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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 19:12

A Bougainville, île perdue au coeur du Pacifique, la guerre civile fait rage entre deux clans armés jusqu'aux dents : d'un côté, les troupes officielles, surnommés "Peaux-Rouges" par la population locale, de l'autre, les forces révolutionnaires. Dans le petit village de pêcheurs où vit Matilda, l'héroïne et narratrice du roman, depuis que la guerre a éclaté, les mines de cuivre ont fermé, les blancs sont partis, les écoles ont fermé. Quelques hommes, dont le père de Matilda, sont partis travailler en Australie, d'autres, plus jeunes, ont choisi de rejoindre les rangs des révolutionnaires. Pour occuper l'esprit des enfants et dissiper le spectre de la guerre et de la haine, Mr Watts, le seul blanc à être resté au village, s'improvise instituteur. Il n'y a plus de livres de cours, aussi faut-il faire avec les moyens du bord : pour captiver son auditoire, Mr Watts entreprend de lire chaque jour à ses élèves un chapitre du chef-d'oeuvre de Dickens, De Grandes Espérances. Les enfants font alors la connaissance de Pip, jeune orphelin vivant dans le Londres du XIXe siècle, dont les aventures leur semblent parfois plus réelles que la guerre civile qui gronde tout près d'eux. Tout le village ne voit pas d'un bon oeil l'irruption de ce Pip dans la vie des enfants, notamment la mère de Matilda, prompte à s'opposer à Mr Watts, mais les enfants voient en ce héros l'ami qu'ils n'ont jamais eu, un véritable sauveur. Pourtant, lors de l'irruption des forces armées dans le village, Pip va aussi causer leur perte : ayant vu son nom tracé dans le sable de la plage, les "Peaux-Rouges" en déduisent que le village abrite un rebelle. Les habitants ont une semaine pour le leur livrer, sans quoi les représailles pourraient bien être catastrophiques...

 

Faire revivre Dickens, au XXe siècle et dans une île perdue de l'Océan Pacifique, c'est le pari effectué par Lloyd Jones, non sans un certain succès. Car si l'on croit que l'histoire de Pip n'occupe qu'une part minime de l'intrigue principale, on se trMister_Pip.jpgompe lourdement : les deux histoires se contaminent mutuellement, s'enrichissent et se complètent en permanence. Pip devient un héros à part entière aux côtés de Matilda, pour qui il est devenu, plus qu'un ami, une idole, au point de causer le malheur du village lorsque la sombre réalité rattrapera les habitants. Exotique, dépays ant, original, les qualificatifs ne manquent pas pour évoquer cette oeuvre étonnante, et pourtant ce qui la caractérise peut-être encore plus, c'est son universalité : la haine et la folie des hommes n'ont pas de frontières, et les affrontements décrits dans le roman pourraient devenir bien plus proches de nous qu'on ne le croit. Lloyd Jones excelle à varier les tonalités, mêlant habilement humour et gravité, dans un roman initiatique surprenant. Ecrit dans un style concis, sans fioritures, mais non dénué d'une certaine poésie, empreint d'une sagesse qu'on croirait directement inspirée des peuplades du Pacifique, cette oeuvre séduit par sa simplicité en même temps que par sa complexité : les événements viennent constamment perturber la trame initiale, obligeant les personnages à révéler leur vraie nature. Dès lors, vont régner lâcheté, trahison, sadisme, cruauté gratuite, mais aussi humanité, héroïsme, bravoure. On se laisse embarquer sans en avoir l'air dans cette histoire originale et particulièrement bien construite, et l'on voit avec plaisir l'héroïne évoluer page après page, gagnant en sagesse et en maturité grâce aux enseignements de son "ami" Pip. De quoi donner envie de redécouvrir Dickens à la lumière de cette histoire poignante. Entre vie simple des villageois et atrocités de la guerre civile, le roman alterne entre deux pôles extrêmes et nous donne à voir une formidable leçon de vie et de courage. Un roman qui a déjà tout des plus grands, à lire absolument, ne serait-ce que pour sa magnifique couverture et pour ses personnages si attachants.    3,5 étoiles

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 11:11

1915, sur le front italien. Le jeune Frédéric Henry, américain engagé volontaire dans l'armée italienne en tant qu'ambulancier, portant sur l'amour et la vie une vision désabusée, va voir son existence bouleversée par une rencontre fortuite, de retour d'une permission, avec une jeune et belle infirmière anglaise, Catherine Barkley. Il la trouve charmante, elle le trouve amusant. Malgré quelques gifles reçues pour ses excès d'audace, Frédéric persévère et ne tarde pas à séduire la jeune infirmière. Mais les offensives de la guerre qui fait rage autour d'eux l'oblige à changer de ville. Tous deux n'espèrent plus guère se revoir avant longtemps, mais le destin choisit de les rapprocher une nouvelle fois : grièvement blessé aux jambes par des éclats d'obus, Frédéric est envoyé dans un hôpital militaire de Milan, où il retrouve avec joie sa bien-aimée. Après une opération risquée des deux genoux, il semble sur la voie de la guérison, et passe une convalescence pour le moins agréable, passant ses journées à boire, au point d'en attraper la jaunisse, et ses nuits avec Catherine, qui s'est arrangée pour prendre la plupart des gardes de nuits afin d'être seule avec son amant. Même si les autres infirmières ne voient pas nécessairement cette idylle d'un bon oeil, le jeune couple s'affiche au grand jour et ne craint pas les médisances ni les dénonciations. Plusieurs mois s'écoulent, pendant lesquels l'affection qu'ils ont l'un pour l'autre ne cesse de grandir. Mais un beau jour, Frédéric reçoit une lettre l'informant qu'il lui faut, maintenant sa convalescence achevée, retourner au front. Catherine est effondrée, d'autant qu'elle vient d'avouer à Frédéric qu'elle est enceinte de lui... Désormais, le jeune couple va avoir fort à faire pour faire triompher l'espoir et l'amour de la guerre et de la destruction...

