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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 22:07

Lorsqu'elle emménage avec toute sa famille dans un nouvel appartement, au quatrième étage d'un immeuble sympathique et apparemment tranquille, Colombe n'imaginait pas à quel point sa vie allait tourner au cauchemar. Mère de deux jumeaux de onze ans, mariée à un homme d'affaires souvent absent, elle travaille à mi-temps comme "nègre", occupation qui est loin de lui fournir un épanouissement digne de ce nom. Dès la première nuit, alors qu'elle est seule dans la chambre conjugale, un bruit étrange et indéfinissable la réveille à 3h15. Elle croit avoir rêvé, mais la nuit suivante, le phénomène se reproduit, et cette fois, elle est sûre que le bruit vient du dessus. Nuit après nuit, le manège se reproduit, de plus en plus insistant, toujours à la même heure, et la timide Colombe n'ose pas aller dire sa façon de penser à un voisin que tout l'immeuble lui décrit comme un homme adorable et bien sous tous rapports. A peine trouve-t-elle le courage de glisser un mot tapé à l'ordinateur dans sa boîte aux lettres. Mais le voisin ne s'arrête pas pour autant, et Colombe en vient à appréhender l'arrivée de la nuit. Elle en perd le sommeil, l'envie de travailler, le goût de s'occuper de sa famille... Quand son mari revient, étrangement, le voisin ne se manifeste pas, et Colombe commence à passer pour une fille un peu parano sur les bords. Pourtant, dès qu'elle se retrouve seule, le manège recommence ouvertement : le voisin s'amuse à lui adresser des messages cachés à travers les chansons des Stones (!), groupe que Colombe, bien évidemment, ne supporte pas. Peu à peu, la voilà qui s'isole, délaisse ses enfants, agresse sa soeur, cesse de travailler, complètement obnubilée par ses problèmes de voisinage, qui prennent des proportions considérables au fil des jours. Mais désormais, la fragile et timide Colombe a décidé de se venger, et elle se met précisément à rentrer dans le jeu du voisin, qui n'attendait que cela...

 

Pour une fois qu'un roman - français, qui plus est - se montre inventif et original, ne manquons pas de le souligner. Tatiana de Rosnay a le mérite d'avoir transformé une situation banale en un roman haletant où le suspense monte progressivement. Car il faut le reconnaître, on a tous connu un voisin un peu envahissant, du genre à sortir la perceuse à tout bout de champ, à faire des vocalises dans sa salle de bains ou à écouter du heavy voisin.jpgmetal à fond tous les soirs. Mais celui-là, de voisin, est proprement diabolique, et diaboliquement intelligent, puisque mis à part Colombe, personne ne le pense capable du moindre mal.  Même respectable et particulièrement sympathique au premier abord, je vous garantis que vous n'aimeriez pas l'avoir dans votre immeuble. Il y a bien sûr quelque chose d'un héritage hitchcockien là-dedans, et l'ombre de Fenêtre sur cour n'est jamais bien loin. Mais ici s'instaure un jeu pervers entre Colombe et son voisin, la jeune femme se transformant peu à peu en victime consentante de son bourreau, et lorsqu'elle cherche à entrer dans le rapport de force, les choses se corsent un peu plus encore. Le changement de rythme, assez lent au début, de plus en plus rapide vers la fin, est plutôt convaincant et efficace, et Tatiana de Rosnay distille le suspense avec une précision toute chirurgicale que n'aurait pas reniée une Mary Higgins Clark (du moins, à l'époque où elle écrivait encore elle-même ses livres). Quelques maladresses néanmoins (le coup des messages par Stones interposés, mouais, un peu facile, surtout quand on imagine la pauvre Colombe dans sa cuisine, à 3h du matin, un dictionnaire à la main, en train de traduire compulsivement les vociférations de Mick Jagger...), quelques longueurs par moments, quelques facilités dans le traitement des personnages secondaires ou des situations, mais l'ensemble tient debout, il faut bien le reconnaître. Autre bémol, le dénouement, trop vite expédié, invraisemblable (mais d'où sortent donc ces flics ?) et en un mot décevant. Cependant, Tatiana de Rosnay vient compenser cette impression négative, sur laquelle le lecteur pourrait rester, par un épilogue original et surprenant, à la morale pour le moins déstabilisante, mais plutôt cohérente avec le reste de l'oeuvre. En somme, même si ce n'est pas un monument de la littérature, on passe tout de même un très bon moment, et je peux vous assurer qu'une fois ce livre terminé, vous ne verrez plus jamais vos voisins comme avant.    3,5 étoiles

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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 11:28

Exaspérant. C'est le premier mot qui s'impose pour qualifier le jeune Kemal, âgé d'une trentaine d'années, fils à papa, directeur général d'une entreprise d'import-export créée par son père, et qui s'amourache d'une cousine éloignée, Füsun, le jour où il achète dans le magasin où elle travaille un sac à main pour sa fiancée, Sibel. Nous sommes alors en 1975, et toute la bonne société stambouliote cherche à imiter les comportements occidentaux, au détriment des traditions turques. Sous prétexte de donner à sa chère cousine des cours de mathématiques pour préparer ses examens d'entrée à l'université, Kemal la retrouve tous les jours dans un appartement inoccupé, et la belle Füsun ne tarde pas à céder aux avances de son cousin. Ce dernier, en même temps, continue à préparer, comme si de rien n'était, sa cérémonie de fiançailles avec Sibel à l'hôtel Hilton, le plus chic d'Istanbul, incapable de choisir entre l'une et l'autre et bien déterminé à profiter de ce double bonheur qui s'offre à lui. Mais les choses finissent par tourner en sa défaveur : le lendemain des fiançailles de Kemal et Sibel, Füsun disparaît, et Kemal se retrouve complètement désemparé. La famille et les amis de sa belle ne peuvent ou ne veulent le renseigner, et son amour pour Füsun commence à tourner à l'obsession : un soir, alors qu'il rend visite aux parents de la jeune fille, il emporte compulsivement une petite réglette lui appartenant. Ce sera la première pièce du musée de l'Innocence, fait de milliers d'objets touchés par Füsun, mégots, cuillères, boucles d'oreille... Kemal tombe alors dans une profonde léthargie, et malgré les efforts de Sibel, à qui il a tout avoué, pour l'aider à oublier cet amour insensé, Kemal ne pense qu'à Füsun, si bien qu'il laisse délibérément Sibel rompre les fiançailles, une fois que tout est complètement brisé entre eux. Ironiquement, alors que Füsun demeure introuvable, Kemal croit la reconnaître partout, dans la rue, dans les magasins, dans les voitures... Mis au ban par sa propre famille, ses amis qui prennent le parti de Sibel, ses associés qui lui reprochent de laisser s'effondrer la société, Kemal erre comme une âme en peine dans Istanbul. Jusqu'au jour où, des mois plus tard, il retrouve enfin la trace de sa belle, mariée à Feridun, un ami d'enfance cinéaste qui a décidé de faire d'elle une grande actrice. Son obsession pour la jeune femme ne connaît désormais plus de limites, et Kemal ne trouvera pas le repos avant d'avoir reconquis son ancien amour...

