre mal à l'aise.

En somme, voici un ouvrage passionnant, tantôt amusant, tantôt émouvant, qui nous fait découvrir, avec humour et élégance, l'univers fascinant de cette étrange spécialité qu'est la médecine légale. Gageons qu'après la lecture de cet ouvrage, vous ne regarderez plus jamais Les Experts de la même façon qu'avant.    4 étoiles

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29 décembre 2013 7 29 /12 /décembre /2013 16:11

Isabel Connelly, écrivain à succès, mène une vie paisible en compagnie de Marcus, son époux depuis cinq ans. Comme dans tous les couples, il y a bien sûr des hauts et des bas, notamment cette liaison d'il y a deux ans, qu'Isabel a découverte au hasard d'un SMS lu à la va vite sur le portable de son mari. Mais depuis, de l'eau a coulé sous les ponts. Jusqu'au jour où Marcus disparaît sans crier gare...

D'abord inquiète, puis en colère, Isabel part à la recherche de son époux. Mais au moment où elle pénètre dans les locaux de la société dirigée par Marcus, un gang de faux agents du FBI débarque et met à sac les bureaux, abattant au passage trois employés de l'entreprise. Malgré les recherches entreprises par la police, Marcus reste introuvable, et Isabel craint pour la vie de son mari. 

Lorsque celui-ci, contre toute attente, lui envoie un SMS lui demandant de l'oublier, Isabel n'en croit pas ses yeux. Et plus l'enquête progresse, plus elle comprend que l'homme qu'elle a épousé n'est pas celui qu'il prétend être. Désormais, elle n'a plus qu'une idée en tête : retrouver Marcus, quitte à mettre sa propre vie en danger, pour obtenir des réponses à toutes les questions qu'elle se pose. Mais à trop vouloir faire cavalier seul, elle en oublie de voir que son attitude étrange la fait davantage passer pour une suspecte que pour une victime...

 

Et si vous découvriez, du jour au lendemain, que l'homme qui partage votre vie depuis cinq ans n'est pas celui que vous croyez ? C'est sur ce postulat éculé que se fonde ce thriller de Lisa Unger, visiblement aussi fan de disparitions que sa collègue Lisa Gardner.

LisaUnger.jpgLà encore, pas de meurtres en série, mais une unique disparition qui va occasionner une enquête un peu poussive, avec rebondissements attendus et autres révélations capillotractées. Certes, les personnages principaux sont plutôt attachants (à part le fameux Marcus, dont on découvre au fil des chapitres la perversité ; pas de doute, celui-là, c'est un vrai méchant), mais ils sont également franchement stéréotypés : l'épouse irréprochable dont la vie bascule et qui est prête à tout pour retrouver son mari, le flic meurtri par son divorce récent, la mère de famille qui aurait tout pour être heureuse mais entretient une liaison adultère... Pour un peu, on pourrait accuser l'auteur d'avoir épluché un magazine de psychologie et d'avoir voulu recaser dans son roman tous les traumatismes et névroses possibles.

L'intrigue est, quant à elle, assez bien construite, même si l'ensemble comporte de nombreuses longueurs, en particulier dans la première moitié du roman. L'idée de confier l'essentiel de l'enquête à la victime, et non pas à des inspecteurs chevronnés, est plutôt intéressante, mais l'héroïne se montre souvent agaçante par son attitude inconsciente et sa fâcheuse tendance à l'auto-congratulation.

Néanmoins, l'auteur semble ne pas avoir réussi à trancher entre narration à la première et à la troisième personne, et a donc décidé de mélanger les deux au petit bonheur la chance : la majeure partie de l'histoire est ainsi racontée par l'héroïne, tandis que certains passages, pour une raison étrange, sont narrés par le détective en charge de l'enquête, les deux ayant l'amabilité d'échanger de temps à autre des informations, histoire de rattraper au vol le lecteur qui se serait égaré dans ce gloubiboulga narratologique.

Le style, comme bien souvent dans ce genre littéraire, est d'une pauvreté affligeante, avec des descriptions réduites au minimum et qui enfilent les clichés comme d'autres enfilent les perles : le croissant est délicieux, le costume est hors de prix, le froid est glacial...

Malgré toutes ces critiques, l'ensemble se laisse lire sans déplaisir, mais ne constitue certainement pas un page-turner efficace, dans la mesure où le lecteur a bien du mal à se passionner pour cette intrigue qui semble finalement un peu vieillotte. Quant au dénouement, il est tellement tiré par les cheveux et bourré d'incohérences qu'il en devient grand-guignolesque. 

