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17 juin 2010 4 17 /06 /juin /2010 12:26

Dans le grenier d'une ferme, un après-midi comme les autres, cinq chatons ont vu le jour, cinq minuscules boules de poils, dont deux, une noire et une blanche, ont montré des signes d'intérêt pour le monde extérieur, sous les yeux amusés de leur mère. Le chaton noir, c'est Rroû, un aventurier et un dur à cuire, qui, lassé de jouer avec les rayons de soleil filtrant à travers les vasistas du grenier, explore peu à peu son univers, chaque fois un peu plus loin : l'escalier, la cour, le jardin, le muret en pierre, le talus, le rebord de la route, jusqu'à la maison d'en face, où vit la vieille Clémence, une bonne à tout faire qui travaille pour le médecin du village. Intrépide et indépendant, Rroû accorde gracieusement et librement son amitié à la vieille fille, qui finit par l'apprivoiser peu à peu, par des offrandes de nourriture, des caresses, des paroles douces... La vie est belle pour Rroû, véritable prince de cette masure, où chaque rayon de soleil, chaque brin d'herbe, chaque insecte, peut révéler un nouveau jeu. Mais voici l'été qui arrive, et la petite famille qui déménage à La Charmeraie pour y passer les vacances. Rroû, d'abord méfiant, découvre un nouveau terrain de jeu, dont chaque parcelle reste à explorer, et s'initie aux mystères du désir et de l'amour avec une petite chatte blanche du voisinage, ce qui lui vaut quelques escarmouches mémorables avec les matous du coin... Rroû semble avoir trouvé son paradis sur terre : choyé par les humains, respectés par les autres chats, vivant d'amour et d'eau fraîche, tout lui sourit. Sauf que les vacances arrivent à leur terme, et Rroû doit rentrer avec ses maîtres. Une fois de retour, le voici qui dépérit, lui qui était si vif auparavant. Plus rien ne semble pouvoir le sortir de son apathie, et Clémence lit dans ses yeux chargés de reproche que Rroû aurait voulu rester pour toujours à La Charmeraie... Une nuit, Rroû n'y tient plus ; au seuil de l'hiver, il s'enfuit, bien décidé à recouvrer sa liberté et son indépendance. Mais pour un chat isolé, aussi malin soit-il, l'hiver, la neige, le froid et les chasseurs constituent bien des pièges mortels...


Qu'on se le dise, malgré les apparences, Rroû n'est pas un livre particulièrement destiné aux enfants. Certes, c'est une initiation à la nature, au cycle des saisons, aux espèces animales et végétales qui peuplent nos campagnes, mais c'est bien plus que ça : ce roman, c'est une véritable initiation à la magie de la poésie. Chaque adjectif, rrou.jpgchaque verbe, chaque phrase vibre du lyrisme que lui donne Genevoix, sans jamais tomber dans le ridicule ou le déjà-vu. Tout sonne juste dans ce roman, comme si l'auteur avait trouvé l'alchimie parfaite, le ton adéquat à donner à chaque pensée, à chaque émotion, à chaque description. Il s'identifie si bien à son héros qu'il devient, peu à peu, Rroû lui-même, et fait partager au lecteur les folles aventures du chat noir intrépide, qui n'écoute que son instinct et sa liberté. Le chat semble incarner pour Genevoix un idéal de beauté, de fraîcheur, de grâce, de spontanéité, et comment mieux rendre ces dernières que par le voyage initiatique de Rroû au coeur de la campagne et de la nature de l'entre-deux guerres ? Même si les premières pages et les constantes recherches lexicales ou syntaxiques peuvent rebuter les lecteurs les plus jeunes ou les plus pressés, on s'habitue insensiblement à ce style magnifique qui fait doucement vibrer le moindre brin d'herbe, fait respirer le moindre nuage, fait onduler le moindre rayon de soleil, et l'on se prend à découvrir, en compagnie de Rroû, le meilleur guide qui soit, tout un monde inconnu et insoupçonné, on rit de ses maladresses, on s'apitoie sur ses faiblesses, et on pleure, également, lorsque le malheur le frappe et qu'il semble abandonné de tous. Un petit chat  adorable qu'on aurait tous rêvé d'adopter, et qui pourtant ne peut vivre privé de sa liberté. Une incroyable leçon de vie et d'amour, à méditer. Maurice Genevoix signe là sans doute le plus bel hommage littéraire jamais rendu à la gent féline. 4 étoiles

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15 juin 2010 2 15 /06 /juin /2010 11:25

Sous ce titre proverbial se cache une triste réalité : le chat qui dort, c'est Alex Brinton, un jeune homme de bonne famille, atteint d'une étrange phobie : la peur panique de descendre l'escalier de pierre de l'université de Cambridge où il est pensionnaire. Son médecin, un cartésien complètement dépassé par cette affaire, décide de l'envoyer chez un confrère psychiatre, le docteur Hugh Welchmann. Ce dernier remonte patiemment le fil des souvenirs d'Alex, au fil des consultations, afin de l'amener à découvrir le véritable traumatisme vécu dans son enfance et sans doute à l'origine de cette phobie. Lorsqu'il découvre l'atroce vérité, il est déjà trop tard : quatorze ans plus tôt, le jeune Alex a vu sa mère, alcoolique et névrosée, tomber du haut de l'escalier de pierre de la cave, dans la maison familiale. Or, cette mort, prétendument accidentelle, pourrait dissimuler un terrible meurtre : et si la mère d'Alex avait été poussée ? Si l'enquête, à l'époque, n'a pu être menée à son terme, les doutes et les suspicions pèsent toujours sur l'ensemble de la famille Brinton : le père s'est remarié peu après, avec l'infirmière qui soignait précisément sa femme, à la santé fragile, au moment du drame ; la fille aînée, qui vouait une haine assez inexplicable à sa mère, n'est pas en reste non plus ; même le petit Alex, qui était chargé par sa mère d'aller dérober des bouteilles d'alcool dans le cellier, aurait pu vouloir mettre un terme à ce petit jeu... Mais plus le docteur Welchmann tente de faire la lumière sur cette affaire, afin d'aider son patient à s'affranchir de ce traumatisme, plus il se retrouve impliqué personnellement dans ce drame familial qui lui était pourtant parfaitement étranger, jusqu'à être atteint, de la manière la plus tragique qui soit, au sein même de son couple. Dès lors, il lui appartient de se battre contre tous, à la fois pour mettre au jour les anciens secrets de la famille Brinton et pour empêcher l'effondrement de son propre foyer...