 

Puisque Hemingway se trouve en ce moment, bien malgré lui, au cours d'une tourmente littéraire, c'était l'occasion rêvée de s'attaquer à l'un de ses plus célèbres romans. L'adieu aux armes, dont le jeu de mots contenu dans le titre original ("arms" pouvant signifier aussi bien les bras - donc l'étreinte amoureuse - que les armes) est malheureusement intraduisible en français, est certes un roman de jeunesse, mais il contient en germe tous les éléments qui caractériseront l'écriture d'Hemingway tout au long de sa vie : l'économie du style, une affection toute particulière pour la litote expressive, des personnages énigmatiques, une intrigue mettant en scène le combat désespéré de la vie contre la mort... Cependant, et adieu.jpgpeut-être parce qu'il s'agit justement d'un roman de jeunesse, cet ouvrage semble moins achevé que les suivants, peut-être un peu plus brouillon, avec des personnages qui restent somme toute peu attachants, sans doute parce qu'ils sont avant tout perçus à travers des dialogues décousus, au sens parfois obscur, et souvent terriblement artificiels, notamment ceux qui unissent Catherine et Frédéric, dont la mièvrerie et les banalités atteignent parfois des sommets. S'il peine à décrire les affres de la passion amoureuse, Hemingway excelle dans la description des atrocités de la guerre, rappelant en cela les meilleures pages de Céline, pour citer un autre grand écrivain dont le seul nom déclenche la polémique en ce moment. Surtout, le choix du point de vue interne s'avère parfaitement judicieux, en ce qu'il permet de rendre l'impression d'émiettement et de morcellement propre à l'écriture de la guerre (évoquant par moments Stendhal et ses descriptions de la bataille de Waterloo, l'humour en moins), mais aussi à la peinture impressionniste, dont on sait qu'elle a beaucoup inspiré l'oeuvre d'Hemingway. Pour simplifier, pratiquement toutes les scènes qui se rattachent de près ou de loin à la peinture de la guerre, que ce soit au mess ou sur le front, sont particulièrement soignées et convaincantes, tandis que la plupart des scènes intimes d'échange amoureux entre les deux héros sont inintéressantes, voire parfois assommantes. Pourtant connu pour être un homme à femmes, Hemingway peine à rendre la profondeur de l'amour qui peut unir deux êtres liés par une passion fusionnelle. Le lecteur a l'impression de rester étranger à cette intrigue qui se noue sous ses yeux, comme s'il était confiné dans un rôle de simple spectateur, rôle somme toute peu agréable. Heureusement, l'ensemble resté sauvé par un final certes prévisible, et annoncé par divers indices tout au long du roman, mais néanmoins magnifiquement écrit et parfaitement maîtrisé.   2,5 étoiles

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 20:21

Lorsque John Limpley et son épouse ont décidé de se retirer à la campagne, fuyant l'agitation londonienne pour un havre de paix et de sérénité, ils n'imaginaient pas que leur vie prendrait, quelques mois plus tard, un tour affreusement tragique. Dès leur installation, ils sympathisent avec leurs voisins, de charmants retraités qui les prennent vite en amitié, même si le caractère pour le moins exubérant et énergique de Limpley les fatigue rapidement. Néanmoins, par compassion pour Mrs Limpley, femme véritablement charmante et qui a le malheur de devoir supporter son exaspérant mari au quotidien, ils décident d'offrir un chien, nommé Ponto, au jeune couple, espérant détourner l'affection et le côté démonstratif de Mr Limpley sur l'animal. Mais bien mal leur en prend : au lieu de leur laisser un peu de répit, l'exubérance de Limpley atteint des sommets, et désormais les pauvres voisins sont contraints de s'extasier à chaque instant sur l'incroyable intelligence du chien, le brillant de son pelage, la vivacité de son regard... Limpley ne cesse de leur présenter l'animal comme unique au monde, tant et si bien que celui-ci commence à devenir tyrannique, prenant la place de maître de maison volontiers laissée vacante par un Limpley soumis au moindre désir de son compagnon à quatre pattes. Mrs Limpley, complètement dépassée par les événements, s'apprête à rendre les armes devant le pouvoir terrifiant acquis par le chien, mais un événement inattendu vient bouleverser le cours des choses : pour la première fois en neuf ans de mariage, et alors qu'elle avait perdu tout espoir, Mrs Limpley est enceinte... D'un seul coup, tout change au sein du foyer Limpley, le mari étant attentif au moindre désir, au moindre souci de santé de son épouse, oubliant par conséquent son ami Ponto, relégué en l'espace d'un instant du rang de pacha incontesté à celui de banal animal de compagnie dont plus personne ne se préoccupe. Entre le chien et le petit être à venir qui bouleverse déjà les habitudes de toute la maisonnée, la guerre est désormais déclarée, mais seule la narratrice semble en distinguer les prémices...