En bref, un thriller sans grand intérêt, bâti sur une intrigue manquant d'originalité et des personnages caricaturaux, et qui sera oublié sitôt la dernière page refermée. Décidément, le polar américain n'est pas au mieux de sa forme, en ce moment...   2,5 étoiles

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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 21:45

1895. La carrière littéraire et mondaine d'Oscar Wilde est au plus bas : son existence scandaleuse fait la une des journaux, et le procès qui lui est intenté pour dépravation des mœurs défraie la chronique.

Condamné à deux ans d'emprisonnement, Wilde est aussitôt incarcéré et assujetti aux travaux forcés. Mais faire tourner la roue d'un moulin ou trier de l'étouppe douze heures par jour constituent des tâches bien trop pénibles pour sa faible constitution et ses manières délicates.

Soumis à l'isolement absolu, selon les règles de l'époque qui stipulaient que les détenus ne communiquent jamais entre eux, l'esprit mondain de l'écrivain s'étiole.

Révolté par la dureté de sa condition, méprisé par les gardiens qu'il tente désespérément de se concilier, Wilde est en sus transféré au pénitencier de Reading, l'un des plus durs du pays. Malgré le règlement, il parvient à échanger quelques mots avec les détenus des cellules voisines, notamment le dénommé Sebastian Atitis Snake, empoisonneur dont le nom étrange et plein de promesses fascine Wilde, et A.A. Luck, un eunuque d'origine indienne et qui semble savoir bien des choses concernant la vie d'Oscar Wilde. Un peu trop, même...

 

Depuis maintenant plusieurs années, Gyles Brandreth publie régulièrement les aventures d'un Oscar Wilde peu conventionnel, féru de mystères et d'enquêtes impossibles.

Fidèlement assisté de ses amis Robert Sherard et Arthur Conan Doyle (à qui il aurait inspiré le personnage de Sherlockreading.jpg Holmes), Wilde résout aisément les intrigues les plus alambiquées, tout en accumulant, en bon dandy qu'il est, traits d'esprits et autres aphorismes, suscitant l'admiration sans bornes de ses deux acolytes.

Néanmoins, avec le dernier titre publié, on avait pu ressentir comme une certaine lassitude, devant une intrigue tirée par les cheveux et un Oscar Wilde atteignant les limites de son personnage de dandy excentrique.

Avec ce nouvel opus, Brandreth prend un tournant radicalement différent : l'histoire se passe cinq ans à peine avant la mort du dramaturge, sa carrière est brisée, son nom souillé, sa femme réfugiée en Italie pour éviter la disgrâce causée par les mœurs un peu trop libres de son époux. Loin des dîners mondains et des restaurants gastronomiques, c'est désormais dans une cellule obscure, étroite et crasseuse qu'évolue Wilde, qui dépérit à vue d'œil.

On aurait pu croire que cette tonalité beaucoup plus sombre relancerait l'intérêt des lecteurs, mais ce sixième roman se révèle finalement assez insipide : Wilde n'est plus que l'ombre de lui-même, l'enquête (car il y en aura bien une) est assez secondaire, le dénouement complètement invraisemblable et le rythme est loin d'être soutenu, tandis que les personnages secondaires, malgré leur caractère plutôt fouillé, font pâle figure comparés aux précédents compagnons de Wilde, qui jouaient parfaitement leur rôle de faire-valoir en offrant à leur extravagant ami la possibilité de déployer son esprit dans toute sa splendeur.

Rédigé en outre dans un style assez plat, ce roman laisse le lecteur assez indifférent, devant un Wilde geignard qui devient de plus en plus antipathique et terne. Espérons tout de même qu'il ne s'agisse pas d'une manière pour l'auteur de tirer sa révérence, car elle serait bien disgrâcieuse, médiocre et décevante.   1.5 étoile

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28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 13:42

Rarement une affaire aura paru aussi évidente : à force d'être battue par son mari violent et alcoolique, Tessa Leoni, agent de police à Boston, a fini par craquer et l'a abattu de trois balles dans la poitrine. Le visage tuméfié et encore sous le choc, la policière reste pourtant étrangement silencieuse sur les circonstances de cette ultime altercation. Et surtout, où diable est passée sa fille, la petite Sophie, âgée de 6 ans ? A-t-elle été enlevée, comme le prétend Tessa, ou la réalité est-elle bien plus inquétante que cela ?