Publié en France en 1982, cette oeuvre complexe, à mi-chemin entre le policier, le roman de moeurs et le thriller psychologique, est malheureusement passée trop inaperçue, douée d'une intrigue particulièrement enchevêtrée, remarquablement construite et véritablement haletante, avec des personnages qui, comme lors d'un  , vont successivement s'accuser eux-mêmes, pour des motifs bien précis. Et c'est, en filigrane, toute la critique d'une Amérique hypocrite et puritaine qui ressort de ce roman : ce scandale étouffé de la mère alcoolique qui tombe de l'escalier de la cave, une bouteille de whisky à la main, le père qui se remarie avec l'infirmière de sa femme, un peu rapidement au goût de certains, le médecin de famille, un peu trop impliqué dans la vie de la famille Brinton pour être honnête, Kate,  gloag.jpgla fille aînée, qui cache une sexualité "déviante" sous de grands airs et un profond mépris pour la société contemporaine, Alex, le fils, dans un parfait rôle de naïf qui va faire  magré lui ressurgir tous les secrets enfouis de sa propre famille... Jusqu'à l'épouse du Dr Welchmann, elle-aussi liée à l'histoire scandaleuse et sulfureuse des Brinton. Mais le véritable héros reste le psychiatre lui-même, perché sur ses certitudes et s'exprimant sur un ton affreusement péremptoire et paternaliste au début du roman, et qui va peu à peu s'affranchir de ses positions et de ses jugements, à mesure que son propre ménage s'écroule, entraîné par le poids des secrets de la famille Brinton. Le style du roman est agréable, fluide, et ne dévoile rien qui puisse aider le lecteur à se faire une idée sur la tragédie en cinq actes qui se déroule devant lui, et dont le prélude a été joué voici quatorze ans... Rarement on a pu voir une intrigue policière aussi rigoureusement construite, et partant d'éléments aussi peu révélateurs, tellement éloignés des mises en scènes macabres et des règlements de compte sur fond de crimes passionnels qui prolifèrent dans les romans actuels. Avec une tonalité minimaliste, des personnages volontiers volubiles mais qui ne disent que ce qui peut les arranger, souvent au mépris de la vérité et selon un mécanisme complexe de motivations personnelles, et un style extraordinairement minutieux, mais qui paradoxalement, ne fait qu'ajouter à la confusion ambiante, Julian Gloag a construit un roman injustement oublié, et qui mérite pourtant qu'on s'y arrête, malgré quelques imperfections et quelques longueurs.   3,5 étoiles

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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 15:42

Catherine Genovese, dite "Kitty", n'imaginait pas, en sortant du bar où elle travaillait, en cette nuit glaciale de mars 1964, qu'elle allait devenir l'une des victimes les plus célèbres de l'histoire de la criminologie : froidement assassinée, de dix-sept coups de couteau, puis violée, par un homme qu'elle ne connaissait même pas, le tout juste en bas de son immeuble, une paisible résidence du Queens, à New York. Peu de temps après, au hasard d'un cambriolage, on arrête son meurtrier, Winston Moseley, un père de famille bien sous tous rapports, qui se transforme en véritable prédateur lorsque ses pulsions lui ordonnent de tuer. La mort de Kitty aurait pu passer inaperçue, si les journalistes n'avaient pas mis en évidence une réalité presque aussi terrible que le crime lui-même : le calvaire de la jeune femme a duré plus d'une demi-heure, pendant laquelle elle n'a cessé de crier et d'appeler à l'aide. Des cris qui ont précisément été entendus dans tout le quartier, et ce sont pas moins de trente-huit témoins, d'après les investigations, qui ont assisté, de près ou de loin, au crime qui était commis sous leurs yeux. Aucun d'entre eux n'a tenté d'alerter les secours, même lorsque l'assassin a fait mine de s'éloigner, pour mieux fondre sur sa victime, à peine quelques mètres plus loin. Lorsque le procès du meurtrier s'ouvre, quelques mois plus tard, c'est implicitement l'attitude de tout un quartier qu'on entend juger, ce quartier qui s'est réfugié dans l'indifférence et l'inaction... Mais qui est le plus coupable des deux : l'assassin ou le voisin qui refuse d'intervenir ?


Autant le dire d'emblée, Decoin nous livre ici un roman qui dérange : roman adapté d'un terrible fait divers, qui, pour l'anecdote, a contribué à la création du célèbre numéro d'urgence 911 (comme quoi, même les Américains apprennent de leurs erreurs), mais fondé sur une intrigue fictive, grâce au témoignage d'un voisin, absent le soir du meurtre, et qui endosse le plupart de la narration ; mais là où le bât blesse véritablement, c'est lorsque Decoin jongle avec les archives et les compte-rendus de procès, entremêlant réalité et fiction, au détriment de son propos, decoin.jpgqui perd en justesse pour se noyer dans des descriptions effroyables de sévices endurés par les victimes de Moseley, ou dans des considérations moralisantes engoncées dans leur bien-pensance irritable au possible, au lieu de laisser simplement parler les faits et la terrible réalité. Mais précisément, si les faits parlaient d'eux-mêmes, quel besoin d'écrire cet ouvrage  ? C'est la question qu'on est en droit de se poser en refermant ce court roman (heureusement, d'ailleurs, car le style cinématographique, assez agréable au début, devient rapidement agaçant lorsqu'il tente, sans grand succès, de se "poétiser", ), qui mélange allégrement narration, expertises médicales, témoignages réels ou non... On finit par se perdre dans ce récit qui aurait pourtant pu être convaincant, avec une intrigue alternant différentes perspectives narratives (le voisin absent lors du crime, la victime, le meurtrier...) qui nous permettent de mieux saisir les motivations, les craintes et les désirs de chacun, parsemée de flash-backs révélateurs et habilement construits. La complexité du personnage de Moseley est également fort bien rendue, avec l'ambiguïté du jugement porté sur sa santé mentale. Peut-être une adaptation sur grand écran permettrait-elle de résoudre les contradictions apparentes du roman, tout en rendant hommage, comme l'auteur a voulu le faire, à la pauvre Kitty Genovese, victime d'un tueur auquel elle ne pouvait pas échapper, mais aussi du phénomène de diffusion des responsabilités, mis en lumière peu après par des études psychiatriques, selon lequel plus des gens sont nombreux à être témoins d'un appel au secours, moins ils vont intervenir, persuadés que quelqu'un d'autre donnera l'alerte à leur place. Triste constat, et malheureusement toujours valable dans notre société.   1,5 étoile