 

Avec ce roman haut en couleurs, Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, pousse à l'extrême un comportement amoureux banal : avouons-le, garder quelques objets qui nous rappellent l'être aimé, surtout après une rupture douloureuse, on l'a tous fait. Mais chez Kemal, ce comportement se transforme en pathologie, puisqu'il devient progressivement kleptomane, faisant disparaître dans sa poche tout ce qui lui rappelle de près ou de loin Füsun. D'insupportable au début, le héros devient d'ailleurs de plus en plus touchant, à mesure qu'il doit faire face à l'adversité pour tenter de regagner, peu à peu, ce qui lui semblait donné d'avance. La personnalité de Füsun est innocence.jpgparticulièrement complexe, jusqu'au dénouement explosif et imprévisible : après avoir été "victime" de Kemal, elle joue avec lui comme un chat avec une souris, le faisant sombrer dans la folie et l'hébétude dès qu'elle se montre froide et distante envers lui. Par moments, elle en deviendrait presque excessive et antipathique, surtout dans la deuxième partie du livre, lorsqu'elle se refuse délibérément à divorcer d'un époux qui ne la comble pas, alors qu'elle pourrait épouser Kemal, mais il faut également prendre en compte l'attitude offensante de ce dernier à son égard : alors que leur liaison était connue de tous, il ne l'a pas épousée, la condamnant à l'opprobre générale dans une société où la virginité d'une jeune femme était son bien le plus précieux. Tout l'intérêt de ce roman réside dans son caractère herméneutique : pour Kemal, tout devient un signe à interpréter, tout fait sens à la lumière de son amour désespéré pour Füsun, et ce roman d'amour devient celui d'un apprentissage, nous livrant la beauté poignante du héros, condamné à muséifier les bribes de son amour perdu. Si le lecteur peine parfois à se retrouver au milieu des multiples noms de personnages, de quartiers et de rues, Pamuk reste tout de même maître de sa narration et nous guide plutôt bien dans cette profusion de détails. Malgré quelques longueurs dans la partie centrale du livre (qui fait tout de même près de 700 pages), on se laisse emporter avec délices dans ce tourbillon d'amour et de souffrance qui caractérise la relation orageuse de Kemal et Füsun, d'autant que le style de Pamuk est des plus agréables, lent, régulier, mélancolique. Rarement un écrivain aura aussi bien pu dépeindre les tourments de la passion amoureuse dans ce qu'elle peut avoir de plus cruel et de plus douloureux, mais aussi la sensualité, le désir, l'érotisme des regards échangés, des frôlements, des paroles à double sens. Pamuk signe ici l'un de ses plus grands romans, où la nostalgie surgit en filigrane à chaque page, et dont la dernière phrase, paradoxalement, apporte un éclairage différent sur l'ensemble de l'oeuvre, modifiant complètement notre vision de l'intrigue, du héros, et de cet amour secret, inavoué, inavouable et empreint d'une pureté toujours intacte. 4 étoiles

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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 20:46

Robert Neville est l'unique survivant de l'espèce humaine. Suite à une épidémie aussi étrange que fulgurante, l'humanité tout entière semble avoir été décimée, mais de nombreux individus semblent également avoir été métamorphosés en créatures nocturnes, assoiffées de sang et de violence, qui ont triomphé des rares personnes ayant survécu au mystérieux virus. Chaque nuit, un groupe de ces créatures attaque sans relâche la maison de Neville, ce qui l'oblige en outre à regagner sa demeure avant le coucher du soleil. Au début du roman, le héros n'a que peu de moyens de lutter contre ceux qu'il appelle des "vampires", ail, pieux et crucifix, mais après tout, c'est dans les meilleurs pots... Neville est aussi hanté par un terrible drame personnel, la mort de sa fille et de sa femme, et le retour, un soir, de cette dernière, pourtant morte et enterrée, devenue elle-même un vampire... De jour en jour, de nuit en nuit, Neville noie sa solitude et son désespoir dans l'alcool, persuadé d'avoir encore trente à quarante ans de cette vie insupportable devant lui. Pourtant, il entreprend, en parallèle, de rechercher l'origine du virus, afin de pouvoir, un jour peut-être, y trouver un remède. Ses recherches l'amènent à découvrir dans le sang des vampires la présence d'un bacille contre lequel il est vraisemblablement immunisé à la suite d'une morsure de chauve-souris survenue des années plus tôt. Simplement, découvrir la cause de l'épidémie n'implique pas de savoir la guérir, et Neville est bien impuissant face à la multitude de vampires qui se déchaînent devant sa porte chaque nuit, et qu'il a bien du mal à éliminer le jour, leur plantant sans relâche des pieux dans le coeur, comme il a dû le faire pour sa propre femme. Seul un miracle pourrait sauver notre héros de la folie dans laquelle il sombre chaque jour un peu plus, et ce miracle, c'est peut-être un chien errant qui va croiser sa route un beau matin, un chien sérieusement amoché, craintif, à bout de forces, mais bel et bien vivant...