 

Attention, ne vous fiez pas à l'apparente épaisseur du livre : la nouvelle en elle-même ne fait que 80 pages, le reste de l'ouvrage étant consacré au texte allemand et à une courte biographie de l'auteur. Une fois ce préambule établi, passons au texte lui-même : voici un ouvrage quasi inédit de  l'excellent Stefan Zweig, une nouvellesoupcon.jpg délicieusement angoissante où chaque page évoque les meilleurs films d'Hitchcock, où se dessine à chaque instant le tragique dénouement que, bien évidemment, on sent venir à des kilomètres, mais avec une intense jubilation, grâce au point de vue délicieusement décalé de la narratrice. Les personnages, même sur un si petit nombre de pages, sont habilement croqués, installant une tonalité de huis clos dans ce quatuor légèrement malsain où vient s'immiscer un quadrupède un brin tyrannique, dont la psychologie est rendue de façon saisissante, comme s'il s'agissait d'un humain. L'animalité humanisée, c'est bien ce que nous donne à voir Stefan Zweig dans cette nouvelle qui ne manque pas de sel, où l'humour noir perce en contrepoint d'une vision désabusée sur les rapports pervertis entre hommes en animaux, mais aussi entre humains, avec une analyse tout en finesse et en justesse du caractère de l'horripilant Mr Limpley, prompt à s'extasier sur tout et n'importe quoi. Alors, malgré le prix exorbitant de cet opuscule, ne boudons pas notre plaisir, pour 80 pages de grand, très grand Stefan Zweig, cet auteur qui montre à quel point il a parfaitement saisi les méandres de la psychologie humaine, et sait construire des intrigues toutes meilleures les unes que les autres.   4 étoiles

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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 13:58

Quand Julius Hertzfeld, psychotérapeute de renom, apprend, presque par hasard, qu'il est atteint d'un cancer de la peau et qu'il ne lui reste plus que quelques mois à vivre, il sombre dans un profond désespoir. Ressassant les souvenirs de ses anciens patients, il se penche, comme pour dresser le bilan de sa carrière, sur ses réussites et ses échecs passés. Parmi ces derniers, un cas épineux lui revient en mémoire : celui de Philip Slate, en thérapie pendant trois ans pour soigner sa terrible addiction sexuelle. Outre ce problème de libido débordante, ce patient s'est révélé être complètement asocial et manipulateur, et Julius, malgré toutes ses tentatives, n'a jamais pu lui procurer le moindre soulagement, le moindre début de commencement de guérison. Sans trop savoir pourquoi, peut-être pour se convaincre que la psychotérapie a finalement eu un effet à posteriori sur le patient, Julius passe un coup de fil à Philip. Quelle n'est pas sa surprise d'apprendre que l'ancien prédateur sexuel est devenu conseiller en philosophie, et sera bientôt psychothérapeute à son tour. Mais pour cela, il lui faut trouver un tuteur, et Julius tombe précisément à point nommé. Les deux hommes passent alors un étrange pacte : Philip devra passer six mois au sein du groupe que Julius anime comme thérapeute, en échange de quoi il apportera à son ancien psy divers conseils pour appréhender la mort avec sérénité, notamment par le biais de son auteur fétiche, Schopenhauer. Philip se retrouve donc contraint de participer à cette thérapie de groupe, mais il se montre hautain, froid et distant, si bien que Julius ne cesse de se remettre en question : a-t-il bien fait de l'intégrer au groupe, où il construit depuis des années un travail de longue haleine ? Mais Philip est bien décidé à honorer son pacte, et commence à mettre en application la méthode Schopenhauer, car les jours de Julius sont désormais comptés...

 

On avait adoré Et Nietzsche a pleuré, qui mêlait habilement philosophie, biographie et psychologie, mais après une lecture aussi enthousiasmante, on est forcément déçu par La méthode Schopenhauer, qui réutilise les mêmes arguments, les mêmes ingrédients, mais de manière beaucoup moins convaincante. Alors oui, bien sûr, le parti pris d'écrire un roman du point de vue d'un psychanalyste est original, bien que l'auteur l'ait déjà employé à Schopenhauer.jpgplusieurs reprises, comme s'il n'arrivait pas à se départir de son métier pour écrire. Certes, les passages de biographie de Schopenhauer sont passionnants, mais cela tient plus à la personnalité même du philosophe, misanthrope, misogyne et pourtant tellement génial, qu'à l'écriture même de l'auteur, plutôt plate en comparaison. Le manque de vigueur de ce roman tient en fait surtout aux caractères des personnages participant à la thérapie de groupe, qui sont pour le moins caricaturaux : une prof de fac à la recherche de la paix intérieure, une ancienne grosse encore traumatisée par ses complexes, un ex-taulard au grand coeur, un alcoolique ne comprenant pas que ses problèmes de couple viennent aussi de lui... Ces personnages sont tous moins attachants les uns que les autres, peut-être parce qu'ils sont vus par le biais de la thérapie de groupe, exercice artificiel et convenu s'il en est. Du coup, le lecteur ne peut s'identifier qu'à Julius, le thérapeute, mais même lui se révèle finalement peu intéressant, trop circonspect et en retrait par rapport à ses patients. L'ensemble, même ponctué de très belles réflexions de Schopenauher qui redonnent un peu de valeur au roman, reste fort terne, peu concluant, et, pour le dire en un mot, pas vraiment palpitant, dans la mesure où l'on se moque éperdument de savoir si les patients retireront quelque chose de cette thérapie. Ajoutons à cela que le personnage de Philip, censé être un double moderne de Schopenauher (et les extraits de biographie de ce dernier servent en réalité uniquement à mettre en évidence cette filiation sous-jacente), est absolument horripilant, dégoulinant de suffisance et de mépris pour ses congénères, ou, comme il le dirait lui-même, ses compagnons d'infortune. Finalement, le mieux est peut-être de se faire sa propre idée sur le thème "apprendre à mourir, ou comment mieux vivre sa vie", en se plongeant directement dans les oeuvres de Schopenhauer.     2 étoiles.

