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20 février 2011 7 20 /02 /février /2011 17:14

1943, dans un petit village de l'Aveyron nommé Cambeyrac. Julien vient de déserter en sautant d'un train en direction de l'Allemagne et s'apprête à rentrer au village pour se cacher. Par un coup du sort étonnant, le train est bombardé et Julien porté au nombre des victimes, grâce à ses papiers qu'on lui avait volés sur le quai. Censé être mort, Julien n'a plus à craindre la milice, du moins tant qu'il reste caché : trouvant refuge, grâce à la complicité de sa mère Angèle, dans l'école désaffectée du village, dont l'instituteur a été arrêté quelques mois plus tôt, Julien contemple le monde depuis ses volets clos, n'ayant pour seule compagnie qu'un mannequin pas très bavard, attifé en soldat et surnommé Maginot. Derrière ses persiennes, Julien voit sans être vu tout ce qui se passe au village : les discussions animées au café, les menaces de Serge, le milicien, qui soupçonne tous les autres d'être des maquisards, les allées et venues du curé, et surtout, il peut contempler à loisir Cécile, jeune femme au sourire désarmant, qui vit avec sa grand-mère Manou, et dont Julien était fou amoureux avant son départ pour l'Allemagne. Mais la situation de Julien n'a pas que des avantages : il voit aussi Cécile se rapprocher inexorablement de Paul, jeune médecin qui vient juste d'être relâché par les Allemands... Désormais, il doit choisir : laisser Cécile lui échapper, ou se dévoiler et risquer d'être fusillé par la milice...

 

Comme je suis loin d'être experte en BD, j'ai demandé conseil à un spécialiste. Bien m'en a pris, grâce à lui j'ai découvert cette magnifique bande dessinée, saluée par le public et par la critique pour sa qualité. Nous voici plongés au coeur de l'Occupation, dans ce petit village qui fonctionne comme en huis clos autour des héros, où l'on ne sait pas toujours qui sont les amis et les ennemis et où tout se sait en l'espace d'une minute. Difficile pour Julien de rester caché dans ces conditions, lui qui en plus doit assister, impuissant, aux avances de Paul envers sursis.jpgCécile, qu'il convoite lui aussi. Les personnages de cette oeuvre sont étonnamment attachants, empreints d'une gravité qui n'est pas dénuée de poésie, sans doute liée au contexte particulier dans lequel ils évoluent. Bien que le scénario soit relativement simple et linéaire, la beauté des dessins, dont la couverture n'est qu'un exemple parmi d'autres, et l'évolution de l'intrigue rendent cette BD passionnante à plus d'un titre. De plus, malgré la gravité de la situation, certains passages prêtent à sourire, que ce soit par les réflexions de Julien, doté d'un humour corrosif, ou par ses conversations (ou plutôt ses monologues) avec Maginot, ce mannequin de tissu qui constitue sa seule compagnie dans l'école abandonnée. L'avantage de cette édition, outre qu'il s'agit d'une intégrale, est qu'elle présente une série de magnifiques planches inédites en grand format tirées de l'histoire, manière pour l'auteur de faire faire à ses personnages, saisis dans le bonheur fugace d'un instant de complicité, un dernier tour de piste avant de nous quitter pour de bon. Un travail de documentation et de coloriste remarquable, avec notamment des clairs-obscurs parfaitement restitués, une précision extrême apportée tant aux décors qu'au dessin des personnages, le tout servi par une intrigue bien construite, dont les différents épisodes s'enchaînent tout en fluidité. Le tome 1 nous fait découvrir le quotidien du village, enserré par la guerre, menacé par les Allemands, et en même temps la solitude paradoxale du héros, forcé de se cacher pour regarder les autres continuer à vivre sans lui, tandis que le tome 2 nous montre celui-ci davantage impliqué dans l'action, n'hésitant pas à faire montre d'un héroïsme par moments presque désinvolte, comme si la mort, à force de planer au-dessus des têtes, finissait par être une présence amicale à laquelle on ne prête plus guère attention. Pourtant, le titre trouve son explication à la toute fin du second tome, prouvant que, quelles que soient les circonstances, on n'échappe pas à son destin... Un véritable chef-d'oeuvre, qui prouve une fois de plus que la bande dessinée, quand elle est servie par un bon scénario, se hisse largement à la hauteur du roman.    4,5 étoiles

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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 21:57

Paul Becker, marié, père d'un petit garçon, est un médecin de Floride tout ce qu'il y a de plus banal : pas d'aventure extra-conjugale, pas de compte placé à l'étranger, même pas un petit joint de temps en temps. Mais sa vie va basculer du jour au lendemain, suite à une altercation dans son cabinet de consultation. Après la bagarre, il retrouve par terre un téléphone portable, dont le contenu va le conduire à sa perte. Trois photos y sont enregistrées : la première, celle d'un gamin noir de dix ans, enlevé quelques jours plus tôt dans un fast-food, la deuxième, celle d'une partie fine à laquelle participent visiblement des mineurs ; la troisième enfin, est une photo de son propre père, avec qui il a coupé les ponts depuis des années. Paul découvre rapidement qu'il se retrouve au coeur d'un trafic pédophile de grande ampleur, dont  les ramifications sont très étendues, peut-être même jusqu'à inclure des personnalités politiques ou de la finance. Alors qu'il entreprend de faire la lumière sur cette affaire, sa femme et son fils disparaissent mystérieusement, et Paul est malheureusement sur la liste des suspects... Dès lors, les événements s'enchaînent à une vitesse folle : Paul tente de renouer le contact avec son père, mais celui-ci lui tire dessus lors de sa visite, avant de se suicider ; la police le surveille de plus en plus étroitement suite à la disparition de sa famille ; même son meilleur ami, inspecteur, hésite à lui faire encore confiance, et le psychopathe qu'il soupçonne d'être derrière toute cette machination, et qui se fait appeler Kosh le Magicien, demeure introuvable. Les cadavres s'accumulent autour de Paul, mais l'engrenage semble inexorablement mis en route. Désormais, Paul n'a plus que deux solutions : fuir ou... arrêter Kosh.