 

Soyons francs : si vous n'avez pas lu le roman avant 2007, Robert Neville a sans doute pour vous les traits de Will Smith (dans ce qui fut d'ailleurs l'un de ses meilleurs rôles), et vous vous attendez à un dénouement à l'américaine avec grosse explosion, mutants en folie et sacrifice héroïque. Eh bien, figurez-vous que dans le roman, Neville est un grand blond aux yeux bleus (no comment), et que la fin de l'intrigue est radicalement opposée à celle-ci, permettant au titre de prendre tout son sens, mais d'une façon bien différente. Matheson signe legende.jpgici l'un des plus grands romans de science-fiction, et donne au mythe du vampire un sacré coup de jeune, bien plus subversif que les pâles créatures de Twilight. L'une des scènes les plus amusantes est d'ailleurs celle où Neville cherche désespérément un moyen de lutter efficacement contre les créatures qui s'en prennent à sa demeure dans le Dracula de Bram Stocker... Matheson nous livre une oeuvre angoissante, où l'on tremble à chaque page pour le héros, en le voyant sombrer dans une descente aux enfers dont rien ne semble pouvoir le tirer, alors même que les ennemis sont sans cesse plus nombreux autour de lui. Au fil de la lecture, on oublie peu à peu le film, certes plutôt réussi, mais inférieur au roman à plus d'un titre, cherchant les raccourcis faciles et les rebondissements attendus, alors que le roman a le mérite de sortir davantage des sentiers battus, et d'éviter le puritanisme ridicule du film sur les questions de sexualité qui travaillent beaucoup le héros. La vraie force de ce roman réside surtout dans un renversement de perspective absolument vertigineux qui nous amène à reconsidérer notre point de vue sur l'histoire : qui est le véritable monstre, finalement ? Matheson ne donne pas de réponse toute faite, et nous invite à réfléchir. Certes, le style n'est pas des plus recherchés, et c'est sans doute l'un des principaux défauts de ce roman, mais l'histoire est tout de même captivante, bien construite, évitant les scènes d'horreur gratuite (la femme de Neville revenant d'outre-tombe aurait pu en constituer un bon exemple), n'en déplaise à tous ceux qui lui reprochent d'avoir mal vieilli, ce qui est de toute façon faux, le but de Matheson n'étant pas de donner des sueurs froides à son lecteur, mais de l'amener à réfléchir sur la condition humaine, but nettement plus louable et somme toute tellement moins commercial.      3,5 étoiles.

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29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 14:53

D'où venons-nous ? Que savons nous des origines de l'Univers, du Big Bang, des galaxies, du système solaire ? Comment l'Univers s'est-il formé, pourquoi ? Et qu'y avait-il "avant" ? Est-il stable ou en mouvement ? Immuable ou en expansion ? De quoi sont formées les étoiles que nous observons à des années-lumières de notre planète ? Quelle évolution connaissent-elles ? Comment agissent les différentes forces à l'oeuvre dans l'Univers sur les planètes et les galaxies ? En quoi les découvertes du XXe siècle ont-elle révolutionné notre vision de l'Univers ? Comment concilier les théories scientifiques de l'infiniment grand et de l'infiniment petit ? S'ouvrant sur un préambule exceptionnel, où, lors d'une conférence sur l'astronomie, une vieille dame soutient mordicus que le monde est un disque plat posé sur une pile infinie de tortues géantes, Une belle histoire du temps entend répondre à toutes ces questions et à bien d'autres encore, s'adressant à un lecteur parfois fâché avec la physique et les mathématiques, traumatisé par des cours soporifiques dispensés pendant ses années de lycée. Soporifique, Hawking ne l'est jamais, alors même que son sujet est autrement plus riche et complexe, et il prend le soin d'illustrer constamment son propos d'exemples tirés du quotidien ou presque (avec une nette prédilection pour les gens qui jouent au ping-pong dans des trains). Finalement, avec toutes ses questions (car il en reste à la fin de cet ouvrage, tant dans le domaine physique que métaphysique), Hawking interroge l'homme lui-même, sa destinée, ses origines, et sa capacité à comprendre, chaque jour un peu mieux, le monde qui l'entoure.

 

Vingt ans après Une brève histoire du temps, Stephen Hawking revient avec une version épurée de son essai scientifique, débarrassée de tout ce qui pouvait alourdir la lecture du premier opus, mais enrichie de toutes les dernières avancées dans les domaines évoqués. Alors, si vous avez toujours rêvé d'en savoir plus sur le Big Bang, les trous noirs, les voyages dans le temps et l'espace, l'expansion de l'Univers, la théorie de la relativité, la physique quantique, la théorie des cordes... vous avez ouvert le bon livre ! Tout ce qui fonde la sciencehawking.jpg moderne est présenté avec la plus grande clarté, avec humour, en des termes simples ou rigoureusement définis dès lors qu'ils deviennent plus techniques. Les illustrations sont également les bienvenues, certes laides à pousser un graphiste au suicide, mais très claires et non dépourvues d'humour, puisqu'on peut y voir toute la capacité d'auto-dérision d'Hawking, qui n'hésite pas à se mettre en scène lui-même, dans son fauteuil roulant et avec sa bonne bouille. Chaque lecteur peut trouver son compte dans cette oeuvre de vulgarisation, les néophytes y comprendront mieux les grandes théories scientifiques élaborées depuis Aristote jusqu'à nos jours, tandis que des lecteurs plus expérimentés y glaneront des précisions dans tel ou tel domaine. Bien sûr, l'intérêt du lecteur peut faiblir de temps à autre vu la complexité des sujets traités (si la notion d'espace-temps est relativement facile à intégrer, bon courage pour lire d'une traite la dernière partie de l'ouvrage !), mais l'ensemble reste agréable à lire, fascinant, et même si, bien entendu, Hawking ne répond pas à toutes les questions que le lecteur peut se poser, il a le mérite de fournir des pistes de réflexion et une première approche de certains domaines tout à fait éclairante pour des béotiens. Peut-être moins plaisant et bouleversant que les travaux d'Hubert Reeves, mais tellement plus rigoureux et intéressant que les best-sellers (hélas !) des frères Bogdanov... Et puis, au moins, Hawking, lui, est un vrai scientifique, titulaire d'une chaire prestigieuse à Cambridge. Une belle histoire du temps, ou comment (re)découvrir les joies de la physique et des mathématiques : on s'amuse, on s'instruit, on s'interroge (beaucoup), on comprend (un peu)... Un livre très complet, qui donne envie d'approfondir certains sujets, mais alors avec un professeur aussi doué et passionnant que Stephen Hawking.   4 étoiles

