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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 11:21

Djiraël vit à Sarcelles avec sa mère, ses deux frères et sa petite sœur. Son morne quotidien est rythmé par les séances de drague, les contrôles de police, les combines foireuses dans lesquelles l’entraînent ses amis, notamment Youba, avec qui il traîne la plupart du temps. Malgré sa relation avec Alexandra, sa copine « officielle », il n’a d’yeux que pour Farah, la seule fille avec laquelle il se sente vraiment bien, même s'il n'arrive pas à le lui dire. Mais elle est arabe et il est noir, et dans la cité, ça ne se fait pas. Comble de malchance, il doit se rendre au Sénégal avec toute sa famille, pour se recueillir sur la tombe de son père, mort depuis trois mois et dont la dépouille a été rapatriée dans son pays d'origine. Pour Djiraël, ce voyage ne rime à rien : de son vivant, son père n'a jamais su lui témoigner la moindre affection, et le jeune homme le lui rendait bien. Face à la détermination de sa mère, il finit par céder et arrive à Dakar. Aussitôt, il est surnommé "le Francenabé". Lui qui se fait régulièrement traiter d'étranger en France n'est pas non plus à sa place dans ce pays qui semble ne pas vouloir de lui. Pourtant, au fil des jours et des rencontres, Djiraël va découvrir le moyen de renouer avec ses origines... et avec son père.

 

Il y a des livres qui donnent, d'emblée, un mauvais pressentiment. Avec son titre en forme de challenge sportif et sa couverture criarde, celui-ci en fait partie. Les premières pages, très marquées par l'aspect "banlieue", avec verlan, petitesarcelles.jpg délinquance et pauvreté, font craindre le pire. Et pourtant, dès l'arrivée de Djiraël au Sénégal, le roman change de dimension. Adieu la chronique sociale, bonjour le lyrisme, la sagesse proverbiale et les contes africains. Avec une sensibilité insoupçonné, l'auteur nous entraîne dans un univers extraordinaire, où les esprits et les hommes vivent en harmonie, où l'amour est l'enjeu d'une quête aux multiples épreuves, où les rites et les croyances ancestrales donnent son sens au temps qui passe. À travers un roman initiatique parfaitement maîtrisé, l'auteur entraîne Djiraël sur le chemin de la connaissance de soi, de l'apaisement et de la sagesse. Au fil des pages, le héros se dévoile, perd ses certitudes et oublie son orgueil, pour accepter d'apprendre à regarder, d'apprendre à aimer et à comprendre. Lorsqu'il revient à Sarcelles, lui qui ne se sent chez lui nulle part, c'est un jeune homme transformé, apaisé et prêt à tous les sacrifices par amour. Avec un style qui rappelle par moments les plus belles pages de Laurent Gaudé, Insa Sané a un talent exceptionnel pour raconter l'Afrique, mais sa façon de présenter les banlieues est également appréciable : loin des clichés et des stéréotypes, l'auteur présente des "quartiers" sans fioriture, où règnent la débrouille, l'optimisme et l'envie de s'en sortir. En bref, un road-trip passionnant, aux accents poétiques, où l'écriture se transforme et gagne en profondeur à mesure que le héros mûrit, même si certaines maladresses pointent encore çà et là, notamment dans la construction des personnages, parfois trop rapidement esquissés, ou dans la mise en place de l'intrigue, assez simpliste et manquant relativement d'originalité. La preuve que le talent littéraire se trouve partout, et qu'il va désormais falloir compter avec les nouvelles voix de la banlieue, venues proposer un souffle nouveau à un monde littéraire trop sclérosé et sûr de lui. 3,5 étoiles

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23 janvier 2013 3 23 /01 /janvier /2013 21:21