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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 10:14

Suzanne Lohmann, psychiatre de renom travaillant dans l'Unité pour Malades Difficiles de Villejuif et experte auprès des tribunaux, partage difficilement sa vie entre son métier et sa vie de famille : mariée à un séduisant chirurgien esthétique, mais qui semble préférer ses patientes retouchées à son épouse, elle est mère de deux filles, qui ne comprennent pas toujours la passion morbide de leur mère pour les aliénés et autres détraqués mentaux. Un jour, un nouveau patient débarque à l'UMD : Erwann Dantec-Leguen, surnommé Dante, arrêté après avoir tenté d'agresser au couteau une jeune femme, mais incapable de se souvenir de son passage à l'acte. Diagnostiqué par le Dr Lohmann comme schizophrène, il dit entendre dans sa tête la voix d'un serpent, lui intimant de violer et de tuer une femme, de la démembrer et d'enrouler ses viscères autour de son buste. Cet inquiétant fantasme, qui, d'après l'enquête, est resté inassouvi, lui vaut tout de même un internement de quatre ans dans le Pavillon 38. Mais en le libérant, le Dr Lohmann ignorait qu'elle laissait partir un dangereux psychopathe, qui ne va pas tarder à replonger dans sa folie meurtrière : plusieurs cadavres de femme sont retrouvés, présentant tous le même modus operandi, et visiblement l'oeuvre de Dante. Erreur de diagnostic ? Simulation ? Fausse piste ? Suzanne, rongée par la culpabilité, décide de mener sa propre enquête, quitte à mettre en danger sa personne et sa famille, et se lance sur les traces de cet étrange meurtrier qui semble obnubilé par les serpents et les Saintes Ecritures. Parallèlement, François Müller, journaliste d'investigation spécialisé dans les faits divers, se lance sur les traces du serial-killer, dont il suit en fait les agissements depuis des années, à travers toute l'Europe. Et pourtant, lui aussi va se retrouver beaucoup plus impliqué dans cette affaire qu'il ne l'aurait souhaité...


Chouette, un thriller psychiatrique à la française, se dit-on en lisant la quatrième de couverture du roman (qui bat d'ailleurs des records de brièveté et de densité). Et pourtant, l'enthousiasme retombe aussi vite qu'il était venu, en premier lieu à cause de l'intrigue, qui délaisse rapidement le milieu psychiatrique pour se transformer en banale enquête policière digne de n'importe quel feuilleton diffusé sur TF1. Mais autant le dire tout de suite, ce roman est une véritable trahison du genre, puisque l'auteur  nous fait sortir un coupable de son chapeau dans les deux derniers chapitres. Eh oui, Dante n'était qu'une diversion, en réalité, toute l'histoire est beaucoup plus compliquée que cela, et contrevient à toutes les règles du roman policier. Outre l'invraisemblance totale du dénouement, donc, on asspavillon38.jpgiste à une succession de scènes prévisibles (le flirt entre la psychiatre et le charmant commissaire de police dé sabusé, la traque menée par le journaliste passionné de faits divers, veuf et père d'un enfant malade, qui se bat en fait pour une noble cause, le mari qui trompe allègrement son épouse dans les bras de ses patientes...), sur fond de crimes en série dont la description est particulièrement ignoble (mieux vaut avoir le coeur bien accroché, l'hémoglobine coule à flots ici) et de références bibliques grosses comme des maisons. Les clichés s'accumulent, l'enquête piétine et avance tout d'un coup sans aucune raison, l'héroïne semble avoir un don naturel pour se retrouver dans des situations délicates (sa rencontre pour le moins malsaine avec les frères de Dante rappellera Délivrance à plus d'un titre), et le lecteur s'ennuie ferme, malgré les promesses alléchantes du début. Ajoutons que les héros manquent sérieusement d'envergure, même dans leurs "failles" (surexploitées, histoire de donner un peu de pathos à l'intrigue), et que le style est horripilant, laissant penser que Descott a voulu faire dans l'originalité avec des créations lexicales et syntaxiques, mais sombre dans le ridicule, car un polar n'est pas l'endroit approprié pour ce genre de démonstration. Pas grand chose à sauver dans ce roman, donc, qui vise plus haut que ses moyens et déçoit rapidement, si ce n'est, peut-être, la perspective narrative intéressante (avec une enquête menée parallèlement par la police, la psychiatre et le journaliste), et l'intention, louable malgré l'échec final. Encore une précision : si vous êtes herpétophobe (peur des serpents et autres reptiles), ne mettez pas le nez dans ce thriller, vous n'en dormiriez plus. Enfin, moi je dis ça...  1 étoile

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18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 15:36