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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 18:44

Lorsqu'il a décidé de renoncer à sa carrière de profileur au FBI pour rejoindre la police de Portland, Joshua Brolin n'imaginait pas qu'il serait rapidement confronté à l'une des enquêtes les plus éprouvantes qui soit : deux femmes ont été retrouvées mortes, à quelques jours d'intervalle, le front brûlé par une sorte d'acide et les avant-bras découpés. Alors que Brolin tente d'établir le profil psychologique du meurtrier, une jeune étudiante, Juliette Lafayette, est enlevée devant la villa de sa meilleure amie, et se réveille dans une cave aux murs épais, qui ne présente visiblement aucune issue. Mais Brolin et ses collègues découvrent, grâce aux prélèvements effectués sur l'une des victimes, l'existence de Leland Beaumont, un marginal célèbre pour sa passion peu commune : les sculptures de mains. Aussitôt, Brolin décide de rendre une petite visite de courtoisie à l'étrange sculpteur. Il est bien loin d'imaginer qu'au même moment, Leland Beaumont vient de rejoindre Juliette dans la "cave" de sa demeure, et s'apprête à lui trancher les avant-bras, avant de l'achever, comme il l'a fait pour les deux victimes précédentes. Et comme les choses sont bien faites, alors que Beaumont lève son arme pour accomplir son funeste geste, Brolin fait irruption dans la pièce et l'abat d'une balle dans la tête, sauvant la pauvre Juliette in extremis. Un an plus tard, toute l'affaire semble bel et bien terminée, quand Brolin est averti de la découverte, dans une maison abandonnée transformée en squat, d'un cadavre féminin atrocement mutilé : la femme semble avoir succombé après avoir reçu un grand nombre de coups de couteau, couteau que le meurtrier lui a ensuite planté dans le sexe. Mais le plus incroyable est qu'elle présente sur le front une brûlure étrangement familière, et qu'elle a les avant-bras tranchés. Brolin ne croit pas aux revenants, et il a vu le crâne de Beaumont exploser sous ses yeux. Alors, a-t-il affaire à un simple copycat ? Mais qui pourrait savoir, pour l'acide, alors que ce détail est resté secret et n'a été communiqué qu'aux enquêteurs ? D'autant que peu après, les policiers et Juliette reçoivent une lettre anonyme du meurtrier, leur annonçant d'autres crimes et citant des vers de L'Enfer de Dante. D'après Brolin, ces lettres viendraient non du serial-killer lui-même, mais d'un mentor, quelqu'un qui tirerait les ficelles dans l'ombre et que l'inspecteur a surnommé "Le Corbeau". Mais Brolin et ses collègues vont avoir fort à faire pour empêcher Le Corbeau et le Fantôme de Portland de mener à bien leur sinistre mission, et de franchir les neuf cercles de l'Enfer en laissant derrière eux des victimes atrocement mutilées...

 

Avec ce roman, qui constitue le premier volet de La Trilogie du Mal (dont nous avons déjà critiqué le dernier tome, Maléfices), Chattam ouvre sa série d'enquêtes menées par Joshua Brolin, ancien agent du FBI, profileur, fraîchement parachuté au sein de la police de Portland, ce qui ne lui a pas attiré que de la sympathie, étant donné son jeune âge et son manque d'expérience sur le terrain. Néanmoins, comme les premières pages le confirment, Brolin est un excellent élément, et peut compter sur l'appui de ses collèges Lloyd Meats, Larry Salindro et Craig Nova, avec qui il forme une équipe soudée et efficace. On s'attache rapidement à cette équipe de fins limiers, qui conjuguent investigation scientifique poussée et profilage (selon la technique que Brolin utilise pour cerner la personnalité du tueur, l'empathie, comme il nous le rappelle à peu près toutes les cinquante pages pour être sûr que l'on comprenne bieame-du-mal.jpgn). L'histoire est plutôt originale, on a rarement affaire à des copycats dans les polars francophones, mais malhe ureusement, il faut bien le dire, le dénouement est d'une facilité désarmante, de celles qu'on pourrait à la rigueur tolérer dans un épisode de Julie Lescaut ou les romans de Grangé, mais là, vraiment, de la part de Chattam, on s'attendait à mieux, parce que le deus ex machina donne vraiment l'impression qu'il ne savait pas trop comment terminer son roman. L'idylle naissante entre Brolin et l'ancienne victime de Beaumont, Juliette, est assez bien menée, et c'est l'un des points positifs de l'oeuvre. Toutefois, on sent, à la lecture de ce roman de jeunesse, que Chattam, ancien élève de c riminologie, a essayé de caser dans son oeuvre le maximum de détails crédibles, notamment sur les pratiques médico-légales ou les techniques d'investigation, on se croirait dans un épisode des Experts, mais délayé sur 500 pages, et l'on sent le "Frenchie" en admiration devant les moyens et les techniques de la police scientifique américaine. Du coup, Chattam lasse un peu son lecteur, et semble un peu trop se positionner dans la lignée de Patricia Cornwell et Harlan Coben, sans acquérir sa propre identité d'écrivain, ce que confirme un style encore trop plat, digne d'un bon roman de gare, certes, mais d'un roman de gare quand même. Un bon point à accorder à Chattam, c'est que, même avec un sujet aussi morbide, et malgré des descriptions assez crues, il ne tombe pas réellement dans le glauque, comme aurait pu le faire un Thilliez, par exemple. L'auteur parvient également à tenir, bon gré mal gré, son lecteur en haleine (presque) jusqu'au bout, et livre un roman loin d'être indigent, mais certainement pas son meilleur.   3 étoiles

 

Voir aussi la critique de Maléfices, de Maxime Chattam

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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 21:30