 

La critique de l'excellent Et Nietzsche a pleuré, d'Irvin Yalom

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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 10:32

Dans un royaume issu d'une Antiquité imaginaire, se noue la tragédie de tout un empire. Le vieux roi Tsongor, après une vie de conquêtes et de guerres sanglantes, est sur le point de mourir, assassiné par son plus proche serviteur, afin d'honorer une promesse qu'il lui a faite lorsqu'il a exterminé le peuple de celui-ci. Tout le royaume de Massaba, immense empire bâti victoire après victoire par Tsongor, s'apprête à célébrer le mariage de la princesse Samilia et d'un riche et puissant prince étranger, Kouame. Mais à la veille de cette union destinée à sceller l'amitié des deux plus grands empires de l'époque, un autre prétendant, Sango Kerim ressurgit, arguant que Samilia lui aurait promis, lorsqu'ils étaient enfants, de l'épouser. Tsongor, désespéré par cette situation inextricable qui conduira, quel que soit son choix, à la guerre et à la mort, choisit de disparaître avant de se prononcer. Mais juste avant de mourir, il convoque l'un de ses fils et le charge d'une tâche bien particulière : lui édifier, à travers son vaste empire, sept tombeaux, tous plus magnifiques les uns que les autres, dont le dernier seulement abritera sa dépouille. Tant que ces sépulcres ne seront pas construits, le roi Tsongor ne trouvera pas la paix et son âme continuera à errer dans son ancien palais. Hors des murs de la citadelle, c'est une véritable guerre qui se prépare : Kouame et Sango Kerim se disputent le droit d'épouser Samilia, et nul ne pourra les raisonner. Même les frères de Samilia prennent des partis opposés, et transforment la citadelle en Thèbes assiégée, pendant que sous les murailles, c'est toute la Guerre de Troie qui est sur le point de se rejouer...

 

En lisant la quatrième de couverture, qui nous promet une somptueuse réécriture des plus grands textes antiques, on se dit "Par Apollon, encore un auteur qui va nous refourguer, mal digérés, tous ces souvenirs de cours de grec ancien, nous tartinant des pages et des pages d'une mauvaise réécriture de l'Iliade et de la Thébaïde. Heureusement, Laurent Gaudé est bien plus fin et subtil que cela, et il distille avec justesse tout un réseau de références antiques parfaitement intégrées au récit, habilement menées, qui éclairent de leur sagesse et de leur pureté ce tsongor.jpgqui s'annonce comme un magnifique conte africain. Dans une grande fresque mêlant tragédie et épopée, Laurent Gaudé nous propose un récit initiatique absolument splendide, à l'écriture soignée, rythmée, poétique même, où l'honneur, l'amour et la folie meurtrière jouent les premiers rôles. Le style est simple, épuré, chargé d'une oralité qui rappelle les techniques des aèdes antiques ou des conteurs africains, fort des redondances expressives qui lui confèrent toute sa beauté. Avec deux intrigues mêlées, - la guerre sous les murs de Massaba et l'édification des sept tombeaux -, ce roman joue sans cesse avec le lecteur, sans jamais le perdre dans les méandres d'un récit mené sur plusieurs niveaux de sens. Plongé dans une aventure humaine intemporelle, l'on savoure avec délices chaque page de ce roman qui se lit comme une tragédie grecque. Chaque personnage est habilement ciselé, de la princesse Samilia dépassée par le cours des événements au noble Souba, chargé de bâtir les tombeaux de son père, en passant par le sanguinaire Sango Kerim et le fidèle Katabolonga qui, après avoir assassiné, contre son gré, son roi et ami, reste auprès de sa dépouille et s'entretient avec son âme qui continue à errer dans les murs assiégés de la citadelle. Un roman audacieux, bien maîtrisé, qui mêle habilement mythes grecs et sagesse africaine. On le lit d'une traite, et l'on regrette de l'avoir déjà fini, tant chaque page est une merveille de style et de poésie. Au diable les clichés, voici un chef-d'oeuvre dont on peut dire sans rougir qu'il est beau comme l'antique.     4,5 étoiles

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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 11:57