Après la mort de Séthi, l'Egypte entière se retrouve plongée dans le deuil. En attendant son accession au trône, Ramsès doit apprendre à reconnaître, entre insinuations et non-dits, ses partisans et ses adversaires. Car même si son père l'a explicitement désigné comme successeur, le frère aîné de Ramsès, Chénar, ne s'est toujours pas résigné à n'être que le second, et est bien résolu à reprendre la place qui lui est due. Le soutien de ses amis lui est plus que jamais indispensable, et s'il peut bien évidemment compter sur son fidèle Améni, scribe royal et porte-sandales du Pharaon, sur la belle Nefertari, première épouse, et sur sa mère Touy, veuve de Séthi et régente, le parti adverse semble gagner des forces de jour en jour : entre les membres du clergé d'Amon, persuadés de voir l'avènement d'un nouvel Akhénaton, et donc décidés à combattre Ramsès par tous les moyens possibles, les partisans d'Aton, encore peu nombreux, mais qui font de nouveaux adeptes chaque jour, sous l'égide du mage noir Ofir, dangereux et inquiétant, entre les Hébreux, dirigés par un Moïse de plus en plus tourmenté par sa foi naissante, qui seraient prêts à se rebeller à la moindre tentative d'oppression, ou encore les Grecs, menés par Ménélas et fermement associés à Chénar, Ramsès est bien menacé, et risque de se retrouver bien seul si jamais tous ses ennemis décident de s'allier contre lui. Surtout que l'infâme Chénar, de mèche avec sa soeur Dolente et l'époux de celle-ci, Sary, a résolu d'évincer Ramsès du pouvoir avant même la cérémonie de couronnement, et pour cela se met à recruter des agents doubles au sein des groupes les plus proches de Ramsès... Autant d'obstacles que le jeune Pharaon va devoir surmonter, grâce à l'aide de ses fidèles partisans, souvent bien plus prudents que leur roi, surtout que la première ambition de Ramsès est de parer l'Egypte d'innombrables temples tous plus grandioses les uns que les autres, et de construire une nouvelle capitale, Pi-Ramsès, dans le delta du Nil, ce qui n'est pas pour rassurer la noblesse thébaine, déjà bien versatile et méfiante à son égard...


Avec ce deuxième volume narrant la vie du plus célèbre Pharaon d'Egypte, Christian Jacq nous emmène au coeur des intrigues pour le pouvoir, des secrets d'alcôve et des conspirations politiques. Les défauts du premier tome sont également présents dans celui-ci, mais une fois que l'on a accepté le recours cons tant au merveilleux et au paranormal, les divagations de Christian Jacq deviennent un peu moins pénibles, même s'il est toujours agaçant de constater qu'il présente son ouvrage comme une biographie historique, et non  comme un roman fait d'approximations et même d'interpolations sans aucune preuve archéologique ou littéraire (sans revenir sur la question homérique et la présence de Ménélas, d'Hélène et d'Homère lui-même en Egypte, les passages qui tendent à faire de Ramsès le Pharaon de l'Exode, qui aurait chassé les Hébreux d'Egypramses-2.gifte sous la conduite de Moïse, sont véritablement exaspérants). Malgré ces lourds reproches, le roman est néanmoins sauvé par son intrigue, beaucoup moins naïve et futile que dans le volume précédent : avec des analyses plutôt fines des comportements des courtisans, entre partisans et adversaires du Pharaon, Christian Jacq présente une oeuvre captivante, où l'on tremble de voir, à chaque page, les ennemis de Ramsès devenir plus nombreux et bénéficier de soutiens au sein même du cercle d'amis du Pharaon (et dont on ne dévoilera pas les noms, pour ne pas gâcher le suspense, même si leur trahison est somme toute assez logique au regard des événements décrits dans le premier tome). Le personnage de Ramsès est parfaitement convaincant dans son rôle de tout jeune Pharaon, encore hésitant par moments et en même temps comme protégé par les dieux, ce qui contribue à renforcer son aura et son influence sur le peuple. Les doutes et les questionnements qui tourmenent le pauvre Moïse, jusqu'à sa fuite finale, sont passionnant, mais l'on aimerait toutefois que le personnage de Nefertari soit un peu plus mis en avant, et un peu mieux développé. L'histoire est portée par un style fluide, très agréable à lire, souvent poétique, mais certains anachronismes ne peuvent manquer de sauter aux yeux : comment justifier, dans le contexte du roman, l'emploi des termes "stopper" ou du "snobbisme" ? Ces quelques erreurs lexicales choquent au milieu des envolées lyriques du narrateur ou de ses analyses, plutôt précises et bien menées, de la situation politique de l'Egypte antique. Cependant, malgré ces reproches, somme toute assez fournis, l'ensemble du roman reste passionnant, et les descriptions des sites de Louxor, de Pi-Ramsès et d'Abou Simbel (pour l'instant encore vierge, avant la construction du grand temple à proprement parler, qui n'interviendra visiblement que dans la suite de la saga) sont à couper le souffle, dignes des meilleurs manuels d'archéologie, la tonalité épique en plus, mais pour une fois, ce n'est guère dérangeant, au contraire. En somme, et peut-être un peu malgré soi, on attend avec impatience de découvrir la suite de cette histoire.              3 étoiles

 

Juste pour le plaisir des yeux, quelques images des sites évoqués dans le roman :abou-simbel.jpg

karnak.jpg

 

 

L'allée de sphinx reliant Karnak à Louxor

Le temple d'Abou Simbel

Le temple de Louxor

louxorLe temple de Karnakkarnak 2

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15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 23:21

1848, Vermont, Etats-Unis. Dans un village de l'Amérique profonde qu'on croirait tout droit sorti d'un western spaghetti, l'accident, impressionnant et pourtant assez anodin, survenu à Phineas Gage, va bouleverser toutes les conceptions scientifiques sur le fonctionnement du cerveau humain. Cet homme, qui travaille pour une grande compagnie de chemins de fer, est chargé de superviser les chantiers de construction des voies ferrées. Mais un jour, une banale opération de bourrage de mine tourne au drame : sous la violence de l'explosion, une barre de fer traverse entièrement le crâne de Gage, au niveau du lobe frontal. Malgré le caractère spectaculaire de sa blessure, Gage recouvre rapidement ses esprits, et paraît fort bien se remettre de l'accident, tant physiquement que mentalement. Pourtant, les lésions qu'il a reçues semblent avoir affecté son comportement social bien plus sévèrement qu'on a voulu l'admettre jusque-là : il devient désormais comme incapable de prendre des décisions, passant des journées entières à tergiverser sans fin, à tel point qu'il perd son emploi et meurt dans la misère, quelques années plus tard. En outre, il semble avoir perdu toute capacité à ressentir quelque émotion que ce soit, sans être capable de l'expliquer. Partant de ce fait historique, Damasio tente d'établir un lien scientifique entre les opérations intellectuelles contrôlant la prise de décisions, et les émotions ressenties par le corps, réconciliant raison et passion, dans un gigantesque pied-de-nez à Descartes...