Au début, tout va bien : François rencontre Nathalie dans la rue, l'emmène boire un verre, coup de foudre réciproque, il travaille dans la finance, elle est commerciale chez Ikea, ce qui ne leur correspond ni à l'un ni à l'autre, mais ma brave dame il faut bien gagner sa vie, au bout de quelques mois, François demande Nathalie en mariage par puzzle interposée (romantisme attendrissant ou mièvrerie répugnante ? On n'ose trancher), les deux tourtereaux se marient sous la pluie mais leur amour est plus fort que tout... Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, les voilà dans leur bulle, vivant leur amour les yeux dans les yeux. Et puis, d'un coup, Paf le chien. Enfin, Paf le François, en l'occurrence. En allant faire un jogging pendant que sa chère et tendre lit tranquillement un roman russe méconnu en buvant du thé (vous avez dit bobo ?), François se fait percuter par un camion de livraison. La tuile, comme on dit. Après quelques jours dans le coma, il s'éteint paisiblement à l'hôpital, veillé par sa femme qui ne comprend pas comment elle a pu devenir veuve si jeune, alors que tout la prédisposait à une vie merveilleuse avec l'homme de ses rêves. Oui, mais sans ça, pas de roman, finalement. Nathalie va alors sombrer dans une grave dépression, refusant de sortir, de s'alimenter, de surmonter son deuil. Même les avances peu subtitles de Charles, son patron, ne parviennent pas à la tirer de sa torpeur. Jusqu'au jour où, bien des mois et des larmes plus tard, elle découvre un de ses collèges, un Suédois un peu malhabile nommé Markus...

 

"Le roman aux dix prix littéraires", annonce en toute modestie le bandeau apposé sur les exemplaires de ce roman. Prix parmi lesquels doivent figurer, à n'en pas douter, le prix mondial de la cucuterie, le prix Marc Levy du style le plus exaspérant, le prix Anna Gavalda de la meilleure histoire d'amour improbable qui va faire pleurer dans les chaumières... Vous l'aurez compris, avec de telles références, on part avec du lourd, du très très lourd. Bon, je me moque, et même mon résumé est un peu cynique, mais au début, il faut bien reconnaître que c'estdelicatesse.jpg plutôt frais, mignon, pas trop désagréable (surtout la scène du bar tout au début, dévoilée dans la quatrième de couverture, sans doute le meilleur passage du roman)... Et puis, ça se gâte. Ce qui s'annonçait comme un petit roman léger et sans prétention se met à vouloir jouer dans la cour des grands, mais dans le style téléfilm de M6 : et vas-y que je te sors les violons à tout bout de champ, et le roman sympathique se transforme rapidement en mélo-plus-pathétique-tu-meurs, avec des scènes qu'on voit arriver à des kilomètres, aussi originales qu'un combo tongs-bob-Ricard sur le passage du Tour de France. Seul point positif du livre, finalement : la bonne idée des chapitres "intercalaires" en forme de listes ou de remarques improbables mais liées au sujet du chapitre précédent (dictons stupides, chansons imaginaires écrites par John Lennon, recettes de cuisine, code d'immeuble...). Après deux cents pages qui auraient aussi bien pu être écrites par un collégien, on se retrouve avec un bouquin digne des meilleurs dossiers de Cosmopolitan, avec une psychologie des personnages à peu près aussi travaillée qu'un épisode de D&Co. Et, surtout, pourquoi, mais pourquoi, l'auteur nous inflige-t-il ses "trouvailles littéraires" absolument horripilantes, amenées aussi naturellement qu'une citation de Kant dans la bouche de Loana, dont je vous cite quelques exemples, pour que vous compreniez bien la douleur du lecteur : "Elle était à l'acmé de sa beauté", "Elle voulait retrouver une légèreté, fût-elle insoutenable", "Il était Armstrong sur la lune. Ce baiser était un grand pas pour son humanité.", "Elle était partie en courant de ses lèvres","La beauté de Nathalie, il l'avait perçue comme un ultime rivage : celui du ravage"... En somme, quelques (rares) instants de grâce (notamment dans les premiers chapitres), beaucoup de clichés aussi littéraires que stylistiques, une intrigue aussi complexe et originale qu'un roman de Guillaume Musso... Un roman bien médiocre, vite oubliable, vite oublié, et la vraie délicatesse aurait été de nous épargner ce livre.  1,5 étoile

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 18:41

"J'avais atteint l'âge de mille kilomètres." Ainsi commence ce livre énigmatique, nous donnant à suivre la vie du héros, Helward Mann, l'un des habitants de la cité Terre, qui s'apprête, au début de l'histoire, à rejoindre la prestigieuse guilde des Topographes du Futur, à laquelle appartient aussi son père. Sa mère, qui n'appartenait pas à la ville, est retournée vivre à l'extérieur peu après la naissance d'Helward. Ce dernier a été élevé, comme tous les enfants de la ville, à la crèche, où il a reçu un enseignement complet, en apparence, sur la cité. De l'extérieur, en revanche, il ne sait presque rien, si ce n'est que l'environnement y est hostile, et change quotidiennement, car la ville, comme Helward va l'apprendre au cours du roman et de son apprentissage, se déplace sur des rails, construits chaque jour vers le "Nord", qu'on appelle aussi le Futur, par la guilde des Voies, parfois aidée par celle des Bâtisseurs de Ponts, lorsqu'il faut franchir un obstacle, rivière ou ravin. Helward découvre également que la ville ne se déplace pas arbitrairement, selon la volonté des Navigateurs, mais qu'elle cherche à être toujours au plus près d'un point appelé Optimum, qui la précède généralement de quelques kilomètres au "Nord". Lorsqu'il découvre pour la première fois le monde extérieur, Helward est très intrigué par la forme du soleil : alors qu'on lui avait enseigné que c'était une sphère parfaite, à l'image de celui qui éclairait, il fut un temps, la planète Terre, Helward découvre une forme hyperbolique, qui ne semble d'ailleurs surprendre que lui. Helward va alors, à mesure que les kilomètres défilent sous les rails de la ville et que son apprentissage progresse au sein de la guide des Topographes du Futur, pouvoir trouver les réponses aux multiples questions qui le taraudent sans cesse : qu'est-ce au juste que l'Optimum ? Pourquoi ne peut-on jamais l'atteindre ? Pourquoi faut-il toujours tenter de s'en rapprocher, pourquoi la ville ne peut-elle pas s'arrêter ? Pourquoi la cité a-t-elle besoin de recruter des indigènes (les "tooks") qui lui sont généralement hostiles ? Qu'y a-t-il au juste dans le "Passé" ? Et dans le "Futur" ? Et, surtout, pourquoi lui a-t-on toujours caché la vérité sur l'existence de la cité et l'environnement extérieur ?