 

Découvert avec L'Oeil de Caine, dont on avait salué ici même l'originalité, tout en déplorant son intrigue rocambolesque, Patrick Bauwen décide de remettre ça avec ce nouveau polar saturé de feuilletons américains. Dès les premières pages, nous voilà pris dans le rythme effréné de la narration, où les chapitres, généralement longs de quatre à cinq pages, font se succéder rebondissements, révélations de dernière minute et autres coups de théâtre. Oui, là encore, le parti pris est original, avec ce médecin, forcé malgré lui, pour retrouver sa famille, de devenir un héros, s'opposant au fil des pages tantôt à sociopathe pervers et manipulateur, tantôt à la police de Naples qui passe son temps à lui courir après, persuadée qu'il a un lien avec la dispmonster.jpgarition de sa famille, tantôt au FBI lui-même, qui lorgne aussi sur cette affaire un peu louche, mais l'originalité, si elle est louable, ne suffit pas à faire un bon roman, même s'il faut reconnaître que ce dernier opus est un peu mieux écrit que le précédent (ou, pour le dire plus clairement, les ficelles sont moins grosses que la dernière fois, ce qui n'empêche pas le dénouement d'être complètement tiré par les cheveux, avec des morts qui ressuscit ent et des analyses ADN en pagaille). Tout cela fournit un joyeux bordel, où l'on se perd néanmoins agréablement, car l'écriture de Bauwen, avouons-le, est tout de même diablement efficace : à la fin de chaque chapitre, on ne résiste pas à la tentation de commencer le suivant, pour ne rien perdre des aventures de Paul Becker. On regrette toutefois que certains personnages secondaires ne soient pas plus développés, alors même que le fourmillement d'intrigues aurait permis à l'auteur de leur accorder un peu plus d'attention. Comme dans L'Oeil de Caine, le personnage du pervers diabolique est là encore le mieux réussi, mélange de lascivité et de cruauté proprement surprenant. Attendez-vous donc à ne pas pouvoir décrocher sur près de six cents pages, avec une intrigue à couper le souffle, des situations invraisemblables et une écriture sans superflu ni temps mort. Sans doute pas un chef-d'oeuvre du genre, mais assez palpitant pour faire passer un bon moment, et meilleur en tout cas que tout ce que pourront écrire Thilliez ou Maud Mayeras.               3 étoiles

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 19:12

A Bougainville, île perdue au coeur du Pacifique, la guerre civile fait rage entre deux clans armés jusqu'aux dents : d'un côté, les troupes officielles, surnommés "Peaux-Rouges" par la population locale, de l'autre, les forces révolutionnaires. Dans le petit village de pêcheurs où vit Matilda, l'héroïne et narratrice du roman, depuis que la guerre a éclaté, les mines de cuivre ont fermé, les blancs sont partis, les écoles ont fermé. Quelques hommes, dont le père de Matilda, sont partis travailler en Australie, d'autres, plus jeunes, ont choisi de rejoindre les rangs des révolutionnaires. Pour occuper l'esprit des enfants et dissiper le spectre de la guerre et de la haine, Mr Watts, le seul blanc à être resté au village, s'improvise instituteur. Il n'y a plus de livres de cours, aussi faut-il faire avec les moyens du bord : pour captiver son auditoire, Mr Watts entreprend de lire chaque jour à ses élèves un chapitre du chef-d'oeuvre de Dickens, De Grandes Espérances. Les enfants font alors la connaissance de Pip, jeune orphelin vivant dans le Londres du XIXe siècle, dont les aventures leur semblent parfois plus réelles que la guerre civile qui gronde tout près d'eux. Tout le village ne voit pas d'un bon oeil l'irruption de ce Pip dans la vie des enfants, notamment la mère de Matilda, prompte à s'opposer à Mr Watts, mais les enfants voient en ce héros l'ami qu'ils n'ont jamais eu, un véritable sauveur. Pourtant, lors de l'irruption des forces armées dans le village, Pip va aussi causer leur perte : ayant vu son nom tracé dans le sable de la plage, les "Peaux-Rouges" en déduisent que le village abrite un rebelle. Les habitants ont une semaine pour le leur livrer, sans quoi les représailles pourraient bien être catastrophiques...