Fin janvier, dans une petite ville de province. L'hiver qui fait rage dehors est un des plus rudes jamais vus en Suède. Ce matin, on a retrouvé le corps nu d'un homme obèse. Pendu à un arbre, gelé, mais pas assez pour masquer les effrayantes plaies qui le recouvrent. Un cadavre entièrement lacéré, présentant des traces de brûlure et des engelures. Au pied de l'abre, la neige a recouvert les moindres traces exploitables. Aucun témoin. Comment diable ce cadavre a-t-il pu se retrouver dans un tel état, pendu à une branche d'arbre, sans que personne ne remarque rien ? S'agit-il d'un suicide ?  D'un meurtre ? Le commissaire Malin Fors est chargé de l'enquête. Avec ses collèges Zeke, Karim, Johan, elle remonte peu à peu la piste du meurtrier, car il apparaît de plus en plus évident qu'elle a ici affaire à un meurtre, et pas n'importe quel meurtre. Le défunt, Bengt Anderson, dit Bengt le Ballon, était un marginal dont les enfants se moquaient, un pauvre type perdu, dépassé par la vie, marqué par une enfance difficile. Qui aurait bien pu vouloir la mort de cet homme parfaitement inoffensif, dont le seul plaisir était de ramasser les balles passées au-dessus du grillage du stade municipal, lors des matchs de football ? Très vite, quelques suspects apparaissent : une famille de marginaux, avec la mère, Rakel, les trois frères, des brutes épaisses, et leur soeur, Maria, ayant sombré dans le mutisme et la folie depuis qu'elle a été sauvagement violée, alors même qu'elle s'occupait, en tant qu'assistante sociale, du dossier de Bengt Anderson ; Joakim et Johnny, deux adolescents un peu bêtes et pas très nets, qui prenaient un malin plaisir à martyriser le pauvre homme ; deux adeptes des cultes nordiques, Valkyria et Richard Skoglöf, qui pourraient très bien avoir choisi d'exécuter un sacrifice rituel avec la mise à mort de Bengt... Les policiers sont perplexes devant tant de suspects, d'alibis, de mobiles potentiel, et Malin Fors va devoir faire montre de toute sa sagacité pour résoudre cette enquête sordide et complexe...

 

Disons-le franchement : depuis le succès de la saga Millénium, tous les éditeurs se livrent une course effrénée pour avoir leur auteur de polar suédois, souvent au détriment de la qualité. Celui-ci ne déroge pas à la règle. Servi par une traduction épouvantable, comme écrite dans le métro entre Gare de Lyon et Bastille, il reste aussi froid et insipide que la saison qui lui donne son titre. Certes, le personnage de Malin Fors, bourreau de travail et mère célibataire d'une ado qu'elle a parfois bien du mal à comprendre, est plutôt attachant. Mais le parti pris de hiver.jpgl'auteur de multiplier les points de vue narratifs, y compris celui du cadavre qui a pour une fois voix au chapitre, est proprement insupportable. Chacun y va de sa petite introspection, d'une page à l'autre, sans qu'on sache bien qui parle et pourquoi. Parfois, l'auteur pousse même le vice jusqu'à entremêler les pensées de Malin Fors et celles du défunt qui la regarde d'en haut, et commente ses moindres faits et gestes sur un ton paternaliste exaspérant. L'intrigue reste assez sommaire, étant donné que, pour une fois, nous n'avons pas affaire à un tueur en série, avec ce que cela comporte de suspense et de rebondissements, mais à un meurtre unique dont la résolution va prendre près de 500 pages. On comprend que l'intérêt du lecteur faiblisse ! Et ce n'est pas peu dire : on a l'impression d'être devant un interminable épisode de Navarro, mais en version suédoise non sous-titrée. Car il y a aussi cette légère difficulté pour le lecteur : tous les personnages ont des noms effroyablement compliqués (et certains se ressemblent, pour ne rien arranger !), ils passent leur temps à parcourir telle ville, telle rue, tel quartier, dont les noms ne nous sont jamais épargnés, comme pour nous vendre un effet de réel à deux sous. Résultat, on a l'impression de lire un catalogue Ikea (sponsor officiel de ce roman, il y est cité au moins vingt fois...), mais sans les images. Vous l'aurez compris, à part l'originalité, il n'y a pas grand chose à sauver de ce roman ennuyant à mourir, où le rythme ne s'accélère vraiment que dans les cinquante dernière pages. De quoi rester perplexe devant le succès de librairie annoncé sur la quatrième de couverture (qui confond en plus deux personnages n'ayant rien à voir l'un avec l'autre, c'est le summum). Ajoutons à cela que la fin ne résout pas entièrement les questions soulevées par l'intrigue, certainement pour nous donner envie d'acheter la suite, Eté, déjà parue chez le même éditeur. Eh bien, ce sera sans moi.     1 étoile

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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 22:36

Paris, 1260. Un jeune clerc tente de profiter de la nuit pour s'enfuir, après s'être débarrassé d'un étrange grimoire qu'il a dérobé. Mais un homme à la peau sombre se met en travers de son chemin, lui demandant qui l'a chargé de cette mission. Au moment où le jeune homme apeuré s'apprête à révéler son secret, une flèche lui traverse la gorge. Ainsi disparaît pour un temps le Livre du Graal, un ouvrage en forme d'allégorie hérétique contenant les arcanes d'une société secrète dont nul ne connaît l'existence, pas même les puissants Templiers, qui abritent pourtant en leur sein ce cercle baptisé l'Ame du Temple, et qui a des objectifs très précis sur la suite à donner aux croisades qui ensanglantent le Moyen Orient. La lutte sera sans merci pour récupérer l'ouvrage, car s'il tombe entre de mauvaises mains, c'est l'Ordre des Templiers lui-même qui pourrait se retrouver ébranlé, voire dissous, et des Hospitaliers à la Couronne d'Angleterre, nombreux sont ceux qui espèrent secrètement la chute des Templiers. Au même moment, à Londres, dans une commanderie prestigieuse, le jeune Will Campbell, sergent, n'aspire qu'à une chose : devenir un jour chevalier, comme son père, parti guerroyer en Terre Sainte. Engagé, à la suite de la mort tragique de son maître, par un moine érudit mais cruel et inquiétant, le Will ne sait pas encore quelles aventures l'attendent : jeté au coeur d'un immense complot impliquant, à travers toute la Chrétienté, Templiers, Syriens, Hospitaliers et Mamelouks, il devra d'abord affronter ses démons personnels, l'amour perdu de son père depuis qu'il a accidentellement tué sa soeur, et sa passion interdite mais irrépressible pour la jeune et belle Elwen, suivante de la Reine de France...