 

Un grand classique de la science-fiction, récompensé par un prestigieux prix littéraire, mais, autant le dire d'entrée de jeu, quelle déception ! Après avoir fait monter lentement le suspense pendant 350 pages, l'auteur démolit tout en trente pages de révélations finales peu cohérentes, invraisemblables et surtout terriblement faciles. On s'attendait à un twist extraordinaire à la K. Dick, qui aurait remis en question toute notre compréhension du roman, nous donnant peut-être même envie de le reprendre du début pour vérifier la inverti.jpgcohérence du récit, nous voilà avec un raisonnement pseudo-mathématique digne d'un mauvais blockbuster hollywoodien. Dommage, pourtant, car l'idée de transposer la géométrie hyperbolique en roman n'était pas mauvaise, et plutôt originale, il faut bien le reconnaître. Mettons donc la fin de côté pour nous concentrer sur le reste du livre, qui est loin d'être indigne : on s'attache facilement au héros, perdu dans une quête initiatique intrigante, le suspense, malgré quelques longueurs (notamment la description de la pose des rails, au début du roman, qui vous passionnera peut-être si vous êtes un inconditionnel de la SNCF, mais qui ennuiera tout lecteur normalement constitué), reste quasi-constant, savamment entretenu par les détails, indices et autres révélations parcellaires que le héros accumule sur le fonctionnement de la ville, le style, s'il reste un peu plat, n'est pas désagréable à lire... Néanmoins, l'ensemble reste médiocre et l'auteur recourt à un procédé de narration plutôt saugrenu : le livre est divisé en cinq parties, où les points du vue narratifs interne et externe se succèdent sans logique apparente. Pourquoi avoir changé de focalisation en cours de route ? Mystère, car cela n'ajoute rien à l'intrigue, et paraît somme toute plutôt artificiel. Finalement, on se dit que l'auteur a surtout délayé sur quatre cents pages une histoire qu'il aurait pu raconter en cent ou cent cinquante, et le concept du "monde inverti", où tout serait inversé, n'est pratiquement pas exploité, alors qu'il y avait matière à de belles trouvailles. A force de vouloir faire avancer sa cité sur des rails, c'est Priest lui-même qui finit par dérailler, et je serai pour ma part bien loin de le placer aux côtés d'Orwell, Clarke ou Bradbury, comme certains l'ont fait en le classant arbitrairement dans la catégorie des "chefs-d'oeuvre" de la science-fiction. Mouais, je vais reprendre un peu d'Asimov, moi...    2,5 étoiles

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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 10:35

A quelques mois d'intervalle, Carrère a été témoin de deux événements proprement tragiques : la mort d'une enfant sous les yeux de ses parents, et celle de sa belle-soeur, atteinte d'un cancer foudroyant. Deux Juliette, la grande et la petite, réunies dans la mort, mais aussi dans le souvenir de leurs familles respectives. Décembre 2004 : l'auteur se trouve au Sri Lanka avec sa famille recomposée ; tous les cinq ont prévu de participer à un stage de plongée. Au dernier moment, par un hasard presque prémonitoire, ils changent d'avis. Le même jour, un gigantesque tsunami frappe l'Asie du Sud-Est, faisant des milliers de victimes, dont la petite Juliette. Face à la détresse de Delphine, sa mère, l'écrivain ne sait comment réagir, lui qui se sent coupable d'avoir survécu. Peu après leur retour en France, le narrateur est confronté, une nouvelle fois impuissant, à la mort de sa belle-soeur, juge d'instance à Vienne dans des affaires de surendettement, qu'il connaissait relativement peu, mais dont la disparition le touche pourtant de plein fouet. A la demande des familles des disparues, parents et amis, E. Carrère entreprend de raconter leur histoire. Nous allons donc suivre le parcours des parents de la petite Juliette pour retrouver le corps de leur fille, et celui de la famille de la grande Juliette pour faire face à la maladie, qui grandit insensiblement, jusqu'à l'issue fatale. C'est ainsi qu'il va rencontrer Etienne, magistrat boiteux, ancien collègue de Juliette, et Patrice, le mari de celle-ci, chacun évoquant une part du caractère de la jeune femme. Cette oeuvre de commande, loin d'être froide et impersonnelle, va impliquer le narrateur, et par répercussion le lecteur, bien plus que ceux-ci ne le croient. Car en entreprenant de nous livrer leur histoire, Carrère nous parle finalement des hommes et de leur destinée...

 