Jaddo, un bien drôle de nom, n'est-ce pas ? Jaddo, quand elle était petite, elle voulait devenir dresseuse d'ours. Et puis elle a changé d'avis. Après avoir envisagé d'être neurologue, elle a décidé de devenir médecin généraliste. Depuis 2007, elle tient un blog sur son quotidien et ses souvenirs d'interne, d'externe, de généraliste remplaçante. Les amphis bondés, les cours impossibles à suivre en première année, avec les dessins qu'il faut recopier "bien tout comme il faut" tout en notant les explications du prof, la découverte des différents services de l'hôpital, les urgences où 80% des cas ne sont pas urgents mais où les gens veulent quand même passer dans l'ordre d'arrivée parce que "Madame, le client est roi !", les couloirs où s'entassent dans des brancards des petits vieux anonymes à qui on parle à la troisième personne du singulier pour savoir s'ils ont bien "fait pipi", les séances de palpations de foie par dix internes de suite sur un patient atteint d'un cancer et qui n'en demandait pas tant, les petits moments d'indignation contre les maisons de retraite, l'administration, les chefs de service qu'on ne voit jamais mais qui font quand même la loi... Et puis les patients. Les patients qui se plaignent, les patients qui ne se plaignent pas mais qui souffrent, ça se voit, les patients qui réclament des médicaments comme s'ils faisaient leurs courses à l'épicerie, les patients qui veulent des cachets vraiment efficaces et pas des génériques... Jaddo raconte tout ça, et plus encore. Tout ce qui l'a émue, marquée, scandalisée depuis qu'elle a découvert, il y a douze ans, le monde de la médecine. Et il y en a, des choses à dire...

 

Jamais un médecin ne nous avait fait autant rire en nous parlant de son métier. Au fil d'anecdotes tour à tour émouvantes, amusantes ou révoltantes, Jaddo nous fait partager son quotidien de médecin, avec un regard acéré et un humour percutant qui fait moucjaddo.jpghe à tous les coups. Certaines allusions resteront peut-être obscures aux néophytes, mais l'ensemble est très nettement compréhensible par le grand public : pas besoin d'être médecin pour apprécier ce livre atypique et enrichissant. Si vous avez toujours imaginé la médecine à travers Docteur House et Urgences, vous risquez d'avoir un sacré choc en découvrant l'ouvrage de Jaddo, qui décrit une réalité bien éloignée des séries américaines. En lisant certains chapitres au hasard, on pourrait lui reprocher un relatif manque d'humilité, une propension à dénigrer sans ménagement ses confrères, supérieurs ou patients. Et pourtant, il n'en est rien, bien au contraire, Jaddo se décrit bien souvent comme un médecin à couettes, inexpérimenté, dépassé par des situations délicates et très impliqué dans son métier. Son cynisme n'est qu'une façon de se protéger, tout en lui ouvrant les yeux sur les failles d'un système archaïque qui infantilise les patients et les prive de dignité. On s'indigne, on sourit, on s'émeut avec elle, sans jamais s'ennuyer, car Jaddo raconte, et elle raconte bien. Son style est aussi mordant que son humour, et elle sait souvent trouver la formule juste. En bref, à travers ces instantanés, c'est tout un système de santé qu'elle dépeint, avec ses contradictions, ses absurdités, mais aussi ses victoires, car il y en a, et il ne faudrait pas l'oublier : Jaddo ne livre pas un réquisitoire contre la médecine, la Sécu ou l'URSAFF (quoique, pour l'URSAFF...), simplement elle témoigne, avec sincérité et humour. Et ça fait du bien. 4,5 étoiles

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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 13:24

Pauline et Cyril, trente et trente-deux ans. Ils sont jeunes, beaux, ils s'aiment, ils ont choisi un métier qui les passionne mais rapporte peu. Elle est cuisinière free-lance, il est vaguement photographe pour un site d'information sur Internet. Elle rêvait d'ouvrir son propre restaurant, un établissement sans chichis fondé sur un concept innovant, mais la banque lui a refusé le prêt. Il vient de se faire virer : c’est la crise, le site n'a plus les moyens de s'offrir les services d'un photographe attitré. Tous les deux au chômage, sans ressources, ils doivent en plus affronter une nouvelle galère : l'appartement qu'ils devaient récupérer en sous-location leur échappe, et ils ont déjà posé leur préavis. Dans quinze jours, ils seront à la rue. Pas question de retourner vivre chez les parents, ou de squatter chez des amis. Mais leur quête d’un nouveau logis est un vrai challenge : agents et propriétaires les éconduisent sans relâche : avec leur situation financière et leurs revenus quasi inexistants, toutes les locations leur passent sous le nez. Alors que le sort semble s'acharner contre eux, un espoir surgit néanmoins : un richissime homme d’affaires vient de lancer un tournoi de poker en couple, dont l'enjeu est un magnifique appartement en plein Paris. Problème : si Cyril sait à peu près jouer au poker, Pauline n'y connaît strictement rien. Face à 7000 candidats potentiels, dont des joueurs chevronnés venus faire le buzz, les deux tourtereaux vont devoir abattre leurs dernières cartes...