Pour D.D. Warren, enquêtrice aguerrie, la thèse de la légitime défense ne tient pas, et celle de l'enlèvement, encore moins. Pour son entourage, Tessa Leoni était une mère, une épouse et une policière modèle. Discrète, aimante, quoiqu'un peu solitaire, elle suscitait la sympathie de tous. Pourtant, D.D. Warren refuse de croire à cette image de la femme parfaite, complètement dévouée à son enfant et à son mari. 

Convaincue que Tessa Leoni cache quelque chose, et qu'elle n'est pas qu'une malheureuse épouse battue par son mari, elle creuse toutes les pistes possibles, fouille toutes les zones d'ombre du passé de la jeune femme. Jusqu'à découvrir une étrange affaire , survenue il y a près de quinze ans...

De son côté, Tessa ne peut rien faire pour aider la police. Elle sait que sa version des faits la rend suspecte à bien des égards, mais il lui est impossible de dire la vértié. De toute façon, personne ne la croirait, surtout pas D.D. Warren, cette enquêtrice de choc qui semble vouloir à tout prix la faire condamner...

 

De nombreux auteurs de thriller ont leur marotte : pour certains, ce sont les serial-killers, pour d'autres, les enquêtes à tonalité ésotérique, pour d'autres encore les énigmes scientifiques. Lisa Gardner, étoile montante du thriller contemporain, semble pour sa part fascinée par les disparitions, quitte à lasser son lectorat, et surtout quitte à réutiliser peu ou prou les mêmes éléments dans tous ses romans.

PreuvesdAmour.jpgUne fois de plus, l'enquête est confiée à D.D. Warren, héroïne récurrente sous la plume de Lisa Gardner, assistée de son collègue et ancien amant Bobby Dodge, qui tenait notamment la vedette dans Sauver sa peau. Faisant habilement alterner la narration entre le point de vue des inspecteurs et celui de Tessa Leoni, victime et coupable idéale, l'auteur prend un malin plaisir à ne pas nous dévoiler la vue d'ensemble dès le départ, nous laissant tâtonner aux côtés de la police.

Malheureusement, malgré les nombreux rebondissements imaginés par l'auteur, l'enquête manque de rythme et n'entraîne guère le lecteur, qui peine en sus à s'attacher aux personnages : D.D. Warren et Tessa Leoni sont aussi arrogantes et agaçantes l'une que l'autre, et le sympathique Bobby Dodge est bien trop effacé pour retenir l'attention dans cet ouvrage. Quant aux personnages secondaires, ils sont quasiment inexistants et ne présentent que bien peu de profondeur, à l'exception peut-être de Brian, le mari de Tessa, dont la personnalité complexe est plutôt bien exploitée.

Le style est en outre peu travaillé, et de nombreuses longueurs ralentissent encore la progression de l'action, tandis que l'enquête se complexifie au point de devenir complètement tirée par les cheveux et hautement improbable, décevant les dernières attentes d'un lecteur plus que perplexe : tout ça pour ça ? 

C'est à croire que Lisa Gardner, à force de vouloir publier un roman par an, a perdu tout ce qui faisait la qualité de son écriture pour s'enfermer dans un schéma plus confortable, à l'instar de tant d'autres auteurs de polars avant elle (Harlan Coben, Patricia Cornwell, Mary Higgins Clark...). Et c'est bien dommage, car elle passe du même coup du statut "d'auteur à suivre" à celui, nettement moins enviable, "d'auteur qui réécrit toujours le même livre".  2 étoiles

Ouvrage reçu dans le cadre de l'opération "Masse Critique", menée par Babelio et les éditions Albin Michel.

Découvrir aussi le nettement plus réussi :  Sauver sa peau, de Lisa Gardner


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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 21:15

A louer : charmante isba sur les rives du lac Baïkal, Sibérie. Prix défiant toute concurrence, voisinage très discret, confort spartiate mais dépaysement garanti.

Sylvain Tesson est un écrivain déjà célèbre pour ses nombreux récits de voyage. Un jour, lassé de l'agitation parisienne et de l'égocentrisme de tous ces bobos nombrilistes et agaçants, il décide de se retirer, seul, dans une cabane rudimentaire, perdue au fin fond de la Russie. Là, se dit-il, est la vraie vie, la vraie sagesse intérieure. Le vrai défi, aussi : survivre seul dans cette contrée hostile, à plusieurs heures de marche de la première habitation, pratiquement sans contact avec le monde extérieur, constitue un sacré challenge.