 

Faire revivre Dickens, au XXe siècle et dans une île perdue de l'Océan Pacifique, c'est le pari effectué par Lloyd Jones, non sans un certain succès. Car si l'on croit que l'histoire de Pip n'occupe qu'une part minime de l'intrigue principale, on se trMister_Pip.jpgompe lourdement : les deux histoires se contaminent mutuellement, s'enrichissent et se complètent en permanence. Pip devient un héros à part entière aux côtés de Matilda, pour qui il est devenu, plus qu'un ami, une idole, au point de causer le malheur du village lorsque la sombre réalité rattrapera les habitants. Exotique, dépays ant, original, les qualificatifs ne manquent pas pour évoquer cette oeuvre étonnante, et pourtant ce qui la caractérise peut-être encore plus, c'est son universalité : la haine et la folie des hommes n'ont pas de frontières, et les affrontements décrits dans le roman pourraient devenir bien plus proches de nous qu'on ne le croit. Lloyd Jones excelle à varier les tonalités, mêlant habilement humour et gravité, dans un roman initiatique surprenant. Ecrit dans un style concis, sans fioritures, mais non dénué d'une certaine poésie, empreint d'une sagesse qu'on croirait directement inspirée des peuplades du Pacifique, cette oeuvre séduit par sa simplicité en même temps que par sa complexité : les événements viennent constamment perturber la trame initiale, obligeant les personnages à révéler leur vraie nature. Dès lors, vont régner lâcheté, trahison, sadisme, cruauté gratuite, mais aussi humanité, héroïsme, bravoure. On se laisse embarquer sans en avoir l'air dans cette histoire originale et particulièrement bien construite, et l'on voit avec plaisir l'héroïne évoluer page après page, gagnant en sagesse et en maturité grâce aux enseignements de son "ami" Pip. De quoi donner envie de redécouvrir Dickens à la lumière de cette histoire poignante. Entre vie simple des villageois et atrocités de la guerre civile, le roman alterne entre deux pôles extrêmes et nous donne à voir une formidable leçon de vie et de courage. Un roman qui a déjà tout des plus grands, à lire absolument, ne serait-ce que pour sa magnifique couverture et pour ses personnages si attachants.    3,5 étoiles

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 11:11

1915, sur le front italien. Le jeune Frédéric Henry, américain engagé volontaire dans l'armée italienne en tant qu'ambulancier, portant sur l'amour et la vie une vision désabusée, va voir son existence bouleversée par une rencontre fortuite, de retour d'une permission, avec une jeune et belle infirmière anglaise, Catherine Barkley. Il la trouve charmante, elle le trouve amusant. Malgré quelques gifles reçues pour ses excès d'audace, Frédéric persévère et ne tarde pas à séduire la jeune infirmière. Mais les offensives de la guerre qui fait rage autour d'eux l'oblige à changer de ville. Tous deux n'espèrent plus guère se revoir avant longtemps, mais le destin choisit de les rapprocher une nouvelle fois : grièvement blessé aux jambes par des éclats d'obus, Frédéric est envoyé dans un hôpital militaire de Milan, où il retrouve avec joie sa bien-aimée. Après une opération risquée des deux genoux, il semble sur la voie de la guérison, et passe une convalescence pour le moins agréable, passant ses journées à boire, au point d'en attraper la jaunisse, et ses nuits avec Catherine, qui s'est arrangée pour prendre la plupart des gardes de nuits afin d'être seule avec son amant. Même si les autres infirmières ne voient pas nécessairement cette idylle d'un bon oeil, le jeune couple s'affiche au grand jour et ne craint pas les médisances ni les dénonciations. Plusieurs mois s'écoulent, pendant lesquels l'affection qu'ils ont l'un pour l'autre ne cesse de grandir. Mais un beau jour, Frédéric reçoit une lettre l'informant qu'il lui faut, maintenant sa convalescence achevée, retourner au front. Catherine est effondrée, d'autant qu'elle vient d'avouer à Frédéric qu'elle est enceinte de lui... Désormais, le jeune couple va avoir fort à faire pour faire triompher l'espoir et l'amour de la guerre et de la destruction...

 

Puisque Hemingway se trouve en ce moment, bien malgré lui, au cours d'une tourmente littéraire, c'était l'occasion rêvée de s'attaquer à l'un de ses plus célèbres romans. L'adieu aux armes, dont le jeu de mots contenu dans le titre original ("arms" pouvant signifier aussi bien les bras - donc l'étreinte amoureuse - que les armes) est malheureusement intraduisible en français, est certes un roman de jeunesse, mais il contient en germe tous les éléments qui caractériseront l'écriture d'Hemingway tout au long de sa vie : l'économie du style, une affection toute particulière pour la litote expressive, des personnages énigmatiques, une intrigue mettant en scène le combat désespéré de la vie contre la mort... Cependant, et adieu.jpgpeut-être parce qu'il s'agit justement d'un roman de jeunesse, cet ouvrage semble moins achevé que les suivants, peut-être un peu plus brouillon, avec des personnages qui restent somme toute peu attachants, sans doute parce qu'ils sont avant tout perçus à travers des dialogues décousus, au sens parfois obscur, et souvent terriblement artificiels, notamment ceux qui unissent Catherine et Frédéric, dont la mièvrerie et les banalités atteignent parfois des sommets. S'il peine à décrire les affres de la passion amoureuse, Hemingway excelle dans la description des atrocités de la guerre, rappelant en cela les meilleures pages de Céline, pour citer un autre grand écrivain dont le seul nom déclenche la polémique en ce moment. Surtout, le choix du point de vue interne s'avère parfaitement judicieux, en ce qu'il permet de rendre l'impression d'émiettement et de morcellement propre à l'écriture de la guerre (évoquant par moments Stendhal et ses descriptions de la bataille de Waterloo, l'humour en moins), mais aussi à la peinture impressionniste, dont on sait qu'elle a beaucoup inspiré l'oeuvre d'Hemingway. Pour simplifier, pratiquement toutes les scènes qui se rattachent de près ou de loin à la peinture de la guerre, que ce soit au mess ou sur le front, sont particulièrement soignées et convaincantes, tandis que la plupart des scènes intimes d'échange amoureux entre les deux héros sont inintéressantes, voire parfois assommantes. Pourtant connu pour être un homme à femmes, Hemingway peine à rendre la profondeur de l'amour qui peut unir deux êtres liés par une passion fusionnelle. Le lecteur a l'impression de rester étranger à cette intrigue qui se noue sous ses yeux, comme s'il était confiné dans un rôle de simple spectateur, rôle somme toute peu agréable. Heureusement, l'ensemble resté sauvé par un final certes prévisible, et annoncé par divers indices tout au long du roman, mais néanmoins magnifiquement écrit et parfaitement maîtrisé.   2,5 étoiles