 

La 4e de couverture, qui présentait les deux héros comme deux bobos un peu naïfs et puérils, ne rend pas hommage au roman : en réalité, Pauline et Cyril incarnent un couple attachant, auquel toute une génération peutTroisFois-copie-2.jpg s'identifier, celle qui a vu ses rêves sacrifiés sur l'autel de la sacro-sainte crise économique. La première partie, avec les galères qui semblent tomber en rafale sur les héros, n'a rien d'invraisemblable, au contraire : elle souligne la facilité avec laquelle on peut tout perdre, par malchance ou parce qu'on a fait un mauvais choix. En l'occurrence, Cyril et Pauline passent rapidement, aux yeux de leurs propres parents, pour des idéalistes ou, pire encore, des fainéants, et même leurs amis ne peuvent s'empêcher de les juger à leur tour. La déliquescence du couple qui résulte de cette accumulation d'échecs est prévisible mais palpitante, portée par une écriture fine et sensible qui n'a rien de pédant ni d'ampoulé. Malheureusement, le charme de la première partie s'efface avec le début du tournoi de poker développé dans la seconde moitié du livre. Certes, l'idée de lier leur histoire d'amour précaire au déroulement de cette gigantesque partie de cartes était intéressante, mais il faut bien avouer que, mis à part pour les mordus de poker, cette partie est incroyablement lassante et répétitive (ne serait-ce que parce que l'auteur se sent obligé de répéter les règles du jeu à plusieurs reprises, en y ajoutant simplement un paragraphe supplémentaire). Les plis, les enchères, les mises... Tout cela suscite l'intérêt au début, en éveillant notre curiosité pour un monde souvent méconnu, mais même en s'attachant aux héros, difficile de se passionner jusqu'à la fin pour ce tournoi de plus en plus invraisemblable, où un couple d'amateurs élimine peu à peu les adversaires les plus chevronnés. Même la critique sociale et philosophique, pourtant justifiée et bien amenée, passe au second plan au fil des pages. Quant au dénouement, attendu et sans surprise, il laisse le lecteur assez indifférent, et c'est bien dommage. En somme, une idée originale mais mal exploitée, comme un énorme coup de bluff qui n'aurait pas fonctionné. 2,5 étoiles

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 21:07

Avery School, prestigieuse école privée de la Nouvelle-Angleterre, est au cœur du scandale : une vidéo, montrant les ébats de trois garçons, manifestement ivres, et d'une jeune fille de quatorze ans, circule sur Internet. Le directeur de l'école fait tout pour étouffer l'affaire au plus vite, mais le mal est déjà fait. Telle une boîte de Pandore, le contenu de la cassette va révéler les secrets d'un microcosme apparemment sans histoire, mais où règnent en réalité mensonges, jalousies et trahisons les plus viles... D'autant que l'affaire est loin d'être évidente : la jeune fille prétend avoir été violée, et même si la vidéo prouve le contraire, le fait qu'elle soit mineure et bien plus jeune que ses partenaires leur vaut d'être soupçonnés d'agression sexuelle, un délit passible de prison. La communauté est sous le choc : comment trois élèves aussi brillants et charmants que ces garçons ont-ils pu se laisser entraîner dans cette orgie répugnante ? Très vite, la presse s'empare de l'affaire, et la vie des élèves, des enseignants et des parents tourne au cauchemar, jusqu'au terrible drame qui frappe inévitablement cette communauté déjà meurtrie...