Bouleversant, c'est le premier mot qui vient à l'esprit lorsqu'on referme ce livre qui n'est ni un roman, ni une biographie, ni un témoignage, ni un récit hagiographique. Bouleversant, car chaque mot y sonne juste : après tant d'écrivains qui ont décrit le deuil avec une profusion de détails, Carrère prend le parti de la pudeur et de la retenue, renonçant à mettre des mots sur une émotion parfois trop violente pour être racontée. D'autres vies que la mienne, c'est le règne de l'indicible qui doit pourtant être dit, c'est un livre tombeau qui n'a pas la froideur d'un mausolée de marbre, c'est tout simplement une histoire d'amour, de vie, de mort, et surtout, de dignité. Certes, au départ, la mise en scène permanente de l'auteur lui-même, jusque dans sa vie la plus intime avec sa compagne, peut déranger, îlots d'impudeur et d'exhibitionnisme au milieu d'une oeuvre si fine et délicate. Construit en deux carrere.jpgparties inégales, ce livre nous propose de suivre d'abord le récit sri-lankais, peut-être trop peu étoffé par rapport au second témoignage, celui concernant la grande Juliette, elle qui, contrairement à son homonyme, a le temps de se voir mourir, et prévoit le douloureux travail de deuil à venir de sa famille : elle laisse derrière elle un mari fou amoureux, et trois filles adorables, trop jeunes encore pour comprendre l'horreur de la maladie. L'une des scènes les plus émouvantes du roman est celle où Juliette demande à l'un de ses amis de la photographier régulièrement, pour laisser à ses filles un dernier témoignage de leur mère, «mais ce qui était terrible, se souvient l'ami en question, c'est que le simple geste de sortir l'appareil photo et de le braquer sur elle s'est mis à signifier : tu vas mourir.» (p. 271). Le témoignage d'Etienne, ce juge d'instance boiteux, qui se déplaçait, tout comme sa collègue et amie Juliette, sur des béquilles, est également très touchant : ces deux-là se sont lancés à corps perdu dans une justice "sociale", celle qui prend souvent le parti de la victime surendettée face aux grands organismes de crédit à la consommation. Le développement sur les affaires de surendettement, peut-être un peu marqué par un manichéisme gauchiste agaçant, est cependant passionnant, et constitue un répit bienvenu dans un récit si poignant. Et pourtant, malgré la gravité du sujet, Carrère ne tombe jamais dans le pathos ni le mélo, quitte peut-être à adopter une écriture parfois un peu neutre, mais qui vaut bien mieux que les débordements larmoyants qu'on aurait pu s'attendre à rencontrer dans une oeuvre de ce genre. L'auteur nous livre ici une formidable leçon de vie et d'amour, et même les lecteurs pourvus d'un coeur de pierre ne pourront rester insensibles face à cette oeuvre subtile, sensible, et en un mot, remarquable. Chapeau, Monsieur Carrère.  4 étoiles

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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 16:28

Voici un roman où trois histoires se succèdent et s'entremêlent de chapitre en chapitre : on y découvre d'abord Urania, avocate new-yorkaise de retour en République Dominicaine après trente ans d'absence ; elle y retrouve ce qui reste de sa famille, son père, ancien sénateur trujilliste devenu sénile et à qui elle voue une haine aussi tenace qu'inexplicable en apparence, ses cousines, sa tante, qui toutes la pressent de questions, et à qui elle va raconter sa véritable histoire, leur révélant les véritables raisons qui l'ont poussée à s'exiler aux États-Unis, d'où elle n'a plus jamais eu de contact avec ses proches, ne répondant pas à leurs lettres, ne décrochant pas au téléphone, et ne venant jamais les voir. La deuxième histoire, qui se passe donc bien des années auparavant, en 1961, est celle de Rafael Leonidas Trujillo, dictateur vieillissant installé au pouvoir depuis plus de trente ans, sanguinaire, cruel, assoiffé de pouvoir et de sexe, froid manipulateur, cynique, terrifiant mais avec un côté ubuesque qui nous ferait presque sourire, s'il n'y avait, de son fait, les exécutions arbitraires, les disparitions mystérieuses, les disgrâces, les tortures innommables... L'auteur nous propose de le suivre durant la dernière journée de son existence, où il dépeint sa vieillesse et le manque de forces qui en résulte comme une malédiction, en cette longue journée, apparemment banale, mais qui va le mener tout droit à la mort dans un attentat. Cet attentat, justement, on en suit les préparatifs dans la troisième intrigue, celle des conjurés, prêts à tout pour assassiner le "Bienfaiteur de la Patrie", le "Généralissime", le "Bouc", car oui, le "Bouc", c'est lui, ce satyre tyrannique qu'une partie de la population considère toujours comme un dieu vivant. Les conjurés attendent, tapis dans une voiture, l'arrivée du satrape dominicain, qui se fait longuement attendre et, les heures passant, on découvre progressivement les motivations personnelles de ces tyrannicides qui, bien entendu, veulent délivrer leur patrie du despote vieillissant, mais aussi venger leurs morts et panser leurs plaies. A chaque instant, leur plan risque de s'écrouler, et leur vie peut basculer : d'un côté, ils seront les libérateurs de la patrie, considérés comme des héros, de l'autre, de vils assassins, des criminels, que le régime, s'il était repris par Ramfis Trujillo, fils du dictateur encore plus fou que son père, pourrait fort bien décider de punir, quitte à recourir aux tortures et aux châtiments les plus ignobles...

 

Quelle claque, quelle révélation, quelle oeuvre extraordinaire ! Despote peu connu sur une île coupée en deux, Trujillo, moins célèbre que Pinochet, Duvalier ou Perón, est pourtant l'un des pires tyrans qu'ait connus l'Amérique latine. La vraie force de ce roman est de le décrire, non comme un personnage semi-divin, mais comme un homme du commun, un simple mortel, souffrant de soucis de prostate, d'un orgueil démesuré, d'une soif de pouvoir inextinguible, porté par de grandes idées pour son pays, certes, mais aussi par une folie sans limite. Si l'histoire d'Urania est celle qui, au départ, semble la moins prenante des trois, le roman parvient peu à peu à l'équilibre en distillant prudemment des indices sur les motivations de cette femme brisée, qui n'a jamais Boucpu se reconstruire qu'en se jetant à corps perdu dans son travail, fuyant le contact de ses congénères et notamment des hommes, qu'elle refuse d'approcher depuis son exil aux États-Unis, elle qui, lorsqu'elle était adolescente, aurait donné n'importe quoi pour un seul regard du beau Ramfis. Le parcours des conjurés est également passionnant, chacun ayant ses raisons d'en vouloir au tyran, mais tous unis , pourtant, par la volonté définitive de l'éliminer. Jouant avec les temporalités, passant parfois, d'une phrase à l'autre, et sans aucune indication référentielle, de l'histoire présente au passé, d'une modeste table de cuisine aux salons luxueux des résidences de Trujillo, Vargas Llosa, prix Nobel de littérature en 2010, nous entraîne dans cette valse folle dont le rythme s'accélère insensiblement, à mesure que s'égrènent les minutes dans la voiture des conjurés, ou que les cadavres s'accumulent sur les traces du despote et de ses plus fidèles serviteurs, Johnny Abbes, chef du Service d'Intelligence Militaire, en tête. Certaines scènes, décrites avec une abondance de détails tous plus horribles les uns que les autres, sont particulièrement dérangeantes, mais il ne s'agit pas là de provocation ou d'esthétisme de mauvais goût ; Vargas Llosa se contente de narrer la réalité, sans en rajouter dans l'horreur, il n'en a malheureusement nul besoin. Alors, certes, on se perd parfois un peu dans le dédale de personnages, notamment du côté des conspirateurs, qui sont légion et dont les noms sont difficiles à retenir, surtout pour des lecteurs non-hispanophones ; de même, certains détails historiques peuvent échapper à un lecteur peu familier de l'Histoire de l'Amérique du Sud ; mais ce n'est pas là l'enjeu, qu'importe si quelques points nous échappent. Ce roman, qui n'a pas connu, en France, le succès qu'il méritait, nous offre finalement une lecture salutaire, à une époque où les idées nationalistes ne cessent de progresser en Europe, et permet de comprendre les dérives de tout un système qui a, dans ses débuts du moins, été soutenu avec vigueur par une grande partie du peuple, bien entendu, mais aussi par les États-Unis et, ô gloire, par la France (qui n'a pas hésité à décorer le dictateur de la Légion d'Honneur, et à l'autoriser à être inhumé au Père-Lachaise). La fête au Bouc, ou quand la réalité rejoint la fiction, la dépassant même parfois, preuve, si elle restait à faire, qu'en matière de cruauté et de tortures sur ses congénères, l'homme est décidément, et définitivement, le meilleur. 4,5 étoiles 