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 20:21

Lorsque John Limpley et son épouse ont décidé de se retirer à la campagne, fuyant l'agitation londonienne pour un havre de paix et de sérénité, ils n'imaginaient pas que leur vie prendrait, quelques mois plus tard, un tour affreusement tragique. Dès leur installation, ils sympathisent avec leurs voisins, de charmants retraités qui les prennent vite en amitié, même si le caractère pour le moins exubérant et énergique de Limpley les fatigue rapidement. Néanmoins, par compassion pour Mrs Limpley, femme véritablement charmante et qui a le malheur de devoir supporter son exaspérant mari au quotidien, ils décident d'offrir un chien, nommé Ponto, au jeune couple, espérant détourner l'affection et le côté démonstratif de Mr Limpley sur l'animal. Mais bien mal leur en prend : au lieu de leur laisser un peu de répit, l'exubérance de Limpley atteint des sommets, et désormais les pauvres voisins sont contraints de s'extasier à chaque instant sur l'incroyable intelligence du chien, le brillant de son pelage, la vivacité de son regard... Limpley ne cesse de leur présenter l'animal comme unique au monde, tant et si bien que celui-ci commence à devenir tyrannique, prenant la place de maître de maison volontiers laissée vacante par un Limpley soumis au moindre désir de son compagnon à quatre pattes. Mrs Limpley, complètement dépassée par les événements, s'apprête à rendre les armes devant le pouvoir terrifiant acquis par le chien, mais un événement inattendu vient bouleverser le cours des choses : pour la première fois en neuf ans de mariage, et alors qu'elle avait perdu tout espoir, Mrs Limpley est enceinte... D'un seul coup, tout change au sein du foyer Limpley, le mari étant attentif au moindre désir, au moindre souci de santé de son épouse, oubliant par conséquent son ami Ponto, relégué en l'espace d'un instant du rang de pacha incontesté à celui de banal animal de compagnie dont plus personne ne se préoccupe. Entre le chien et le petit être à venir qui bouleverse déjà les habitudes de toute la maisonnée, la guerre est désormais déclarée, mais seule la narratrice semble en distinguer les prémices...

 

Attention, ne vous fiez pas à l'apparente épaisseur du livre : la nouvelle en elle-même ne fait que 80 pages, le reste de l'ouvrage étant consacré au texte allemand et à une courte biographie de l'auteur. Une fois ce préambule établi, passons au texte lui-même : voici un ouvrage quasi inédit de  l'excellent Stefan Zweig, une nouvellesoupcon.jpg délicieusement angoissante où chaque page évoque les meilleurs films d'Hitchcock, où se dessine à chaque instant le tragique dénouement que, bien évidemment, on sent venir à des kilomètres, mais avec une intense jubilation, grâce au point de vue délicieusement décalé de la narratrice. Les personnages, même sur un si petit nombre de pages, sont habilement croqués, installant une tonalité de huis clos dans ce quatuor légèrement malsain où vient s'immiscer un quadrupède un brin tyrannique, dont la psychologie est rendue de façon saisissante, comme s'il s'agissait d'un humain. L'animalité humanisée, c'est bien ce que nous donne à voir Stefan Zweig dans cette nouvelle qui ne manque pas de sel, où l'humour noir perce en contrepoint d'une vision désabusée sur les rapports pervertis entre hommes en animaux, mais aussi entre humains, avec une analyse tout en finesse et en justesse du caractère de l'horripilant Mr Limpley, prompt à s'extasier sur tout et n'importe quoi. Alors, malgré le prix exorbitant de cet opuscule, ne boudons pas notre plaisir, pour 80 pages de grand, très grand Stefan Zweig, cet auteur qui montre à quel point il a parfaitement saisi les méandres de la psychologie humaine, et sait construire des intrigues toutes meilleures les unes que les autres.   4 étoiles

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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 13:58