 

À partir d'un tel thème, on imagine sans peine le portrait sans concession d'une Amérique décadente et tiraillée entre puritanisme et voyeurisme qu'auraient pu faire Philip Roth, Paul Auster ou même Bret Easton Ellis. Malheureusement, c'est Anita Shreve qui a décidé d'en tirer un roman. Un roman laborieux, pénible et bourré d'une morale bien-pensante aussi ridicule que répugnante. L'auteur n'a pas peur d'enfoncer des portes ouvertes en partant en croisade contre l'influence de l'alcool sur les jeunes, ScandaleuseAffairele rôle néfaste d'Internet dans la propagation de rumeurs capables de briser une vie ou encore contre les dérives sexuelles qui guettent les adolescents à la moindre soirée un peu trop arrosée. Elle ne redoute pas davantage les stéréotypes : bien entendu, la gamine est une petite allumeuse qui non seulement a réussi à séduire trois garçons bien plus âgés qu'elle, mais qui retourne en plus la situation à son avantage en les accusant de viol, tandis que les victimes de cette "croqueuse d'hommes" déjà bien mature pour son âge sont de paisibles élèves, brillants et sans histoire, à qui l'alcool ou la colère a fait perdre les pédales... Le choix de l'alternance narrative, loin de donner davantage d'épaisseur à l'intrigue en permettant d'en saisir les enjeux depuis différents points de vue, ne fait que ressasser les mêmes éléments et les mêmes rebondissements attendus à des kilomètres. L'écriture elle-même souligne lourdement les actes et les pensées des personnages, distribuant allègrement bons et mauvais points pour éclairer un lecteur qui sans cela ne saurait bien évidemment pas distinguer les bons des méchants. En bref, cette dénonciation du système et de la faute partagée manque bien trop de subtilité et de profondeur : en restant au ras des pâquerettes, Anita Shreve livre un roman consensuel et attendu sur un sujet suffisamment sulfureux pour attirer les lecteurs aussi avides de scandale que les journalistes qui envahissent Avery, mais heureusement traité de façon moralisatrice et dogmatique. On ne sait jamais, il ne faudrait pas donner des idées à d'autres... 1 étoile

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 13:05

Juillet 1892. Arthur Conan Doyle, épuisé par le gigantesque succès de son héros Sherlock Holmes, et la pression permantente qu'il subit pour donner une suite aux aventures de son célèbre héros, se retire en Allemagne pour y faire une cure thermale et prendre un peu de repos. À son arrivée, il tombe avec stupéfaction sur son ami Oscar Wilde, venu prendre les eaux à la demande de son épouse, qui aimerait le voir perdre du poids. Alors qu'Oscar décide de donner un coup de main à Conan Doyle pour traiter l'épaisse correspondance envoyée par ses lecteurs, les deux amis tombent sur une main momifiée, un doigt pourvu d'un anneau d'or, et une boucle de cheveux. Les macabres objets, adressés à Sherlock Holmes lui-même, ont tous trois été expédiés depuis Rome, et nos deux détectives décident de mettre un terme à leur cure pour gagner la Ville éternelle, où le pape Pie IX vient de s'éteindre. Mais dès leur arrivée à Rome, les deux compères découvrent que leur enquête ne sera guère aisée : pour découvrir le fin mot de l'histoire, ils vont devoir infiltrer l'un des cercles les plus privés et les plus influents de l'Église catholique. Un cercle où ils pourraient très bien n'avoir pas que des amis...

 

Pour cette nouvelle enquête d'Oscar Wilde, la cinquième en date, Gyles Brandreth a décidé de modifier un peu sa trame : pour une fois, ce n'est pas Robert Sherard qui accompagne le plus dandy des détectives dans ses pérégrinations, mais ConanVatican Doyle, son ami de toujours, déjà personnage récurrent des précédents volumes. Il s'agit là d'une amélioration notable, car Sherard avait tendance à jouer rapidement le rôle de faire-valoir d'Oscar Wilde, dont il goûtait chaque aphorisme avec un mélange attendu de délectation et d'indignation. Certes, Conan Doyle, par moments, est un peu trop Docteur Watson et pas assez Sherlock Holmes face à la tornade Wilde, mais son sens pratique et sa foi absolue en l'amour conjugal en font un adversaire plus coriace pour notre tonitruant héros que ne l'était le pâle Robert Shepard. Outre le plaisir de retrouver Wilde menant l'enquête à grand renfort d'extravagances et de beuveries, le lecteur apprécie donc tout particulièrement de découvrir une nouvelle facette de Conan Doyle. Néanmoins, le rythme semble peiner à s'installer dans ce volume, l'intrigue en elle-même n'étant pas des plus palpitantes : autant le dire tout de suite, il ne se passe pas grand chose durant les deux cents premières pages, et les personnages secondaires sont loin de captiver autant que ceux des précédents romans. Heureusement, Wilde, fidèle à lui-même, est toujours aussi agaçant avec ses affirmations péremptoires et sa confiance excessive en soi, et même s'il résout un peu trop rapidement cette enquête dans laquelle il a eu l'air de patauger pendant si longtemps, on ne peut qu'admirer ses talents de détective et ses postures étudiées d'esthète incompris. En bref, sans doute pas le meilleur de la série, mais un bon roman tout de même, à l'humour omniprésent et qui nous fait retrouver avec bonheur les deux écrivains apprentis détectives, dont on attend avec impatience les prochaines aventures.   3 étoiles