L'écrivain a néanmoins pris les devants : armé d'un solide stock de provisions, d'une conséquente réserve de vodka et d'une malle de livres pleine à craquer, le voilà paré pour affronter la solitude. Et les tâches ne manquent pas, pour occuper notre homme, lassé de la société de consommation : puiser de l'eau, fendre du bois, nettoyer la cabane, pêcher son repas... Le voilà qui retrouve de vraies valeurs, de celles que notre société, avide de gadgets, de facilité et de technologie nous ont fait oublier : le travail, l'effort, la générosité, le partage...

Au fil des semaines et des mois, Sylvain Tesson semble se retrouver : à force de passer des matinées à contempler les mésanges qui se posent sur le bord de sa fenêtre, il a appris à savourer l'instant, à percevoir la beauté intrinsèque d'un rayon de soleil posé sur une table en bois, à observer la splendeur de la nature qui s'éveille lorsque revient le printemps.

Émaillé de réflexions tirées de la lecture des grands auteurs, ou d'aphorismes ciselés, ce livre, à mi-chemin entre l'essai et le témoignage, nous montre aussi que la tentation érémitique, profondément solitaire et égoïste, n'a qu'un temps : pour qu'elle garde sa portée et sa valeur, il faut bien, au terme des six mois impartis, revenir à la civilisation, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de s'en retrancher une fois encore, dans quelques mois ou quelques années...

 

Qui, parmi nous, n'a jamais évoqué, un jour ou l'autre, l'idée de partir s'installer au bout du monde, loin de toute civilisation, loin du bruit et de la fureur des grandes villes, pour vivre en ermite avec le minimum de confort, afin de retrouver la "vraie" vie ?

Combien d'entre nous seraient réellement prêts à sauter le pas, si l'occasion s'en présentait ? ForetsSiberie.jpg

Sylvain Tesson, lui, s'était promis de vivre en ermite dans la forêt avant ses quarante ans. Le voilà qui tient parole en venant s'installer dans une minuscule cabane au fond des bois, près du lac Baïkal. Bien entendu, les conditions climatiques sont extrêmement rudes et le confort sommaire, mais l'écrivain s'en moque : il a de la lecture, des vivres en quantité, et des litres de vodka, qu'il s'envoie généreusement du matin au soir et du soir au matin.

Bon, en fait de solitude, force est de constater que Sylvain Tesson n'est finalement pas plus ermite que vous et moi : entre les voisins qui passent à l'improviste, les touristes qui débarquent et les nouveaux riches venus s'installer dans la région, sa cabane ne désemplit pas, et lorsque ce n'est pas lui qui reçoit, il n'hésite pas à marcher des heures durant sur la glace du lac pour rendre visite à l'un ou l'autre de ses amis. Comme isolement, on a vu mieux.

De plus, à force d'hésiter entre le simple témoignage autobiographique façon retour à la nature, et essai sur la vacuité d'une existence asservie au consumérisme et au souci du paraître, l'ouvrage tourne en rond et lasse son lecteur : le journal de bord compilant les tâches quotidiennes de l'auteur devient vite répétitif, tandis que les réflexions philosophiques de l'auteur tournent à la leçon de morale condescendante. C'est tellement facile de fustiger la société de consommation et tous ces moutons qui hésitent, au supermarché, entre 15 sortes de ketchup, quand on a les moyens de se retirer du monde pendant six mois et de vivre des revenus de ses précédents ouvrages...

Alors certes, Tesson a le verbe haut et manie habilement la plume, mais son côté donneur de leçons le rend particulièrement antipathique : le voilà qui s'auto-proclame modèle à suivre, tant pour la pureté de ses motivations que pour le choix de son mode de vie. Et tant pis si le lecteur, en quête d'évasion et de rêve, n'avait pas demandé à recevoir cette édifiante parole toute boursouflée d'orgueil et de suffisance.

C'est d'ailleurs bien dommage, car l'écriture de Sylvain Tesson sait parfois être fine et agréable à lire : elle excelle par exemple à retranscrire les mille fulgurances d'un rayon de soleil sur une plaque de glace à la dérive, et croque tout aussi subtilement l'instant où la mésange frigorifiée étend ses ailes humides de rosée sur le rebord de la fenêtre. Des instants de grâce habilement retranscrits, hélas trop peu nombreux, et entrecoupés de réflexions convenues sur le bien-fondé d'un retour à la nature.