Quand Julius Hertzfeld, psychotérapeute de renom, apprend, presque par hasard, qu'il est atteint d'un cancer de la peau et qu'il ne lui reste plus que quelques mois à vivre, il sombre dans un profond désespoir. Ressassant les souvenirs de ses anciens patients, il se penche, comme pour dresser le bilan de sa carrière, sur ses réussites et ses échecs passés. Parmi ces derniers, un cas épineux lui revient en mémoire : celui de Philip Slate, en thérapie pendant trois ans pour soigner sa terrible addiction sexuelle. Outre ce problème de libido débordante, ce patient s'est révélé être complètement asocial et manipulateur, et Julius, malgré toutes ses tentatives, n'a jamais pu lui procurer le moindre soulagement, le moindre début de commencement de guérison. Sans trop savoir pourquoi, peut-être pour se convaincre que la psychotérapie a finalement eu un effet à posteriori sur le patient, Julius passe un coup de fil à Philip. Quelle n'est pas sa surprise d'apprendre que l'ancien prédateur sexuel est devenu conseiller en philosophie, et sera bientôt psychothérapeute à son tour. Mais pour cela, il lui faut trouver un tuteur, et Julius tombe précisément à point nommé. Les deux hommes passent alors un étrange pacte : Philip devra passer six mois au sein du groupe que Julius anime comme thérapeute, en échange de quoi il apportera à son ancien psy divers conseils pour appréhender la mort avec sérénité, notamment par le biais de son auteur fétiche, Schopenhauer. Philip se retrouve donc contraint de participer à cette thérapie de groupe, mais il se montre hautain, froid et distant, si bien que Julius ne cesse de se remettre en question : a-t-il bien fait de l'intégrer au groupe, où il construit depuis des années un travail de longue haleine ? Mais Philip est bien décidé à honorer son pacte, et commence à mettre en application la méthode Schopenhauer, car les jours de Julius sont désormais comptés...

 

On avait adoré Et Nietzsche a pleuré, qui mêlait habilement philosophie, biographie et psychologie, mais après une lecture aussi enthousiasmante, on est forcément déçu par La méthode Schopenhauer, qui réutilise les mêmes arguments, les mêmes ingrédients, mais de manière beaucoup moins convaincante. Alors oui, bien sûr, le parti pris d'écrire un roman du point de vue d'un psychanalyste est original, bien que l'auteur l'ait déjà employé à Schopenhauer.jpgplusieurs reprises, comme s'il n'arrivait pas à se départir de son métier pour écrire. Certes, les passages de biographie de Schopenhauer sont passionnants, mais cela tient plus à la personnalité même du philosophe, misanthrope, misogyne et pourtant tellement génial, qu'à l'écriture même de l'auteur, plutôt plate en comparaison. Le manque de vigueur de ce roman tient en fait surtout aux caractères des personnages participant à la thérapie de groupe, qui sont pour le moins caricaturaux : une prof de fac à la recherche de la paix intérieure, une ancienne grosse encore traumatisée par ses complexes, un ex-taulard au grand coeur, un alcoolique ne comprenant pas que ses problèmes de couple viennent aussi de lui... Ces personnages sont tous moins attachants les uns que les autres, peut-être parce qu'ils sont vus par le biais de la thérapie de groupe, exercice artificiel et convenu s'il en est. Du coup, le lecteur ne peut s'identifier qu'à Julius, le thérapeute, mais même lui se révèle finalement peu intéressant, trop circonspect et en retrait par rapport à ses patients. L'ensemble, même ponctué de très belles réflexions de Schopenauher qui redonnent un peu de valeur au roman, reste fort terne, peu concluant, et, pour le dire en un mot, pas vraiment palpitant, dans la mesure où l'on se moque éperdument de savoir si les patients retireront quelque chose de cette thérapie. Ajoutons à cela que le personnage de Philip, censé être un double moderne de Schopenauher (et les extraits de biographie de ce dernier servent en réalité uniquement à mettre en évidence cette filiation sous-jacente), est absolument horripilant, dégoulinant de suffisance et de mépris pour ses congénères, ou, comme il le dirait lui-même, ses compagnons d'infortune. Finalement, le mieux est peut-être de se faire sa propre idée sur le thème "apprendre à mourir, ou comment mieux vivre sa vie", en se plongeant directement dans les oeuvres de Schopenhauer.     2 étoiles.

 

La critique de l'excellent Et Nietzsche a pleuré, d'Irvin Yalom

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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 10:32

Dans un royaume issu d'une Antiquité imaginaire, se noue la tragédie de tout un empire. Le vieux roi Tsongor, après une vie de conquêtes et de guerres sanglantes, est sur le point de mourir, assassiné par son plus proche serviteur, afin d'honorer une promesse qu'il lui a faite lorsqu'il a exterminé le peuple de celui-ci. Tout le royaume de Massaba, immense empire bâti victoire après victoire par Tsongor, s'apprête à célébrer le mariage de la princesse Samilia et d'un riche et puissant prince étranger, Kouame. Mais à la veille de cette union destinée à sceller l'amitié des deux plus grands empires de l'époque, un autre prétendant, Sango Kerim ressurgit, arguant que Samilia lui aurait promis, lorsqu'ils étaient enfants, de l'épouser. Tsongor, désespéré par cette situation inextricable qui conduira, quel que soit son choix, à la guerre et à la mort, choisit de disparaître avant de se prononcer. Mais juste avant de mourir, il convoque l'un de ses fils et le charge d'une tâche bien particulière : lui édifier, à travers son vaste empire, sept tombeaux, tous plus magnifiques les uns que les autres, dont le dernier seulement abritera sa dépouille. Tant que ces sépulcres ne seront pas construits, le roi Tsongor ne trouvera pas la paix et son âme continuera à errer dans son ancien palais. Hors des murs de la citadelle, c'est une véritable guerre qui se prépare : Kouame et Sango Kerim se disputent le droit d'épouser Samilia, et nul ne pourra les raisonner. Même les frères de Samilia prennent des partis opposés, et transforment la citadelle en Thèbes assiégée, pendant que sous les murailles, c'est toute la Guerre de Troie qui est sur le point de se rejouer...