Quel récit passionnant que celui fait par Damasio, sous la forme d'une simple conversation entre amis, sans aucune supériorité scientifique, sans jargon superflu, écrit tout en subtilité, rempli d'humour... Le lecteur suit avec délectation l'enquête menée par Damasio pour étayer sa théorie naissante, à partir du cas de Gage, sur les corrélations entre raison et émotions. Alternant comptes-rendus de tests psychologiques effectués sur divers patients, atteints de troubles plus ou moins sévères, hypothèses de travail, explications détaillées sur les descartesmécanismes complexes du cerveau, ou encore anecdotes brillantes et sympathiques, ce livre ne lasse jamais, tant il présente de variété. Strictement rigoureux sur un plan scientifique, accumulant les schémas décrivant le fonctionnement du cerveau, le récit livré par Damasio reste toutefois parfaitement accessible à un néophyte, qui n'a guère besoin que de comprendre l'essentiel pour saisir tous les enjeux de l'hypothèse formulée par Damasio. Car c'est bien là que réside le coeur du problème : supposer l'intervention, par divers moyens, des émotions ressenties par le corps, dans le processus de réflexion mené par la raison, vient remettre en question tous les fondements modernes de la science, y compris de la psychiatrie et de la neurobiologie. L'auteur a néanmoins l'honnêteté intellectuelle de reconnaître les limites (et il y en a peu) de sa théorie, tout en misant sur des recherches et des découvertes ultérieures qui viendront étayer son hypothèse. Bien sûr, le titre est volontairement provocateur, car sur les 400 pages du livre, l'auteur ne mentionne Descartes qu'à de rares reprises, mais soyons honnêtes, il s'agit à la fois d'un argument marketing (et qui sonne mieux, somme toute, que "Le cerveau pour les Nuls" ou "Raison et passion : la réconciliation ?") et d'un choix philosophique assumé. On peut ne pas adhérer à ce procédé, mais Damasio a le mérite d'avoir le courage de ses opinions, et se montre assurément très convaincant dès qu'il s'agit d'évoquer son hypothèse de travail comme ses conclusions, le tout mené avec la plus grande précision, sans jamais nous ennuyer. On a rarement lu un récit scientifique aussi passionnant, surtout sur un sujet aussi complexe que le fonctionnement du cerveau, et l'on aimerait que Damasio rende toutes les controverses scientifiques actuelles aussi intéressantes...       4 étoiles

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3 mai 2010 1 03 /05 /mai /2010 16:11

Shutter Island, îlot perdu au large de Boston, n'a rien d'une île paradisiaque pour touristes : elle abrite en effet une ancienne forteresse, reconvertie en hôpital psychiatrique pour patients atteints de troubles mentaux graves et pour criminels dangereux, ce qui explique la présence de gardes armés sur l'île. Un jour de septembre 1954, le marshal Teddy Daniels, accompagné de son acolyte Chuck Aule, débarque pour enquêter sur la mystérieuse disparition d'une patiente, Rachel Solando, mère infanticide, qui s'est échappée de sa cellule pourtant fermée de l'extérieur. Très vite, les deux policiers perçoivent l'étrange atmosphère qui règne sur l'île, à tel point que par moments, les médecins leur semblent plus fous que leurs patients. Et pour couronner le tout, voilà que se lève un ouragan, empêchant toute communication avec l'extérieur... mais aussi tout retour sur le continent. Seuls pour mener cette enquête, sentant que leur présence devient chaque jour un peu plus indésirables, Teddy et Chuck tentent tout de même de découvrir la vérité, car il leur semble impossible que Rachel puisse s'être évadée sans une complicité extérieure, au sein du corps médical lui-même. Leur seul indice : une feuille de papier, couverte de nombres sans lien apparent, laissée par Rachel dans sa cellule. De nombreuses questions restent sans réponse : comment est-il possible qu'on ne parvienne pas à retrouver la fugitive, sur une île aussi inhospitalière, bordée de hautes falaises et balayée par des vents violents ? A quoi sert l'ancien phare, dont le docteur Cawley prétend qu'il n'abrite qu'une station d'épuration, mais qui est pourtant gardé jour et nuit par des militaires en armes ? Que cache le bâtiment C, la pavillon réservé aux patients les plus dangereux ? Teddy commence à penser que sous les apparences se cache peut-être une véritable machination, avec expérimentations médicales à la clef, et soupçonne les médecins de l'île de ne pas lui dire toute la vérité sur leurs pratiques prétendument révolutionnaires, et que, s'il reste trop longtemps sur l'île, il risque fort de ne plus pouvoir en repartir... A cela vient s'ajouter le fait que Teddy semble avoir des motivations très personnelles pour venir enquêter sur Shutter Island : c'est en effet là qu'est interné Andrew Laeddis, pyromane ayant causé l'incendie dans lequel Dolores, l'épouse du marshal, a trouvé la mort...