 

Découvrez également, dans la même série :

Oscar Wilde et le cadavre souriant, de Gyles Brandreth

Oscar Wilde et le jeu de la mort, de Gyles Brandreth

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 15:32

Vatanen est journaliste à Helsinki, où il mène une vie médiocre et sans intérêt aux côtés d'une femme acariâtre et agaçante. Un soir de juin, alors qu'il revient d'une virée à la campagne avec un ami photographe, leur voiture heurte un lièvre prostré sur la route. Bouleversé, Vatanen descend aussitôt de voiture pour retrouver l'animal blessé. Pris de pitié, il lui fabrique une petite attelle et s'enfonce avec lui dans la forêt, sourd aux appels de son ami resté en voiture. Peu à peu, l'homme et le lièvre s'apprivoisent mutuellement et apprennent à vivre ensemble, alors que Vatanen abandonne sans regret sa vie monotone pour partir à l'aventure à travers la Finlande, deux oreilles de lapin dépassant en permanence de sa poche. Du Sud au Nord, le voilà qui sillonne les routes et les sentiers de son pays, parcourant les forêts, les villages isolés, les lacs inconnus de tous. Au cours de ses pérégrinations, il n'est pas toujours très bien accueilli, et doit faire face à une foule de situations rocambolesques, qu'il affronte avec flegme et optimisme, ce qui n'est pas le cas de son petit protégé, dont le cœur est mis à rude épreuve : il y a tant de gens décidés à lui faire la peau...

 

Ce roman, devenu culte dans les pays nordiques depuis sa parution, dans les années 1970, est véritablement atypique : rien à vatanenvoir avec d'autres récits de retour à la nature comme Into the Wild ou Sukkwan Island. Ici, point de fin tragique, tout n'est que légèreté et humour cocasse. Même si certains chapitres font naître une tension palpable (telle la chasse à l'ours censée divertir les touristes américains, ou l'humiliation de Vatanen par de petits voyous riches et arrogants), l'ensemble reste fortement imprégné de douceur et d'optimisme, et la vie du héros semble se reconstruire autour des vraies valeurs : l'amitié, le partage, la quiétude, les plaisirs simples. Le style est épuré, simple, parfois légèrement décalé, et même si la traduction est par moments un peu étrange, l'écriture onirique contribue à la dimension magique de ce roman intemporel. Car c'est bien toute sa force : Vatanen incarne chacun d'entre nous, dans ce rêve fou qu'il a de quitter toute civilisation pour vivre au rythme des saisons et des travaux agricoles, avec son ami aux grandes oreilles qui semble l'avoir adopté au premier regard. Un chef-d'œuvre de finesse, de subtilité, porté par des personnages attachants et étayé par un dénouement magistral qui nous laisse le sourire aux lèvres. Vivifiant et dépaysant, plein d'humour et de tendresse, Le Lièvre de Vatanen a tout pour vous offrir un excellent moment de lecture, comme on en trouve de plus en plus rarement, et vous donner envie de vous plonger au plus vite dans les autres romans de Paasilinna ou, mieux encore, vous évader vers les contrées enchanteresses de Finlande et de Laponie.  4,5 étoiles