 

Les Templiers ont toujours fasciné historiens, romanciers et grand public. En imaginant une société secrète au sein même de cette mystérieuse confrérie, Robyn Young sait qu'elle tient là un bon roman, susceptible de capter l'intérêt, et de gagner le coeur, de son lectorat. Après un incipit quelque peu difficile à suivre, comme qui dirait, in medias res, le roman présente une intrigue conventionnelle mais diablement efficace, faite de multiples rebondissements, coups de théâtre et trahisons en cascade. L'on suit avec plaisir les aventures du jeune Will,amedutemple1.jpg personnage arrogant et égocentrique mais en même temps dépassé par les événements et les enjeux, et si touchant dans sa quête de reconnaissance auprès de son père, d'Elwen et de son maître Everard. Robyn Young jongle à merveille entre le point de vue des Templiers, et plus particulièrement des membres qui composent le cercle très fermé de l'Ame du Temple, et celui des Mamelouks, menés par le sanguinaire et énergique Baybars, bien décidé à chasser les Templiers de la Terre Sainte. Bien sûr, les ficelles sont grosses, les effets attendus, et les raccourcis un peu faciles. Mais tout de même, malgré ces défauts, comme cela reste passionnant ! On vibre avec les héros, on tremble avec les soldats, on vit au coeur de l'action, et l'ensemble est parfaitement convaincant, n'en déplaise aux mauvaises langues et aux aigris. L'auteur distille avec soin les éléments historiques, particulièrement bienvenus pour éclairer le contexte de cette époque plutôt complexe. Le style est tout à fait adapté à son objet, simple, plaisant, agréable, peut-être pas assez recherché, mais parfaitement acceptable pour un premier roman. A peine refermé ce pavé historique (plus de 700 pages), on a hâte de commencer le deuxième tome, qui s'annonce tout aussi palpitant, avec une quête toujours renouvelée et un suspense omniprésent. Un très bon roman, où les temps morts sont à peu près inexistants, et l'intérêt du lecteur toujours réactivé par un ultime rebondissement en fin de chapitre. Bien mené, bien maîtrisé, du grand roman historique en perspective, avec une saga en passe de devenir - pardonnez-moi l'expression, si galvaudée de nos jours - culte.    4 étoiles

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29 décembre 2010 3 29 /12 /décembre /2010 15:20

D'un côté, nous avons le présent, 2005, avec une famille au bord du gouffre : le père, Ransom, est l'ancien leader d'un groupe de rock, maniaco-dépressif et dépassé par les événements, mais profondément amoureux de sa femme Claire, qui a fini par accepter, après plusieurs mois de séparation, que Ransom revienne prendre sa place au sein de sa famille. Avec leurs deux enfants, Hope et Charlie, ils se retrouvent à Wando Passo, la demeure familiale, à l'origine une plantation appartenant aux ancêtres de Claire, les DeLay. Ransom, ou Ran, comme on le surnomme, a eu son heure de gloire avec son groupe de rock, mais la chance a rapidement tourné et le groupe a dû se séparer, laissant ses membres malmenés par la vie, à commencer par Claire, qui a beaucoup souffert des diverses frasques de son mari. Elle vient juste de retrouver un emploi correct, grâce à un ancien membre du groupe, Marcel, dit Cell Phone, musicien noir, qui a noué avec elle une véritable amitié. Ran, qui a fait le taxi à New York pour survivre, espère toujours écrire LA chanson qui lui permettra de renouer avec les sommets des charts. Mais la découverte d'un étrange chaudron, dans le jardin de Wando Passo, va lui donner une inspiration plutôt surprenante...

De l'autre, 1861, le passé, en pleine guerre de Sécession, avec l'histoire tragique qui unit Harlan et Adélaïde DeLay, à Wando Passo précisément. Adélaïde arrive à la plantation juste après son mariage arrangé avec Harlan. Très vite, elle comprend que son époux aime ailleurs, et qu'outre cet affront cuisant, elle doit supporter son sale caractère, tout en maintenant à flot la plantation. L'histoire familiale de son mari est plutôt complexe : Percival, le père, est mourant, et il a promis d'affranchir, à sa mort, Jarry, le fils qu'il a eu avec une esclave, Paloma, qui a elle-même une fille, Clarisse, métis elle aussi. Mais Harlan ne l'entend pas de cette oreille, et est prêt à tout pour contrer les dernières volontés de son père. Harlan étant parti au front lutter avec les Sudistes, Adélaïde se retrouve rapidement isolée dans cette famille recomposée, dont tous les membres ne sont pas nécessairement bien intentionnés à son égard...