 

En lisant la quatrième de couverture, qui nous promet une somptueuse réécriture des plus grands textes antiques, on se dit "Par Apollon, encore un auteur qui va nous refourguer, mal digérés, tous ces souvenirs de cours de grec ancien, nous tartinant des pages et des pages d'une mauvaise réécriture de l'Iliade et de la Thébaïde. Heureusement, Laurent Gaudé est bien plus fin et subtil que cela, et il distille avec justesse tout un réseau de références antiques parfaitement intégrées au récit, habilement menées, qui éclairent de leur sagesse et de leur pureté ce tsongor.jpgqui s'annonce comme un magnifique conte africain. Dans une grande fresque mêlant tragédie et épopée, Laurent Gaudé nous propose un récit initiatique absolument splendide, à l'écriture soignée, rythmée, poétique même, où l'honneur, l'amour et la folie meurtrière jouent les premiers rôles. Le style est simple, épuré, chargé d'une oralité qui rappelle les techniques des aèdes antiques ou des conteurs africains, fort des redondances expressives qui lui confèrent toute sa beauté. Avec deux intrigues mêlées, - la guerre sous les murs de Massaba et l'édification des sept tombeaux -, ce roman joue sans cesse avec le lecteur, sans jamais le perdre dans les méandres d'un récit mené sur plusieurs niveaux de sens. Plongé dans une aventure humaine intemporelle, l'on savoure avec délices chaque page de ce roman qui se lit comme une tragédie grecque. Chaque personnage est habilement ciselé, de la princesse Samilia dépassée par le cours des événements au noble Souba, chargé de bâtir les tombeaux de son père, en passant par le sanguinaire Sango Kerim et le fidèle Katabolonga qui, après avoir assassiné, contre son gré, son roi et ami, reste auprès de sa dépouille et s'entretient avec son âme qui continue à errer dans les murs assiégés de la citadelle. Un roman audacieux, bien maîtrisé, qui mêle habilement mythes grecs et sagesse africaine. On le lit d'une traite, et l'on regrette de l'avoir déjà fini, tant chaque page est une merveille de style et de poésie. Au diable les clichés, voici un chef-d'oeuvre dont on peut dire sans rougir qu'il est beau comme l'antique.     4,5 étoiles

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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 11:57

Fin janvier, dans une petite ville de province. L'hiver qui fait rage dehors est un des plus rudes jamais vus en Suède. Ce matin, on a retrouvé le corps nu d'un homme obèse. Pendu à un arbre, gelé, mais pas assez pour masquer les effrayantes plaies qui le recouvrent. Un cadavre entièrement lacéré, présentant des traces de brûlure et des engelures. Au pied de l'abre, la neige a recouvert les moindres traces exploitables. Aucun témoin. Comment diable ce cadavre a-t-il pu se retrouver dans un tel état, pendu à une branche d'arbre, sans que personne ne remarque rien ? S'agit-il d'un suicide ?  D'un meurtre ? Le commissaire Malin Fors est chargé de l'enquête. Avec ses collèges Zeke, Karim, Johan, elle remonte peu à peu la piste du meurtrier, car il apparaît de plus en plus évident qu'elle a ici affaire à un meurtre, et pas n'importe quel meurtre. Le défunt, Bengt Anderson, dit Bengt le Ballon, était un marginal dont les enfants se moquaient, un pauvre type perdu, dépassé par la vie, marqué par une enfance difficile. Qui aurait bien pu vouloir la mort de cet homme parfaitement inoffensif, dont le seul plaisir était de ramasser les balles passées au-dessus du grillage du stade municipal, lors des matchs de football ? Très vite, quelques suspects apparaissent : une famille de marginaux, avec la mère, Rakel, les trois frères, des brutes épaisses, et leur soeur, Maria, ayant sombré dans le mutisme et la folie depuis qu'elle a été sauvagement violée, alors même qu'elle s'occupait, en tant qu'assistante sociale, du dossier de Bengt Anderson ; Joakim et Johnny, deux adolescents un peu bêtes et pas très nets, qui prenaient un malin plaisir à martyriser le pauvre homme ; deux adeptes des cultes nordiques, Valkyria et Richard Skoglöf, qui pourraient très bien avoir choisi d'exécuter un sacrifice rituel avec la mise à mort de Bengt... Les policiers sont perplexes devant tant de suspects, d'alibis, de mobiles potentiel, et Malin Fors va devoir faire montre de toute sa sagacité pour résoudre cette enquête sordide et complexe...

 