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 21:35

Pour tout le monde, il ne fait aucun doute que l'inspecteur Sean McEvoy, de la police de Denver, s'est suicidé, dans sa voiture, d'une balle dans la tête. Pour tout le monde, peut-être, mais pas pour Jack, son frère jumeau, journaliste. Sean enquêtait sur une affaire délicate, le meurtre sauvage d'une jeune fille retrouvée coupée en deux. Depuis des semaines, ses investigations étaient au point mort, et cette enquête semblait le tourmenter de plus en plus, ce qui pourrait expliquer son geste radical. Mais Jack est convaincu qu'il s'agit d'un meurtre maquillé en suicide. En s'intéressant de plus près au mot laissé par Sean avant de mourir, il découvre d'autres suicides étranges commis par plusieurs inspecteurs du pays. Point commun entre eux : tous étaient absorbés par une enquête difficile liée à un meurtre barbare, et tous ont laissé près d'eux une lettre d'adieu inspirée des poèmes d'Edgar Allan Poe. Bientôt, le FBI s'intéresse lui aussi à l'enquête informelle menée par Jack, et c'est un tableau macabre qui se dessine : sans doute l'œuvre du meurtrier le plus impitoyable de tous les temps...

 

Doté d'une construction rigoureuse, d'une galerie de personnages variés et fouillés, d'un scénario original et prenant, Le Poète aurait tout pour s'imposer parmi les chefs-d'œuvre du genre. Malgré un démarrage terriblement lent et poussif, accentué par uneLePoete.jpg traduction parfois lourde et maladroite, l'intrigue se met en place peu à peu, et l'intérêt du lecteur croît à mesure que la traque s'organise. Avec une centaine de pages en moins, le roman aurait trouvé un rythme parfait, alternant moments de tension et chapitres plus détendus, ponctué de rebondissements bien ménagés. Soulignons également qu'en dépit de quelques situations convenues (la liaison attendue entre les deux héros marqués par la vie, les rapports de force entre agents du FBI et policiers locaux...), l'histoire est plutôt innovante, notamment en ce qui concerne le mode opératoire du tueur. L'une des grandes forces de ce thriller réside, outre l'originalité d'avoir pris un journaliste pour héros, dans l'alternance des points de vue, entre enquêteurs et suspect, avant même que ce dernier ne soit d'ailleurs au centre de l'enquête. Et cette façon de nous donner un suspect en pâture n'est évidemment qu'un leurre destiner à distraire le lecteur du véritable coupable, dévoilé à la toute fin du livre par une série de rebondissements successifs à la limite de l'invraisemblance. Car c'est bien ce qui pèche dans ce livre : un dénouement affreusement décevant, où Le Poète est démasqué, sans que ses actes ne soient un tant soit peu motivés par une quelconque explication rationnelle (alors même que d'autres personnages un temps suspectés auraient incarné, eux, de parfaits coupables, avec de vrais mobiles). Un sentiment de frustration qui altère la vision d'ensemble que l'on pourrait porter sur ce thriller de très bonne facture et fort bien écrit, mais qui ne peut décidément prétendre s'élever au Panthéon du genre. 3 étoiles

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 21:33

Tout a commencé lorsque Pete Tarslaw a reçu une invitation au mariage de son ex, Polly. Un faire-part en forme de provocation, comme pour lui prouver qu'elle avait réussi, tandis que lui vivotait à peine grâce à un job alimentaire consistant à écrire des lettres de motivation pour étudiants en mal d'inspiration. Bien décidé à voler la vedette à la mariée, Pete se met en tête d'écrire un best-seller, afin d'écraser son ex sous le poids de sa célébrité. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire, et notre héros en mal de gloire se met à éplucher les résumés des livres les plus vendus, espérant en tirer une sorte de recette miracle afin d'écrire son propre roman. Car pour écrire un best-seller, avoir une belle plume n'est pas nécessaire : il faut avant tout flairer les tendances, savoir trouver le sujet adéquat, celui qui fera palpiter le cœur de millions de lecteurs, débusquer les thèmes les plus vendeurs, créer des personnages attachants et énigmatiques, ménager d'habiles rebondissements... Peu à peu, son roman prend forme, inspiré des plus grands succès contemporains : une histoire d'amour hors du commun sur fond de quêtes des origines, un soupçon de mystère et d'angoisse avec l'imminence d'une catastrophe naturelle, de belles scènes bien pittoresques, tout y est. Un peu trop même, et Pete va découvrir que l'industrie littéraire lui réserve encore bien des surprises...