 

Oui, il faut absolument virer le graphiste qui a osé élaborer cette couverture, digne d'un mauvais roman Harlequin (c'est dire !), mais une fois le livre ouvert, vous ne pourrez plus le lâcher. Deux intrigues mêlées, de chapitre en chapitre, pour se rejoindre finalement, l'une éclairant l'autre, c'est ce que nous offre David Payne dans ce roman parfaitement construit, où les histoires, à deux siècles d'écart, se répondent et se nourrissent l'une l'autre. A travers les vies parallèles de Ran et Claire, d'Harlan et Adélaïde, c'est toute la tradition du Sud esclavagiste qu'il interroge, qu'il remet en cause, notamment par le biais des préjugés racistes, qui, malgré l'abolition de l'esclavage, sont loin d'avoir disparu. Mais ce roman ne se veut pas un réquisitoire face au racisme, fort heureusement000632089.jpg : il est bien plus subtil que cela, et se penche également sur les rapports complexes entre humains, entre époux déterminés à sauver les apparences, pour l'honneur ou pour leurs enfants, alors que toute trace d'affection entre eux s'est dissipée. Par l'évocation des cultes magiques de Cuba, importés par les esclaves dans les plantations, l'auteur instille une pointe de surnaturel, de fantastique qui confère à son roman une tonalité toute particulière, chaque page se chargeant d'une atmosphère étrange et étonnamment pesante. Bien loin des scènes de carte postale tirée d'Autant en emporte le vent, Payne nous donne à voir un monde d'humiliations, de coups bas, d'intrigues et de haines profondément ancrées. L'ensemble, un peu rebutant au début, devient progressivement fort agréable à lire, et l'on suit avec un plaisir empreint d'une certaine nostalgie ces deux couples qui partent inexorablement à la dérive. Deux couples, qui vont rapidement devenir trios, puis quatuors, offrant une polyphonie remarquable de caractères et d'intrigues sous-jacentes. Même si le fait d'avoir mis deux histoires en parallèle n'est pas vraiment original, David Payne choisit d'appuyer délibérément son propos par la réduplication des événements à deux siècles d'intervalle, et convainc finalement son lecteur de la justesse de son procédé, montrant en fait à quel point, même après cent cinquante ans, la société américaine est loin d'avoir évolué sur certains sujets. Un bémol toutefois : l'histoire passée, celle qui met aux prises Harlan et Adélaïde sur fond de guerre de Sécession, est nettement plus palpitante que celle de Ran et Claire, couple moderne au bord de la crise de nerfs. Sans doute parce que leurs préoccupations, leurs réflexions et leurs actes sont plus proches de nous, nous leur pardonnons moins leurs faiblesses et leurs petits mensonges. Amour, morale, passion, magie noire, désespoir existentiel, préjugés... David Payne jongle habilement avec tous ces ingrédients et signe avec Wando Passo un roman désabusé sur l'Amérique d'hier et d'aujourd'hui, où Noirs et Blancs n'ont pas tout à fait appris, semble-t-il, à vivre ensemble et à s'accepter.    3,5 étoiles

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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 13:56

Sinouhé, trouvé dans une corbeille lancée dans le Nil, lorsqu'il était encore un nourrisson, a été recueilli et élevé au sein d'une famille de la bonne société thébaine. L'éducation raffinée qu'il y reçoit l'amène tout naturellement à rejoindre la prestigieuse Maison de la Vie de Thèbes, où il apprend brillamment le métier de médecin. A sa sortie de la Maison de la Vie, Sinouhé s'installe à son compte et entreprend de soigner la population thébaine, sans distinction de richesse ou de naissance, simplement par amour de la médecine et par humanité. Mais le hasard veut qu'il rencontre un jour la sublime Nefernefernefer (comme son nom l'indique !), courtisane de son état, qui le séduit d'un seul regard, et pour qui Sinouhé est prêt à toutes les folies, à tous les sacrifices. Alors que cette passion entreprend de le dévorer, il est appelé au chevet du pharaon Amenhotep III pour une trépanation en urgence, ce qui lui permet de rencontrer le fils du pharaon, le futur Akhénaton, ainsi qu'un général énergique et ambitieux, Horemheb. Peu après, suite à un nouveau caprice de Nefernefernefer, Sinouhé se retrouve contraint de vendre toutes ses possessions, maison comprise, espérant par là satisfaire enfin les exigences de la belle courtisane. Mais celle-ci raille le médecin désargenté et lui ferme définitivement sa porte : pauvre, il n'est plus pour elle d'aucun intérêt. Contraint à l'exil pour espérer se refaire une fortune et une réputation, il est convoqué par Horemheb, qui lui confie une mission d'espionnage au Proche-Orient : craignant, à juste titre, l'avènement du futur pharaon, Horemheb est très inquiet pour la politique internationale de l'Egypte, et il charge le jeune médecin de cette mission périlleuse. Celui-ci n'a plus qu'à se mettre en route, en compagnie de Kaptah, son esclave facétieux, sur les chemins hasardeux de Syrie, de Babylonie, et même jusqu'au mystérieux pays des Hittites, dont la puissance grandissante menace de plus en plus les intérêts de l'Egypte au Proche-Orient...

 