Finalement, si l'auteur se prenait un peu moins au sérieux, s'il laissait un peu de côté son ego pour nous laisser profiter du silence, de la tranquillité et de la beauté d'une nature sauvage, indomptée voire féroce, nous aurions enfin un récit digne de ce nom. En attendant, la prochaine fois que môsieur Tesson souhaitera partir bouder dans son coin, lassé du monde moderne et de la technologie, il aura l'amabilité et la décence de ne pas en faire un livre.   2 étoiles

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 21:53

Bristol, en Angleterre, 1985. L'entrée à l'université, Brian Jackson y pense depuis son plus jeune âge. Adieu mère poule, job d'été minable, amis un peu rustres sur les bords. Enfin, l'indépendance, les filles, les soirées de débauche, les amis à la vie à la mort...

Seulement, la réalité est loin d'être aussi parfaite : avec son acné tenace, ses vêtements informes, sa spécialisation dans la médiocre section de littérature anglaise, ses blagues pourries et sa passion pour les chansons de Kate Bush, Brian n'a que peu de chances de devenir LA star de la fac. À moins que sa solide culture générale ne lui serve à intégrer l'équipe du prestigieux University Challenge, un genre de Questions pour un Champion réservé aux universités.

Recalé lors des premières sélections, Brian finit par intégrer l'équipe, grâce à l'abandon prématuré de l'un des candidats, et la présence dans l'équipe de la belle et inacessible Alice ne fait qu'ajouter à sa motivation. Désormais, Brian a deux objectifs : remporter le Challenge et faire chavirer le cœur de la jeune fille.

Et le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est mal parti. Heureusement, Brian peut compter sur les conseils avisés de Rebecca, punkette anarchiste improvisée experte en relations sentimentales. Hélas, lorsqu'on s'appelle Brian Jackson, rien ne se passe jamais comme prévu...

 

Si Un Jour commençait à la fin des études universitaires des personnages principaux, Pourquoi pas ? s'intéresse cette fois à l'entrée du héros à l'université, autre moment symbolique de la vie des jeunes adultes.

PourquoiPas.jpgAvec son héros improbable, aussi agaçant qu'attachant, bourré de défauts mais tellement maladroit qu'il en deviendrait émouvant, ce roman nous entraîne au cœur des tourments amoureux d'un loser de première. Mal dans sa peau mais persuadé de pouvoir se transformer en tombeur, Brian a bien du mal à comprendre que la belle Alice le manipule et se paye sa tête... Et même si le lecteur le juge bien sévèrement par moments, il ne peut en même temps s'empêcher de se reconnaître en lui, car les échecs en série du héros sont finalement un peu les nôtres aussi.

Rempli d'humour et d'autodérision, ce livre est un petit bijou de nostalgie, nous replongeant avec délices dans la culture populaire des années 1980 : musique, loisirs, questions de société... Sans virer à la satire ou au pamphlet, Pourquoi pas ? reste bien ancré dans les années Thatcher. Et les tensions entre classes sociales sont particulièrement bien rendues dans certaines scènes d'anthologie, notamment lorsque Brian le "prolo" rend visite aux parents d'Alice, bourgeois coincés et adeptes du soja sous toutes ses formes.

Le style de David Nicholls, léger et souvent un peu cynique, est déjà bien affirmé dans ce roman qui, malgré sa traduction récente en français, est en réalité son tout premier. Comme dans Un Jour, on retrouve dans ce livre une atmosphère mélancolique qui fait tout le charme des romans de cet auteur décidément prometteur.

Cette fois encore, ce dernier semble avoir apporté un soin particulier à l'écriture des dialogues, vifs et ponctués de réparties cinglantes et savoureuses, mais les réflexions de Brian et ses plans tirés sur la comète (et souvent par les cheveux, aussi) prêtent également à sourire plus d'une fois.

En bref, un délicieux roman d'apprentissage à l'anglaise, assez prévisible dans sa trame mais très agréable à lire, porté par une écriture fine et au ton désenchanté, parfois cruel mais souvent d'une grande tendresse aussi, envers un héros que l'on quitte à regret une fois la dernière page tournée.     4 étoiles

 

A découvrir aussi : Un jour, de David Nicholls

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 20:12

Août 1870, dans l'Est de la France. Les tensions entre la France et la Prusse viennent d'atteindre leur paroxysme. La guerre est déclarée.