Disons-le franchement : depuis le succès de la saga Millénium, tous les éditeurs se livrent une course effrénée pour avoir leur auteur de polar suédois, souvent au détriment de la qualité. Celui-ci ne déroge pas à la règle. Servi par une traduction épouvantable, comme écrite dans le métro entre Gare de Lyon et Bastille, il reste aussi froid et insipide que la saison qui lui donne son titre. Certes, le personnage de Malin Fors, bourreau de travail et mère célibataire d'une ado qu'elle a parfois bien du mal à comprendre, est plutôt attachant. Mais le parti pris de hiver.jpgl'auteur de multiplier les points de vue narratifs, y compris celui du cadavre qui a pour une fois voix au chapitre, est proprement insupportable. Chacun y va de sa petite introspection, d'une page à l'autre, sans qu'on sache bien qui parle et pourquoi. Parfois, l'auteur pousse même le vice jusqu'à entremêler les pensées de Malin Fors et celles du défunt qui la regarde d'en haut, et commente ses moindres faits et gestes sur un ton paternaliste exaspérant. L'intrigue reste assez sommaire, étant donné que, pour une fois, nous n'avons pas affaire à un tueur en série, avec ce que cela comporte de suspense et de rebondissements, mais à un meurtre unique dont la résolution va prendre près de 500 pages. On comprend que l'intérêt du lecteur faiblisse ! Et ce n'est pas peu dire : on a l'impression d'être devant un interminable épisode de Navarro, mais en version suédoise non sous-titrée. Car il y a aussi cette légère difficulté pour le lecteur : tous les personnages ont des noms effroyablement compliqués (et certains se ressemblent, pour ne rien arranger !), ils passent leur temps à parcourir telle ville, telle rue, tel quartier, dont les noms ne nous sont jamais épargnés, comme pour nous vendre un effet de réel à deux sous. Résultat, on a l'impression de lire un catalogue Ikea (sponsor officiel de ce roman, il y est cité au moins vingt fois...), mais sans les images. Vous l'aurez compris, à part l'originalité, il n'y a pas grand chose à sauver de ce roman ennuyant à mourir, où le rythme ne s'accélère vraiment que dans les cinquante dernière pages. De quoi rester perplexe devant le succès de librairie annoncé sur la quatrième de couverture (qui confond en plus deux personnages n'ayant rien à voir l'un avec l'autre, c'est le summum). Ajoutons à cela que la fin ne résout pas entièrement les questions soulevées par l'intrigue, certainement pour nous donner envie d'acheter la suite, Eté, déjà parue chez le même éditeur. Eh bien, ce sera sans moi.     1 étoile

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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 22:36

Paris, 1260. Un jeune clerc tente de profiter de la nuit pour s'enfuir, après s'être débarrassé d'un étrange grimoire qu'il a dérobé. Mais un homme à la peau sombre se met en travers de son chemin, lui demandant qui l'a chargé de cette mission. Au moment où le jeune homme apeuré s'apprête à révéler son secret, une flèche lui traverse la gorge. Ainsi disparaît pour un temps le Livre du Graal, un ouvrage en forme d'allégorie hérétique contenant les arcanes d'une société secrète dont nul ne connaît l'existence, pas même les puissants Templiers, qui abritent pourtant en leur sein ce cercle baptisé l'Ame du Temple, et qui a des objectifs très précis sur la suite à donner aux croisades qui ensanglantent le Moyen Orient. La lutte sera sans merci pour récupérer l'ouvrage, car s'il tombe entre de mauvaises mains, c'est l'Ordre des Templiers lui-même qui pourrait se retrouver ébranlé, voire dissous, et des Hospitaliers à la Couronne d'Angleterre, nombreux sont ceux qui espèrent secrètement la chute des Templiers. Au même moment, à Londres, dans une commanderie prestigieuse, le jeune Will Campbell, sergent, n'aspire qu'à une chose : devenir un jour chevalier, comme son père, parti guerroyer en Terre Sainte. Engagé, à la suite de la mort tragique de son maître, par un moine érudit mais cruel et inquiétant, le Will ne sait pas encore quelles aventures l'attendent : jeté au coeur d'un immense complot impliquant, à travers toute la Chrétienté, Templiers, Syriens, Hospitaliers et Mamelouks, il devra d'abord affronter ses démons personnels, l'amour perdu de son père depuis qu'il a accidentellement tué sa soeur, et sa passion interdite mais irrépressible pour la jeune et belle Elwen, suivante de la Reine de France...

 

Les Templiers ont toujours fasciné historiens, romanciers et grand public. En imaginant une société secrète au sein même de cette mystérieuse confrérie, Robyn Young sait qu'elle tient là un bon roman, susceptible de capter l'intérêt, et de gagner le coeur, de son lectorat. Après un incipit quelque peu difficile à suivre, comme qui dirait, in medias res, le roman présente une intrigue conventionnelle mais diablement efficace, faite de multiples rebondissements, coups de théâtre et trahisons en cascade. L'on suit avec plaisir les aventures du jeune Will,amedutemple1.jpg personnage arrogant et égocentrique mais en même temps dépassé par les événements et les enjeux, et si touchant dans sa quête de reconnaissance auprès de son père, d'Elwen et de son maître Everard. Robyn Young jongle à merveille entre le point de vue des Templiers, et plus particulièrement des membres qui composent le cercle très fermé de l'Ame du Temple, et celui des Mamelouks, menés par le sanguinaire et énergique Baybars, bien décidé à chasser les Templiers de la Terre Sainte. Bien sûr, les ficelles sont grosses, les effets attendus, et les raccourcis un peu faciles. Mais tout de même, malgré ces défauts, comme cela reste passionnant ! On vibre avec les héros, on tremble avec les soldats, on vit au coeur de l'action, et l'ensemble est parfaitement convaincant, n'en déplaise aux mauvaises langues et aux aigris. L'auteur distille avec soin les éléments historiques, particulièrement bienvenus pour éclairer le contexte de cette époque plutôt complexe. Le style est tout à fait adapté à son objet, simple, plaisant, agréable, peut-être pas assez recherché, mais parfaitement acceptable pour un premier roman. A peine refermé ce pavé historique (plus de 700 pages), on a hâte de commencer le deuxième tome, qui s'annonce tout aussi palpitant, avec une quête toujours renouvelée et un suspense omniprésent. Un très bon roman, où les temps morts sont à peu près inexistants, et l'intérêt du lecteur toujours réactivé par un ultime rebondissement en fin de chapitre. Bien mené, bien maîtrisé, du grand roman historique en perspective, avec une saga en passe de devenir - pardonnez-moi l'expression, si galvaudée de nos jours - culte.    4 étoiles