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 19:41

Lorsque Luciano Mascalzone, tout juste libéré après avoir purgé quinze ans de prison pour actes de brigandage, revient à Montepuccio, village perdu niché au coeur des Pouilles, il sait qu'il vit là ses derniers instants. Résolu à posséder une dernière fois Filomela, son ancien amour, il se présente devant chez elle. La femme qui lui ouvre le reconnaît et s'abandonne sans résistance, mais il s'agit en réalité de la soeur de Filomela. Lorsqu'il ressort de chez elle, les villageois, bien résolus à punir le criminel de retour au pays, le lapident. Mais de cette union maudite naît Rocco, orphelin le jour même de sa naissance et recueilli, contre l'avis du village qui veut éliminer cet enfant du diable, par le curé, qui le confie à une famille de pêcheurs vivant dans le village voisin. Rocco grandit chez les Scorta et marche rapidement sur les traces de son père, devenant à son tour un vaurien et un hors-la-loi. Devenu riche, il épouse une jeune muette, avec qui il s'installe sur les hauteurs de Montepuccio. Bien qu'il soit respecté par les habitants en raison de sa richesse, ses enfants sont rejetés par la communauté des Montepucciens qui voient en eux des délinquants. Seul le petit Raffaele, fils d'une famille de pêcheurs, se lie d'amitié avec eux, malgré les menaces et les coups répétés de ses parents. A sa mort, Rocco surprend tout le monde, et en premier lieu le curé du village, en faisant don de tous ses biens à l'Église, résolu à ne rien laisser à ses enfants et à sa femme, sauf un acte ambigu : juste avant de s'éteindre, il passe sa main dans les cheveux de sa fille Carmela, dans un geste qui se veut à la fois une marque d'affection et une malédiction. Privés de toute ressource et de tout avenir dans le pays, les trois Scorta s'embarquent pour les Etats-Unis, résolus à y faire fortune. Quelques mois plus tard, ils reviennent à Montepuccio, où Raffaele leur apprend la mort de leur mère. Sur la tombe de celle-ci, Raffaele décide de devenir le quatrième Scorta, malgré son amour pour Carmela. Mais la malédiction de Rocco pèse encore sur la famille, et les Scorta ne vont pas ménager leurs efforts pour survivre coûte que coûte à Montepuccio...

 

Après nous avoir transportés dans une Antiquité imaginaire mâtinée de sagesse africaine, dans La mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé nous fait découvrir avec ce roman les Pouilles, cette région méconnue du Sud de l'Italie, écrasée sous le soleil et la misère. Nous allons suivre, en quelques 250 pages, l'histoire d'une lignée maudite, les Scorta, de 1870 à nos jours. Avec ses nombreux personnages, répartis sur quatre générations, on pense immédiatement à Cent ans de Solitude, d'autant que la malédiction qui semble peser inexorablement sur la famille rappelle celle du roman de Garcia Marquez, sans parler de la narration, entrecoupée de scènes où Carmela scorta.jpgévoque l'histoire de sa famille sur le ton de la confession. L'écriture est une pure merveille à chaque page, portée par des descriptions sublimes des paysages italiens. En quelques pages à peine, le lecteur est happé par cette atmosphère torride, dans ce petit village misérable où, lorsque le soleil est au zénith, "les lézards rêvent d'être poissons". Les caractères sont particulièrement travaillés, ce qui constitue une véritable gageure en moins de trois cents pages, notamment celui du patriarche Luciano, réinvesti dans celui de Rocco, brigand pillant et violant sans vergogne mais qui déshérite toute sa famille au profit de l'Église, pour leur donner l'opportunité de repartir de rien, ce qui va en fait contribuer à les sauver de la malédiction familiale, en les obligeant à peiner toute leur vie pour survivre. Car s'il est bien une valeur qui tient tout ce roman, ce n'est pas l'argent, méprisé par les Scorta et vénéré par les villageois, mais la sueur, le travail, la peine chaque jour renouvelée pour sortir de la misère et de la disgrâce. Une histoire exceptionnelle, faite de larmes et de sang, où la chaleur humaine et la dignité chassent les difficultés et les douleurs, et avec laquelle Laurent Gaudé s'impose comme l'un des meilleurs écrivains contemporains, et n'est pas sans rappeler, notamment par son style, le grand Giono lui-même. Avec ses phrases au style parfois lapidaire et qui pourtant sonnent à chaque fois comme une évidence, Le Soleil des Scorta, qui mérite bien le prix Goncourt dont on l'a récompensé (et ce n'est pas le cas de tous les romans primés !), vous laisse, longtemps après cette lecture bouleversante et passionnante, un arrière-goût d'olives mûres, de terre aride et de pierres sèches, comme si vous aviez reçu un coup de soleil en plein coeur.   4,5 étoiles


Lire ou relire la critique de La mort du roi Tsongor, de Laurent Gaudé

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