 

Avec son parti pris cynique, ses pastiches amusants et ses saillies mordantes sur le monde de l'édition, ce roman au héros improbable vous fait découvrir la face obscure de la littérature contemporaine : ses stratégies marketing, ses auteurs commentjesuis.jpginterchangeables, ses romans mièvres et insipides, remplis de grandes phrases prétendument pleines de sagesse et d'expérience, ses personnages stéréotypés... Sans être l'ouvrage hilarant promis par la quatrième de couverture, il faut avouer que ce livre est néanmoins assez drôle, avec de vrais moments de satire, où l'auteur ne se gêne pas pour tirer à boulets rouges sur les plus grands auteurs américains (dissimulés sous des pseudonymes fictifs, il ne faudrait tout de même pas se fâcher, on ne sait jamais). L'ensemble est peut-être trop américano-centré pour le public francophone, bien que le constat soit à peu près le même des deux côtés de l'Atlantique : le monde de l'édition est sclérosé, vérolé par des auteurs qui écrivent depuis vingt ou trente ans le même livre et qui vendent cent fois plus que les véritables talents littéraires. Les personnages sont admirablement croqués sans tomber dans la caricature, et le héros, absolument détestable, contribue au charme de cet ouvrage bien sympathique. Même si la seconde partie est un peu plus poussive, l'écriture est vive, alerte, enjouée et délicieusement impertinente, et confère à l'ouvrage une originalité qui en fait la saveur. Peut-être pas le meilleur roman de l'année, encore moins le livre le plus drôle des deux dernières décennies, comme l'affirme le Washington Post, mais un bon moment de divertissement, qui donne paradoxalement envie de se remettre à la vraie littérature. 3,5 étoiles

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 17:15

New York, 2009. Une série de morts inexpliquées défraie la chronique. Aucun lien apparent entre les victimes, aucun point commun dans les circonstances de leurs décès respectifs. Excepté un élément : une carte postale qu'ils ont tous reçue, envoyée depuis Los Angeles et comportant le dessin d'un cercueil serti d'une simple date : celle de leur mort. Will Piper, profileur au FBI en fin de carrière, est chargé d'arrêter au plus vite celui que les médias ont surnommé "Le Tueur de l'Apocalypse". Un tueur qui n'hésite plus à frapper juste sous son nez...

Londres, 1947. Sur l'île de Wight, une équipe d'archéologues vient de faire une découverte exceptionnelle dans les souterrains abandonnés d'une abbaye. Une découverte qui pourrait changer la face du monde, et dont les enjeux faramineux nécessitent l'intervention de Churchill et de Truman en personne. La nouvelle est dissimulée au monde entier, et les artefacts retrouvés sont transférés, dans le plus grand secret, au cœur de la célèbre zone 51, au Nevada.

Deux intrigues qui vont se retrouver mêlées et découlent en réalité d'une naissance un peu particulière, un certain 7 juillet 777. Désormais, pour Will Piper et bien d'autres, le compte à rebours à commencé.

 

Le thriller ésotérique a la cote, et ce n'est pas Dan Brown qui vous dira le contraire. Certains auteurs s'en sortent mieux que d'autres à ce jeu, et il faut avouer que Glenn Cooper est assez talentueux pour nous proposer un roman assez entraînant et bien construit. La superposition des deux intrigues, auxquelles se joignent bientôt d'autres histoires parallèles, estlivredesmorts.jpg parfaitement menée, et le suspense est constant, malgré quelques facilités et maladresses qui rendent certains chapitres un peu lourds, voire redondants. Les personnages sont plutôt bien campés, même si la transformation du héros macho, antipathique et alcoolique, en bon père et amant attentionné, n'est ni très crédible ni très intéressante. Le style, sans surprise, est peu travaillé, sauf peut-être dans les chapitres se passant à la fin du VIIIe siècle sur l'île de Wight, et qui rappellent le Ken Follet des Piliers de la Terre. Mais malgré un point de départ original et une intrigue dont l'auteur ne dévoile les enjeux qu'avec parcimonie, ménageant une tension narrative bienvenue, le rythme finit par s'essouffler et la fin est terriblement prévisible, d'autant plus que les dernières pages laissent apparaître un "cliffhanger" en forme d'énorme invraisemblance (destinée à ouvrir le roman sur sa suite, Le Livre des âmes), mais qui donne au lecteur l'impression d'avoir été légèrement mystifié (ou alors, les Américains sont vraiment des bons à rien, incapables d'exploiter les données qu'ils possèdent depuis un demi-siècle, au choix). Ce thriller, c'est en somme un peu la fable de La Montagne qui accouche d'une Souris : même en acceptant le postulat fantastique de l'intrigue, le manque de cohérence du dénouement nous empêche de voir dans ce roman un chef-d'œuvre, loin s'en faut. Certes, l'ensemble reste divertissant et plutôt intelligent, mais on est bien loin des maîtres du genre. 2,5 étoiles