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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 15:20

D'un côté, nous avons le présent, 2005, avec une famille au bord du gouffre : le père, Ransom, est l'ancien leader d'un groupe de rock, maniaco-dépressif et dépassé par les événements, mais profondément amoureux de sa femme Claire, qui a fini par accepter, après plusieurs mois de séparation, que Ransom revienne prendre sa place au sein de sa famille. Avec leurs deux enfants, Hope et Charlie, ils se retrouvent à Wando Passo, la demeure familiale, à l'origine une plantation appartenant aux ancêtres de Claire, les DeLay. Ransom, ou Ran, comme on le surnomme, a eu son heure de gloire avec son groupe de rock, mais la chance a rapidement tourné et le groupe a dû se séparer, laissant ses membres malmenés par la vie, à commencer par Claire, qui a beaucoup souffert des diverses frasques de son mari. Elle vient juste de retrouver un emploi correct, grâce à un ancien membre du groupe, Marcel, dit Cell Phone, musicien noir, qui a noué avec elle une véritable amitié. Ran, qui a fait le taxi à New York pour survivre, espère toujours écrire LA chanson qui lui permettra de renouer avec les sommets des charts. Mais la découverte d'un étrange chaudron, dans le jardin de Wando Passo, va lui donner une inspiration plutôt surprenante...

De l'autre, 1861, le passé, en pleine guerre de Sécession, avec l'histoire tragique qui unit Harlan et Adélaïde DeLay, à Wando Passo précisément. Adélaïde arrive à la plantation juste après son mariage arrangé avec Harlan. Très vite, elle comprend que son époux aime ailleurs, et qu'outre cet affront cuisant, elle doit supporter son sale caractère, tout en maintenant à flot la plantation. L'histoire familiale de son mari est plutôt complexe : Percival, le père, est mourant, et il a promis d'affranchir, à sa mort, Jarry, le fils qu'il a eu avec une esclave, Paloma, qui a elle-même une fille, Clarisse, métis elle aussi. Mais Harlan ne l'entend pas de cette oreille, et est prêt à tout pour contrer les dernières volontés de son père. Harlan étant parti au front lutter avec les Sudistes, Adélaïde se retrouve rapidement isolée dans cette famille recomposée, dont tous les membres ne sont pas nécessairement bien intentionnés à son égard...

 

Oui, il faut absolument virer le graphiste qui a osé élaborer cette couverture, digne d'un mauvais roman Harlequin (c'est dire !), mais une fois le livre ouvert, vous ne pourrez plus le lâcher. Deux intrigues mêlées, de chapitre en chapitre, pour se rejoindre finalement, l'une éclairant l'autre, c'est ce que nous offre David Payne dans ce roman parfaitement construit, où les histoires, à deux siècles d'écart, se répondent et se nourrissent l'une l'autre. A travers les vies parallèles de Ran et Claire, d'Harlan et Adélaïde, c'est toute la tradition du Sud esclavagiste qu'il interroge, qu'il remet en cause, notamment par le biais des préjugés racistes, qui, malgré l'abolition de l'esclavage, sont loin d'avoir disparu. Mais ce roman ne se veut pas un réquisitoire face au racisme, fort heureusement000632089.jpg : il est bien plus subtil que cela, et se penche également sur les rapports complexes entre humains, entre époux déterminés à sauver les apparences, pour l'honneur ou pour leurs enfants, alors que toute trace d'affection entre eux s'est dissipée. Par l'évocation des cultes magiques de Cuba, importés par les esclaves dans les plantations, l'auteur instille une pointe de surnaturel, de fantastique qui confère à son roman une tonalité toute particulière, chaque page se chargeant d'une atmosphère étrange et étonnamment pesante. Bien loin des scènes de carte postale tirée d'Autant en emporte le vent, Payne nous donne à voir un monde d'humiliations, de coups bas, d'intrigues et de haines profondément ancrées. L'ensemble, un peu rebutant au début, devient progressivement fort agréable à lire, et l'on suit avec un plaisir empreint d'une certaine nostalgie ces deux couples qui partent inexorablement à la dérive. Deux couples, qui vont rapidement devenir trios, puis quatuors, offrant une polyphonie remarquable de caractères et d'intrigues sous-jacentes. Même si le fait d'avoir mis deux histoires en parallèle n'est pas vraiment original, David Payne choisit d'appuyer délibérément son propos par la réduplication des événements à deux siècles d'intervalle, et convainc finalement son lecteur de la justesse de son procédé, montrant en fait à quel point, même après cent cinquante ans, la société américaine est loin d'avoir évolué sur certains sujets. Un bémol toutefois : l'histoire passée, celle qui met aux prises Harlan et Adélaïde sur fond de guerre de Sécession, est nettement plus palpitante que celle de Ran et Claire, couple moderne au bord de la crise de nerfs. Sans doute parce que leurs préoccupations, leurs réflexions et leurs actes sont plus proches de nous, nous leur pardonnons moins leurs faiblesses et leurs petits mensonges. Amour, morale, passion, magie noire, désespoir existentiel, préjugés... David Payne jongle habilement avec tous ces ingrédients et signe avec Wando Passo un roman désabusé sur l'Amérique d'hier et d'aujourd'hui, où Noirs et Blancs n'ont pas tout à fait appris, semble-t-il, à vivre ensemble et à s'accepter.    3,5 étoiles

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