Il n'existe qu'un mot pour décrire le sentiment du lecteur qui termine le roman de Dennis Lehane : Wahou ! Quel talent, en effet, que celui de cet auteur, qui nous plonge dans un univers délibérément angoissant, glauque, malsain, nous laisse nous empêtrer avec Teddy Daniels, nous rend tout aussi prisonnier de cette île inquiétante que le marshal semble l'être... On a rarement vu un thriller enfermer si bien son lecteur dans le piège qui paraît se refermer peu à peu sur son héros, avec une si grande minutie pour distiller indices, répliques étonnantes, scènes angoissantes, non-dits et angoisses diverses. On se laisse emporter au rythme de ce romshutter-island-lehane-09.jpgan, qu'il est véritablement impossible de lâcher jusqu'au choc final du dénouement, l'apothéose, en quelque sorte, bien loin de ce qu'on aurait pu imaginer en l'ouvrant. Car c'est peut-être là que réside le tour de force de Dennis Lehane : transformer un banal polar psychiatrique en thriller terrifiant, où l'on tremble avec le héros, où l'on s'interroge comme lui sur les véritables pratiques de cet étrange endroit, où l'on reste attaché malgré soi, alors même qu'on sait pertinemment qu'il faudrait en partir le plus vite possible... Un style incisif, précis, mais jamais bâclé, des personnages tous plus complexes les uns que les autres, très bien construits, aux motivations imperceptibles en apparence, mais qui en réalité ont tous quelque terrible secret à cacher. Sans parler de la structure de l'intrigue, absolument parfaite, sans aucun temps mort ni longueur intempestive, qui nous conduit inexorablement vers un dénouement sous forme d'uppercut, qui a fait couler beaucoup d'encre et qui pourtant me paraît rigoureusement construit par Lehane, sans échappatoire possible (seul point, peut-être, sur lequel le film de Scorcese semble diffèrer du roman, mais c'est un autre débat), et qui fait aussi froid dans le dos que les nombreuses scènes de guerre qui émaillent les souvenirs de Teddy Daniels, présent à la libération de Dachau, tel ce suicide raté d'un officier nazi, dont l'agonie est minutieusement détaillée par le marshal, jusque dans ses détails les plus sordides. On en ressort sonné, avec une boule au ventre et des frissons, tant on a vibré et souffert avec le héros. Un chef-d'oeuvre du genre, mené de façon magistrale par un auteur plus talentueux que jamais, servi par une intrigue originale et extraordinairement construite, des personnages tous aussi fascinants les uns que les autres, et un style brusque et sombre qui convient parfaitement à ce genre de roman, superbement adapté au cinéma en ce début d'année par Martin Scorcese, qui a réussi à rendre trait pour trait l'ambiance du livre. 4,5 étoiles

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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 16:23

Le narrateur, qui se présente comme un chasseur, découvre un jour par hasard, dans un sanctuaire de l'île de Lesbos, un tableau représentant une allégorie de l'Amour. Après s'être fait expliquer le contenu du tableau par un guide local, il entreprend de composer un récit destiné à illustrer cette histoire, celle de Daphnis et Chloé. Tous deux ont été exposés à leur naissance, comme dans de nombreux mythes grecs, et ont été recueillis, nourris et élevés respectivement par une chèvre et une brebis, puis, grâce à l'aide de Pan et des Nymphes, qui veillent sans cesse sur eux, par deux familles de bergers. Daphnis garde ses chèvres, Chloé ses brebis, et les deux enfants grandissent ensemble dans l'amitié et l'innocence la plus sincère, sans rien connaître des mystères entourant leur naissance, qui ne leur seront dévoilés que bien plus tard, comme le veut la tradition littéraire. Peu à peu, poussés l'un vers l'autre par les dieux et le destin, ils voient leur attirance l'un pour l'autre grandir jour après jour, mais ignorent pour l'instant tout de l'amour qui les unit. Au hasard d'un baiser échangé sous un arbre, d'un bain pris ensemble dans une source, d'une promenade dans les pâturages, ils se découvrent peu à peu, mais n'osent encore rien se dire du bouleversement qui les affecte, et des sentiments qu'ils sentent naître et croître dans leur coeur. Or, un autre pâtre a jeté son dévolu sur la belle Chloé, et est bien résolu à l'épouser, quitte à devoir pour cela tuer Daphnis, qui ne sait encore rien du danger qui le guette...

 

Oeuvre majeure de la littérature grecque, Daphnis et Chloé est sans doute le plus beau roman pastoral jamais daphniscomposé. Ecrite entre le IIe et le IIIe siècle de notre ère, cette histoire d'amour entre un pâtre et une bergère, que les dieux ont choisi de réunir, malgré les nombreux obstacles qui vont tenter de les séparer (rivaux, familles, et même guerres et enlèvements perpétrés par des pirates), n'a presque rien perdu de son charme et de sa fraîcheur. Dans un cadre bucolique proche de celui des Idylles de Théocrite, Longus décrit l'amour de deux êtres attachants de naïveté et de candeur, irrésistiblement attirés l'un vers l'autre par la volonté des dieux, Pan en tête. Bien sûr, les conventions littéraires, et en particulier romanesques, ont beaucoup évolué depuis l'écriture de Daphnis et ChDaphnis Chloe Cortot Louvre CC171loé, et pourtant, si l'on se prête au jeu des histoires de bergers, des chants accompagnés de syrinx, des journées passées à faire paître le troupeau, aux invraisemblances du récit, au merveilleux qu'on peut sentir poindre par moments, et surtout à l'ironie du narrateur, perceptible en filigrane et qui permet à ce récit de se distinguer des autres romans grecs, alors on se laisse emporter par la beauté de cette histoire d'amour immortelle, qui a inspiré tant de peintres, de sculpteurs, de musiciens, et bien sûr d'écrivains, Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie), Colette (Le Blé en herbe) ou encore Mishima (Le Tumulte des flots), pour ne citer qu'eux. Un chef-d'oeuvre de poésie, de légèreté et de grâce, plutôt bien rendu par la traduction (qui n'égale toutefois pas, selon moi, celle de Grimal), qui tente de restituer la tonalité du texte grec sans trop l'alourdir par une abondance de notes érudites, et qui permettra sans doute à beaucoup de lecteurs de se familiariser avec la littérature antique, souvent considérée comme trop touffue, difficile à comprendre et à lire en dehors des oeuvres majeures que sont l'Iliade, l'Odyssée et l'Enéide, et que j'encourage par ailleurs vivement à (re)découvrir. En somme, un roman magnifique, qui, près de vingt siècles après sa composition, reste toujours aussi sublime, tout en justesse et en subtilité, et qui, je l'espère, ne laissera aucun lecteur indifférent. 4 étoiles