Jean Macquart, héros malheureux de La Terre, s'engage dans l'armée et rejoint bientôt le 106e de ligne. Nommé à la tête de son escouade, il rencontre Maurice Levasseur, un intellectuel venu de la ville et effaré de se retrouver sous les ordres de ce paysan sans éducation et à l'esprit étroit. Pourtant, au milieu des épreuves et des privations, une certaine complicité se noue entre les deux hommes, qui apprennent à s'apprécier.

Mais les jours passent, et la confrontation avec l'armée prussienne se fait attendre, tandis que la désorganisation et le manque de prévoyance frappent les troupes françaises. De marches en contremarches, d'ordres en contre-ordres, les soldats s'épuisent, d'autant que la nourriture et le confort manquent bien souvent. Dans les rangs, l'amertume et le découragement se répandent comme une traînée de poudre, et la révolte gronde. L'empereur lui-même, timoré et sourd aux récriminations des soldats, semble désemparé.

En face, les troupes prussiennes se rassemblent et se rangent en ordre de bataille. Enfin, l'affrontement paraît tout proche, et l'armée française n'a plus qu'une envie : en découdre. Le désastre de Sedan est désormais inéluctable...

 

Avant-dernier volume des Rougon-Macquart, La Débâcle est le roman de la désillusion et du pessimisme. Centré autour de la bataille de Sedan, il nous montre bien sûr l'absurdité et les horreurs de la guerre, mais aussi la force considérable d'une amitié improbable entre deux êtres que tout sépare : Jean, le paysan, un peu rustre mais doté d'un grand cœur ; Maurice, l'érudit aux grandes idées politiques, effaré de la grossièreté des soldats, mais loyal et généreux. debacle.jpg

Dans cet ouvrage, et comme le fera Dino Buzzati une cinquantaine d'années plus tard dans Le Désert des Tartares, Zola retranscrit à merveille la mentalité des soldats, épuisés par une attente interminable et des ordres auxquels ils ne comprennent rien. On est loin ici d'un Fabrice del Dongo à Waterloo : certes, Zola souligne l'éclatement du point de vue, l'absence de vision d'ensemble pour le simple soldat, mais il fustige avant tout l'incompétence des généraux et des stratèges, aveugles aux souffrances de leurs troupes.

Mais c'est précisément cette attente insupportable des soldats, admirablement rendue par l'auteur, qui risque d'ennuyer plus d'un lecteur, puisqu'il ne se passe finalement pas grand-chose, du point de vue de l'intrigue, dans les 200 premières pages. En revanche, Zola fait preuve d'une grande finesse en décrivant l'amitié qui se noue progressivement entre les deux héros du roman, une amitié qui sera mise à mal avec la Commune de Paris, où les deux amis choisiront un camp différent, jusqu'à l'affrontement, inévitable.

Le style est, comme toujours, remarquable, notamment dans les scènes de combat, où l'auteur s'amuse à faire varier l'échelle et les points de vue, passant d'un régiment à un autre, d'une escouade à l'autre, de l'artillerie à l'infanterie, des soldats aux ambulanciers, des généraux aux déserteurs. Et Zola parvient, mieux que tout autre, à faire revivre à son lecteur tous les bouleversements de la guerre : privations, exactions, pillages, exécutions sommaires, blocus...

Particulièrement complexes et travaillés, les personnages sont attachants, aussi bien les héros que les personnages secondaires, notamment les femmes, Henriette et Sylvine, qui vont toutes deux vivre une histoire d'amour tragique. Preuve, si certains en doutaient encore, que Zola est tout autant le chantre des atrocités de la guerre que le peintre des sentiments les plus nobles de l'âme humaine.

Un très grand roman donc, injustement méconnu, et qui pourtant occupe une place tout à fait unique dans l'œuvre zolienne, sombre et bouleversant, mais qui se clôt, une fois n'est pas coutume, sur une note d'espoir, celle d'une France à rebâtir sur les ruines de la guerre civile.   4,5 étoiles

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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 19:26

2052. La Terre vient de disparaître sous les eaux, quarante ans après le début des gigantesques inondations qui ont ravagé le monde entier. Sur la planète, ne demeurent que quelques survivants, réfugiés sur des radeaux de fortune. Désormais, plus personne ou presque ne croit à une éventuelle décrue, et la fin du monde se profile à l'horizon.