Parmi tous les auteurs qui se sont attaqués à l'Egypte ancienne, et notamment au mythe d'Akhenaton, peu ont réussi à créer une véritable oeuvre littéraire, loin des considérations romanesques éculées servant de trame à d'autres auteurs populaires se prenant pour des égyptologues renommés. Mika Waltari parvient à fairesinouhe1.jpg revivre sous nos yeux ébahis cette Egypte du XIVe siècle avant notre ère, jusque dans les moindres détails de sa vie qu otidienne. Par les yeux d'un narrateur désabusé écrivant ses mémoires de médecin, nous plongeons dans cet univers haut en couleurs, où les courtisanes frivoles côtoient des pharaons à l'aura et aux projets démesurés, où toute action accomplie en coulisses peut créer un véritable bouleversement sur la scène internationale, où les ambitions se croisent, où les réputations se font et se défont autour d'une coupe de vin... A la fois quête des origines, roman d'espionnage avant l'heure et roman initiatique, cette oeuvre nous entraîne dans un tourbillon d'intrigues et de complots absolument passionnant. Le style est agréable, proche de la phraséologie égyptienne (ce qui n'est pas toujours très facile à rendre en français), même si Waltari semble particulièrement aimer multiplier les coordinations dans ses phrases, à la limite de l'hyperbate, ce qui rend parfois la lecture un peu difficile, voire pénible, notamment dans le second volume. Mais la variété des aventures et des rebondissements, et les caractères attachants des personnages nous font vite oublier ce léger défaut d'écriture : de Sinouhe2.jpgtous, Kaptah est sans conteste le personnage le plus drôle et le plus sympathique, veule, rompu aux entourloupes du commerce, doté d'une langue agile, voire mordante et d'un bon sens populaire hilarant, tout à fait dans la lignée des valets de Molière ou de Jacques le fataliste. Chaque apparition de l'esclave malicieux est l'occasion d'un grand éclat de rire, et nous rend plus supportable la mélancolie, voire l'aigreur, de Sinouhé, dont on comprend pourtant le dégoût vis-à-vis de l'humanité, étant donné les aventures qu'il traverse au cours de ce roman. Saluons aussi le fait qu'Akhénaton ne soit pas présenté comme un infirme illuminé atteint d'une maladie congénitale, même si, d'un strict point de vue historique, certains faits présentés par l'auteur ont été remis en question par les découvertes de ces dernières années. Waltari signe tout de même ici un très grand roman sur l'Egypte ancienne, accessible à tous, même si le second volume, plus politique que romanesque, risque de décevoir certains lecteurs. On passe un très bon moment, et nul doute qu'après cette lecture, vous trouverez que les romans de Christian Jacq ne sont qu'un "bourdonnement de mouches" à vos oreilles !    3,5 étoiles

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 13:36

"Il était une fois un prince beau comme le jour. Il vivait entre son chien et son cheval à l'orée d'un bois, dans un château aux murs gris et au toit mauve [...]. Il vivait solitaire et cette solitude affligeait ses jeunes ans. Une nuit qu'il passait à flâner dans on parc, alors que la lune, sa douce et souriante compagne (je croyais qu'il était seul) caressait d'un tendre regard (septembre comme du poulet) les sommets des grands arbres agités par une brise tiède et embaumée (merde ! qu'il cause bien), il se prit à penser que la vie est amère quand il n'y a pas de sucre au fond. Une grande résolution s'empara de son coeur : "Partir : (c'est mourir un peu)"." Tels sont les premiers mots de ce conte loufoque qui mêle ingrédients traditionnels du genre (le prince charmant, son fidèle destrier et son acolyte, les princesses, les fées, les grottes magiques, les multiples combats à l'épée, les coffres au trésor...) et éléments tout à fait saugrenus (des scarabées qui parlent, des gnomes qui enlèvent des humains, des sorcières qui font du trafic de sucre...), pour le plus grand plaisir des petits et (surtout) des grands. Joseph, le prince charmant, parviendra-t-il au bout de ses nombreuses quêtes, résoudra-t-il les énigmes qui lui seront proposées, réussira-t-il à épouser une magnifique princesse, comme dans les autres contes ? De péripéties en rebondissements, cette aventure ne sera en tout cas pas pour lui de tout repos...

 

Inauguration du cycle Boris Vian avec cette oeuvre de jeunesse rédigée pour amuser son épouse convalescente. Des décennies avant les scénaristes de Dream Works et autres, Vian avait imaginé ce pastiche de conte de fées, mêlant tous les registres de langage, du plus soutenu au plus ordurier, tous les styles (du calembour à la poésie en passant par une écriture digne de Montaigne, orthographe comprise) et tous les clichés du conte de fées, qu'il réinterprète joyeusement et parodie avec talent. Un livre très court (même présenté avec sa variante et son projet de suite) mais jubilatoire, où chaque phrase se termine dans un grand éclat de riconte.jpgr e de l'auteur et du lecteur. On ne se prend pas au sérieux, et c'est ce qui fait tout le sel de ce conte de fées revisité, où les palefrois parlent et jouent, pour notre plus grand plaisir, à faire l'âne, où les princes charmants et leurs amis sont plus stupides les uns que les autres, où les sortilèges se font et se défont à vitesse grand V, où l'on goûte tout le piquant de la langue française grâce à des jeux de mots en pagaille ("il fut bien heureux et bien aise de rencontrer un limaçon (de cloche) (merle) (un l'enchanteur)", "On a gagné le grelot"...), le tout saupoudré d'un humour caustique permanent. Fous rires garantis (attention aux personnes qui tenteraient de le lire dans les transports en commun). C'est tellement drôle, tellement improbable et tellement bien écrit qu'on aimerait qu'il ne finisse jamais, tant les aventures de Joseph, de son ami Barthélémy et de son palefroi sont passionnantes. et amusantes Une oeuvre de jeunesse certes, mais quelle oeuvre ! Quel talent déjà sensible dans ces lignes ! L'absurde, l'illogisme, la stupidité dans toute sa splendeur ont enfin leur place dans la littérature grâce ce conte à l'égal des plus grands. Quoi qu'il en soit, nul doute qu'avec cette véritable perle d'humour et de cynisme, la convalescence de Mme Vian s'en est trouvée plus agréable.  Au nom de toutes les moyennes personnes qui ont découvert ou découvriront ce conte, merci, M. Vian.    4,5 étoiles

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