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19 avril 2010 1 19 /04 /avril /2010 10:29

L'histoire commence à Florence, en 1414. Cosme de Médicis, au hasard d'une rue située dans les bas-quartiers de la ville, découvre un petit garçon griffonnant fébrilement une splendide fresque, à même le sol et avec un simple morceau de charbon. Stupéfié par le talent qu'il croit déceler chez ce jeune mendiant, Cosme emmène l'enfant chez un peintre de ses amis, Guido di Pietro, le futur Fra Angelico. Ce dernier partage l'avis enthousiaste de Cosme et propose de prendre le petit garçon en apprentissage. Placé par son mécène au couvent des carmes, le jeune Filippo Lippi s'exerce, jour après jour, aux côtés de Guido, à manipuler les enduits, les pigments, les pinceaux, et confirme sa vocation naissante. Mais sous ses airs angéliques, le jeune Lippi dissimule bien des vices, et passe ses nuits, alors qu'il est à peine âgé de treize ans, dans une des plus célèbres maisons de plaisir de Florence, en compagnie des filles qui l'ont surnommé "leur petit prince", et où il peint, en guise de rémunération, des fresques magnifiques dont l'érotisme et la virtuosité suscitent bien des curiosités. Ce libertinage, même une fois découvert par Cosme, ne l'empêchera pas d'être ordonné moine, et de continuer à faire progresser son art. Grâce à ses amis et protecteurs, il fréquente les plus grands artistes florentins de son temps : Donatello, Masolino, Masaccio, Brunelleschi, Ghiberti... Tous ces grands noms parmi lesquels il aspire à se faire une place. Et le succès ne tarde pas à venir : peu à peu, ses sublimes Madones lui valent de nombreuses commandes, alors même qu'elles sont inspirées des prostituées florentines. Mais un jour, parvenu au faîte de sa gloire, mais aussi à l'apogée de son existence, Lippi décide de changer de méthode, et de prendre pour modèle une véritable nonne, dont il finit inévitablement par s'éprendre, séduit par tant de grâce et de beauté angélique... C'est alors que se produit l'irréparable : la jeune nonne, Lucrezia, se retrouve enceinte, et lorsque tout est découvert, par l'entremise du rival et ennemi juré de Lippi, la rumeur gronde et tout le peuple florentin réclame la tête du moine paillard. Le couple, aidé par la famille Médicis rentée en grâce après un exil forcé, doit alors fuir et se cacher, à l'abri des regards, mais le danger ne sera véritablement écarté que si les Médicis parviennent à obtenir du Pape la grâce de Lippi...


Premier tome d'une trilogie consacrée à la Renaissance italienne, ce volume présente une biographie romancée du peintre Filippo Lippi, certes moins célèbre que ses contemporains Fra Angelico ou Botticelli, mais considéré par les connaisseurs comme un grand artiste, dont les Madones pleines de grâce et de douceur ont enthousiasmé des générations d'amateurs. Si le roman de Sophie Chauveau a le mérite de faire redécouvrir un peintre trop peu connu du grand public, il est en outre très bien documenté, tant sur la vie artistique de l'époque que sur la famille des Médicis elle-même, avec ses rivalités, ses enjeux, ses secrets... Ainsi, le lien d'estime réciproque qui unit Cosme, puis son fils Pierre, à Lippi, est extrêmement bien rendu, entre mécénat et amitié véritable, tandis que la haine sourde qui oppose plus tard ce même Lippi à l'héritier putatif des Médicis, Laurent, aussi débauché que le peintre lui-même, est marquée par une série de bassesses et de mépris réciproques. Les descriptions des fresques et panneaux sont également d'une finesse et d'une précision remarquables, et l'on regretterait presque l'absence d'illustrations fournies en annexe. Néanmoins, le personnage de Lippi reste souvent rebutant et antipathique, tant par son caractère propre que par les réactions et pensées que lui attribue Sophie Chauveau et qui confinent même parfois au ridicule et à l'invraisemblance la plus complète. Ainsi, la grossesse de Lucrezia, déclencheur d'une terrible crise au sein du couple (Lippi cesse de peindre sa femme, donc il ne l'aime plus -on voit le niveau des raisonnements attribués aux personnages dans ce roman...), servira de prétextelippi-copie-1.jpg pour évoquer, très maladroitement d'ailleurs, le mystérieux secret qui entoure l'enfance de Lippi, et dont l'auteur s'amuse à glisser de petits indices, gros comme des paquebots, dans les chapitres précédents... Mais c'est sans aucun doute le style de Sophie Chauveau qui est de loin l'élément le plus exaspérant de ce roman, bâclé, truffé d'anachronismes, répétitif, hyperbolique (les termes "fou" et "follement" semblent faire partie de ses préférés pour rendre compte de l'exaltation de ses personnages)... Sans parler de son emploi maladif des phrases nominales et des points de suspension et d'exclamation, surtout lorsque ce n'est pas justifié, pour mieux transmettre à son lecteur l'émotion ou l'excitation des héros (exemple pris au hasard, page 242 : "Florence est parcourue d'un grand frisson d'audace. Oser pareille idée ! Y souscrire collectivement ! L'unicité exalte, met en valeur ce qui distingue chacun ! Sortir du lot ! S'extraire du magma confus des communautés et des clans : Allez ! Que la course commence ! etc, etc.). A tel point que le roman perd véritablement de sa puissance et de son charme, noyé sous un style étouffant et beaucoup trop relâché, et qu'on hésite longuement, pour finir, à poursuivre la trilogie de Sophie Chauveau, pour s'orienter vers des biographies plus "sobres" de Botticelli et de Vinci.  1,5 étoiles

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16 avril 2010 5 16 /04 /avril /2010 14:06