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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 15:27

L'histoire reprend là où le premier livre s'était interrompu. Tengo et Aomamé se cherchent toujours, sans jamais y parvenir. Dans le ciel, les deux lunes sont toujours là, mais seule Aomamé a l'air de l'avoir remarqué. Fukaéri a disparu depuis plusieurs jours, et Tengo commence à se demander si les Précurseurs, le mouvement sectaire dont elle a pu s'échapper, ne sont pas mêlés à tout cela. Au même moment, Aomamé, toujours professeur d'arts martiaux, reçoit une dernière mission de la part de la vieille femme qui l'emploie : elle est chargée d'assassiner le leader des Précurseurs, au cours d'une séance d'étirements censée le soulager des terribles douleurs qui l'accablent quotidiennement. Une fois ce travail accompli, Aomamé devra changer de nom, de visage, de vie. À moins qu'elle ne prenne une décision plus radicale encore. De son côté, Tengo est approché par une étrange organisation qui lui propose, sous un prétexte dérisoire, une énorme somme d'argent. Alors que, de part et d'autres, les événements mystérieux semblent se multiplier, Aomamé et Tengo sont plus près que jamais de se retrouver. Mais dans le monde étrange de 1Q84, les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être...

 

Dès les premières lignes, le lecteur replonge avec délices dans le monde onirique créé par Haruki Murakami, cet univers légèrement décalé où des Little People tissent, nuit après nuit, des chrysalides de l'air. Les personnages sont toujours aussi 1Q84_2.jpgénigmatiques et attachants, et la personnalité d'Aomamé est plus approfondie qu'auparavant dans les chapitres qui lui sont réservés. Bien sûr, on trouve un certain nombre de redites et de longueurs, notamment dans la première partie, et l'on se demande parfois si Murakami a été payé à la ligne ou s'il prend juste son lecteur pour un imbécile incapable de se souvenir du premier volume. Dans l'ensemble, les qualités et les défauts de cet ouvrage sont d'ailleurs les mêmes que ceux de son prédécesseur : l'histoire est prenante, avec une bonne dose de suspense, et l'imaginaire fonctionne à plein régime, mais le style est parfois surprenant (sans qu'on sache s'il s'agit d'un défaut de traduction, d'une rigueur de la langue japonaise difficile à rendre en français, ou d'une maladresse de la part de l'auteur), et certaines répétitions alourdissent considérablement l'ensemble (si, en refermant le livre, vous n'avez pas retenu que Tengo et Aomamé se sont pris la main quand ils avaient dix ans, et qu'ils n'ont jamais pu oublier ce qu'ils ont ressenti à ce moment-là, c'est vraiment que vous le faites exprès). Néanmoins, Murakami semble avoir décidé de lever un peu plus le voile sur certains mystères de son monde si particulier, notamment sur la nature des Little People ou sur le contenu du livre écrit à quatre mains par Fukaéri et Tengo, et ces éclaircissements ménagent une tension dramatique tout à fait appréciable, celle-ci atteignant son paroxysme avec le dernier chapitre, où un événement inattendu vient bouleverser toutes les certitudes du lecteur, et lui donne envie de se plonger aussitôt dans le troisième tome. Cela se confirme donc, 1Q84 constitue une trilogie inégale, bien moins impressionnante que Kafka sur le rivage, mais suffisamment originale et bien écrite pour valoir tout de même le détour. 3 étoiles


Découvrez également la critique de 1Q84, tome 1, de Haruki Murakami

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Published by Elizabeth Bennet - dans Critique littéraire
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