Quelques années plus tôt, alors que la Terre était peu à peu engloutie par les eaux, le gouvernement américain s'est lancé dans un projet fou : construire un vaisseau spatial chargé d'emmener une poignée d'individus sur une autre planète, où ils pourront perpétuer l'espèce humaine.

Les obstacles au projet, qu'ils soient scientifiques ou matériels, étaient de taille. Pourtant, et contre toute attente, la navette a fini par quitter la Terre en 2048, emportant à son bord près de quatre-vingt personnes.

Mais dès les premières heures de cohabitation, des tensions apparaissent au sein de l'équipage : juste avant le décollage, des passagers clandestins réussissent à monter à bord, à la place d'astronautes chevronnés et entraînés toute leur vie durant pour cette mission. D'emblée, l'équilibre du vaisseau est menacé, et avec lui, les chances de survie de l'humanité.

D'autant que le plus difficile reste à venir : les scientifiques n'ont pu trouver, avant le décollage de l'Arche, de planète propice à accueillir les naufragés du ciel. Partis pour un voyage d'au moins trente ans, ces derniers doivent encore déterminer quelle sera la nouvelle Terre. Enfin, si le vaisseau parvient à retrouver un semblant d'harmonie...

 

Si Déluge était le roman de l'exode perpétuel et du crépuscule de l'humanité, Arche est celui d'une nouvelle aube. Centré sur une nouvelle galerie de personnages, issus de la génération qui n'a connu que le déluge, donc bien différents de ceux du premier volume, par leur expérience comme par leurs aspirations, Arche nous plonge, dès les premières pages, dans arche.jpgl'urgence de la situation : l'Amérique n'a que quelques années pour construire un vaisseau capable de voyager aux confins du système solaire à la vitesse de la lumière, et pour choisir un équipage suffisamment jeune et diversifié pour assurer la pérennité de l'espèce une fois à bon port, c'est-à-dire pas avant trente ans, au bas mot.

Ces nouveaux héros sont particulièrement fouillés et ambivalents : défendant chacun des intérêts différents, selon leur appartenance à l'équipage initial ou aux clandestins, tous mettent en danger la réussite de la mission, par leur égoïsme ou leur soif de pouvoir. Même l'héroïne dont nous adoptons le point de vue, Holle Groundwater, est souvent agaçante : arrogante, donneuse de leçons, manipulatrice, elle ne vaut parfois guère mieux que ses camarades, dont elle dénonce pourtant le comportement. Quant aux personnages secondaires, ils sont eux aussi, cette fois, plutôt soignés et ne tombent pas dans le stéréotype ou la caricature, faisant montre d'une psychologie finement travaillée.

Mais la grande force de Baxter, outre la solide documentation scientifique sur laquelle il s'appuie, est de réussir à nous faire percevoir, avec une finesse remarquable, les enjeux cruciaux de cette vie à huis clos : avec quatre-vingts personnes enfermées pour plusieurs dizaines d'années dans une grosse boîte de conserve, les problèmes sont nombreux et variés (ravitaillement en eau et en nourriture, gestion des déchets, renouvellement de l'oxygène, mesures de sécurité, défaillances techniques, contrebande, mais aussi rivalités amoureuses et commérages en tout genre). Sans parler des enfants nés à bord qui, entraînés dans les délires d'un schizophrène non diagnostiqué, se croient enfermés dans un studio de télé-réalité. Et lorsqu'ils se mettent à élaborer des stratégies pour en sortir de force, ils sont loin d'imaginer qu'ils risquent de condamner tout l'équipage à une mort certaine.

C'est là aussi un atout majeur de ce roman : le suspense permanent, savamment entretenu par de nombreux rebondissements, dus à des événements imprévus ou à la folie qui semble s'emparer, doucement mais sûrement, de cet équipage livré à lui-même, chargé de perpétuer l'espèce et qui, paradoxalement, perd chaque jour un peu de son humanité.

En somme, Stephen Baxter a réussi à égaler, voire à surpasser Déluge, en nous proposant un roman davantage orienté vers la hard SF que le premier, mais tout aussi passionnant et encore plus subtil dans la construction de ses personnages et de son intrigue. Magistral d'un bout à l'autre, Arche confirme le talent de Baxter, qui s'inscrit décidément parmi les grands auteurs de science-fiction.    4 étoiles

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