Le 11 mai 1960, quinze ans après la fin de la Guerre et la terrible "découverte" de l'horreur des camps de la mort, Eichmann, ancien fonctionnaire du régime nazi, est arrêté sous une fausse identité dans une paisible banlieue de Buenos Aires, et enlevé par les services secrets israéliens, au mépris de toute convention internationale. Après plusieurs mois d'interrogatoires, s'ouvre enfin le procès très attendu de celui que le monde entier voit encore comme l'incarnation du Mal absolu, l'archétype de l'Antisémite, le sous-Hitler : Adolf Eichmann. Le discours inaugural de Ben Gourion est à ce titre extrêmement révélateur des attentes de l'intelligentsia israélienne par rapport à ce procès : il s'agit moins de juger, le plus équitablement possible et conformément aux récentes lois sur le génocide et le crime contre l'humanité, un fonctionnaire nazi inféodé au régime hitlérien et s'étant "contenté" d'obéir aux ordres, que de défendre non seulement les intérêts du peuple juif, mais aussi et surtout du sionisme : à une époque où les liens entre Israël et la Diaspora commençaient à se desserrer, il importait de montrer aux Juifs du monde entier que leur peuple était partout menacé, puisque plusieurs États avaient gardé le silence devant la Solution Finale, et qu'en outre les dirigeants nationalistes des pays arabes eux-mêmes avaient hautement contribué à l'extermination des Juifs. L'intérêt moins avouable de Ben Gourion était aussi de maintenir dans le peuple allemand un très fort sentiment de culpabilité, afin d'obtenir la poursuite du paiement des "réparations", qui devait prendre fin après versement de 737 millions de dollars. On peut imaginer le genre de dérive qu'impliquait ce type de discours, très largement relayé par l'accusation, et la pression qui s'établissait, chaque jour un peu plus forte, sur les épaules des juges, sommés néanmoins par leur déontologie de trancher en fonction des lois et non de leurs sentiments personnels. Hannah Arendt entreprend alors de suivre le déroulement du procès le plus important depuis celui de Nuremberg, et d'en livrer un compte-rendu pour les journaux américains, qui sera ensuite publié sous forme d'essai historique, avec le sous-titre "Rapport sur la banalité du mal". Et c'est là que commence la polémique, quand elle décrit Eichmann, ce génie du mal d'après les imageries sionistes, comme un homme banal, un fonctionnaire zélé, qui a obéi aveuglément aux ordres sans jamais, semble-t-il, les remettre en question...


En dépit de l'immense controverse (parfaitement injustifiée d'ailleurs) que cet essai a suscitée lors de sa parution, ce dernier reste néanmoins l'un des livres les plus importants jamais écrits sur l'histoire du nazisme et de la Shoah. Alternant compte-rendus du procès et chapitres relatant méthodiquement les faits historiques, déportations et exterminations, en Allemagne et dans le reste de l'Europe, sans oublier de mentionner les milliers de non-juifs également assassinés (handicapés mentaux ou moteurs, homosexuels, soldats du Reich, tziganes, bizarrement oubliés du procès...), cet essai s'avère véritablement complet, frappant et si bien documenté qu'il serait non seulement stupide, mais encore scandaleux, de l'accuser de partialité, sous prétexte qu'Hannah Arendt a été, mais bien avant la guerre, la maîtresse de Heidegger, philosophe connu pour ses accointances (pour le dire gentiment) avec le parti nazi. Car ce qui a gêné bien des gens dans cet essai n'est pas tant la "banalité" d'Eichmann que l'accusation portée contre le peuple juif, et confirmée par la suite par plusieurs historiens, d'avoir participé à sa propre extermination, par le biais des conseils juifs. Hannah Arendt montre en effet que ces derniers, parfaitement intégrés dans la machinerie allemande, n'ont pas hésité à sacrifier des millions de Juifs "de basse extraction", pour en sauver quelques milliers soigneusement choisis pour leur profession, leur renommée, eichmann.jpgleur fortune personnelle. On se serait mis à dos les milieux sionistes pour moins que ça. Mais Hannah Arendt a le courage de ses opinions, et les défend constamment, avec une dignité qui est tout à son honneur. De plus, elle n'hésite pas à remettre en question le fait que ce soit le tribunal des vainqueurs qui juge le vaincu, au mépris de toute équité, qui plus est, puisque aucun témoin n'a pu se présenter pour la défense, tandis que l'accusation a produit plus de cent témoins, dont les allégations dépassaient en outre le cadre du procès, puisqu'ils s'agissait dans l'ensemble de survivants des camps venus pour raconter l'atrocité de l'extermination plus que pour véritablement accuser Eichmann, qu'ils n'avaient pour la plupart jamais vu. On a reproché à Hannah Arendt son arrogance, son ton ironique, ses attaques directes, mais qui, à l'époque, aurait eu le courage de parler comme elle l'a fait ? Et comment l'accuser de prendre elle-même la défense d'Eichmann, alors que jamais, dans les cinq cents pages de ce livre, elle ne l'excuse de quoi que ce soit, se contentant de montrer les failles, les incohérences, les injustices du procès, et l'extraordinaire banalité de cet être qu'on a voulu diaboliser à l'excès, lui qui n'est rien d'autre qu'un gratte-papier sans imagination et sans esprit, frustré de n'avoir jamais fait carrière dans l'administration et s'exprimant par stéréotypes et formules toutes faites ?

En somme, un essai magistral, comme on en a rarement écrit, surtout sur ce sujet, qui a le mérite de s'intéresser à des réalités historiques étrangement absentes des livres de classe, même au lycée, où les élèves sont pourtant censés étudier l'histoire du nazisme et de la Shoah, ce qui laisse présumer de leurs lacunes à ce propos, lacunes qui s'amplifieront sans doute avec le temps et ouvriront gaiement la porte à l'intolérance, l'antisémitisme et tous les préjugés qui vont avec (mais il faut croire que ce n'est pas bien grave dans notre société, puisqu'au lieu d'améliorer l'enseignement de l'Histoire en Terminale, on propose de supprimer cette matière inutile... bref, c'est un autre débat !). En tout cas, et je concluerai sur ces mots, s'il ne fallait en lire qu'un, parmi toutes les parutions annuelles et insipides sur la Shoah, le devoir de mémoire ou le nazisme, ce serait, sans aucun doute, celui-là.

4 étoiles

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